J-23 : «Le centre de gravité de la littérature française s’est déplacé»

Pour Alain Mabanckou qui publie chez Grasset « Le monde est mon langage », la vitalité de nos lettres ne se juge pas à Saint-Germain-des-Prés mais chez les écrivains des marges, de l’Afrique aux Antilles.

« Le Congo est le lieu du cordon ombilical, la France la patrie d’adoption de mes rêves, et l’Amérique un coin depuis lequel je regarde les empreintes de mon errance ». Ainsi s’exprime Alain Mabanckou, l’écrivain franco-congolais de « Verre cassé », prix Renaudot avec « Mémoires de porc-épic », dans les premières pages de son nouveau livre en librairie à la fin du mois : « Le monde est mon langage » (Grasset). Professeur de littérature francophone à l’Université de Californie à Los Angeles, il a inauguré cette année un cycle d’enseignement au Collège de France. Pour son tour de la planète, il nous emmène chez son ami Dany Laferrière à Montréal, à Pointe-Noire où il est né, en Martinique chez Edouard Glissant, au Cameroun, à Madagascar, au Caire, à Marrakech où il salue Douglas Kennedy, à Paris où JMG Le Clézio le fascine, en Suisse, au Sénégal et même à Château-Rouge chez son styliste, le Bachelor, qui le sape comme personne.

-Vous qualifiez « Le monde est mon langage » d’autobiographie capricieuse ? Pourquoi « capricieuse » ?
– Je l’ai écrite au gré de mes goûts, elle exprime mes choix, ce que j’estime être essentiel et précieux pour moi. Elle n’est pas traditionnelle, ni linéaire. Elle est très aléatoire. En regardant l’ensemble des textes que j’ai l’habitude de rédiger lorsque je me déplace, je me suis dit qu’ils formaient un livre cohérent. Malgré leurs différences géographiques, ils partagent le même esprit : c’est le monde qui vous façonne, c’est le monde qui m’a façonné : il faut chercher dans leur disparité, leur complémentarité, et même leur fraternité.

– Vous faites aussi la preuve par A plus B que la littérature française n’est pas que française !
– Le centre de gravité de la littérature française s’est déplacé. Une littérature n’est riche que si elle est portée par les marges. Il est important de dire que de grands poètes comme le Malgache Jacques Rabemananjara, de grands romanciers, de grands théoriciens comme Edouard Glissant magnifient la langue française même s’ils ne sont pas au programme en France. La France nous donne à voir les marges de la littérature d’expression anglaise. Elle est très heureuse de découvrir des écrivains de Trinité et Tobago, du Nigeria, des îles Vierges, que sais-je encore, mais elle n’est pas apte à chercher des écrivains du côté des Comores, de Madagascar, de Kinshasa. On dit que les cordonniers sont les plus mal chaussés… Si l’on veut juger de la vitalité de la littérature française, il ne faut pas la juger uniquement sur des textes qui paraissent sur les bords de la Seine, ou qui se discutent au café Lipp ou à la Coupole…

– Vous avez rédigé au printemps une lettre ouverte à François Hollande, pour qu’il dénonce la dernière élection « frappée de petite vérole », écrivez-vous, de Denis Sassou Nguesso, à la présidence du Congo-Brazzaville. Quelles en ont été les retombées ?
-J’ai été reçu par le président en personne, puis par le ministre des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault. Hélas, les enjeux sont plus économiques que politiques. Est-ce que les nations européennes sacrifieront un jour leurs intérêts au profit de la démocratie ? Je ne le pense pas. Ma seule consolation, c’est que la France n’a toujours pas reconnu le nouveau gouvernement congolais. L’année prochaine, pour les élections en France, je compte reposer le problème du Congo. Si la gauche actuelle reste complaisante avec Sassou Nguesso, je n’exclus pas, moi qui suis pourtant de gauche, de tout faire pour que la droite l’emporte.

– Pensez-vous pouvoir être entendu ?
– Je le suis déjà sinon le gouvernement congolais n’aurait pas les boutons qu’il a aujourd’hui. Je suis interdit de séjour au Congo-Brazzaville ! On veut me condamner par contumace et le plus incroyable, c’est que le ministre de la Justice est un ancien copain de classe. C’était le dernier de la promotion ! Le peuple congolais, sa jeunesse, me soutiennent. La seule arme dont je dispose est l’arme de la dénonciation et je l’utiliserai autant que faire se peut.

« A Nancy, évitez les académiciens Goncourt ! »

– Vous vivez en Amérique. Barack Obama achève son deuxième mandat. Quel bilan en tirez-vous ?
– Il quitte le pouvoir avec une cote de popularité de plus de 50 %, ce qui est rare. Il a gouverné lors d’une des périodes les plus tumultueuses de l’histoire américaine. Il a jeté un certain nombre de grands principes, même si dans la pratique tout n’a pas été suivi d’effet. Il a instauré une couverture sociale universelle. Il a fait de grands discours, initié une politique de la négociation, dans une Amérique qui était plutôt portée à l’interventionnisme et aux démarches punitives.

– Craignez-vous l’élection de novembre ?
– J’avais prédit l’élection de Barack Obama, à une époque où personne n’y croyait. Je suis convaincu que Donald Trump ne passera pas, même si ses idées se sont disséminées à travers le pays. En novembre, il n’y a pas photo pour moi : Hillary Clinton sera élue présidente.

– Dans votre géographie, si vous deviez inscrire Nancy, que mettriez-vous ?
– Le Livre sur la Place est l’une des manifestations les plus captivantes du paysage littéraire français. J’y ai fait la rencontre d’un écrivain qui ne fait pas beaucoup parler de lui mais dont l’univers m’intéresse, Gérard Oberlé, qui n’est pas mis à l’honneur comme il devrait l’être. Nancy, c’est aussi le coup d’envoi de la rentrée littéraire. Les pauvres écrivains qui en sont peuvent, au détour d’une allée du chapiteau ou d’un couloir d’hôtel, tomber nez à nez avec des membres de l’Académie Goncourt. Mon conseil : évitez-les ! Moins ils vous verront, mieux ce sera pour vous.

Grand Entretien du Magazine Le Point conduit par Christophe Ono-dit-Biot, directeur adjoint de la rédaction du magazine, samedi 10 septembre à 16h30 à l’Hôtel de Ville.

lsp2016

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Une Réponse to “J-23 : «Le centre de gravité de la littérature française s’est déplacé»”

  1. laurent domergue Says:

    Un Sage , dommage qu’il ne puisse retourner dans son village …!!!

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