Les disparus du football ivoirien

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A Abidjan, les jeunes joueurs Sidick Camara et Christian Nougbele s’entraînent pour le championnat amateur ivoirien en rêvant aux grands clubs internationaux. Crédits : SIA KAMBOU/AFP
Dans son classement 2015, l’Observatoire du football a placé la Côte d’Ivoire au onzième rang mondial et au troisième rang africain des pays exportateurs de joueurs. Abidjan se montre fier de ce classement. Mais derrière ce beau tableau sportif se cache l’anxiété de familles sans nouvelles de leurs enfants, partis à l’aventure.

Safiatou Bamba soupire longuement. Dans le coin de la maison à Koumassi, dans le sud d’Abidjan, elle a les yeux rivés sur le portrait photo de son fils de 17 ans, Souleymane Konaté. Surnommé Carlos Solo, en référence à l’ancien international brésilien Roberto Carlos, ce gaucher aux frappes pures, selon ses proches, était promis à un bel avenir.

« En juin 2014, il est parti en Europe. Il m’a dit qu’il deviendrait professionnel, son rêve. Mais les choses n’ont pas été ainsi et, deux mois après, il s’est retrouvé à Pattaya, en Thaïlande, je ne sais pas comment. Depuis, plus de contact », raconte Bamba en essuyant ses larmes. Cette veuve de 57 ans a remué ciel et terre, joint des amis de son fils. Mais personne ne sait ce qu’il est devenu.

Un drame que partage Gilbert Kossounou, à Yopougon-Port-Bouët II, à l’ouest d’Abidjan. Ce fonctionnaire de 62 ans a perdu, en avril, la trace de son neveu, Fabrice Kossounou, 20 ans. « Son manager était en contact avec un club turc et nous en avions la garantie avant l’embarquement. A ma grande surprise, depuis son arrivée en Turquie, je ne l’ai jamais eu au téléphone. Je n’aurais pas dû le laisser partir, regrette Gilbert, malgré une faible lueur d’espoir en juin. Un ami du manager m’a affirmé que mon neveu était maintenant en Moldavie. Je ne sais même pas sur quel continent se trouve ce pays. »

Responsabilité des parents

« Il faut que les parents arrêtent de pleurnicher, tranche Yves Mimi, vice-président d’Ivoire Sport Promotion, une structure d’encadrement de football de jeunes. Ils sont responsables à 80 % de la situation. En réalité, ils utilisent le football comme moyen de migrer en Europe et en Asie, mais les choses tournent mal. » L’homme révèle que, cette année, son centre a déjà été confronté à un cas de parents qui avaient chacun payé la somme de 3,8 millions francs CFA (5 800 euros) à un agent.

Ce dernier a réussi à réunir vingt footballeurs. Il a ensuite abandonné ses « clients » à Prague. Un autre s’est enfui, se débarrassant de jeunes talents en Tunisie, après avoir encaissé 1,8 million de francs CFA (2 700 euros) de chacune des familles. Celles-ci sont aujourd’hui sans nouvelles de leurs enfants.

L’Observatoire du football a enregistré le transfert de 370 joueurs ivoiriens, ce qui classe le pays des champions d’Afrique 2015 à la troisième place des pays africains exportateurs de joueurs, derrière le Nigeria (596 joueurs) et le Sénégal (377 joueurs), mais devant le Cameroun (366 joueurs) et le Ghana (365 joueurs). Un classement approuvé par la Fédération ivoirienne de football (FIF), qui le publie avec satisfaction sur son site Internet. Pourtant, ses dirigeants, qui sont régulièrement alertés sur des cas de jeunes footballeurs « disparus », ne semblent pas avoir pris la mesure du problème.

Aucun recensement officiel des disparus n’est établi, et ces infortunés ne sont pas comptés dans les 370 transferts officiels de l’Observatoire du football. A croiser les plaintes reçues par la Fédération ivoirienne et les avis de professionnels ivoiriens du ballon rond, plus d’une centaine de jeunes talents empruntent chaque année des filières parallèles, dans l’espoir de décrocher un contrat professionnel en Europe de l’Est ou en Asie. Une partie de ceux-là, la moitié murmure-t-on à Abidjan, cesse de donner des nouvelles et sont à considérer comme des « disparus ». Eric Kacou, chef du département communication à la FIF, se justifie : « Des parents ont expliqué leur souci à la fédération, mais le mal était déjà fait. Heureusement que nous avons ici des agents chargés de ces questions. Ils procèdent par pédagogie, écoutent et expliquent que la FIF n’a aucun pouvoir de coercition sur les agents fautifs. »

Faille dans le système de transferts internationaux

Le départ des joueurs, bien souvent mineurs, par les filières parallèles est savamment organisé par des agents qui utilisent une faille du système de transferts internationaux, le TMS (Transfer Matching System) institué par la FIFA et appliqué par les fédérations. « Sous prétexte d’envoyer un jeune “en prêt” dans un club étranger, explique M. Kacou, une demande de délivrance du Certificat international de transfert est adressée à la fédération par le club concerné. La fédération s’exécute et le tour est joué. »

Dans bon nombre de cas, ajoute-t-il, les agents appâtent directement les parents, parce que la réglementation de la FIFA donne la primauté à l’autorité parentale pour les joueurs âgés de moins de 18 ans. Et une fois l’accord reçu des parents, ils « migrent » avec les joueurs dans un autre pays africain, souvent en Afrique du Nord, où ils obtiennent des certificats de transfert en accord avec un club, sans être sous contrat avec celui-ci. Ce qui leur permet ensuite d’obtenir le visa vers l’Europe ou l’Asie. « Cette pratique-là, affirme M. Kacou, est la plus nocive. »

Les agents, unanimement pointés du doigt, se défaussent. « Ce que l’on oublie, c’est que nous payons toujours les billets aller et retour de nos joueurs pour aller faire les tests, réagit Martial Hugues Critié, agent de joueur et intermédiaire pour Worldwide Sport Consulting and Management. Comment se fait-il qu’après une évaluation le joueur refuse de revenir ? La question se pose là : dans leur pays, ces jeunes ne parviennent pas s’intégrer. Ils souffrent de l’absence d’une vraie politique sportive capable de les inciter à revenir chez eux. Ils s’accrochent au football pour migrer. Nous ne pouvons pas tenir la culotte de chaque joueur parti à l’essai. »

Martial Hugues Critié précise que les certificats de transfert ne sont pas demandés par les agents de joueurs, mais par les clubs, qui transmettent les requêtes à la Fédération. Et que les dossiers sont ensuite traités entre fédérations. Dès lors, les disparitions, ajoute-t-il, « cela ne nous concerne pas ».

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Une Réponse to “Les disparus du football ivoirien”

  1. Bouesso Says:

    Triste pour les parents…

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