Pourquoi Emmanuel Macron mise sur les patrons nigérians

Le président Emmanuel Macron avec le businessman et économiste nigérian Tony Elumelu à Lagos en 2018.

Alors qu’il était étudiant à l’ENA, Emmanuel Macron a séjourné pendant six mois au Nigeria. Depuis son arrivée à l’Élysée en 2017, le président français met tout en œuvre pour rapprocher Paris et Lagos et encourager les investissements.

Lors du sommet Choose France, qui a réuni des chefs d’entreprise du monde entier le 28 juin à Versailles, le Nigéria était placé au centre de l’attention. En effet, la première puissance économique du continent est le seul pays à avoir eu droit à un évènement spécial, réunissant des industriels français et nigérians de premier plan.  Signe de l’importance que revêt pour Emmanuel Macron la diplomatie économique de la France au Nigeria.

Rapprochement avec l’Afrique

Le président français a une vision particulière de la relation de la France avec le continent. Il est à l’origine d’une diplomatie économique militante. Il reproche aux entreprises françaises leur timidité sur les marchés mondiaux au-delà de leurs zones de confort.

« Il y a 40 ans, la France occupait une position de premier plan au Nigeria », a déclaré le président français à Jeune Afrique/The Africa Report. « De grandes entreprises françaises occupaient des positions de premier plan dans les secteurs de la construction, de la fabrication et de la logistique. Plus de 10 000 ressortissants français vivaient au Nigéria à cette époque. »

Mais, dans les années 2000, les entreprises françaises se sont éclipsés face à la concurrence étrangère. Michelin et Peugeot, par exemple, avaient des usines emblématiques, respectivement à Port Harcourt et Kaduna, toutes deux fermées depuis.

Aujourd’hui, il n’y a même pas un millier de citoyens français enregistrés à l’ambassade de France d’Abuja. « L’ironie, c’est que de nombreuses entreprises étrangères [non françaises] emploient aujourd’hui des ressortissants français au Nigéria », a regretté Emmanuel Macron.

LES NIGÉRIANS N’ONT PAS DE COMPLEXE D’INFÉRIORITÉ À L’ÉGARD DE LA FRANCE PARCE QUE LE PAYS N’EST PAS SUR LEUR RADAR

C’est au Nigeria que la relation d’Emmanuel Macron avec le continent a débuté. En 2002, il réalise un stage de six mois à l’ambassade de France à Abuja. Il y découvre alors un pays qui n’a rien à voir avec les repaires les plus familiers de la France en Afrique comme Abidjan, Dakar ou Libreville.

Pas de complexe d’infériorité

« Les Nigérians n’ont pas de complexe d’infériorité à l’égard de la France parce que le pays n’est pas sur leur radar », a déclaré le président français à Antoine Glaser et Pascal Airault dans un livre récent. « J’étais très heureux [au Nigeria]. Il y avait tellement de choses à faire, avec des gens extrêmement entreprenants, très créatifs, avec lesquels j’ai pu avoir une relation d’égal à égal de manière très spontanée et naturelle. »

Pourtant, à cause de l’insécurité et des mauvaises infrastructures, les entreprises nigérianes n’ont pas la vie facile.

Le quotidien nigérian The Guardian avait, en 2007, publié un éditorial résumant bien la situation. « La sortie de Michelin met en lumière un certain nombre de problèmes. L’incapacité du gouvernement à fournir un environnement favorable aux fabricants de pneus, la crise énergétique et son effet sur le coût des affaires, ainsi que l’usage abusif de dérogations présidentielles en faveur de certains Nigérians privilégiés », écrivait le journal.

Trois défauts majeurs

Les entreprises françaises sont, quant à elles, confrontées à trois autres problèmes : manque de relations personnelles, manque d’audace et un déficit de flexibilité.

Tout d’abord, les réseaux. Au cours des dernières décennies, les multinationales françaises ont fait tourner leur personnel expatrié, empêchant ces derniers de se créer de véritables réseaux. « Le business au Nigéria est principalement une affaire de personnes et de liens entre elles. Si vous n’avez pas cela, il est difficile d’opérer », déclare Jean Haas, directeur général de Relais International Consultants.

NETFLIX ET DISNEY ONT COMPRIS QUE LE PROCHAIN BLACK PANTHERS SERA « MADE IN AFRICA »

Ensuite, le manque d’audace. Le groupe de média Canal+ a investi dans le service de streaming nigérian iROKO, créé par Jason Njoku. Le groupe français, propriété de Vivendi, avait une stratégie africaine claire : se développer en Éthiopie et au Nigéria. Pourtant, lorsque ROk Studios, la branche de production d’iROKO, a été mise sur le marché, Canal+ a hésité à l’acheter, bien que le coût soit modeste.

« Les entreprises américaines ne se posent pas de questions. Netflix et Disney ont compris que le prochain Black Panthers sera « made in Africa » », explique Jacques Eliezer, associé de Procadres International dépêché par Vivendi pour redresser ROK. « Regardez Disney qui balance des millions sur un illustrateur nigérian qui n’a écrit que quelques bandes dessinées », dit-il, en faisant référence à Iwaju, la série que Disney va créer avec le studio nigéro-ougandais Kugali.

