Soudan : après le coup d’État, les grandes puissances placent leurs pions

Le général en chef de l’armée soudanaise, Abdel Fattah al-Burhane, à Khartoum, le 26 octobre 2021. © ASHRAF SHAZLY/AFP

Avec le putsch militaire survenu le 25 octobre, le pays suscite l’intérêt de nombreux pays. États-Unis, Égypte, Émirats… chacun cherche à préserver ses intérêts face à la nouvelle donne politique.

Le coup d’État militaire au Soudan, le 25 octobre dernier, est un nouveau camouflet pour la diplomatie américaine. Les putschistes n’ont pas hésité à agir quelques jours seulement après la réunion de crise entre le Premier ministre soudanais, Abdallah Hamdok, et l’envoyé spécial de Washington, le sous-secrétaire d’État américain Jeffrey Feltman, à Khartoum.

Signe de leur intérêt pour le pays, les États-Unis ont été les premiers à condamner le coup d’État, aussitôt suivis par l’Union européenne, la Ligue arabe et l’Union africaine (UA), notamment. Après la timide réaction de l’organisation continentale face aux coups d’État survenus cette année au Mali, au Tchad et en Guinée, le président de l’UA, Moussa Faki Mahamat, a exprimé le 25 octobre sa « profonde consternation » face à la « situation actuelle au Soudan », appelant à la reprise des consultations entre civils et militaires, au strict respect des droits humains, et à la libération de tous les dirigeants politiques arrêtés. Une réunion d’urgence du Conseil de paix et de sécurité de l’UA a été convoquée dans la foulée. 

L’Égypte et les Émirats, soutiens des putschistes ?

Les yeux sont également rivés sur l’Autorité intergouvernementale pour le développement (Igad), la principale organisation régionale de la Corne de l’Afrique. Elle est attendue sur ce dossier après avoir été mise à l’écart lors du déclenchement de la guerre au Tigré, en Éthiopie, en novembre 2020.

DANS LA BATAILLE DU GRAND BARRAGE DE LA RENAISSANCE, LE CAIRE GAGNE UN ALLIÉ PLUS CLAIR

Pour le voisin éthiopien, le coup d’État au Soudan est d’ailleurs une mauvaise nouvelle. Face au Premier ministre Hamdok, l’armée soudanaise faisait pression depuis des mois pour qu’une ligne plus agressive à l’encontre d’Addis-Abeba soit adoptée. Le Soudan, l’Éthiopie et l’Égypte sont en conflit autour du contrôle des eaux du Nil à cause de la construction du Grand Barrage de la Renaissance (Gerd) par Addis-Abeba. Dans cette bataille, Le Caire gagne un allié plus clair depuis que les militaires soudanais ont exclu les civils du pouvoir. 

Vus par de nombreux politiciens et militants soudanais comme ayant soutenu – voire encouragé – le coup d’État, les Égyptiens, tout comme les Émiratis et les Saoudiens, feront sans doute profil bas dans un premier temps. Leur inflexibilité idéologique va être mise à l’épreuve. Ces pays semblent craindre davantage une transition démocratique au Soudan que l’influence de leurs ennemis politiques, les Frères musulmans.

À la recherche de nouveaux alliés

Les mouvements politiques islamistes soudanais, liés au Parti du Congrès national d’Omar el-Béchir et aux Frères musulmans, appellent depuis plusieurs semaines à un coup d’État contre les civils du gouvernement de transition. Le putsch du 25 octobre va relancer leur combat contre les réformes politiques, économiques et judiciaires déjà entamées. Alors que le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi et le prince héritier des Émirats arabes unis Mohammed ben Zayed al-Nahyan sont des ennemis déclarés des Frères et de leurs affiliés, des représentants égyptiens et émiratis vont se rendre à Khartoum, comme ce fut le cas après le renversement d’Omar el-Béchir en avril 2019, pour défendre leurs intérêts dans les négociations à venir.

La junte va avoir grand besoin de ses alliés dans le Golfe, car avec cette nouvelle donne politique, l’accord international de réduction de la dette du Soudan, l’accord avec le FMI et la Banque mondiale et les centaines de millions de dollars d’aide bilatérale américaine vont être menacés.

NOUS APPELONS LE PEUPLE SOUDANAIS À MANIFESTER

Le pays, dont l’avenir politique demeure incertain, promet donc de devenir un jeu d’échec entre grandes puissances. Alors qu’Abdallah Hamdok était encore détenu par les militaires, son bureau a publié une déclaration exhortant les manifestants à descendre dans la rue pour protéger les récents progrès accomplis en matière de droits démocratiques. « Nous appelons le peuple soudanais à manifester en utilisant tous les moyens pacifiques possibles… pour reprendre sa révolution aux voleurs. »

Ce mardi 26 octobre, le Premier ministre renversé a été ramené chez lui par les militaires, mais il reste en résidence surveillée. Et les manifestants continuaient de battre le pavé. 

Avec Jeune Afrique par Patrick Smith

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