Kadhafi, de colonel rebelle à vieux despote sans pitié

C’est difficile à croire quand on regarde le Kadhafi de ces dernières années, celui qui a rendu visite à la France il y a trois ans, ou celui qui fait tirer sur son peuple aujourd’hui : mais le leader libyen a eu son heure de gloire, de popularité, et même de charisme, avec une image de Che Guevara arabe auprès d’une partie de la jeunesse arabe et africaine.

Cette époque romantique et rebelle remonte loin, aux premiers temps de la « Révolution blanche » qui a porté au pouvoir en 1969 ce jeune officier de 27 ans, capitaine vite promu colonel. Ces officiers qui avaient renversé le roi Idris 1er et la monarchie semblaient progressistes, modernistes, capables de transformer cette ancienne colonie italienne bénie par d’importantes réserves pétrolières en un paradis méditerranéen. Ils en firent un cauchemar pour leur peuple, et pendant longtemps, au-delà.

Très vite, Kadhafi fixa sur sa personnalité une curiosité phénoménale, comme dans ce reportage tourné à Tripoli peu après le coup d’État de 1969.

La Libye sous Kadhafi a connu plusieurs phases. Il y a eu l’époque du socialisme arabe, à la Nasser, puis, dans les années 70, la transformation de la Libye en Jamahiriya arabe et socialiste, une sorte de dépassement de l’État version Kadhafi, dans laquelle pouvoir était censé être transféré entre les mains de « Comités révolutionnaires », une « démocratie directe » qui était fièrement présentée aux visiteurs étrangers.

C’est l’époque où la France du président Giscard d’Estaing et du premier ministre Jacques Chirac ne rechignaient pas à vendre des armes à ce jeune officier aux poches pleines, des armes qui se retourneront quelques années plus tard contre la France et ses alliés, notamment au Tchad.

On verra aussi des intellectuels, diplomates, journalistes succomber sous le charme du leader de la Jamahiriya. Un ambassadeur de France envoyait même sa femme prendre le thé chez Kadhafi chaque semaine sous sa tente, et vantait ensuite ses mérites auprès de Paris. Le sympathique colonel se donne même des allures de féministe avec ses « amazones », des gardes du corps féminines qui l’accompagnent à l’étranger.

Kadhafi, à l’instar de Mao et de son Petit Livre Rouge de la révolution culturelle, produisit son « Livre vert », contenant la « solution au problème de la démocratie : l’autorité du peuple », la « solution au problème économique : le socialisme », et la « troisième théorie universelle » qui devait offrir une alternative aux mondes occidentaux et soviétique.

Je retrouve chez moi un souvenir de voyage en Libye à cette époque : une « explication du Livre vert, tome I », en français, avec cette perle : page 181, une liste de « slogans réactionnaires », dont le premier est d’actualité brûlante :

« Un peuple furieux est en droit de chasser ses dirigeants ».

Ce slogan, explique-t-il est le « fruit de la révolution américaine », et ajoutait :

« Mais autant cette assertion pouvait paraître révolutionnaire à cette époque, autant elle s’avère réactionnaire maintenant à l’ère des masses en ce sens qu’elle reconnaît, dès le départ, l’existence de gouvernants exerçant leur pouvoir sur le peuple (…) A l’ère des masses, le peuple détient lui-même le pouvoir et les gouvernants disparaissent à jamais ».

Fort de cette doctrine, et de ses milliards de pétrodollars, Kadhafi devint progressivement mégalo et ambitieux, et commença à se présenter et chef d’une nouvelle révolution mondiale. En recourant au financement du terrorisme, au Proche Orient, en Afrique, en Europe.

Dès 1973, Kadhafi envoie ses troupes occuper la bande d’Aozou, dans le nord du Tchad, première étape d’une longue implication dans les conflits africains. Des milliers de jeunes africains de la bande sahélienne se sont ainsi retrouvés dans des camps d’entraînement en Libye, pour former une véritable Légion internationale devant « libérer » le continent.

En 1982, c’est à bord d’un vieux coucou libyen que je me suis rendu de Libye à Faya Largeau, l’oasis du nord du Tchad, reprise par les rebelles tchadiens de Goukouni Weddeye avec le soutien logistique libyen. Avant d’en être délogés par les forces tchadiennes d’Hissène Habré soutenues par la France. De retour dans la zone avec les forces gouvernementales tchadiennes, je me trouvais dans un convoi bombardé -sans dégâts- par un jet libyen.

