Au Soudan, « les militaires veulent faire du el-Béchir sans el-Béchir »

Des manifestants soudanais dans la capitale, Khartoum, pour dénoncer la détention de membres du gouvernement par l’armée, le 25 octobre 2021. © AFP

Un coup d’État est en cours au Soudan, où le Premier ministre Abdallah Hamdok et plusieurs membres du gouvernement ont été arrêtés ce 25 octobre. L’état d’urgence a été décrété par les militaires. Spécialiste du pays, le chercheur Roland Marchal décrypte la situation pour « Jeune Afrique ».

Il y a un mois, les autorités civiles de Khartoum dénonçaient une tentative de coup d’État. Ce lundi 25 octobre, le second essai des militaires semble avoir été le bon. Dans la matinée, le Premier ministre, Abdallah Hamdok, et la quasi-totalité des civils membres de son gouvernement ont été arrêtés, les communications ont été coupées dans le pays et les frontières fermées.

À la manœuvre, les hauts gradés militaires, au premier rang desquels le général Abdel Fattah al-Burhane, président militaire du Conseil de souveraineté. Il a annoncé la dissolution des autorités de transition et l’instauration de l’état d’urgence dans tout le pays, tout en promettant des élections en 2023.

Ces militaires, qui ont gouverné le Soudan avec Omar el-Béchir pendant trente ans, partageaient le pouvoir avec les civils depuis le début de la transition, en 2019. Mais ils devaient le rendre dans quelques mois. Roland Marchal, chercheur au CNRS, analyse pour Jeune Afrique les évènements en cours à Khartoum.

Jeune Afrique : Ce lundi 25 octobre au matin, nous avons appris l’arrestation d’une partie du gouvernement par les militaires. Qui est entre leurs mains ? 

Roland Marchal, chercheur au CNRS.
Roland Marchal, chercheur au CNRS. © DOC TV5 MONDE via YOUTUBE

Roland Marchal : Abdallah Hamdok, le Premier ministre, a été interpellé, mais aussi des figures des Forces de la liberté et du changement [FCC]. Cette coalition était l’incarnation politique du mouvement de protestation qui a causé la chute d’Omar el-Béchir, en avril 2019. Fayçal Mohamed Saleh, porte-parole du gouvernement, ou encore Mohamed al-Faki Soleiman, un des membres du Conseil de souveraineté, qui étaient tous deux très critiques envers les militaires, sont désormais aux arrêts.  

Que reprochent les militaires au Premier ministre, Abdallah Hamdok ?  

Paradoxalement, Abdallah Hamdok n’était pas celui qui dérangeait le plus le camp des militaires. Il était, au contraire, assez naïf, car il les a laissés garder toute leur influence. C’est bien ce qui leur a permis d’agir comme ils l’ont fait ce 25 octobre. Il n’est pas vu comme un réel ennemi, contrairement à Mohamed al-Faki Soleiman ou Fayçal Mohamed Saleh, qu’ils estimaient plus gênants. Mais les militaires, aux manettes pendant trente ans, ne veulent rien perdre du pouvoir. Ils veulent faire du el-Béchir sans el-Béchir, à savoir garder la mainmise sur les affaires politiques du pays.

Pourquoi les militaires soudanais font-ils ce coup de force ?

Il y a plusieurs facteurs d’explication. D’abord, ils étaient sur le point de rendre le pouvoir. D’après le calendrier de la transition, Abdel Fattah al-Burhane devait quitter son poste de président du Conseil de Souveraineté en 2023 pour laisser place à un pouvoir exclusivement civil.

Le général Abdel Fattah al-Burhane s’adressant au peuple soudanais à la télévision, le 25 octobre 2021.
Le général Abdel Fattah al-Burhane s’adressant au peuple soudanais à la télévision, le 25 octobre 2021. © Sudan TV / AFP

Ensuite, de plus en plus de menaces pesaient sur eux. Il y avait des enquêtes en cours sur des exactions commises par l’armée et les Forces de soutien rapide [FSR], une force paramilitaire soudanaise qui agit sous le commandement des services secrets [NISS]. Ces procédures inquiétaient une partie des militaires.

ILS VIVAIENT SOUS LA MENACE DE TOUT PERDRE

Certains d’entre eux étaient aussi « tapés aux portefeuille » : de nombreuses entreprises leur appartenant, notamment dans le domaine de la sécurité, étaient taxées et confisquées. 

Enfin, ces derniers mois, ils ont perçu des divisions et des faiblesses au sein du gouvernement. Ils ont constaté que sa base électorale était assez réduite. Peut-être y ont-ils vu une opportunité. Et espéré que ces civils bénéficieraient de peu de soutien de la part de la population.  

Pourquoi agissent-ils maintenant ? 

Le 21 septembre dernier, une tentative de coup d’État avait déjà eu lieu, selon les autorités civils, qui pointaient du doigt les proches d’Omar el-Béchir. Depuis, des rumeurs persistantes faisaient état d’arrestations et de purges dans les rangs de l’armée.

Contrairement au début du processus de transition, où ils avaient obtenu des garanties, ils vivaient sous la menace de tout perdre. Ils ont senti que l’étau se resserrait et ont sans doute voulu agir avant qu’il ne soit trop tard.

La communauté internationale a appelé à rendre le pouvoir aux civils. Quelle peut-être son influence ? 

La communauté internationale, États-Unis en tête, a activement travaillé à réintégrer le Soudan en son sein. L’aide financière américaine, les conférences internationales pour soutenir la transition au Soudan à Paris [mai 2021] et Berlin [juin 2021], en sont les illustrations. Sans ces initiatives pour soutenir l’économie, le régime – qu’il soit militaire ou civil – est condamné. C’est pour rassurer la communauté internationale qu’al-Burhane a exprimé, juste après le coup d’État, sa volonté d’aboutir à des élections libres en 2023. Il sait à quel point son pays est, économiquement, sous assistance respiratoire.

Toutefois, il y a différentes forces au sein de la communauté internationale et les militaires soudanais peuvent en jouer. Le pays peut compter sur ses alliés : l’Égypte, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.

Par Jeune Afrique avec Achraf Tijani

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