L’incroyable odysée du cheveu indien

Avec l’exportation de 500 tonnes de cheveux par an et un chiffre d’affaires de 140 millions d’euros, l’Inde est le leader mondial du «black diamond business». Et cela, grâce aux offrandes des croyants.

Madras, capitale du Tamil Nadu, un Etat du sud-est de l’Inde, n’accueille pas ses visiteurs mais les phagocyte. Mégapole de 10 millions d’habitants, désordonnée, polluée et bruyante, elle vit jour et nuit à un rythme effréné. Il faut des heures pour y entrer ou en sortir, réciter un Notre Père avant de traverser ses avenues-fleuves, qui ont perdu depuis longtemps leur sens initial, et affronter, une fois par an, une mousson dévastatrice.

Tout n’y est que démesure: sa plage, Marina Beach, sur le golfe du Bengale, est la deuxième plus longue d’Inde avec ses 12 kilomètres; Ghandi Nagar, son interminable bidonville et ses dizaines de milliers d’habitants, un des plus importants du sous-continent. Et pourtant, Chennai (nouveau nom de Madras depuis 1996) attire par son dynamisme : on y retrouve des entrepreneurs travaillant pour le luxe, comme le brodeur français Jean-François Lesage, ou des leaders de l’industrie automobile comme Renault-Nissan, qui vient d’y construire une usine de 990 millions de dollars et y produira à terme 400.000 véhicules par an.

Mais une industrie concentre toutes les attentions: 100 % indienne, elle gagne chaque année plus de parts de marché, génère de l’emploi, stimule la concurrence, éveille les jalousies, appelle le secret. Ses dirigeants reçoivent dans des bureaux glacés high-tech, parlent avec passion de leur activité, proposent une visite exceptionnelle de leurs usines et avancent à voix basse chiffres et profits.

A les entendre, récolter des tonnes de cheveux, les trier, les laver, les sécher, les traiter et les vendre, dans le monde entier, sous forme d’extensions ou de postiches est une activité aussi excitante que l’exploitation du diamant. En douterait-on qu’il y a toujours quelqu’un pour vous rappeler que l’industrie indienne des cheveux naturels s’appelle aussi black diamond business.

En Inde, toutes les histoires commencent dans des temples et le cheveu n’échappe pas à cette règle. C’est là, dans des pièces spéciales, que des millions de croyants, riches ou pauvres, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, viennent offrir leurs cheveux à Shiva, Vishnou ou Muragan en échange d’une vie plus confortable, d’une santé meilleure ou de l’arrivée d’un enfant. Dans les dix plus grands temples des quatre Etats du sud de l’Inde (Karnataka, Tamil Nadu, Kerala, Andhra Pradesh), cheveux et chevelures coupés par des milliers de barbiers sont stockés et vendus aux enchères une fois par an à la période des moissons, de janvier à mai. Dans 300 temples plus modestes, ce sont des intermédiaires qui achètent la production locale pour la douzaine de grandes entreprises indiennes impliquées au plus haut niveau dans le commerce du « diamant noir ». C’est ainsi qu’après avoir été offertes aux dieux, des centaines de tonnes de cheveux se retrouvent dans des usines de Chennai ou de Bangalore avant de finir en extensions sur les têtes connues ou inconnues de déesses occidentales.

Quand on les obtient, les chiffres du marché indien du cheveu donnent une première mesure de cette activité unique. L’Inde exporte plus de 500 tonnes de cheveux par an, soit 1400 kilos chaque jour; 25 % proviennent des temples, 75 % sont vendus par des particuliers. A Tirupati, deuxième lieu saint le plus visité et le plus riche au monde après le Vatican (400 millions de dollars de budget annuel), 18.000 employés et une trentaine de prêtres accueillent au quotidien 50.000 adorateurs de Sri Venkateswara (Vishnou), voire 100.000 les jours de fête. Tous seront nourris, soignés et admireront quelques secondes leur dieu. Un sur quatre donnera ses cheveux après avoir abandonné son appareil photo ou son portable et emprunté un long couloir grillagé qui le mènera au rasoir d’un des 435 coiffeurs répartis dans une bâtisse de quatre étages. Grâce à eux, Tirupati récolte à lui seul chaque année près de 200 tonnes de cheveux et en retirerait bon an mal an entre 10 et 20 millions de dollars, selon les cours du marché.

