Le Canada sous le choc de son passé

C’est l’une des pages les plus sombres de l’histoire du Canada, qu’une terrible et macabre découverte vient de réveiller.

En fin de semaine dernière, les restes de 215 enfants, dont certains n’avaient que trois ans, ont été découverts dans une fosse commune sur le site d’un ancien pensionnat autochtone en Colombie-Britannique. Le pensionnat de Kamloops, qui a accueilli jusqu’à 500 élèves, a été le plus grand d’un système mis en place au 19e siècle par le gouvernement fédéral, avec le concours des Eglises anglicane ou catholique. Plus de 130 écoles financées par les autorités ont été installées dans tout le pays pour y accueillir les enfants indiens.

Créés à la fin du 19e siècle, ces pensionnats avaient pour objectif l’assimilation des enfants issus des communautés indiennes : les jeunes étaient retirés à leurs parents, envoyés dans ces institutions où ils devaient apprendre à parler anglais, renoncer à leur langue maternelle et à leurs traditions, et où ils vivaient le plus souvent dans des conditions sanitaires déplorables. Nombre de ces enfants y ont subi des actes de maltraitance et des abus sexuels.

Entre 1880 et 1966, plus de 150 000 enfants autochtones ont été arrachés à leurs familles, et quelque 3200 d’entre eux y ont laissé la vie. Les parents ne voyaient pas revenir leurs petits et n’avaient aucune explication. Le pays qui se fait aujourd’hui le chantre de la tolérance, qui se veut aux avants-postes du respect des cultures et des individus, a ainsi mené de la fin du 19e siècle aux années 1960 la pire des politiques qui soient, dans la droite lignée de la Loi sur les Indiens, adoptée en 1876 : ce texte visait à “forcer les peuples des Premières Nations à abandonner leur culture et à adopter un style de vie euro-canadien” rappelle l’Encyclopédie canadienne. “Sortir l’Indien de chaque enfant”, tel était le programme de l’un des pères de la confédération canadienne, John A. MacDonald qui fut le tout premier Premier ministre du Canada.

Une journée nationale de la vérité et de la réconciliation

La découverte fin mai des restes de ces 215 enfants en Colombie-Britannique a profondément secoué le pays. Le vendredi 28 mai, les députés de la Chambre des Communes ont adopté un projet de loi pour créer une journée en mémoire des victimes et des survivants des pensionnats autochtones. Baptisée Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, elle serait fixée au 30 septembre. Dimanche 30 mai, les drapeaux ont été mis en berne sur les bâtiments officiels. Et une ligne nationale d’écoute téléphonique a été ouverte pour les anciens élèves et les personnes touchées.

Ce n’est pas la première fois que le Canada tente de faire face à cette épisode dramatique de son histoire. En 1996, trente ans après la fermeture du dernier pensionnat, la Commission royale sur les peuples autochtones avait déjà formulé des recommandations, largement ignorées par le gouvernement de l’époque.

En 2015, après six ans de travaux, la Commission de vérité et réconciliation mise sur pied à l’initiative du gouvernement conservateur de Stephen Harper, rendait un rapport implacable, nourri par les témoignages de quelque 7000 victimes et d’anciens responsables de ces pensionnats. Elle concluait à un véritable génocide culturel, qui a durablement entravé la possibilité pour les Premières nations de trouver leur place au sein de la société canadienne. Elle listait 94 propositions pour tenter de renouer le lien entre ces communautés et le reste de la société.

En décembre dernier, à l’occasion du cinquième anniversaire de la remise de ce rapport, ses auteurs ont rappelé que plusieurs de leurs recommandations n’avaient pas encore été suivies d’effet, comme par exemple la création d’un conseil national de réconciliation pour surveiller les activités du gouvernement fédéral.

En finir avec la Loi sur les Indiens

Peu de temps après son arrivée au pouvoir en octobre 2015, le Premier ministre Justin Trudeau avait reçu ce rapport commandé par son prédécesseur. Il en avait profité pour présenter ses excuses aux peuples autochtones, excuses que Stephen Harper avait lui aussi formulées en 2008. Mais Justin Trudeau avait promis d’aller plus loin en abrogeant la loi sur les Indiens, régulièrement modifiée, jamais supprimée. Réélu en 2019, il n’y a toujours pas touché.

Or ce texte qui dicte les principes de la relation du gouvernement fédéral avec les autochtones les considère encore aujourd’hui comme des mineurs devant la loi. Et même si la voix des autochtones est de plus en plus entendue au Canada, si la connaissance progresse sur leur culture comme sur les traumatismes vécus, certains chroniqueurs n’hésitent pas à parler de loi d’apartheid ou de racisme d’Etat au sujet de ce texte qui fait tache dans un pays aux moeurs progressistes, où l’inclusion est érigée en principe de gouvernance.

On sait combien il est douloureux pour un pays de regarder son histoire en face. Mais pourquoi est-ce si difficile pour Ottawa d’aller au-delà de la compassion, de s’engager dans la construction d’une véritable relation avec les premiers peuples qui occupaient le territoire avant l’arrivée des colons européens ? Est-ce la crainte de fragiliser un édifice somme toute récent (la Confédération a fêté ses 150 ans en 2017) ? De perdre le contrôle d’espaces clés pour le développement économique ? D’ouvrir des débats sans fin (il n’est pas certain que les communautés autochtones parlent d’une seule et même voix) ? Il y aurait en tout cas là une occasion historique pour Justin Trudeau de laisser un legs majeur à son pays.

Avec Valérie Lion in Attache ta tuque, saison 3, numéro 35

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3 Réponses to “Le Canada sous le choc de son passé”

  1. Bouesso Says:

    Honteux et malheureux !

  2. laurent domergue Says:

    Impardonnable …!!!

  3. Bouesso Says:

    Vraiment très impardonnable !

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