Benghazi, la ville dont le président français est le héros

REPORTAGE – La ville à l’origine de la révolution libyenne vit actuellement une véritable passion pro-française.

Qui aurait pu imaginer, il y a un an, que Nicolas Sarkozy deviendrait un jour le héros absolu d’une grande ville arabe, professant de surcroît un islam très conservateur? Personne. C’est pourtant aujourd’hui le cas. À Benghazi, deuxième ville de Libye, la «place de la libération», située en bord de mer devant le palais de justice, est dominée depuis le mois de mars par un immense portrait du président français. Cette affiche, qui met en premier plan un Sarkozy souriant, a pour fond une foule de manifestants libyens ralliés à la révolution ayant commencé ici le 17 février dernier. En grosses lettres rouges est écrit, en anglais et en arabe: «Merci, la France!»

Il y a trois jours, Nassir, un jeune médecin anglophone de Benghazi, tenait à nous emmener à l’entrée ouest de la ville, pour nous montrer les carcasses calcinées des blindés de la colonne mécanisée que Kadhafi avait envoyée pour mater l’insurrection du chef-lieu de la Cyrénaïque. «Si Sarkozy n’avait pas, ce 19 mars, donné l’ordre aux Rafale français d’aller la détruire, elle aurait pénétré dans la ville, commis un grand massacre et c’en était fini de la révolution. C’est à Sarkozy que nous devons d’être aujourd’hui sains et saufs, et, surtout, libres !»

«La vérité est éclatante»

Dans cette ville très étendue où personne ne se déplace autrement qu’en voiture, le Français est partout chaleureusement accueilli. Tous les hôtels arborent des drapeaux tricolores. Dans le lobby d’architecture socialiste des années 1970 de l’hôtel Tibesti, un vieil homme au teint très bronzé, le front ceint d’un chèche marron, nous aborde, uniquement parce qu’il nous a entendus parler français. Il s’appelle Salah al-Wredi, il est originaire de Djallou (désert du sud sur la route du Soudan), il appartient à la grande tribu des Meshbeiris. Il voyage avec Eky, un ami de sa tribu, ancien officier parachutiste dans les années 1980, viré de l’armée par Kadhafi, qui a perdu deux de ses fils dans la récente insurrection, et qui a remis aujourd’hui son uniforme de colonel avec fierté. Tous les deux parlent un français très correct, appris durant des années d’exil au Tchad.

«En 42 ans de dictature, Kadhafi nous avait appris à haïr les Français. Son service de propagande présentait la France comme un État colonialiste, cynique, irrespectueux de l’Afrique, intéressé seulement par notre pétrole. Aujourd’hui la vérité est éclatante: la France a toujours été et sera toujours la mère de la liberté dans le monde. Dites à Sarkozy à quel point nous lui sommes reconnaissants de nous avoir sauvés, de nous avoir débarrassés du tyran, de nous avoir rendu notre liberté!», s’exclame le vieux Salah, qui, plein d’enthousiasme, vient de fonder une association du nom d’«Organisation mondiale des messagers de la paix».

«Il a bien corrigé le tir»

À Benghazi, même les Frères Musulmans n’osent pas dire du mal de Sarkozy, sous peine de se faire taxer par la foule d’ingratitude. Jeudi matin, l’un d’entre eux, parmi les plus éminents de Benghazi, acceptait de s’entretenir avec nous, dans un café installé sur un trottoir, à l’ombre des eucalyptus de l’avenue Gamal abdel Nasser. Réfléchissant longuement avant de parler, Abdulrahman Debbani, se lance: «Bon. En Tunisie et en Égypte, la France était en retard pour soutenir ces révolutions de la liberté. Mais il est indéniable que Sarkozy a bien corrigé le tir ensuite, et que sa position à l’égard de la Libye a été parfaite. J’espère que maintenant il ne va pas s’aligner sur les Américains et qu’il va également encourager la liberté des Palestiniens, qu’il va voter à l’ONU pour un État palestinien dans les frontières de 1967!»

Le modèle étatique d’Abdulrahman? Le Frère défend un droit issu de la charia, mais il dit aussi admirer le modèle de l’Andalousie du XIIe siècle, «un islam qui était capable de s’enrichir des autres civilisations, un islam qui n’était pas tyrannique», précise ce fin politique, qui sait ce qu’aiment entendre les journalistes occidentaux.

Combien de temps durera à Benghazi cette passion pro-française et pro-Sarkozy ? Nul ne peut le prévoir. Mais il est vraisemblable qu’elle se tarira lorsqu’ici la lutte pour le pouvoir deviendra plus féroce. Le pays se divisera politiquement entre le groupe des «laïcs» (musulmans partisans d’une séparation du politique et du religieux, groupe où l’on trouve à la fois les tenants du tribalisme et les nationalistes classiques) et le groupe des islamistes (divisés entre Frères musulmans et djihadistes internationalistes). Paris, un jour, devra choisir entre les laïcs et les islamistes et c’est là que commenceront les vrais problèmes…

Lefigaro.fr par Renaud Girard

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