Les cheveux de qualité sont suspendus pour sécher; les cheveux en vrac, eux, sont étendus sur des terrasses pendant 30 minutes. (Raphaël Gaillarde)
«C’est en 1962 qu’a eu lieu ici la première vente aux enchère de cheveux. Le kilo valait alors 16 roupies, soit 24 dollars actuels, mais les prix aujourd’hui peuvent être multipliés par dix selon les années, nous explique un employé du temple. Avant, nous jetions ou brûlions tous ces cheveux, ce qui polluait énormément. Dans les années 1990, le gouvernement nous a interdit de les brûler. Les vendre a été une aubaine pour tout le monde.» A Chennai, dans le quartier d’affaires de T Nagar, nous sommes reçus par Georges Cherian, administrateur de la société Raj Impex, inscrite au top ten du NHB (natural hair business). «Nous nous sommes lancés dans le marché du cheveu dans les années 60-70, raconte Georges. Les Japonais achetaient des cheveux courts en grande quantité pour en extraire des protéines et fabriquer des postiches. Les postiches en faux cheveux ne satisfaisant plus la clientèle, les deux décennies suivantes, nous nous sommes investis à fond dans la vente de cheveux naturels de qualité, devenant rapidement les numéros1 et 2 en Inde. Aujourd’hui, nous employons 600 personnes dans nos usines à l’extérieur de Chennai, achetons chaque année entre 20 et 25 tonnes de cheveux dans les temples et une quarantaine de tonnes à d’autres fournisseurs, et nous faisons 12 millions de dollars de chiffre d’affaires. Mais ne vous y trompez pas, le marché du cheveu, comme celui de l’or ou du diamant, n’est pas un marché facile; il faut avoir les reins solides.»

Les acheteurs du NHB le confirment: il est beaucoup plus compliqué d’acheter des cheveux en Inde que de les vendre à l’étranger, car les grands temples comme Tirupati peuvent, certaines années, ne vendre que de petites quantités de cheveux pour faire grimper artificiellement les prix. En 2010, les acheteurs ont officiellement protesté contre cette pratique scandaleuse. Même en temps normal, les ventes aux enchères ressemblent à des foires d’empoigne. Elles sont le théâtre de négociations et de tractations sans fin, provoquent de vives tensions car chacun y vient avec l’espoir d’acheter un maximum de cheveux.

Dans les ateliers des grandes entreprises, les ouvrières effectuent six jours sur sept, pendant huit heures, les différentes opérations de transformation des cheveux. (Raphaël Gaillarde)
Sur les cinq étages de l’usine flambant neuve Raj Impex d’Alinjiwakkam, des centaines de femmes participent à toutes les étapes du traitement des cheveux. Après les avoir triés et mesurés, elles en shampouinent 300 kilos chaque jour dans de grandes bassines de métal et les mettent à sécher sur une terrasse pendant une demi-heure avant de pendre les remy à des crochets métalliques et de laisser au sol les non remy. Remy indique des cheveux coupés dans les temples et rassemblés en mèches liées respectant le sens racine-pointe. Selon leur qualité, ils peuvent être vendus jusqu’à 600 dollars le kilo. Non remy qualifie des cheveux en vrac, ou cheveux de peigne, et sont pour la plupart des cheveux d’hommes, courts, utilisés dans l’industrie chimique pour produire des fertilisants ou des shampooings à partir des acides aminés et sont vendus, eux, 100 dollars le kilo.

