Théorie du genre : la littérature jeunesse, un danger pour nos enfants ?

Le mouvement anti-genre s’en prend à la littérature jeunesse, accusée de semer aujourd’hui la « confusion » chez les enfants. Mais a-t-elle vraiment évolué ?

Illustration de couverture de l'album "Tango a deux papas... et pourquoi pas ?" de Béatrice Boutignon (Le Baron perché). © Le baron perché

Illustration de couverture de l’album « Tango a deux papas… et pourquoi pas ? » de Béatrice Boutignon (Le Baron perché). © Le baron perché

Estomaqués, les éditeurs. « Tristes », « consternés », malgré, parfois, une légère envie de rire. La croisade de Jean-François Copé contre Tous à poil ! n’a pas (seulement) permis au livre de se classer en deux jours en tête des meilleures ventes Amazon. Elle a aussi redonné du souffle aux « anti-genre » qui, depuis plusieurs semaines, traquent dans les catalogues jeunesse les titres qu’ils jugent inconvenants. Des « parents soucieux de l’éducation de leurs enfants », selon les termes de la chef de file du Printemps français Béatrice Bourges, exigent désormais des bibliothèques le retrait de livres qui, selon eux, « sèment la confusion » dans le crâne des petits. Comme Tango a deux papas, que le maire du Chesnay (Yvelines), à force de harcèlement, a fini par déplacer du rayon enfants… au rayon parents.

À l’appui de cette entreprise d’inquisition : des listes comme « 92 albums jeunesse pour bousculer les stéréotypes fille-garçon », produite par l’association ardéchoise L’atelier des merveilles, qui ne s’impose absolument pas aux enseignants, et où depuis 2012 figure Tous à poil ! Farida Belghoul, qui a lancé la « journée de retrait de l’école » ou le blog réactionnaire « Salon Beige », égrène, comme certains leaders de l’opposition, des titres désormais bien connus : Jean a deux mamans, Papa porte une robe, Mademoiselle Zazie a-t-elle un zizi ?, Dis… mamans… De quoi donner l’impression d’une vaste campagne en faveur de la « théorie du genre » et de la communauté LGBT.

« Petit-Bleu et Petit-Jaune », héros gays ?

Les livres sur l’identité n’ont pourtant rien de neuf, expliquent les éditeurs. « Mademoiselle Zazie a-t-elle un zizi ? a été publié en 1998 et s’est écoulé à plus de 100 000 exemplaires », souligne Marianne Durand, directrice générale de Nathan Jeunesse. Le héros du livre est un petit garçon pour qui le monde se découpe en « avec zizi » et « sans zizi » – les premiers étant, bien sûr, plus forts que les seconds -, jusqu’à ce qu’il rencontre une gamine qui se bat aussi bien que lui, grimpe aux arbres et ne fait pas de dessins nunuches. « La conclusion est simplement qu’il ne manque rien aux filles », explique l’éditrice. « La littérature jeunesse a toujours capté les questions que se posaient les enfants, de façon d’ailleurs légitime, les relations entre filles et garçons en font évidemment partie. »

Même analyse à L’École des loisirs, visée pour Jean a deux mamans, publié en 2004. « Nous ne travaillons pas par commandes : nous partons des projets des auteurs et notre but premier est de faire des livres intelligents, qui aient du talent », souligne Louis Delas, directeur général de la maison. Parmi les stars du catalogue, rappelle-t-il, figure depuis les années cinquante Petit-Bleu et Petit-Jaune, de Léo Lionni, vendu à des centaines de milliers d’exemplaires et où certains lisent une évocation de l’homosexualité. « Le livre parle des différences et de la tolérance, note Louis Delas. Il a été révolutionnaire, c’est désormais un classique. »

Manchots et homos

« N’en déplaise à Jean-François Copé, la littérature pour enfants n’est pas le lieu de l’apprentissage et de l’éducation, ni morale ni sexuelle, s’insurge dans une tribune publiée par Le Monde Sylvie Vassallo, directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis. La littérature raconte des histoires. La fiction permet aux enfants de se comprendre, d’apprendre l’autre, de se confronter aux peurs qui les taraudent, d’apporter des réponses aux multiples questions qui les traversent. » Faut-il interdire Le Petit Poucet, où des parents pauvres cherchent à se débarrasser de leurs enfants ? Peau d’âne, où un père s’éprend furieusement de sa propre fille ? Sans parler de Titeuf, le héros de Zep obsédé par le « zizi sexuel »…

Si évolution il y a, elle ne date donc pas de l’arrivée du gouvernement socialiste au pouvoir, de la loi Taubira sur le mariage pour tous ni des ABCD de l’égalité. Mais elle tient, sans doute, à une évocation plus explicite dans les albums de l’homosexualité ou de l’homoparentalité. Tango a deux papas vient ainsi d’une histoire vraie, passionnément suivie en son temps par les New-Yorkais : celle d’un couple de deux manchots mâles au zoo de Central Park à qui, en 2000, un oeuf avait été confié. « Les albums prennent évidemment en compte les évolutions de la société, estime Brigitte Stephan, codirectrice du Baron perché, qui a édité le livre. Ils ont aussi un rôle de médiation, afin de faire comprendre aux enfants un certain nombre de choses. » Le livre, admet-elle, aurait « sans doute » été plus difficile à faire il y a dix ou quinze ans. Il est sorti début 2010 sans rencontrer le moindre problème.

Pas de déferlante

Anne Rambach, qui en 2003 a publié Dis… mamans aux éditions Gaies et Lesbiennes qu’elle avait fondées avec sa compagne en 1997, le dit plus nettement : « Aucun titre, il y a une dizaine d’années, n’évoquait la question de l’homoparentalité. À l’époque où nous avons publié ce livre, nous attendions notre première fille – nous nous étions rendu compte que la particularité de notre famille n’existait nulle part dans les collections jeunesse », explique-t-elle. Si l’ouvrage passe alors sans problème sous les fourches caudines de la commission qui, depuis 1949, inspecte les livres destinés aux enfants, les libraires se montrent plus mitigés. « Certains ne voulaient pas le mettre en rayon, ni le commander », raconte-t-elle.

Aujourd’hui pourtant, les titres qui hérissent les réactionnaires suscitent l’intérêt. « On nous demande davantage depuis quelques mois des livres qui ne véhiculent pas les clichés filles-garçons, témoigne une libraire spécialisée à Paris. Mais nous avons aussi des clients manifestement crispés sur la question, qui revendiquent par exemple d’acheter à une petite fille une histoire de princesse, comme si ce n’était plus possible… » En dix ans, confirme-t-elle, les albums évoquant l’homoparentalité se sont développés. Pas de déferlante, cependant. Ils sont souvent achetés par des familles directement concernées par la question, estime-t-elle. Et restent très peu nombreux.

Lepoint.fr par Marion Cocquet

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