Pax sinica : ce que la Chine veut (vraiment) faire avec l’Afrique

ANALYSE. Prônée par Xi Jinping, la pax sinica veut « apporter la sagesse et la solution » de la Chine à un univers au-delà de celui qu’elle contrôle traditionnellement.

En soutenant économiquement et financièrement les pays africains, la Chine se constitue une clientèle de pays tributaires qui lui permettent de construire son image et d’exercer un pouvoir politique certain : l’instrumentalisation de l’Afrique contribue directement à la renaissance de cette Chine puissante que les dirigeants chinois appellent de tous leurs vœux. Pouvons-nous pour autant parler de colonisation de l’Afrique par la Chine ?

Situation de colonisation ou pas ?

Si par colonisation, nous entendons une domination politique, militaire, juridique et économique supposant l’occupation d’un territoire et son encadrement à l’aide du sabre et du goupillon, à l’évidence aujourd’hui ni la Chine ni non plus les anciennes puissances coloniales n’exercent ce genre d’emprise sur les pays africains.

Dans ses relations avec les pays africains, la Chine met en avant le fait qu’elle a été comme eux une victime du colonialisme occidental, mais dans le même temps se targue de n’avoir jamais elle-même commis une telle infamie. Est-ce si certain ? Si nous regardons une vieille carte de Chine ainsi qu’elle était publiée dans les manuels scolaires des années trente, elle reproduit la Chine dans « ses frontières » telles qu’elles apparaissaient au début du XIXe siècle avant la signature des traités inégaux. L’« humiliation nationale » qu’elle a alors subie l’aurait amenée à renoncer à ces colonies et réduite à ses frontières actuelles. Toutefois, elle conserve toujours le Tibet, le Xinjiang et la Mongolie intérieure, dont l’armée assure diversement le contrôle et qui sont l’objet d’une sinisation forcée.

Non, mais pour la Chine, plutôt une pax sinica

Malgré tout, le discours chinois enseigne aujourd’hui que la Chine ne saurait être accusée de colonialisme, car en reprenant la vieille antienne léniniste, seuls les pays capitalistes peuvent se rendre coupables d’un tel méfait. Après les événements sanglants de la place Tian’anmen en juin 1989, les sanctions occidentales ont été l’occasion pour la Chine de lancer le mot d’ordre « ne pas oublier l’humiliation nationale » qui, de fait, inspire grandement la stratégie d’internationalisation de la Chine et son entrisme dans les pays en développement dont les pays africains. C’est ainsi que le secrétaire général du parti communiste chinois, Xi Jinping, prône une pax sinica étendant l’univers « sous le ciel » – celui que contrôlait traditionnellement la Chine – à l’ensemble de la planète, à qui « la Chine apporte sa sagesse et sa solution pour que se constitue une communauté de destin pour l’espèce humaine ». Digne du discours prononcé par Jules Ferry le 28 juillet 1985 sur « Les fondements de la politique coloniale ».

Les nouvelles formes de sujétion passent par l’entreprise

À dire vrai, en Afrique, l’ingénieur chinois a remplacé le missionnaire occidental, mais tous deux œuvrent à l’adoption de normes qui remodèlent l’espace au profit des acteurs économiques qu’ils représentent. Depuis les indépendances sont apparues en Afrique de nouvelles formes de sujétion économique qui s’exercent non plus à travers les États, mais à travers les entreprises comme les compagnies pétrolières – Total ou Sinopec. Cette dernière, qui est chinoise, est une « entreprise publique centrale » sous la tutelle directe du gouvernement chinois, tandis que la française est désormais un groupe privé dans lequel l’État français ne dispose plus d’aucune participation contrairement – ironie de la chose – à l’État chinois qui en est actionnaire à travers un fonds souverain chargé de gérer les réserves de change de la Chine.

Du nouveau sens du néocolonialisme

Si par néocolonialisme nous entendons l’ingérence économique de grandes firmes étrangères – chinoises ou non – qui exploitent et exportent les matières premières africaines, ainsi que l’octroi d’aides et de crédits assujettis à l’achat de biens et services produits par le pays « bienfaiteur », alors oui les présences étrangères dont les chinoises sont, pour reprendre une expression de Tibor Mende, le « chausse-pied » par lequel certains pays africains pourraient entrer dans un état de dépendance à l’égard d’une nouvelle puissance étrangère, en l’occurrence la Chine.

Par Le Point avec Thierry Pairault

Étiquettes : , ,

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :