Congo : explosions à Brazzaville, les leçons d’une tragédie

Le 4 mars, au Congo, l’explosion d’un dépôt de munitions a  ravagé les quartiers du nord-est de Brazzaville. Mesures de sécurité négligées,  gouvernement tétanisé, secours désorganisés, hôpitaux débordés… Passé le choc,  il va falloir déterminer les responsabilités de chacun.

Tout à coup, la capitale congolaise suspend son souffle. Lundi 5 mars à 10 h 30,  dans un air pur lavé par les pluies, un arc-en-ciel vient d’apparaître sur le  fleuve, entourant le soleil d’un halo presque parfait. Meurtris, hagards après  le tsunami saturé de poudre et d’éclats d’obus de la veille, les Brazzavillois  échangent aussitôt des centaines de SMS fébriles. Consultés, féticheurs et  marabouts voient dans ce phénomène céleste le présage de temps obscurs et  l’imminence d’une autre catastrophe, plus apocalyptique encore, alors que  mystiques et pasteurs évangéliques jurent, les bras en croix, que Dieu illumine  enfin le Congo de sa compassion. Au coeur de cette atmosphère de fin du monde  qui règne alors sur les quartiers anéantis du nord-est de la capitale,  l’irrationnel est omniprésent. Une semaine plus tard, les vaticinations  prophétiques ont peu à peu laissé la place au deuil et à la rancoeur. Un deuil  étouffant, envahissant, anesthésiant, qui devait prendre fin le 11 mars, avec des obsèques nationales au  cimetière du centre-ville, là où sont inhumées les victimes congolaises  d’une autre catastrophe, celle du DC 10 d’UTA en 1989. Une rancoeur  rentrée, lourde d’interrogations auxquelles il faudra bien que ceux qui sont  chargés de la protection des citoyens – l’État et le gouvernement – fournissent  des réponses crédibles. La tragédie du 4 mars, qui, à l’heure où ces lignes  sont écrites, se solde par plus de deux cents morts, deux milliers de blessés  et sept fois plus de sinistrés, était-elle évitable ? Poser cette question,  c’est en soulever d’autres…

Des obus au coeur de la ville

Un demi-siècle après l’indépendance, Brazzaville ne s’est jamais départi du  schéma d’urbanisme tracé par le colonisateur français, avec aéroport et casernes  militaires en plein quartiers populaires – deux aberrations en termes de  sécurité civile. Après un premier incident de ce type (mais de bien moindre  ampleur) en avril 2009, le président Sassou Nguesso avait ordonné la  délocalisation des principales unités stationnées dans la capitale, dont le  régiment blindé de Mpila, épicentre du drame du 4 mars. Le financement a  été débloqué mais, trois ans plus tard, l’exécution n’a manifestement pas suivi.  Pourquoi ? Qui a géré les fonds et comment ? Sur ce point crucial, le ministre  de la Défense, Charles-Zacharie Bowao, tout comme son collègue des Finances,  Gilbert Ondongo, ainsi que le chef d’état-major général des armées,  Charles-Richard Mondjo, ont sans doute des réponses intéressantes (et, l’on  espère, convaincantes) à fournir. Même si rien ne prouve pour l’instant que  l’enquête ouverte sur les circonstances de l’explosion de la caserne de Mpila  porte aussi sur ce point, pourtant crucial.

Accident ou attentat ?

Cette question, qui agite la blogosphère, les journalistes et une partie de  l’opposition à l’étranger, ne passionne guère les Brazzavillois, submergés par  l’ampleur du drame. Court-circuit, mégot mal éteint, acte de malveillance,  existence d’une « main noire » criminelle soucieuse de déstabiliser le  régime, vengeance isolée… L’usine à rumeurs continue de tourner à plein. Reste que la thèse de l’accident demeure la plus probable.  Sur ce point au moins, espère-t-on, l’enquête devrait trancher.

Les heures qui ont suivi la première explosion, le dimanche 4 mars à 8 h  15, ont été, en termes de communication, un vrai ratage. Certes, le ministre de  la Défense s’est précipité à la télévision flanqué du ministre de l’Intérieur,  Raymond Mboulou, afin d’assurer à la population qu’il ne s’agissait ni d’un coup  d’État ni du début d’une nouvelle guerre. Mais cette démarche hâtive, qui  partait d’un sentiment compréhensible – beaucoup de Brazzavillois ont  effectivement cru quelques instants à une répétition des événements de  juin 1997 -, est apparue en décalage total avec l’ampleur de la tragédie,  comme si le pouvoir n’avait pour unique préoccupation que sa propre sécurité.  Jusqu’à 16 heures ce jour-là, ce gouvernement sans Premier ministre semble  tétanisé, incapable de réagir de façon coordonnée, bref, aux abris. La  télévision elle-même est muette, aucune des chaînes nationales ne diffusant  d’images de la catastrophe. Pis, revenus de Mpila, des reporters se voient  confisquer leurs cassettes par leur hiérarchie.

