La Chine prépare-t-elle des représailles contre le Canada?

Agriculteurs et gens d’affaires canadiens craignent de subir les foudres de l’État chinois. Son ambassadeur fait planer la menace de représailles. Le Canada pourrait payer le prix de sa position de principe sur les Ouïgours.

Les relations sino-canadiennes ont déjà connu des jours meilleurs.

© /iStock Les relations sino-canadiennes ont déjà connu des jours meilleurs.

«Provocation malicieuse», «geste honteux», «ingérence grossière dans les affaires internes de la Chine» : l’ambassade chinoise à Ottawa ne mâche pas ses mots pour condamner la motion adoptée par le Parlement canadien qualifiant de «génocide» le traitement de la minorité ouïgoure en Chine.

L’ambassadeur chinois au Canada, Cong Peiwu, va plus loin. «Certainement, nous prenons des mesures fermes pour défendre notre sécurité nationale, notre souveraineté et nos intérêts», a-t-il déclaré dans l’émission Rosemary Barton Live de CBC, lorsque questionné sur de possibles représailles.

L’ambassadeur chinois au Canada, Cong Peiwu.

© Ivanoh Demers/Radio-Canada L’ambassadeur chinois au Canada, Cong Peiwu.

Le Canada n’est pas le seul pays à taxer le traitement que réserve la Chine aux Ouïgours de génocide.

Le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, a utilisé le même qualificatif en janvier dernier pour parler de leur situation. Et en entrevue lui aussi à Rosemary Barton Live, il a dit juger important de dénoncer ce genre de situation et a suggéré «des mesures concrètes» pour y mettre fin.

«Par exemple, les pays [qui se sentent concernés par le problème] ne devraient pas fournir de produits dont la technologie pourrait être utilisée pour la répression des gens en Chine, par exemple, les Ouïgours. De même, les pays devraient s’assurer qu’ils n’importent pas de produits fabriqués grâce au travail forcé», a-t-il énoncé.

Incertitude

Ces nouvelles tensions ne sont pas passées inaperçues dans la communauté d’affaires.

«Ça crée de l’incertitude, c’est clair, particulièrement auprès des grands exportateurs, qui ont une bonne présence sur le marché asiatique, sur les marchés chinois», explique Véronique Proulx, PDG de Manufacturiers et exportateurs du Québec.

«Ce qui est important pour nos membres, pour les exportateurs, c’est de s’assurer que le Canada, malgré la crise diplomatique qui est en cours, maintienne une ouverture, un dialogue avec la Chine pour nous permettre d’avoir accès aux marchés», ajoute-t-elle.

L’Union des producteurs agricoles (UPA) a encore en tête les conséquences subies par le Canada dans la foulée de l’affaire Huawei, après l’arrestation de sa directrice financière, Meng Wanzhou. Une apparente riposte chinoise a plombé les exportations canadiennes de grains et de porc vers le pays.

«Le marché chinois, c’est notre deuxième marché d’exportation agroalimentaire au Canada, alors c’est sûr qu’on est vulnérable si la Chine pose des gestes de représailles», souligne le président de l’UPA, Marcel Groleau.

Ni M. Groleau ni Mme Proulx ne remettent en question l’importance de la cause des Ouïgours et de la motion adoptée aux Communes.

En cas de représailles chinoises, Marcel Groleau pense cependant que le gouvernement canadien aurait la responsabilité de compenser les pertes subies.

M. Groleau rappelle que les éleveurs de porc et les producteurs de canola n’ont pas reçu de compensation de la part d’Ottawa dans la foulée de l’affaire Huawei.

La méthode chinoise

Markus Haerle a beaucoup perdu en raison du conflit diplomatique opposant Ottawa à Pékin.

© Benoit Roussel/Radio-Canada Markus Haerle a beaucoup perdu en raison du conflit diplomatique opposant Ottawa à Pékin.

Markus Haerle ne connaît que trop bien les conséquences potentielles d’un conflit avec le géant chinois. Dans sa ferme de Saint-Isidore, il s’affaire à réparer un tracteur pour la prochaine saison des récoltes. Il tente de mettre des années tumultueuses derrière lui. «On n’a jamais pu récupérer ces pertes-là», déclare-t-il.

En 2019, il a subi un coup dur dans la foulée de l’arrestation de Meng Wanzhou. Pékin a presque totalement interrompu ses importations de soja canadien.

La moitié de sa culture est composée de soja. En un claquement de doigts, elle a perdu entre 50 000 $ et 60 000 $ de valeur. «Aussitôt que je mettais un grain de soja dans la terre, je savais que je perdais de l’argent», se rappelle-t-il.

Pour lui, c’est un rappel qu’avec la Chine, la prudence est de mise. Lui aussi juge importante la cause des Ouïgours. Toutefois, les politiciens devraient choisir soigneusement le moyen d’aborder la question, dit-il. «Ça devrait être des discussions derrière des portes fermées.»

Markus Haerle préférerait que les agriculteurs comme lui n'aient pas à faire les frais de la bataille que se livrent les gouvernements canadien et chinois.

© Benoit Roussel/Radio-Canada Markus Haerle préférerait que les agriculteurs comme lui n’aient pas à faire les frais de la bataille que se livrent les gouvernements canadien et chinois.

Tous les députés ont voté en faveur de la motion sur les Ouïgours, sauf Justin Trudeau et ses ministres, qui se sont abstenus de voter. De cette façon, le gouvernement libéral s’est gardé «une porte de sortie», selon Patrick Leblond, professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa.

«Nous trouvons ça extrêmement important que le Parlement puisse se prononcer là-dessus, mais en même temps, en tant que gouvernement, nous avons des responsabilités additionnelles», a déclaré Justin Trudeau vendredi.

Le chef conservateur Erin O’Toole, dont le parti est à l’origine de la motion, affirme «comprendre» les inquiétudes des exportateurs canadiens. «On doit trouver de nouveaux marchés pour nos produits et on va avoir un plan pour ça, mais en même temps, nos valeurs sont plus importantes», a-t-il déclaré.

Markus Haerle rappelle que des gagne-pain sont en jeu et que le risque est déjà grand pour les agriculteurs. «Les fermiers, ce sont les plus gros gamblers du monde : la météo, le marché», illustre-t-il.

Il aimerait bien ne pas avoir à se soucier des questions diplomatiques en plus.

Avec  Radio-Canada par Louis Blouin

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