Côte d’Ivoire: A Abidjan, des professionnelles du sexe font barrage au VIH

 Manifestation contre le sida à Abidjan et pour l'utilisation du préservatif en 2008.

Manifestation contre le sida à Abidjan et pour l’utilisation du préservatif en 2008. Crédits : KAMBOU SIA/AFP
« Un trait, yes ! » Keira, Nigériane de 24 ans, mini-short, lèvres fuchsia et tatouage qui lui mange le bras tient dans sa main une bandelette de dépistage rapide du VIH. Négatif. Visiblement soulagée, elle éclate d’un rire sonore. Dans sa minuscule chambre sans fenêtre, un ventilateur tourne à plein régime sans parvenir à rafraîchir l’air. Une goutte de son sang et quinze minutes d’attente ont suffi pour obtenir le résultat. « J’ai 15 à 20 clients par jour, mais j’utilise toujours un préservatif. Et j’avais déjà fait le test il y a trois mois. Je n’avais pas peur », lance-t-elle, bravache. Son visage s’était pourtant crispé au moment de lire le résultat.

Comme des dizaines d’autres filles venues du Nigeria, Keira vit et se prostitue dans le bidonville du quartier de Port-Boué, à Abidjan. Dans le dédale de ruelles, les chambres de passe se succèdent et les filles s’apostrophent sur le pas de leur porte. Une jeune femme qui se fait appeler Mecy avoue, elle, que le test de dépistage est toujours une épreuve.

« Avant l’an 2000, on ne se protégeait même pas »

Keira n’était pas seule pour lire le résultat de son test. C’est Solange, 35 ans, jeune femme ivoirienne posée et douce, qui lui a piqué le doigt. Et elle a profité du temps de réaction de la bandelette pour lui rappeler l’importance du port du préservatif et les bons réflexes à avoir s’il se déchire. Comme Keira, Solange se prostitue. Elle est, comme elle se désigne elle-même, une « PS », comprendre une professionnelle du sexe. Mais elle a aussi été formée pour être une « EP », une « éducatrice des pairs ». « Quand le résultat est positif, ça peut être l’horreur, assure Solange. Les filles peuvent pleurer, bien sûr. Mais elles peuvent aussi avoir une réaction hostile, se braquer, nous accuser d’avoir bidonné le test. »

Avec Kate, 55 ans, elle aussi PS et EP, très en chair et l’air fatigué, Solange travaille pour l’ONG Espace Confiance, précurseur dans la prise en charge des professionnelles du sexe. Toutes deux sont chargées de la sensibilisation et du dépistage du VIH parmi leur communauté. La Côte d’Ivoire est le pays d’Afrique de l’Ouest le plus touché par le sida : 3,7 % des adultes vivent avec le VIH. Si ce chiffre est en baisse, l’épidémie fait toujours rage. Et les 15 000 femmes prostituées en Côte d’Ivoire (dont la moitié travaille à Abidjan) sont touchées de plein fouet.

Mais grâce au travail de terrain des éducatrices, mené depuis les années 1990 et soutenu par le ministère de la santé ivoirien, elles le sont de moins en moins. Le taux de prévalence – c’est-à-dire le nombre de personnes contaminées dans une population donnée – est passé de 32 % à 18,5 % de 2002 à 2008, et est aujourd’hui estimé, dans le district d’Abidjan, à 11,4 %. L’objectif est de le ramener au même niveau que celui de la population générale, d’ici à une dizaine d’années.

Kate croit d’autant plus à sa mission qu’elle a connu les heures les plus sombres du sida, quand la maladie décimait sa communauté. « Beaucoup de mes copines sont mortes. A l’époque, je ne savais pas que c’était le sida. Avant l’an 2000, on ne se protégeait même pas. » La quinquagénaire s’est impliquée comme éducatrice dès la fin des années 1990. La technique de sensibilisation est depuis encouragée au plus haut niveau, tant par le ministère de la santé ivoirien que par le Fond mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme.

Difficile recourt aux soins

Avant que les deux éducatrices ne s’éloignent, Keira interpelle Kate discrètement. « J’ai une infection vaginale. J’ai besoin que tu m’amènes à la clinique. Si je dois y aller toute seule, je vais être perdue. » Les EP sont aussi là pour aider leurs protégées au quotidien. La clinique en question est celle d’Espace Confiance. Car, si la prostitution n’est pas criminalisée, les prostituées sont fortement stigmatisées dans la société ivoirienne. Rares sont celles qui osent informer les médecins de leur activité dans les structures de soin classiques. Ces tabous ont des impacts sur leur suivi gynécologique et la qualité des soins qui leur sont offerts.

