Pourquoi la Russie masse-t-elle des troupes à la frontière ukrainienne?

Un soldat portant une arme

Les soldats ukrainiens en alerte dans le Donbass. Photo: AFP via Getty Images / Anatoli Stepanov

Le déploiement de 100 000 soldats russes à la frontière ukrainienne inquiète les capitales occidentales. Même si le Kremlin nie projeter une invasion et affirme répondre plutôt aux activités croissantes de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), les risques d’une escalade ne peuvent être écartés.

À quoi s’attendre au cours des prochaines semaines? Et quels sont les objectifs de Vladimir Poutine? Les réponses de Marie Dumoulin, directrice du programme Europe élargie au Conseil européen pour les relations internationales (ECFR).

Qu’arrive-t-il à la frontière de la Russie et de l’Ukraine et pourquoi en parle-t-on maintenant?

La crise, en réalité, dure depuis 2014, mais elle était un peu sortie des radars du grand public parce que c’était un conflit de basse intensité. Cependant, les combats n’ont jamais cessé dans le Donbass. Le changement, au cours des dernières semaines et des derniers mois, puisque ça a commencé au printemps, c’est le renforcement des capacités militaires russes aux frontières de l’Ukraine. Ce renforcement, on le constate, il y a des images. Ce qu’on ne sait pas, c’est la finalité recherchée. Est-ce qu’il s’agit effectivement de préparer une offensive? Et s’il s’agit d’une offensive, alors quel serait son objectif?

« Est-ce qu’il s’agit simplement de renforcer la pression ou plutôt d’envoyer un signal à l’Ukraine, aux pays occidentaux, aux États-Unis? Il y a beaucoup d’hypothèses possibles. »— Une citation de  Marie Dumoulin, chercheuse au Conseil européen pour les relations internationales.

Quel est l’objectif des Russes?

Dans cette nouvelle phase, on a l’impression que les Russes cherchent à tester les réactions des pays occidentaux. Est-ce qu’il y a unité ou est-ce que ça suscite des divisions? Quel type de réaction vont-ils adopter dans l’hypothèse d’une offensive? Est-ce qu’on se limitera à des sanctions ou est-ce qu’on peut aller plus loin?

Ensuite, c’est de faire pression sur l’Ukraine dans deux buts :

1. Empêcher que les Ukrainiens n’aient une posture plus assertive dans le Donbass [territoire contrôlé par les séparatistes prorusses dans l’est de l’Ukraine]. Les Russes leur signalent très clairement que, s’ils font quoi que ce soit dans le Donbass, ils vont se faire tomber dessus.

2. La faire changer de politique et notamment l’amener à mettre en œuvre les accords de Minsk [accords de cessez-le-feu de 2015] selon la lecture des Russes, c’est-à-dire obliger l’Ukraine à négocier directement avec les séparatistes et à faire des concessions sur d’autres sujets, tels que l’Organisation du traité de l’Atlantique nordOTAN.

Enfin, l’idée était sans doute aussi d’établir un dialogue avec les Américains sur l’architecture de sécurité européenne; l’Ukraine et son statut vis-à-vis de l’Organisation du traité de l’Atlantique nordOTAN étant un élément de cette problématique. Mais ce n’est pas le seul, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle Poutine voulait parler directement à Joe Biden. De ce point de vue, l’objectif est accompli, puisqu’il y a eu un premier contact. Les deux chefs d’État ont convenu qu’il y aurait une poursuite des discussions sur la crise actuelle entre leurs équipes.

Le président russe, assis au bout d'une longue table, regarde un écran placé à distance sur lequel on voit Joe Biden.

Lors de la vidéoconférence, Joe Biden a menacé Vladimir Poutine de « fortes sanctions » économiques s’il envahissait l’Ukraine, tandis que le président russe a exigé des garanties sur un gel de l’expansion de l’OTAN. Photo : Reuters/Sputnik

Vladimir Poutine a donc obtenu ce qu’il souhaitait en ayant une rencontre avec le président Biden?

Un de ses objectifs était de pouvoir parler directement au président Biden sur ces sujets qui, jusqu’à présent, étaient plutôt traités avec la chancelière allemande, Angela Merkel, et le président français, Emmanuel Macron. Là, les Russes ont très clairement signalé qu’ils ne voulaient plus parler aux Européens, mais qu’ils souhaitaient s’adresser directement aux Américains. On peut considérer que le contact du 7 décembre, c’est le début de ce processus.

Ensuite, ce contact a permis à Joe Biden de rappeler les fondamentaux de la position américaine, soit le soutien à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de l’Ukraine, et de signaler à Vladimir Poutine que, dans le cas d’une offensive militaire contre l’Ukraine, il y aurait des conséquences très sérieuses pour la Russie. Donc, cela a permis aux deux côtés de passer des messages.

