RDC: Appel à manifester contre Joseph Kabila sans écho à Kinshasa

 

Des congolais passent devant des magasins fermés et dans des rues restées calmes malgré un appel de l’opposition à tenir des rassemblements anti-gouvernementaux le 10 avril 2017 près du rond-point de Ngaba, au sud de la capitale Kinshasa / © AFP / Junior D. KANNAH

Un appel à manifester à Kinshasa contre le président Joseph Kabila lancé par le parti historique de l’opposition congolaise s’est perdu dans le vide lundi, la population se terrant massivement chez elle après l’interdiction de tout rassemblement.

A la mi-journée, la bouillonnante capitale de la République démocratique du Congo était une ville fantôme. Le vacarme de la mégapole de quelque 10 millions d’habitants habituée aux violences à caractère politique a fait place au silence caractéristique des journées de tension, alors que la présence policière et militaire était visible.

L’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), parti de l’opposant historique Étienne Tshisekedi décédé en février à l’âge de 84 ans, avait appelé la population à manifester lundi dans toutes les villes du Congo contre M. Kabila, au pouvoir depuis 2001. Mais la marche annoncée à Kinshasa n’a pas eu lieu.

Félix Tshisekedi, fils d?Étienne qui briguait ouvertement le poste de Premier ministre, a accusé dimanche le président, dont le mandat a expiré le 20 décembre 2016, d’être « le principal obstacle au processus démocratique » après que le chef de l?État eut annoncé vendredi la nomination à la tête du gouvernement de Bruno Tshibala, dissident de l’UDPS.

Le président congolais de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) Félix Tshisekedi, le 13 février 2017 à Bruxelles / © Belga/AFP / ERIC LALMAND

Plutôt que de rester en RDC pour manifester, M. Tshisekedi s’est envolé dimanche après-midi pour Addis Abeba. Dimanche soir, la police avait annoncé l’interdiction de tout rassemblement politique public dans l’ensemble du pays ce lundi.

« Comme il y a des policiers partout, j’ai préféré ne pas sortir », a confié à l’AFP Brel Kabeya, « chailleur » (vendeur à la criée) « acquis au changement ». Sympathisante de l’UDPS, Aurélie Makuntu, vendeuse sur un marché du sud de la capitale, explique avoir fait le même choix « pour éviter de (se) faire tuer ou blesser ».

Paulin Kangudia, fonctionnaire, déclare lui qu’il voulait « absolument (se) rendre au boulot », mais constate qu' »il n’y a pas de transport ». Pas question pour lui de manifester pour que des gens de l’UDPS « aient des postes au gouvernement » : « Non, ça jamais ! ».

Le président Joseph Kabila, le 5 avril 2017 à Kinshasa / © AFP / Junior D. KANNAH

Graves risques

L’appel de l’opposition « à une déferlante populaire (…) a été un échec », a estimé devant la presse le président de l’Assemblée nationale, Aubin Minaku, chef de la coalition de la Majorité présidentielle.

La RDC traverse une crise politique depuis la réélection de M. Kabila en 2011 lors d’une présidentielle entachée de fraudes massives. Les tensions ont été encore exacerbées avec son maintien au pouvoir après le 20 décembre, date ayant marqué la fin de son deuxième et dernier mandat constitutionnel, dans un climat de violences ayant fait des dizaines de morts dans le pays, sur fond de pauvreté généralisée.

Une rue de Kinshasa, le 10 avril 2017 dans la municipalité de Ngaba / © AFP / Junior D. KANNAH

Sous l’égide de l’Église catholique, opposition et majorité ont signé le 31 décembre 2016 un accord prévoyant le maintien au pouvoir de M. Kabila jusqu’à l’entrée en fonctions d’un successeur devant être élu en 2017, en échange de la nomination d’un Premier ministre issu de l’opposition.

Après trois mois de tergiversations sur le partage des postes entre les signataires de l’accord, M. Kabila, qui ne l’a pas signé, a fini par nommer M. Tshibala, ce que l’UDPS a qualifié samedi de « récompense à la trahison ».

A Paris, le Quai d’Orsay a vu dans la nomination de M. Tshibala une « violation » de l’accord du 31 décembre, « porteuse de graves risques pour la stabilité et l’avenir du pays ». La France a demandé à Kinshasa de veiller au respect des « libertés fondamentales », et appelé « au calme et au rejet de toute violence ».

Premier parti de l’opposition congolaise après les élections de 2011, l’UDPS sort affaibli de cinq ans de dissensions internes et apparaît aujourd’hui privée de chef naturel.

A Lubumbashi, deuxième ville du pays, dans le Sud-Est, l’activité a tourné au ralenti lundi, de nombreuses boutiques étant restées portes closes, alors que les forces de l’ordre étaient déployées en masse, selon un correspondant de l’AFP.

Goma (Est) a connu une situation similaire. La manifestation annoncée pour 09h00 (07h00 GMT) n’a pas eu lieu. Selon des témoins, la police y a dispersé à coups de gaz lacrymogène des groupes de jeunes qui tentaient de poser des barrages de pneus incendiés sur la chaussée au petit matin.

L’UE inquiète

Pour l’opposition, la nomination de l’ancien porte-parole du Rassemblement au poste de Premier ministre  est « une conséquence des tripatouillages du pouvoir » faites « au mépris de la lettre et de l’esprit de l’accord du 31 décembre », s’est insurgé Félix Tshisekedi qui briguait ouvertement le poste. Un avis partagé par la représentation de l’Union européenne en RDC, qui a fait part de son « inquiétude ». Avant d’être exclu du Rassemblement et de l’UDPS, Bruno Tshibala avait contesté la légitimité du fils de l’opposant congolais à la tête de l’opposition.

L’opposant Moïse Katumbi, toujours en exil, a également réagi dans un communiqué, estimant que la désignation de cet ancien dirigeant de l’opposition illustre « le cynisme de Joseph Kabila et son irrespect du peuple congolais » avant d’encourager « les Congolais et la communauté internationale à ne pas reconnaître le gouvernement du nouveau Premier ministre ».

Le chef de la Mission de l’ONU en RDC, Maman Sidikou, a dit avoir pris « acte » de la nomination de Bruno Tshibala,  soulignant « la lourde responsabilité qui incombe à l’ensemble des acteurs politiques congolais en cette phase critique de l’histoire de leur pays ».

Après avoir fait ces déclarations, Félix Tshisekedi a quitté dimanche la capitale Kinshasa à destination de la capitale éthiopienne Addis Abeba, a-t-on appris de source aéroportuaire.

 

Romandie.com avec Jeuneafrique.com et (©AFP / 10 avril 2017 16h49)

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