Cet engagement tous azimuts conduisit Kadhafi trop loin. En 1986, les Américains bombardent Tripoli en représailles à des attentats commis avec le soutien libyen, tuant en particulier une fille adoptive de Kadhafi.

Kadhafi continue à provoquer. Mais avec l’attentat de Lockerbie contre un Boeing 747 de la Pan Am (270 morts) en 1988, et l’attentat contre le DC-10 français d’UTA (170 morts) l’année suivante, il se retrouve finalement le dos au mur, et doit transiger.

D’interminables négociations aboutissent à la remise par la Libye de deux de ses agents impliqués dans l’attentat de Lockerbie, et au paiement de compensations aux familles des victimes des deux attentats contre les avions.
Redevenir fréquentable

Kadhafi réintègre progressivement la « communauté internationale » en promettant de se désengager de tout soutien au terrorisme, et, globalement, semble avoir tenu parole. Il signe également le Traité de non prolifération nucléaire (TNP), ce qui lui ouvre de nouveau la porte du business international, appuyé par les compagnies pétrolières, en particulier américaines, qui ont toujours souhaité cette amélioration.

Mais le colonel vieillissant ne faiblit pas. Il se retrouve dans une nouvelle affaire tordue, celle des infirmières bulgares et de leur médecin palestinien, accusés à tort d’avoir inoculé le virus du sida à des enfants. Ils seront torturés, jugés et condamnés de manière inique, jusqu’à leur libération hypermédiatisée par … Cécilia (alors) Sarkozy au cours de l’été 2007.

Toute cette histoire aurait du faire de Kadhafi un pestiféré, infréquentable. Mais le pétrole aidant, le colonel, jamais promu, toujours plus à l’aise dans sa tente que dans un bureau, en burnous qu’en costume cravate, retrouva vite le chemin des grandes capitales. On le voit embrasser Berlusconi, à tu et à toi avec Tony Blair, et trouver en Nicolas Sarkozy un interlocuteur compréhensif.

Car Kadhafi s’est trouvé un nouvel argument de vente : le contrôle de l’immigration clandestine vers l’Europe. La Libye est en effet une des routes privilégiées de cette immigration, non seulement sub-saharienne, mais aussi du Moyen Orient et au-delà.

En visite en Libye en 2005, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, ne se cache pas de l’atout libyen pour contrôler ces flux migratoires.

Kadhafi semble alors indéboulonnable, après près de 40 ans au pouvoir, un système policier inflexible, une population faible -moins de 5 millions d’habitants-, des richesses pétrolières considérables, des projets d’infrastructures pharaoniques, et un régime qui fait rempart à l’islamisme radical.

C’est ainsi qu’il se retrouve à Paris pour ce fameux voyage de décembre 2007, au cours duquel il plante sa tente dans la capitale française, donnant des états d’âme à Rama Yade, alors Secrétaire d’État aux droits de l’homme, qui apprendra vite qu’un ministre ça la boucle ou ça démissionne. Nicolas Sarkozy assume, dans l’espoir, sans grands lendemains, de signer de mirifiques contrats, nucléaires ou d’armements, avec la riche Libye.

Quatre décennies durant, Kadhafi a intrigué, séduit, effrayé ou repoussé. Quatre décennies au cours desquelles les Libyens n’ont jamais été considérés comme un acteur de leur propre histoire, jamais pris en compte autrement que comme chair à canon de l’expérimentation sociale ou des projets guerriers du colonel qui les dirigeait. Jamais pris en compte, non plus, par le monde extérieur, pour qui la Libye se résumait à un homme, et à sa famille, avec la montée en puissance de ses fils.

Certains ont pu concevoir quelque espoir de voir la Libye s’ouvrir et évoluer sous l’influence de ces fils plus modernes, en particulier Seif al Islam, considéré par les analystes étrangers comme plus ouvert sur l’Occident. Pour Luis Martinez, directeur de recherches au CERI de Sciences Po :

« De 2003 à 2009 Seif el Islam a essayé de réformer le régime, , il s’est confronté aux “ staliniens ” et a finalement été marginalisé par les proches de Khadafi, les vieux. »

Mais dimanche soir, alors que les combats faisaient rage dans le pays, c’est Seif al Islam qui est apparu à la télévision pour promettre des « rivières de sang » aux ennemis de son père.

Après quatre décennies, le temps des Kadhafi semble condamné à mal se terminer, à en juger par l’insurrection qui monte dans le pays. Une histoire rocambolesque et tragique, conduite par un homme qui s’est pris pour Che Guevara, pour terminer en vieux despote vérolé déconnecté de la réalité de son peuple et de son temps.
RUE89 Pierre Haski

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