Il était une fois, dans le village de Diata Nkolo, le Chef du village Mahoukou sentant sa mort prochaine, fit venir auprès de lui ses descendants naturels et légitimes pour aspirer à sa succession.
Une nuit, au soir de sa vie, dans le flamboiement des étoiles et le crépitement joyeux des étincelles autour du feu, il rassembla le Fou son héritier légitime, le Chien son fidèle compagnon et le Perroquet, l’oiseau qu’il aimait beaucoup dans la nature sauvage. Il entretint sa famille et légua sa succession au Chien à qui il avait montré toutes les limites de sa superficie car il était toujours avec lui dans tous ses déplacements pendant la chasse et la pêche. Certains habitants l’ayant appris désapprouvèrent cette désignation. Ils trouvèrent que c’était une grave offense que le Chien soit à la tête de la direction du village ne pouvant pas bien défendre les dossiers des enfants à l’école et des travailleurs pour défaut de langage. Mais le Chef du village dit qu’il pouvait se faire assister par le Perroquet pour lui servir d’interprète et les persuada que pour des raisons de fidélité et de ponctualité, il avait préféré orienté son choix sur le Chien car il lui avait montré les bornes du village. Et avant de rendre l’âme, il lui avait remis tous les documents concernant l’existence juridique donnant droit de propriété à toutes les maisons qui se trouvaient dans cette enceinte communautaire.
Quand sonna l’heure de la mort du Chef, le Chien organisa les funérailles, il reçut tous les dignitaires venus des autres villages et l’enterra selon la coutume de la tradition. A la fin de l’inhumation, il fut intronisé par les sages présents qui lui imposèrent leurs mains dans un rituel habituel et il occupa le grand fauteuil, sculpté à tête de lion avec tous les accessoires de la chefferie.
Travailleur ambitieux et bienveillant, prudent et vigilant mais aussi diligent et efficace, il gérait correctement son village comme il l’avait bien appris auprès de son maître. Il répondait présent à toutes les convocations des enseignants pour les élèves de son village. Il avait toujours à ses côtés le Perroquet qui assurait son secrétariat donnant à chaque fois de bonnes explications là où le Chien éprouvait des difficultés de compréhension. Il était un bon chef qui savait s’occuper de sa communauté, éprouvant le moindre souci chaque fois qu’une information lui tombait dans les oreilles. Il arrivait le premier sur les lieux des catastrophes naturelles, pendant les inondations et les incendies de feu de brousse ainsi que les grandes calamités pour soutenir les sinistrés. Il prenait la précaution de sonner l’alarme en cas de tremblement de terre. Il nourrissait sa famille avec les produits de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Sa population mangeait toujours comme au beau vieux temps du défunt Chef de village.
Mais un jour les éleveurs qui s’occupaient de la ferme avicole et porcine furent victimes d’une peste mortelle qui décima plus de la moitié de la production animale. Ils partirent voir le Chien pour lui soumettre leur préoccupation afin de trouver une solution rapide à cette situation désespérante entraînant, à la fois, une rupture de stock pour le ravitaillement, provoquant la famine auprès des consommateurs de viande blanche et rouge. Il était à bout d’arguments. La foule qui suivait les manifestants envahit sa maison au point de la détruire mais elle fut retenue par le Fou qui la dissuada de commettre un tel acte de vandalisme contre un héritier de son père. Il convoqua les meneurs du groupe de se calmer. Nombreux étaient très excités et n’osaient pas lui accorder le moindre crédit et le temps d’écoute.
- Que pouvions-nous attendre d’un Fou qui n’a pas bénéficié du mérite de son défunt père qui lui a préféré un Chien ?
- Du calme, du calme, du calme parlait à haute voix un agitateur debout sur un tabouret. Notre Fou a aussi des amis dans notre société, il peut utiliser ses relations pour sauver notre bétail.
Dès que la personne eût terminé de parler, le Fou prit la parole et demanda à la Foule de le suivre. Il les conduisit chez son ami de classe, un vétérinaire très compétent à qui il avait déjà expliqué le cas de cette maladie dévastatrice. Le médecin les reçut cordialement avec bienveillance. Il prêta attention à tout ce que les gens lui disaient. La bienvenue semblait aboutir sur une sollicitation d’espoir.
Ainsi, ils partirent tous à la ferme, le vétérinaire examina les animaux, les soigna correctement. Nombreux commençaient à retrouver leur force, à se lever, à boire et à manger. Un sourire illumina le visage des manifestants. Ils remercièrent le Fou et son ami pour leur sensibilité et leur solidarité à la cause pour laquelle la colère s’orienta vers une issue apaisée.
Face à cette heureuse surprise, la foule fabriqua un tipoye en bois de rotin et transporta, sur les épaules le Fou qui sentait une odeur forte de sueur jusqu’au village, chantant et dansant qu’il était maintenant leur nouveau Chef du village. Le Chien en voyant cette scène faillit ameuter d’autres chiens de sa garde pour arrêter les organisateurs. Mais il fut mis en minorité dans cette contestation populaire où les manifestants munis de gourdins et de pillons lui demandèrent de démissionner de sa qualité de Chef du village pour avoir manqué à son devoir élémentaire de trouver un vétérinaire qu’avait pu trouver le Fou. Il signa sa démission sans résistance pour éviter une effusion de sang.
Le Fou changea tous ses vieux habits déchirés car il ressemblait à un vieil éboueur qui passait tout son temps à fouiller dans les ordures ménagères. Il coupa ses longs cheveux, rasa sa grande barbe, tailla ses sales et vieux ongles recourbés qui avaient pris des allures des pattes de crabes. Après sa grande toilette, parfumé de fragrance agréable, il occupa le grand fauteuil de la chefferie.
