Afrique du Sud : les frères Gupta, fossoyeurs de Jacob Zuma ?

Rassemblement de partis de l’opposition demandant la démission du président sud-africain Jacob Zuma, à Pretoria le 12 avril 2017. © Denis Farrell/AP/SIPA

Les révélations en cascade sur les liens opaques et lucratifs entre le clan au pouvoir et les trois puissants hommes d’affaires indiens pourraient faire chuter le président Sud-africain, Jacob Zuma.

Un peu comme dans Frankenstein, incarné ici par le président sud-africain Jacob Zuma, la créature a échappé au contrôle de son maître. Dans le rôle du monstre, les frères Gupta, hommes d’affaires à la tête d’Oakbay Investments, un empire industriel tentaculaire pesant 780 millions de dollars (695 millions d’euros) et 8 000 employés, dont le champ d’activité s’étend de l’informatique aux mines, en passant par la logistique et les médias.

En Afrique du Sud, cette famille originaire d’Inde alimente toutes les conversations depuis trois semaines. Depuis que les journaux font leurs unes sur les liens inquiétants entre la fratrie et les plus hauts personnages de l’État. À commencer par le premier d’entre eux.

Très affaibli après une série de scandales politico-financiers, au point qu’une destitution est régulièrement évoquée, le chef de l’État doit faire face, depuis fin mai, aux fuites d’une série d’e-mails visiblement issus de la boîte personnelle de la fratrie.

C’est la première fois en Afrique du Sud qu’une entreprise atteint ce niveau d’influence dans la démocratie

D’une résidence cossue à Dubaï d’une valeur de 25 millions de dollars pour la famille de Zuma en passant par des attributions douteuses de marchés publics, chaque jour apporte son lot de révélations, positionnant les Gupta comme les marionnettistes d’une classe politique gangrenée par la corruption.

« C’est la première fois en Afrique du Sud, et peut-être dans le monde, qu’une seule et unique entreprise atteint ce niveau d’influence dans une démocratie », estime Stefaans Brümmer, coresponsable d’amaBhungane, le consortium de journalistes d’investigation à l’origine des « Gupta Leaks ».

Enquête en cours

Scorpio, l’unité d’enquêteurs du site d’information Daily Maverick, qui travaille également sur l’affaire, épluche depuis des semaines plus de 200 000 e-mails, soit plus de 250 Go de fichiers. Ceux-ci mettent en lumière les correspondances entre le clan Gupta et des membres de la famille du président, l’ambassadeur sud-africain aux Pays-Bas, des ministres et des hauts fonctionnaires.

Ils décrivent étape par étape des opérations qu’a menées la fratrie en activant l’impressionnant réseau d’influence gouvernemental. En 2015, les Gupta accordent ainsi un prêt à Duduzane Zuma, le fils du président, pour l’acquisition d’un appartement à 1,34 million de dollars dans le gratte-ciel dubaïote Burj Khalifa, notamment en échange d’un poste attribué à une personne de confiance et utile aux intérêts d’Oakbay Investments.

Les Gupta prépareraient une contre-attaque

En 2014, une filiale hong-kongaise de la China South Rail sollicite les bons offices des Gupta pour obtenir le marché des locomotives de la société ferroviaire publique Transnet. En retour, une commission devra être versée à tous les intermédiaires officieux pour chaque contrat signé. Et quand Oakbay Investments veut étendre ses activités dans le secteur de l’hydroculture via le rachat d’une entreprise néerlandaise, l’ambassadeur d’Afrique du Sud aux Pays-Bas, Bruce Koloane, use de son poste pour jouer les entremetteurs.

Ni les Gupta ni les personnages cités n’ont encore porté plainte pour diffamation, renforçant un peu plus la crédibilité de ces révélations. « Les Gupta prépareraient une contre-attaque, croit cependant savoir Stefaans Brümmer. Nous nous attendons à subir une perquisition de la police au motif que nous aurions dérobé ces documents. Mais ces e-mails n’ont pas été volés. »

Amitiés

Dès que les premiers courriels ont été rendus publics, Jacob Zuma les a qualifiés de faux, rejetant chaque accusation et dénonçant une manipulation pour le faire tomber. Car si son nom n’est pas encore apparu dans les Gupta Leaks, la plupart des protagonistes sont réputés proches de lui. Zuma n’a par ailleurs jamais caché sa proximité avec ces puissants hommes d’affaires. Une amitié née bien avant son arrivée à la tête de l’État.

En 1993, alors que l’Afrique du Sud s’apprête à organiser ses premières élections démocratiques et à mettre un terme au régime d’apartheid, Ajay Gupta, l’aîné, quitte l’Uttar Pradesh pour Johannesburg. C’est son père, homme d’affaires, qui l’y envoie, pressentant de belles perspectives dans ce nouveau pays. Rejoint par deux de ses frères, il se lance sur le marché de l’informatique et fonde Sahara Computers – qui a depuis atteint 235 millions de dollars de chiffre d’affaires. Au fil du temps, les trois Indiens diversifient leurs activités, avec le succès que l’on connaît.

Les Gupta ont aidé Zuma à prendre la tête de l’ANC en 2007

Pour Victor Magnani, chargé de projets à l’Institut français des relations internationales (Ifri), le rapprochement entre Jacob Zuma et les Gupta s’explique peut-être par les liens du futur président avec sa région d’origine, le Kwazulu-Natal, où est historiquement basée une importante communauté de Sud-Africains descendants d’Indiens. Son fils Duduzane est embauché dès l’âge de 24 ans dans une entreprise des frères, avant de devenir actionnaire de plusieurs de leurs sociétés.

Très vite, les tycoons s’intéressent au Congrès national africain (ANC), le tout-puissant parti antiapartheid. « Il semblerait que les Gupta aient tenté d’approcher Thabo Mbeki, qui ne s’est pas montré intéressé, poursuit Victor Magnani. L’ex-président étant alors au milieu d’une crise de leadership, ils se sont reportés sur Zuma et l’ont aidé à prendre la tête de l’ANC en 2007. »

Pieds et poings liés

« Zuma était corrompu bien avant son arrivée au pouvoir, affirme Gareth Newham, responsable du département Justice et gouvernance de l’Institut sud-africain des études sur la sécurité (ISS). Il représente le véritable problème, à cause de cette tendance à accepter de l’argent pour étendre son pouvoir. Désormais, il est pieds et poings liés avec les Gupta. S’ils tombent, lui tombe aussi. »

Les Gupta Leaks – qui n’ont pas encore été formellement authentifiés – s’ajoutent au rapport explosif intitulé « L’État d’accaparement » (State of Capture) publié à la fin de 2016. Ses 300 pages décrivent un véritable « système Zuma » dans la maison ANC, dont les rouages ne sont que clientélisme, népotisme et détournement de fonds publics dans le seul but d’enrichir des individus gravitant autour du chef de l’État. Au point qu’un groupe de frondeurs s’est constitué au sein du parti, autour du vice-président sud-africain, Cyril Ramaphosa.

Désormais, les regards se tournent vers l’échéance de décembre 2017, date à laquelle l’ANC se réunira pour désigner son nouveau chef. Si Zuma est déchu, il devra démissionner de la présidence du pays, laissant à Ramaphosa les mains libres pour faire le ménage. Et sauver les meubles d’ici aux élections générales de 2019.

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