Alain Leprest s’est suicidé: adieu au poète de la chanson française

La chanson française, la belle méconnue, celle à laquelle on peut adjoindre sans peur le mot devenu presque anachronique de « poésie », a perdu ses ailes : celles d’Allain Leprest. La funeste nouvelle a d’abord été communiquée via Twitter par le journaliste musical de L’Express, Gilles Médioni, puis confirmée par l’antenne régionale Drôme Ardèche de la radio France Bleu : le chanteur et parolier Allain Leprest s’est donné la mort, dans la nuit du 14 au 15 août 2011, à Antraigues-sur-Volane (Ardèche), patrie, pays et montagne de son grand ami Jean Ferrat, lui-même décédé le 13 mars 2010.

Allain Leprest l’aura suivi de peu dans la tombe : en 2010, il était présent à la Fête de l’Huma pour honorer – et qui mieux que lui ? – la mémoire du chanteur d’Aimer à perdre la raison. Et c’est à Antraigues-sur-Volane qu’il a choisi, car on ne peut évidemment pas croire à une simple coïncidence, de mettre fin à ses jours dans la nuit de ce 15 août, à l’âge de 57 ans. Ce geste délibéré et désespéré, faut-il l’expliquer par la « sale maladie » (le cancer) qui l’avait atteint et rendait « difficile » son quotidien, selon les mots du billet attristé de Gilles Médioni sur son blog de L’Express ? On remarquera pour notre part qu’Allain Leprest a choisi de quitter la scène quelques jours seulement après que sa fille Fantine Leprest, elle-même chanteuse, a donné un concert hommage à Jean Ferrat place de la résistance à Antraigues, mardi 9 août, sous l’égide de L’Association des amis de la montagne…

Didier Pascalis, producteur d’Allain Leprest, a d’ailleurs indiqué que le saisissant artiste à la voix pénétrante et taraudante avait été en juillet l’invité d’honneur du festival Jean Ferrat organisé dans le fief du défunt Ardéchois, et y était en vacances. Didier Pascalis précise qu’Allain Leprest, qui avait souffert d’un cancer des poumons, en rémission, devait sortir un nouvel album à la fin de l’année et se produire sur la scène parisienne de La Cigale.

Injustement méconsidéré du grand public, au regard de son oeuvre magistral pour qui respecte les mérites de la conscience, de la plume et de l’interprétation, Allain Leprest jouissait en revanche d’une estime éloquente de la part de ses pairs, ses aînés comme ses disciples, lui qui animait à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne) des ateliers d’écriture où s’aguerrirent notamment le truculent Loïc Lantoine ou la drolatique Agnès Bihl. En 2009, lors de la cérémonie des Grand Prix de la SACEM, où Allain Leprest se vit décerner le Grand Prix des Poètes sous une ovation très appuyée, le président d’alors de l’organisme, Claude Lemesle, se réjouissait de pouvoir distinguer un de ces grands artisans de la musique, un de ces aventuriers de la page blanche, un de ces semeurs de rêves. C’est ce qu’il était, par le verbe et par la voix, comme une élégance à l’état brut. Ce Grand Prix des Poètes venait consacrer une carrière incroyablement brave dans son exigence, son opiniâtreté poétique à la Ferré, près de 25 ans après la Révélation du Printemps de Bourges en 1985, quelques mois avant la parution de son premier album, Mec. Distinction suivie notamment d’un prix spécial (1993) et du Prix Raoul-Breton de la SaCEM (1996) et de deux Grand Prix de l’Académie Charles-Cros (1993 pour l’album Voce a mano en collaboration avec l’accordéoniste Richard Galliano chez Saravah, 2008 pour l’ensemble de son oeuvre).

Pour beaucoup, ses émules étaient ses amis, et réciproquement : Juliette Gréco, Henri Salvador, Claude Nougaro, mais aussi Jacques Higelin, Michel Fugain, Olivia Ruiz, Sanseverino… Nombre d’entre eux étaient réunis en 2007 et en 2009 pour les deux volumes de l’album collectif de reprises Chez Leprest, un titre aux allures d’enseigne qui veut bien dire ce qu’il dit : quand on est dans l’univers de Leprest, on se sent vraiment chez lui, c’est accueillant, c’est convivial, et c’est comparable à nulle part ailleurs. Olivia Ruiz, Daniel Lavoie, Sanseverino, Michel Fugain, Nilda Fernandez, Jacques Higelin, Enzo Enzo, Loïc Lantoine, Hervé Vilard, y partageaient un florilège du legs précieux d’Allain Leprest, des chansons, des tableaux, des histoires, des colères, des nostalgies, des sensations, des contemplations, des noirceurs, des synesthésies qui vous prennent de force, par la force ou par les sentiments. Le tout avec la complicité de Romain Didier, fidèle alter ego d’Allain.

Vrai mentor de ceux qui lui témoignaient ainsi leur profond respect, leur dette même, Allain Leprest s’était ému avec une touchante candeur de cet hommage collectif : « J’ai entendu mes chansons dans leur bouche. C’est vraiment émouvant d’être accepté par ses pairs, de faire partie de la sarabande. » La sarabande, mot inattendu, évocateur d’un joyeux bordel, dans la bouche de cet orfèvre d’une perfection méticuleuse. Mais qui rend bien compte de son plaisir toujours réinventé de faire partie de la large famille de la chanson française.

En 2008 était paru le dernier album de ce « sacré coco », Quand auront fondu les banquises et son visuel pétrifiant, contenant le duo J’habite tand de voyages avec Yves Jamait, tandis que le cinéaste canadien Damian Pettigrew, spécialiste des portraits (Moebius, Fellini…) le suivait pour collecter les pans d’une vie à part, document qu’on espère découvrir à l’écran en 2012, hélas de manière posthume. Un testament sur celui qui, outre ses enfants Mathieu et Fantine, vers qui nos pensées chagrines vont, laisse énormément d’orphelins.

Vous invitant plus que jamais à lire l’éloge funèbre de Gilles Médioni, nous nous permettons de lui emprunter ses souvenirs pour laisser glisser, bien malheureux, le poète vers le repos de l’âme et du corps, mais sûrement pas vers l’oubli :

« On ne voyait jamais à la télé ce Grand Prix des poètes de la Sacem. Il ne passait pas à la radio, c’était un artisan qui joignait les deux bouts comme d’autres artisans de la chanson.

J’ai eu ce plaisir de le rencontrer plusieurs fois et dans des circonstances diverses, en studio, en concert, lors de tributes, dans le métro…

 » Moi je m’engage dans la chanson, me confiait-il l’an passé alors que je l’interrogeais sur cette éternelle question: Qu’est-ce qu’une chanson française.

Moi, je donne un morceau de ma chair. » »

Purepeople.com par G.J.

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