Pourquoi la librairie est essentielle

INTERVIEW. Christian Thorel (Ombres blanches) et Benoît Bougerol (Privat), deux acteurs historiques de la profession, défendent une aide à la transmission.


Vitrine culturelle. La librairie Ombres blanches, une institution toulousaine.
Vitrine culturelle. La librairie Ombres blanches, une institution toulousaine.

Le Point a réuni deux anciens présidents du Syndicat de la librairie française (SLF) pour évoquer l’avenir post-Covid du secteur. Christian Thorel a transmis Ombres blanches en 2018 à des salariées et Benoît Bougerol a installé sa fille, Anne, à la tête de la librairie Privat, rachetée en 2013.

Le Point :Les librairies sont désormais considérées comme des commerces essentiels, mais ce ne fut pas le cas au début de l’épidémie. Avez-vous craint de ne pas remonter le rideau ?

Benoît Bougerol : Oui, j’ai eu peur, comme tout chef d’entreprise, je crois. Le premier confinement a été un grand moment de doute. Heureusement, nous avons pu rapidement créer un groupe de travail à l’initiative de Bruno Le Maire avec plusieurs libraires pour tenter de chiffrer nos pertes. Nous avons bénéficié des aides du gouvernement rapidement.

Benoît Bougerol (librairie Privat).

Christian Thorel : Désormais retraité, j’ai vécu ce confinement dans une certaine sidération. J’avais régulièrement au téléphone Emmanuelle Sicard [gérante d’Ombres blanches depuis 2018, NDLR], qui m’a rapidement rassuré sur la solidité de la librairie. Elle a su gérer rationnellement la crise. Je m’interroge toutefois sur sa durée. J’ai paradoxalement mieux vécu le premier confinement que cette sorte d’hypothèque qui plane sur nous constamment. Je trouve que ça commence à devenir inquiétant.

Christian Thorel (librairie Ombres blanches).

B. B. : Nos librairies ne sont pas seules en jeu. J’ai bien entendu, en tant qu’élu à la chambre de commerce, que d’autres chefs d’entreprise étaient désemparés. Lors du déconfinement, il a aussi fallu faire face à des salariés qui avaient peur de tomber malades en venant travailler. Rassurer les clients, également.

Finalement, le plus rassurant, ce sont les ventes : l’objet livre demeure essentiel à l’époque des tablettes numériques et des objets connectés ?

B. B. : On a effectivement battu des records de ventes lors de la réouverture. Et ça continue… À Rodez, on a vu davantage d’hommes, traditionnellement moins lecteurs que les femmes. On a aussi vu revenir avec plaisir les jeunes dès que les établissements scolaires ont été rouverts. Pour une ville comme la nôtre, c’est important d’avoir 5 000 élèves dans notre périmètre. Ils viennent beaucoup pour les mangas, mais on en voit aussi tourner autour du rayon des livres de poche : Hugo, Camus, des classiques…

C. T. : C’est quand même de plus en plus compliqué de vendre des livres réputés « difficiles ». Je constate que, même dans une ville universitaire comme Toulouse, la diffusion des savoirs est à la peine. Comme si l’université, qui a vocation à ouvrir les horizons, avait tendance à les refermer. Il en va de même de la culture. J’en parlais avec un ancien d’Ombres qui a ouvert une librairie à Auch, à propos d’un superbe bouquin de 700 pages publié par Verdier : il ne pense pas en vendre plus de deux ou trois exemplaires !

B. B. : C’est clair, le niveau d’exigence a beaucoup baissé. Mais je ne vais reprocher aux jeunes de lire des mangas alors que mon père, qui était aussi libraire, m’interdisait de lire des BD quand j’étais jeune. Aujourd’hui, le rayon BD, c’est ce qu’on appelle un « point d’entrée » dans le métier. Mais un point d’entrée, c’est fait pour être dépassé.

Pendant le confinement, on a vu se développer le « click and collect » et les livreurs à deux-roues ont envahi les villes. Peut-on imaginer se faire livrer un livre demain comme une pizza ?

C. T. : À Toulouse, on fait appel à une start-up qui facture le service environ 5 euros. Pour un livre qui coûte en moyenne entre 10 et 20 euros, ça fait cher. Mais pas question de passer par des sociétés type Uber, qui exploitent des jeunes gens même pas salariés. Ce ne serait pas politiquement correct. À mon sens, une librairie n’a pas à offrir ce genre de service. Si on intègre la livraison dans le prix, le risque est d’en arriver à un système de remise déguisée qui irait contre le principe du prix unique du livre pour lequel nous nous sommes impliqués à quelques-uns, dont le père de Benoît, il y a quarante ans. Nous étions minoritaires, mais nous avons gagné parce qu’on a milité, avec Jérôme Lindon. Ce dernier a su convaincre Jack Lang contre le conservatisme de la profession, qui ne voyait pas le péril que représentait alors la Fnac, remplacé aujourd’hui par le danger Amazon.

B. B. : À Rodez, on fait appel à un livreur à vélo qui travaille aussi pour d’autres commerces, mais uniquement dans le centre-ville. Il facture la course 3,90 euros, mais c’est un service marginal. En réalité, on faisait déjà du « click and collect » bien avant le confinement avec notre site en ligne, qui permet de réserver un livre ou de se le faire expédier par Colissimo. Avec la poste, on peut avoir des clients à Dunkerque comme à Toulouse… C’est quand même bizarre, alors que, dans le même temps, les consommateurs se veulent désormais « locavores ». Peut-être que le Covid aura fait prendre conscience qu’on a besoin de commerces de proximité, pas de plateformes logistiques situées dans des entrepôts périphériques.

Le prix unique du livre est une chose, mais le prix des loyers et des baux commerciaux grimpe dans les villes, entraînant la fin d’institutions comme Castéla, place du Capitole. Christian Thorel dénonce dans son « Tract » la gentrification*, qui a causé tant de fermetures dans le quartier historique des éditeurs et des libraires parisiens. Une fatalité ?

C. T. : Quand j’ai commencé dans le métier dans les années 1980, il y avait une quarantaine de libraires à Toulouse, dont une dizaine rien que dans la rue du Taur, mais pas de « grands paquebots ». Beaucoup de petites librairies ont fermé, d’autres ont ouvert. La loi sur le prix unique a favorisé l’implantation de librairies un peu partout. Il y en a peut-être moins, mais elles sont plus sérieuses, avec un fonds de qualité. On le voit à Figeac, à Agen, parfois même dans des villages. C’est formidable ! On a la chance dans le Sud-Ouest d’avoir trois grandes libraires indépendantes à Toulouse, Montpellier et Bordeaux.

B. B. : C’est vrai que nous disposons d’un maillage de librairies de qualité dans la région, mais il y a tout de même des trous dans la raquette. Regardez Narbonne ou Tarbes, deux villes où les anciennes librairies Privat ont disparu. C’est quand même triste de constater que, dans une préfecture comme Albi, ce sont les centres Leclerc qui sont devenus les principaux point de vente de livres.

C. T. : Benoît a raison, c’est préoccupant. Les librairies sont aussi dépendantes de la fréquentation commerciale des centres-villes. Quand elle chute sous l’effet des implantations de grandes surfaces en périphérie, comme à Villefranche-de-Rouergue, c’est plus compliqué de se maintenir.

B. B. : Il faudrait peut-être inventer un système de soutien pour aider à la transmission des librairies. La profession dispose paradoxalement de beaucoup d’aides à la création de nouvelles librairies, mais pas pour leur reprise par de nouvelles générations. C’est lourd financièrement de racheter une librairie, surtout avec un fonds important. On l’a vu récemment quand un « gros paquebot », comme Sauramps, à Montpellier, a commencé à tanguer.

Par Le Point propos recueillis par Stéphane Thépot

Étiquettes : , , , , ,

Une Réponse to “Pourquoi la librairie est essentielle”

  1. Bouesso Says:

    Un secteur qui nourrit l’esprit !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :