En France, amadouer les réfractaires au vaccin est un exercice délicat

 

« Avancez vers mon collègue, s’il vous plaît! » La file n’est jamais bien longue devant l’immense Stade de France, transformé en usine à vacciner. Chaque jour depuis le début d’avril, 2000 personnes se font immuniser ici, souvent dans l’enthousiasme.

La vaccination au Stade de France

© Yanik Dumont Baron/Radio-Canada La vaccination au Stade de France

«Nous sommes de l’Est parisien», explique un retraité venu avec sa femme. «Dans notre secteur, il y a très peu de points de vaccination. On pense qu’elle nous donnera de la liberté pour voyager dans quelque temps.»

À l’écart de la file, un homme attend que sa femme se fasse immuniser. Tout s’est joué vite. Lui a été vacciné la veille. « »Il y a du Pfizer! » J’ai dit, « on y va! » J’ai foncé. J’ai pris mes parents.»

«Et je suis impatient de faire la deuxième dose pour être tranquille dans ma tête!», lance-t-il, rieur.

Cet enthousiasme encourage les responsables de la campagne de vaccination au Stade de France. Mais il masque aussi une réalité : ceux qui font la queue ces jours-ci n’ont pas eu besoin d’être convaincus.

«C’est vrai que, pour l’instant, on est en lien avec tous ceux qui sont volontaires à la vaccination», admet Katy Bontinck, première adjointe à la Santé pour la Ville de Saint-Denis.

Mais doucement, poursuit-elle, «on commence à aller vers ceux qui peuvent avoir plus de réticences, qui se posent des questions, voire qui y sont vraiment opposés».

Photo prise devant le Stade de France, transformé en usine à vacciner. Environ 2000 personnes s'y font immuniser chaque jour.

© Yanik Dumont Baron/Radio-Canada Photo prise devant le Stade de France, transformé en usine à vacciner. Environ 2000 personnes s’y font immuniser chaque jour.

Convaincre les réticents est essentiel si la France veut atteindre l’immunité collective, estimée à 60 %, voire 70 % de sa population.

Les récents sondages indiquent qu’au moins six Français sur dix sont prêts à se faire immuniser, à condition de pouvoir choisir leur vaccin. Autant dire que l’immunité collective ne pourra pas être atteinte sans une partie de ceux qui hésitent.

La chasse aux volontaires

Saint-Denis est située dans le département français le plus touché par cette troisième vague de contaminations. Conscientes du défi, les autorités ont imaginé des méthodes pour retracer ceux qui hésitent à se faire vacciner et ceux qui n’en voient pas l’utilité.

Des employés municipaux circulent dans les rues et dans les parcs de la ville, dépliants et tablette à la main. Leur mission est d’identifier des volontaires admissibles à la vaccination et de leur prendre un rendez-vous sur-le-champ.

«Quand on donne un flyer avec un numéro de téléphone, explique Katy Bontinck, on peut rentrer chez soi et ne pas le faire.» La démarche vise autant les procrastinateurs que ceux qui ont des difficultés à prendre rendez-vous sur Internet.

Dans cette «chasse aux volontaires», Saint-Denis compte aussi sur une trentaine de commerçants. Des bénévoles qui croisent beaucoup de gens chaque jour et qui sont bien placés pour discuter d’immunisation.

Parmi eux, il y a le restaurateur Marc Boulanger. La répartie facile, il aime bien discuter.

Marc Boulanger, ambassadeur de la vaccination, dans son restaurant O Grand Breton, à Saint-Denis.

© Yanik Dumont Baron/Radio-Canada Marc Boulanger, ambassadeur de la vaccination, dans son restaurant O Grand Breton, à Saint-Denis.

Il n’aborde pas directement le sujet avec ses clients, mais attend qu’il vienne dans la conversation. «Je ne suis pas là pour vendre quelque chose, affirme-t-il. De toute façon, aujourd’hui, on ne parle que de ça…»

«Tu t’es fait vacciner, toi?», lance Rachel Wignall, l’épouse de Marc à un client. «Nah!», répond ce dernier, «j’attends de voir quel vaccin tuera le moins», laisse-t-il tomber, sourire en coin.

Un cynisme de comptoir, peut-être, mais qui démontre bien la difficulté de l’exercice. Pour convaincre, il faut discuter avec ceux qui ne font pas confiance aux politiciens ou à l’industrie pharmaceutique.

Et puis, il y a ceux qui ne voient pas l’utilité d’être protégés. Rachel Wignall en connaît plusieurs «qui ont été touchés par la COVID, mais pour qui ça s’est bien passé» et d’autres qui ne connaissent aucun malade.

Le flacon au bouchon rouge contient dix doses du vaccin d'AstraZeneca. Un médecin français doit le précommander, aller le chercher en pharmacie, le transporter dans un sac isotherme sans l’agiter et en le gardant à la verticale.

© Yanik Dumont Baron/Radio-Canada Le flacon au bouchon rouge contient dix doses du vaccin d’AstraZeneca. Un médecin français doit le précommander, aller le chercher en pharmacie, le transporter dans un sac isotherme sans l’agiter et en le gardant à la verticale.

La méfiance envers AstraZeneca

Pour convaincre les sceptiques, la France mise aussi sur leurs médecins de famille. Des gens comme Cristina Marbot, par exemple, qui tient un cabinet dans un quartier populaire et multiethnique du nord de la ville.

«D’une manière générale, on a envie de se faire vacciner», explique-t-elle dans son cabinet. «Mais [les gens] sont apeurés par les informations qui circulent et, parfois, par le manque d’informations.»

Ces jours-ci, les discussions tournent surtout autour du produit d’AstraZeneca. Il n’est vraiment pas apprécié en France. Mais c’est le seul que la docteure Marbot puisse offrir dans son cabinet.

Une dizaine de patients seront vaccinés en une seule journée cette semaine. Ce qui est très peu, considérant la quantité de personnes qui passent par son cabinet chaque mois.

Mais réunir ces dix volontaires demande beaucoup de travail. Il faut contacter au moins 20 patients et tenter de les convaincre.

La docteure Cristina Marbot tient un cabinet médical dans un quartier populaire du nord de Saint-Denis.

© Yanik Dumont Baron/Radio-Canada La docteure Cristina Marbot tient un cabinet médical dans un quartier populaire du nord de Saint-Denis.

«Je suis évidemment très inquiète, parce que cette campagne de vaccination a mal commencé», admet la docteure, qui souligne toutes les hésitations devant les produits d’AstraZeneca et de Johnson & Johnson.

Autre problème : tous ceux qui sont disposés à se faire vacciner, mais qui ne sont pas admissibles pour l’instant en raison des règles françaises d’attribution des doses.

Pas évident de conserver la trace de ces volontaires pour les aviser au moment où ils seront admissibles.

«Ça nécessite évidemment des efforts importants pour ne pas les oublier, pour les relancer, pour les appeler, pour les convaincre, pour leur expliquer», souligne-t-elle.

Et justement, faute d’approvisionnement suffisant, la France ne peut permettre à tous de se faire vacciner avant, au moins, le mois de juin.

Avec Radio-Canada par Yanik Dumont Baron

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