Même si Espace Confiance leur est dédié, faire venir les femmes séropositives et leur faire accepter le traitement restent un défi. Isa Coco a été formée au dépistage par l’ONG il y a à peine six mois. « Ça arrive souvent que tu dépistes une fille et que tu n’arrives pas à la convaincre de venir à la clinique pour commencer un traitement par antirétroviraux (ARV). Alors tu es obligée d’insister, de ne pas la lâcher. Moi je retourne la voir en essayant d’être discrète pour ne pas éveiller les soupçons des autres filles. Et puis je lui téléphone. Mais les filles bougent beaucoup, et il y en a plein qui te donnent de faux numéros de téléphone. »

Le jeu en vaut pourtant la chandelle. Les ARV sont disponibles et complètement gratuits à la clinique. Et celles qui passent la porte pour entamer un traitement sont à peine 15 % à l’abandonner en cours de route.

Pénis en bois

Le jour se couche sur Abidjan et le quartier de Treicheville s’anime. Dans les rues, la musique commence à monter et les bars à se remplir. Au Rencart chez les filles, qualifié pudiquement de bar à hôtesses, trois EP viennent d’arriver. L’endroit est miteux et à peine éclairé. Elles y trouvent Sandy, Florence et Marie-France, des Ivoiriennes francophones. Aucun client à l’horizon. Assises en tailleur par terre, elles se préparent au travail. L’heure est au maquillage et à la coiffure. Les filles accueillent les éducatrices avec enthousiasme. « Honnêtement, avant, je ne me protégeais pas, commence Marti, 37 ans. Parce que l’argent était ma priorité. Et les clients te proposent plus d’argent pour coucher avec toi sans capote. J’ai ouvert les yeux : l’argent disparaît, mais la maladie reste. Depuis trois ans, j’essaie de passer le message aux autres. » Energique et pédagogue, elle sort de son sac un cahier usé.

Au fil des pages, des photos en gros plan de sexes, masculins et féminins, malades de toutes sortes d’IST visibles. Le cahier passe de mains en mains, provoquant rires gênés, têtes dans les mains et moues de dégoût. « Vous voyez, ça, ça n’est pas normal ! Si vous avez ça, il faut aller à la clinique. » Marti parle simplement et crûment. Et fait participer les filles pour garder leur attention. « Qui peut me rappeler les trois voies de transmission du VIH, une bonne fois pour toutes ? », lance-t-elle avant de dégainer un pénis en bois. La nuit est tombée et les néons du bar ne suffisent plus à l’éclairer. Qu’à cela ne tienne, Sandrine, une autre éducatrice, utilise la lampe torche de son smartphone. Les rires et les applaudissements fusent quand Marti montre comment faire accepter le préservatif au client pendant la fellation en le mettant en place avec la bouche. « Ça rend la chose plus chic », s’amuse Sandrine.

Le patron du bar, Aimé, trentenaire arrivé en cours de séance, apprécie aussi les éducatrices. « Elles mettent tout le monde à l’aise. Elles ne stressent pas les filles et répondent à toutes leurs questions. En fait, elles donnent envie à tout le monde de se protéger. » Toutes les PS ne sont pas toujours aussi réceptives que celles de Treichville. « Il y a des filles qu’on énerve, qui se demandent ce qu’on leur veut. Certaines continuent à avoir des comportements risqués pour gagner plus d’argent. Il faut les approcher, être patientes et tout encaisser », explique Marti. Il est 19 h 30 et les premiers clients arrivent. Le volume musical explose. Les filles apprêtées et dévêtues sont méconnaissables. La nuit de travail peut commencer. Pour toutes, prostituées comme éducatrices, c’est un éternel recommencement.

Lemonde.fr par Héloïse Rambert (contributrice Le Monde Afrique, Abidjan)

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3 Réponses to “Côte d’Ivoire: A Abidjan, des professionnelles du sexe font barrage au VIH”

  1. La revue de Claire Says:

    Le sida, un sale virus

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