Ebola – Dr Eric Leroy : « L’épidémie continue d’évoluer dans le mauvais sens »

Le DR Éric Leroy en RDC en 2007.
Le DR Éric Leroy en RDC en 2007. © DR

Le Dr Éric Leroy est l’un des plus grand spécialistes du virus Ebola. Selon lui, l’épidémie ne sera pas endiguée avant plusieurs mois. Interview.

Le Dr Éric Leroy est directeur du Centre international de recherches médicales de Franceville (Cirmf), qui abrite le seul laboratoire à très haute sécurité d’Afrique francophone permettant de diagnostiquer les maladies virales émergentes. Il est également directeur de recherche à l’Institut de recherches pour le développement (IRD) et fait partie des plus grands spécialistes du virus Ebola, auquel il a consacré une grande partie de ses travaux depuis 20 ans. Il répond aux questions de Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Comment expliquer la résurgence d’Ebola aujourd’hui, près de 40 ans après la découverte de cas humains en 1976 ?

Dr Eric Leroy : Ebola a toujours été présent sur le continent africain. Il n’y a quasiment pas eu d’épidémie entre 1976 et 1995, mais depuis lors, on en observe presque chaque année. La dernière remonte à 2012 en République démocratique du Congo, mais d’habitude les épidémies sont beaucoup moins médiatisées car de moindre ampleur que celle qui sévit en Afrique de l’Ouest actuellement.

Justement, c’est la première fois qu’une épidémie survient en Afrique de l’Ouest ?

En Afrique de l’Ouest comme en Afrique centrale, le virus est hébergé depuis des années dans son réservoir naturel, c’est-à-dire probablement les chauves-souris, dont l’aire de vie s’étend sur toutes les régions forestières africaines. À la faveur d’un ensemble de circonstances, non encore totalement identifiées, le virus se transmet de ces animaux à l’homme. En Afrique centrale, on a pu montrer que les épidémies survenues au Gabon et au Congo Brazzaville entre 2001 et 2005 sont apparues à la suite de la manipulation par les villageois d’animaux morts infectés par le virus Ebola, principalement des chimpanzés ou des gorilles, qui présentent la même sensibilité au virus que l’homme. Mais il est difficile de dire pourquoi le virus n’avait pas émergé jusque-là en Afrique de l’Ouest.

Connait-on l’origine de cette épidémie ?

En Afrique centrale, les épidémies touchent en général des petits villages, dans des zones isolées en en pleine forêt, donc il est assez facile de remonter jusqu’au premier cas de contamination. L’épidémie actuelle en Afrique de l’Ouest a été identifiée tardivement et les populations de ces régions se déplacent parfois sur de très grandes distances en raison des échanges commerciaux ou parce que les familles sont très dispersées. Pour ces raisons, la source de contamination n’a pu être identifiée. Aujourd’hui, compte tenu du très grand nombre de personnes infectées, il est désormais trop tard. C’est dommage, car il serait très utile de comprendre comment et pourquoi cette épidémie a émergé à cet endroit, pour pouvoir mettre en place des stratégies de prévention efficace afin d’éviter l’apparition d’épidémies ultérieures ou au moins pouvoir se préparer à y faire face.

L’épidémie est-elle « hors de contrôle » comme le disent les ONG sur place ?

L’épidémie continue d’évoluer dans le mauvais sens. La maladie touche plusieurs milliers de personnes et s’étend sur de vastes zones géographiques. On est face aujourd’hui à une telle ampleur qu’on ne pourra certainement pas l’arrêter avant plusieurs mois, voire plus. La mise en œuvre tardive d’une riposte, une insuffisance des structures sanitaires et des ressources médicales professionnelles expliquant l’ampleur de l’épidémie actuelle. Le problème vient aussi du manque d’adhésion de certaines populations, qui continuent à cacher leurs malades, sans parler des malades eux-mêmes qui continuent parfois à se déplacer et contribuent à propager le virus. D’où la nécessité de faire un maximum de pédagogie et de sensibilisation jusque dans les régions les plus reculées.

Pourra-t-on bientôt compter sur des vaccins pour venir à bout de ce fléau ?

Il existe des traitements prometteurs qui seront bientôt en phase de test sur des populations volontaires, mais rien ne dit qu’on trouvera le vaccin miraculeux, ni s’il sera rapidement disponible en grandes quantités. Les délais habituels d’essais peuvent être raccourcis pour parer à l’urgence de la situation, mais il faudra tout de même attendre plusieurs mois. En attendant, il faut continuer de tout miser sur les mesures simples et concrètes d’isolement qui sont réellement efficaces.

Est-ce que les pays d’Afrique centrale sont prêts à faire face à une nouvelle épidémie ?

Plusieurs d’entre eux ont déjà été confrontés à des foyers épidémiques. En RDC (régulièrement touché par Ebola, et où une épidémie distincte de celle d’Afrique de l’Ouest est apparue en juillet dernier, NDLR), aucune équipe internationale n’est arrivée sur place, les autorités sanitaires congolaises, aidées par les équipes régionales de l’OMS, ont tout géré elles-mêmes et l’épidémie a pu être contenue. L’alerte a été donnée assez rapidement, et les autorités se sont tout de suite déplacées sur les lieux pour investiguer et isoler les malades. L’isolement est la réponse la plus simple et la plus efficace. N’importe quel infirmier, qu’il se trouve dans un village ou en brousse peut le faire, même dans une chambre. Bien sûr, c’est toujours mieux d’avoir une structure spécialisée pour accueillir le patient mais l’essentiel est d’isoler la personne infectée le plus rapidement possible et de ne surtout pas entrer en contact avec elle.

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Jeuneafrique.com propos recueillis par Elise Esteban

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