Dans les autres étages, des dizaines de femmes assises sur de petits tabourets en bois, sur un sol carrelé impeccable, traitent chacune des caisses de cheveux frisés, bouclés, ondulés ou droits, remy ou non remy. Masque sur le visage, elles lancent toute la journée des mèches de cheveux sur une planche à clous, opération destinée à en retirer les nœuds et à se débarrasser des cheveux les plus fragiles.

D’autres femmes prennent ensuite ces mèches et, appuyées sur un petit plateau noir, en retirent patiemment les cheveux blancs ou gris qui s’y trouvent. Ces cheveux seront eux-mêmes rassemblés en mèches. Dans un coin, certaines mèches noir foncé partent, elles, pour la teinture. «Le cheveu asiatique est le plus solide, le cheveu africain, le plus fragile, et le cheveu indien, le meilleur, tant du point de vue de sa texture que de la possibilité de le colorer», commente le guide chargé de nous accompagner dans les ateliers.

Bruns ou blonds, des centaines de kilos de cheveux indiens font l’objet de toutes les attentions avant de partir chaque jour pour l’Europe, les États-Unis ou l’Asie. (Raphaël Gaillarde)
Les ouvrières du cheveu travaillent six jours sur sept de 9h à 13h et de 14h à 17h, avec deux breaks thé-biscuits en plus de la pause déjeuner. A chacune, on demande d’atteindre si possible un objectif: traiter par jour 10 kilos de cheveux s’ils sont bruns (les plus lourds), 8 kilos de cheveux gris foncé, 7 kilos de cheveux gris et enfin 2 kilos de cheveux blonds. Si elles dépassent l’objectif, elles reçoivent une prime. Ces femmes, dont certaines sont là depuis plus de quinze ans, manipulent avec une incroyable dextérité, sans jamais se blesser, entre 100 et 200 mèches par jour (une mèche de remy pesant 50 grammes, et non remy, 100 grammes). Pour ce travail, les plus jeunes touchent 100 dollars mensuels, les plus expérimentées, 300.

La famille Cherian, convertie au christianisme – on trouve un portrait du Christ dans chaque pièce -, met un point d’honneur à respecter les règles les plus récentes de la direction d’entreprise et du respect de l’environnement. Leur usine, équipée d’un système de retraitement des eaux usées, permet de n’utiliser que 10.000 litres par jour, là où il en faudrait 50.000. Cet effort a valu à l’entreprise le prestigieux label ISO 9001 en 2008. A d’autres étages, on prépare les extensions sous forme de trames ou de mèches individuelles prêtes à être posées. Les premières se font grâce à des machines, les secondes sont préparées à la main.

A Paris, avenue du Président-Wilson, Alexandre Zouari, coiffeur des reines et des stars, réceptionne et utilise des extensions haut de gamme à base de cheveux indiens. «Depuis une quinzaine d’années, explique-t-il, on assiste à un boom des demandes d’extensions. Cela est dû à la baisse généralisée de la qualité du cheveu féminin, liée au travail et au stress, et à un manque de soin quotidien. Qui aujourd’hui peut s’enorgueillir d’une chevelure comme celle de l’impératice Sissi, qui lui tombait au bas du dos? L’avantage, c’est que désormais, on peut changer de tête à volonté tous les quatre mois sans changer de style de vie.»

Quel est le prix de ces ajouts? «Huit euros par mèche. Et j’ai des clientes qui m’en ont demandé jusqu’à 275. Le marché des extensions de cheveux naturels explose car il correspond totalement à notre époque, où triomphent l’urgence et le pratique. Après l’Inde, aujourd’hui, le Brésil et les pays de l’Est commercialisent aussi leurs cheveux.» Mais entre l’Inde et l’Occident, c’est un commerce approuvé et soutenu par les dieux.

Lefigaro.fr par Olivier Michel

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