Présidentielle au Bénin : quand les féticheurs s’en mêlent

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Des notables du Bénin méditent dans la forêt sacrée de Kpasse Zoun, lors du festival annuel du vaudou, à Ouidah au Bénin. Crédits : STEFAN HEUNIS/AFP
Un portrait de prêtre vaudou peint avec peu de soin décore la façade du couvent. A l’intérieur trônent dans de petites cases plusieurs fétiches sur lesquels pourrissent des offrandes faites depuis plusieurs jours.

Il est midi et le bokonon (prêtre de fa et guérisseur) Dah Fagbédji Amangnibo Ehouzougbé, un peu crotté, avec un pagne ceint à la hanche, s’étire sur une natte. « Désolé de vous recevoir comme cela. Je viens de terminer les rituels du matin. Et je ne me suis pas encore lavé », lâche-t-il désinvolte, en langue fon, à notre arrivée.

C’est le plus puissant des féticheurs de Kpomassé, une commune située à 66 km de Cotonou, la capitale économique du Bénin et à l’est de Ouidah, la cité du vaudou. Il prétend être connu aussi au Sénégal et au Nigeria. « Je suis connu parce que mes recettes marchent toujours. Dans la géomancie, la science divinatoire, je suis le premier. Les plantes aussi je connais. Si tu viens chez Fagbédji, tu ressors toujours gagnant sur tes ennemis », ajoute d’une voix enroué et non sans prétention ce sexagénaire qui a trente-sept ans d’expérience dans le gri-gri et le fétichisme.

« Grandes forces occultes »

A l’en croire, Dah Fagbédji a le pouvoir de guérir toutes sortes de maladies, de rendre riche et même de faire gagner un candidat à une élection. D’où les nombreuses sollicitations qu’il se doit d’honorer.

Le féticheur a reporté plusieurs fois notre rendez-vous avant de finalement nous concéder une audience : « En cette période, j’ai beaucoup de visites ! Vous-même vous savez ! ? C’est les élections. Et les hommes politiques ont besoin d’être accompagnés. Il faut leur préparer des amulettes, des potions magiques pour que la victoire soit de leur côté. Tout ça prend du temps. »

A trois semaines du premier tour de la présidentielle du 6 mars, les milliers de féticheurs que compte le Bénin s’activent dans leur couvent pour faire gagner les candidats qui viennent les solliciter par personnes interposées. « C’est ainsi toutes les échéances électorales, mais pour la présidentielle, c’est autre chose. Il faut faire intervenir les grandes forces occultes parce que les enjeux sont plus grands », reconnaît le fils d’un bokonon à Ouidah. Pendant ce temps, à Cotonou, ces présidentiables en costard se frottent les méninges pour débattre de leur projet de société.

Si la croyance populaire au Bénin veut qu’une grande personnalité ait derrière lui un puissant bokonon, la question aux intéressés eux-mêmes crée souvent une certaine gêne et est taxée d’impertinente. Pourquoi ? « Parce que les hommes politiques ne veulent surtout pas associer leur image à quelque chose qui, il faut le reconnaître, est rejeté par une bonne partie de l’électorat chrétien. Il ne faut pas prendre le risque », tente de justifier un observateur de la vie politique.

« Mais vous pensez que le premier ministre Lionel Zinsou serait sorti d’un accident d’hélicoptère sain et sauf sans l’aide d’un esprit de l’ombre ?, réagit Dansou Hounnongan, secrétaire général du Syndicat national des médecins traditionnels et assimilés du Bénin (Synametrab). Ils sont conscients du rôle qu’on joue pour eux. »

Saintes nitouches

Les politiciens jouent aux saintes nitouches. C’est un regret pour le bokonon Fagbédji retranché dans son couvent à Kpomassé : « C’est pourtant nous qui faisons le boulot. Ils nous négligent. Mais la nuit tombée, ils garent leurs véhicules luxueux pour demander des services. »

Et ça marche réellement ? « Je vous jure qu’ils ont satisfaction. Moi je peux faire gagner les gens », insiste-t-il d’un ton sec. Pour être plus convaincant, Dah Fagbédji s’oblige à livrer une de ses recettes. « Pour faire gagner un homme politique, je dois avoir les noms des autres concurrents. Ensuite je prépare une poudre avec des feuilles, j’ai besoin de 41 musaraignes sur lesquelles je travaille en brousse pour rendre les autres détestables. A l’homme politique, je donne des amulettes qu’il doit mettre dans la poche pendant ses meetings. A chaque fois qu’il dira quelque chose, il sera toujours applaudi », dévide, dédaigneux, le féticheur en secouant la tête.

La discussion est interrompue par une visite. Une femme qui a des problèmes de sorcellerie dans sa famille. « C’est un problème récurrent pour lequel aussi je suis souvent consulté », lance-t-il pour reprendre la conversation laissée en suspens. Mais au moment de prendre congé de lui, il nous interpelle. La veille, des hommes politiques sont venus de la part d’un candidat. Ils lui ont demandé de travailler pour que « le candidat blanc » échoue. « Je leur ai : “Moi je suis pour que le Blanc ne soit pas à la tête du pays. Mais si j’y arrive, pourriez-vous trouver des places à la douane béninoise pour mes deux fils qui sont au chômage ? Ils m’ont dit qu’ils vont rendre d’abord compte à leur patron. »

Dansou Hounnongan n’est pas du même avis. Pour lui, Lionel Zinsou est le candidat qu’il faut pour que les animistes soient respectés : « Il nous aime et l’a prouvé le 10 janvier. L’autre, il nous a tout le temps évités. »

Ce 10 janvier se tenait à Savalou la 25e édition de la Fête des religions endogènes du Benin. Un rendez-vous créé en 1992 par le président Nicéphore Soglo et institué en jour férié en 1998 par son successeur Mathieu Kérékou et où il peut être bienvenu de se rendre quand on a des ambitions politiques nationales. Un enjeu qui n’a pas échappé au premier ministre candidat Lionel Zinsou, coiffé d’un bonnet traditionnel et de plusieurs ministres : « Nos religions sont une expression de notre volonté de paix, de notre volonté de confiance des uns envers les autres (…) On ne doit pas les décrier, il faut les pratiquer, a-t-il déclaré à la tribune. Nous devons moderniser, mais préserver nos traditions. Cette fête est une fête de paix que la République honore, parce que nos cultes sont nos traditions, et pour demain, elles sont notre paix. »

Lemonde.fr par Hermann Boko

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Une Réponse to “Présidentielle au Bénin : quand les féticheurs s’en mêlent”

  1. Bouesso Says:

    Ô mon Afrique, des féticheurs!

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