Le village avait repris son fonctionnement. Les enfants partaient à l’école. Les femmes se rendaient aux champs. Elles cultivaient, plantaient et récoltaient. Les hommes retrouvaient leurs activités, d’aucuns l’abattage des arbres, d’autres la chasse, la pêche et l’élevage.
L’économie du village prospérait car la croissance était bonne du fait de la qualité de la production dans tous les domaines de l’activité sociale. La population mangeait à sa faim. Le Fou commençait à plonger dans un luxe insolent en s’achetant des chaussures, des vêtements, des ustensiles, des fauteuils, des chaises, des tables importés et autres objets que pouvaient fabriqués les menuisiers du village qui n’avaient pas beaucoup d’ouvrages à réaliser. Il était critiqué pour son opulence. Il gaspillait beaucoup d’argent pour de petites choses sans une grande utilité. La pharmacie manquait dans le village. La lumière était absente dans la plupart des maisons alors qu’avec les noix de palme, il pouvait produire de l’électricité. Le barrage inauguré par l’ancien Chef du village ne produisait toujours pas l’énergie attendue par la population du village. Il ressemblait à un monument de fer mais aussi à un logement de chauve-souris et d’hirondelles. L’argent dépensé pour cet investissement était perdu comme s’il avait été jeté à la fenêtre. Autant de maux minaient le village et il lui était reproché de manquer à son devoir de bonne gestion.
De temps en temps, il se prévalait d’être le successeur légitime du Chef du village à qui revenait la véritable autorité. Et pourtant de nombreux dossiers qui faisaient la fierté du bon jugement de son travail étaient toujours traités par le Perroquet. Il agissait en lieu et place du Fou quand il s’agissait de défendre les cas sociaux des enfants de l’école combien même d’autres situations qui nécessitaient une compétence et une bonne maîtrise lorsqu’il retombait dans sa folie. Il vendait à certaines occasions dans sa perte de lucidité, les richesses du village aux mauvais coopérants étrangers qui profitaient de son manque de scolarité, de son précédent médical. Il bradait l’héritage du village comme un mauvais sage. Il coupait les arbres fruitiers lorsqu’il était en contradiction avec un membre de la communauté. Il brûlait les campements des agriculteurs et des éleveurs. Il exploitait certains enfants de l’école obligés d’aller travailler dans les mines de cuivre, de diamant et d’or pour son propre compte sachant bien que cela est interdit par le règlement du village. Cette attitude ne plaisait pas aux parents, aux maîtres et à la population qui se soulevèrent.
Une nuit pendant qu’il dormait profondément dans son lit masseur, qui fonctionnait à l’aide d’une batterie; il fut attrapé, ligoté et destitué. Une marche pacifique dont le fer de lance était le Perroquet fut organisée pour asseoir le nouveau chef qui prit la parole en de termes très solennels, plein d’éloquence et de verve remarquable à la place publique du marché devant une foule immense. Le Perroquet venait d’être investi à l’unanimité, nouveau Chef du village en remplacement du Fou qui avait trahi la cause véritable de la population.
Fier de son ascension pour cette belle promotion, il avait la chance car il avait travaillé avec tous ses successeurs. Il connaissait très bien ses dossiers. Il intervenait à temps utile chaque fois que l’occasion se présentait et que sa présence était nécessaire. Il bénéficiait de l’estime auprès des élèves qui le considéraient comme un excellent intervenant, un défenseur respecté qui suscitait de l’admiration à l’endroit des maîtres de l’école.
Lors des rencontres avec les chefs des autres villages, son discours était écouté et suivi avec une grande attention car il avait la maîtrise de son langage. C’était un chef courtois, distingué et respecté. Il avait une parfaite mémoire. Il avait enregistré depuis le premier Chef du village tous les dossiers concernant la limitation du village. Il participait éloquemment à toutes les conférences et à tous les séminaires, obtenant de nombreuses bourses pour les enfants de son village parce qu’il voulait leur donner une instruction de qualité. Il avait réussi à placer durant son mandat le village à un bon niveau de considération. Il l’avait sorti du dernier rang qu’il occupait. La propreté était son champ de bataille ainsi que l’excellence et la compétence. Il avait mis hors de tout circuit de corruption la médiocrité, sanctionnant tous les auteurs coupables de la mauvaise gestion des biens du village. Les contrats mal négociés de ses prédécesseurs étaient pour la plupart révisés car il voulait procurer les avantages à la population détentrice et bénéficiaire pour lui accorder la pleine jouissance et la satisfaction entière de la richesse du sol.
Le Perroquet qui n’aime pas vieillir au pouvoir, de peur d’y mourir la tête baissée et déplumée, à la fin de son mandat, remit le pouvoir à la population du village. Celle-ci lors d’une cérémonie avec tous les anciens dans le bois sacré suivie de rituels de libation au son du Tam-tam et des danseuses traditionnelles, badigeonnée de kaolin, le déposa sur la tombe du premier chef puis désigna en transe un successeur capable de conduire dignement le destin du village pendant la transition. Celui-ci obtint un consensus et organisa des élections attendues par tout le peuple.
C’est ainsi que le pouvoir exista dans sa forme démocratique avec des élections libres et transparentes, dans le respect scrupuleux des règles élémentaires du droit avec de bons juges, en toute vérité, dans l’élégance et l’alternance du choc des idées, de tous les candidats pour un bon village inscrit dans la dynamique du développement.
© Bernard NKOUNKOU