En milieu d’après-midi, tout change brusquement. Dans la résidence  présidentielle du Plateau, Denis Sassou Nguesso a, comme tout le monde, sursauté  au fracas des explosions. Sa villa de Mpila, proche du camp de l’Intendance, où  il a longtemps vécu et qu’il fréquente encore assidûment, a été endommagée par  la déflagration. Après avoir réuni une première cellule de crise, le chef – que  la rumeur donne déjà « exfiltré » dans le Nord en hélicoptère – décide  de passer outre les consignes de ses services de sécurité qui le supplient de ne  pas sortir. Vers 16 heures, il débarque au centre hospitalier  universitaire, puis à l’hôpital central des armées, tous deux engorgés de  blessés venus des arrondissements sinistrés de Mpila, Dragage, Talangaï, Ouenzé.  Là, il touche du doigt la détresse des Brazzavillois de ces quartiers nord qui  furent déjà, en 1997, les premiers à souffrir de la guerre civile. Et il trouve  les mots justes pour l’exprimer, stoppant net l’hémorragie qui s’annonçait. Un  Conseil des ministres extraordinaire est convoqué pour 19 h 30. Il durera plus  de cinq heures, pendant lesquelles certains ministres directement concernés par  la tragédie ont dû baisser la tête.

Des secours rapidement dépassés

Ce qu’a vu Denis Sassou Nguesso lors de sa tournée des hôpitaux est en effet  indigne. Les rares ambulances et camions de pompiers pris d’assaut, c’est en  taxi, à l’arrière des vélos, dans des brouettes ou à charge d’homme que les  blessés gagnent les centres de soins. L’hôpital de Talangaï ayant été dévasté  par le souffle, seuls ceux de Makélékélé et des armées, ainsi que le CHU, sont  théoriquement à même de faire face à la situation. Mais leurs services  d’urgences, dirigés par des non-spécialistes, sont immédiatement débordés.  Résultat : des blessés agonisent dans les couloirs à même le sol, et les remèdes  essentiels, des glucosés aux médicaments antidouleur en passant par les  compresses, viennent rapidement à manquer. Furieuses, les familles de patients  forcent les portes des pharmacies des établissements et menacent de s’en prendre  aux directeurs, barricadés dans leurs bureaux. Au CHU, le tragique côtoie le  grotesque. Les chirurgiens présents doivent attendre, le dimanche matin, avant  de pouvoir opérer. Motif : certains infirmiers spécialisés ont pris l’habitude  d’emporter chez eux les produits anesthésiants afin de les monnayer auprès des  familles avant chaque intervention. Il a donc fallu attendre qu’ils les  rapportent. Inutile en outre de préciser que l’unique morgue de la capitale est  rapidement submergée.

Certes, le niveau quantitatif et qualitatif de la desserte hospitalière de  Brazzaville est depuis toujours l’un des principaux sujets de plainte de la  population. Inauguré en 1989, le CHU a commencé à dysfonctionner dès le milieu  des années 1990 sous l’effet d’une maintenance défectueuse et d’une gestion  aléatoire, au point de devenir dépendant de l’aide caritative internationale et  du mécénat politique. En 1997, la guerre a durement touché cet hôpital « modèle » construit sur financement français. Mais, depuis, beaucoup  d’argent a été versé, le plus souvent sur directives présidentielles, afin de  réhabiliter le CHU et les quatre autres établissements de référence de la  capitale, sans autres résultats probants qu’un ravalement de façade. Là encore,  comme pour le camp de Mpila, dont il a fallu rechercher les plans, à commencer  par ceux des armureries souterraines, se pose le problème de l’utilisation des  fonds. Là encore, les explications des principaux responsables du secteur – le  ministre de la Santé, Georges Moyen, et les directeurs d’hôpitaux – sont  attendues avec impatience par l’opinion. Denis Sassou Nguesso, qui a reçu lors  de son récent séjour à Paris les médecins congolais de la diaspora afin de les  inciter à rentrer, statut spécial à la clé, est conscient du déficit sanitaire  dont souffre son pays. Mais après le 4 mars, il faut trancher.

Sassou doit-il sanctionner ?

C’est la question que se posent tous les Congolais. Certes, toutes les  catastrophes de ce type à travers le monde ont été suivies d’un moment de  panique pendant lequel les pouvoirs publics ont paru débordés et inefficaces.  Bhopal, Fukushima, l’ouragan Katrina, les tremblements de terre d’Al-Hoceima au Maroc, de Boumerdès en Algérie ou de L’Aquila en Italie, pour ne citer que  celles-là, ont suscité leur lot de vives critiques quant à la gestion des  conséquences de ces désastres. Mais une fois l’urgence passée, toutes ont donné  lieu à des sanctions, des démissions forcées, voire des poursuites judiciaires à  l’encontre de celles et ceux qui ont failli à leurs responsabilités, avant comme  après le drame. Quelle que soit sa capacité d’absorption et en dépit de sa  passivité apparente – les Brazzavillois sont rapidement retournés vaquer à  leurs occupations -, la population congolaise, à l’instar des autres en ce  XXIe siècle, ne croit plus en la fatalité du malheur. En chef d’État  informé, Denis Sassou Nguesso ne peut pas ignorer que si ses concitoyens ont  apprécié ses propres mots apaisants et son intervention sur les lieux de la  tragédie, tout comme ils ont apprécié les initiatives rapides prises par les  dirigeants du Parti congolais du travail au pouvoir, il n’en va pas de même pour  ses ministres. Plusieurs d’entre eux ont été pris à partie dans les hôpitaux, au  milieu des décombres, et des cailloux ont volé au passage de certains cortèges  officiels. Entre l’opinion et le gouvernement, la crise de confiance est béante,  à quelques mois des législatives. Et nombreux sont ceux qui souhaitent que  Sassou II renoue, pour une fois, avec Sassou I, quand « Otchoembe » tranchait – au sens figuré, mais sans états d’âme – les têtes aussi bien que les  problèmes…

Jeuneafrique.com par François Soudan

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