Bien sûr, toutes les entreprises françaises ne perdent pas leur sang-froid au Nigeria. TotalEnergies a, par exemple, mis en service la plus grande plateforme offshore qu’elle ait jamais construite, sur le champ en eau profonde d’Egina. À son pic de production de 200 000 barils par jour, celui-ci représente 10 % de la production pétrolière totale du Nigeria.

Pour Mike Sangster, directeur général de Total au Nigeria, « là où Total a été courageux, c’est en poursuivant » ce projet de 16 milliards de dollars après l’effondrement des prix du pétrole en 2014.

Enfin, il y a un déficit de flexibilité. En effet, il serait plus pertinent de cibler les 195 millions d’habitants avec des revenus les plus faibles, plutôt que de se concentrer sur les cinq millions de personnes aisées.

Le géant français du lait Danone a, lui aussi, voulu s’implanter dans la première économie africaine. Mais, il a été frappé par l’interdiction d’importer des produits laitiers qui fait partie de la politique d’« intégration en amont » de la Banque centrale du Nigeria. De fait, l’entreprise a dû adopter une approche plus souple. En 2016, le géant laitier français a pris le contrôle de FanMilk (100 % du capital à la fin 2019), un fabricant de crèmes glacées, de yaourts à boire et de jus de fruits. Au début de 2021, elle a annoncé qu’elle allait construire une ferme laitière phare dans l’État d’Ogun pour approvisionner FanMilk en lait nigérian.

Choose France

Pour ramener des entreprises françaises au Nigeria, le président français a lancé durant le sommet Choose France, un nouveau conseil des affaires France-Nigeria.

Ce conseil est la réincarnation d’une précédente initiative, qui n’a pas vraiment fonctionné. En 2018, lors de la tournée présidentielle d’Emmanuel Macron au Nigeria, un dialogue d’affaires franco-nigérian avait été organisé à Lagos. « Pas un seul PDG français n’est venu », a déploré le président français. « Nous devions nous impliquer […]. Au final, Abdul Samad Rabiu [BUA Group] a signé avec nous [un contrat avec la société française Axens pour la construction d’une raffinerie]. Les Américains sont furieux que nous ayons réussi à le faire balancer ».

En effet, BUA Group est en train de signer un contrat avec le groupe français de construction Saint-Gobain pour la construction d’une usine de plaques de plâtre. Dans le secteur de l’énergie, le closing financier du train 7 de Nigeria LNG va entraîner un énorme investissement dans le gaz de la part de toutes les parties prenantes, y compris Total.

La relation d’affaire franco-nigériane n’est pourtant pas à sens unique. La banque nigériane Access Bank, ouvre une banque en France pour mieux servir ses clients d’Afrique francophone qui ont besoin de service de correspondances bancaires.

Plusieurs freins à l’investissement

Toutefois, pour investir au Nigeria, il faut du courage et un réel engagement avec les partenariats locaux. « Les défis sont exactement ceux dont vous avez entendu parler, mais en pire », assure Jean Haas, directeur général de Relais International consultants.

Par exemple, le détaillant sud-africain Shoprite est la dernière multinationale a avoir quitté le Nigeria, du fait des évolutions défavorables des taux de change et des interdictions d’importation qui mettent ses produits hors de portée des classes moyennes.

Pour remédier à ces problèmes, le pays mettra en service -au cours des deux prochaines années- une série de raffineries, de zones franches et de ports.

LA COMBINAISON D’UN PORT EN EAU PROFONDE ET D’UNE ZONE FRANCHE INTÉGRÉE EST UNE « SOLUTION MIRACLE »

De fait, ces installations pourraient libéraliser le véritable potentiel du pays. Pour s’en rendre compte, il suffit de monter dans une voiture et de braver les interminables embouteillages de la péninsule de Lekki, à l’est de Lagos. Les lotissements et les commerces se sont multipliés sur des dizaines de kilomètres jusqu’à Aja et au-delà. Tous les quelques centaines de mètres, on trouve une station-service, un supermarché et un centre commercial.

Plus loin, on retrouve une coentreprise entre le géant américain des céréales Kellogg’s et la société singapourienne Tolaram. En face, China Harbour Engineering est en passe de terminer le port en eau profonde de Lekki, qui sera exploité par le géant du transport maritime français CMA CGM. Pour Dinesh Rathi, directeur financier de Tolaram, la combinaison d’un port en eau profonde et d’une zone franche intégrée est « une solution miracle » pour les entreprises qui ont repéré le potentiel de la région mais qui ont reculé devant les obstacles infrastructurels d’Apapa et de Tin Can Island.

A Port Harcourt, une autre zone franche se prépare à accueillir une raffinerie de sucre qui ciblera les opportunités de la zone de libre-échange continentale africaine et concurrencera les importations de sucre du Brésil. Dans le nord du Nigeria, les plantations de sucre et les rizeries construites par les principaux conglomérats du pays servent de points d’ancrage à d’autres investisseurs.

Certes, les titres des journaux mettent en garde contre la désintégration de la nation, font état de conflits ethniques, de stagflation, de centaines d’écoliers kidnappés et de la compagnie pétrolière nationale qui affirme qu’elle sera « incapable de verser » de l’argent sur le compte de la fédération du gouvernement. Tout cela est vrai. Mais, l’adage ne dit-il pas : la chance sourit aux audacieux.

Avec Jeune Afrique Nicholas Norbrook

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