Les États-Unis envisagent-ils d’envoyer des troupes américaines en Ukraine?

Je ne crois pas qu’il en soit question. Il y a des troupes américaines en Europe, mais dans des pays de l’OTAN; et l’Ukraine n’étant pas membre de l’OTAN, la question ne se pose pas dans les mêmes termes. Les conséquences sérieuses sont effectivement des sanctions, mais des sanctions économiques vigoureuses qui feraient vraiment mal à l’économie russe.

Il n’est pas exclu, par ailleurs, qu’il y ait une augmentation de l’assistance militaire à l’Ukraine de la part d’un certain nombre de pays, dont le Canada, qui en a déjà fait pas mal, notamment en termes de formation, au cours des dernières années.

Le Royaume-Uni et la Turquie pourraient y participer aussi. Cela renforcerait les capacités militaires ukrainiennes, ce qui augmenterait le coût d’une action militaire russe. Cela dit, même avec de l’assistance militaire, on n’amènera pas les forces armées ukrainiennes au niveau des forces armées russes; c’est plutôt un soutien politique et symbolique.

En habit de combat, Volodymyr Zelensky marche dans un boisé enneigé avec des soldats.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a visité le 6 décembre la ligne de front à Donetsk, dans le Donbass. Photo: Via Reuters

La question à laquelle on n’a pas vraiment de réponse, c’est le prix que les Russes sont prêts à payer pour atteindre leurs objectifs en Ukraine, même si on n’a pas de certitude non plus sur ces objectifs. Leur but ultime est de conserver une influence sur l’Ukraine et d’éviter qu’elle se rapproche davantage des pays occidentaux et de l’Organisation du traité de l’Atlantique nordOTAN; mais est-ce que ça passe par le maintien d’un conflit de basse intensité dans le Donbass ou est-ce que ça passe par d’autres vecteurs, notamment des forces prorusses en Ukraine et peut-être même au sein des institutions ukrainiennes? C’est sans doute un moyen qui est envisagé par les Russes.

Je ne suis pas certaine qu’une offensive militaire de grande ampleur leur permettrait de parvenir à leur objectif, parce que ça viendrait plutôt renforcer la cohésion des Ukrainiens autour de leur indépendance.

De plus, cela aurait un coût considérable, à la fois économique, militaire et sans doute politique aussi en Russie même, parce que le fait de lancer une offensive militaire contre un peuple qui est considéré comme un peuple frère par les Russes, ça ne sera pas sans conséquence politique en Russie.

Y a-t-il un coût pour la Russie de maintenir cette pression à la frontière à long terme?

Oui et non. Parce que ces forces existent de toute façon et que leur déploiement sur le territoire russe dépend de la manière dont la Russie définit ses propres priorités stratégiques et dont elle perçoit les menaces.

Si ce qu’elle perçoit comme une plus grande menace, c’est son flanc occidental, ou si elle estime que, pour préserver ses intérêts stratégiques, il faut que ces forces-là soient stationnées de manière durable aux frontières avec l’Ukraine, alors, ça fait sens de les maintenir là. Il n’est pas exclu que, dans quelques mois ou quelques semaines, il y ait un retrait progressif [comme ça s’est fait au printemps] sans pour autant qu’on revienne au niveau antérieur.

Il est possible également qu’on soit dans une deuxième étape, où la Russie consolide son dispositif militaire aux frontières de l’Ukraine et s’entraîne à déployer rapidement un dispositif important dans cette région. Et puis, d’ici quelques semaines, elle pourra diminuer un peu ce dispositif, mais sans revenir au niveau antérieur pour que, petit à petit, le seuil où les Occidentaux réagissent soit de plus en plus élevé.

« On va, en quelque sorte, s’habituer à ce qu’il y ait des Russes à la frontière de l’Ukraine. »— Une citation de  Marie Dumoulin, chercheuse au Conseil européen pour les relations internationales.

N’y a-t-il pas, du côté de Vladimir Poutine, un calcul en disant : puisqu’on ne fait plus affaire avec Donald Trump, qui était assez imprévisible et aurait pu réagir de façon extrême, mais plutôt avec un Joe Biden beaucoup plus prudent, c’est le moment d’en profiter?

Cela rentre certainement dans les calculs russes, mais plutôt parce qu’ils perçoivent le président Biden comme quelqu’un avec qui ils peuvent parler. Paradoxalement, Donald Trump était plus malléable, en quelque sorte. Le président Poutine sait que s’il parvient à s’entendre avec M. Biden sur quelque chose, ce ne sera pas remis en cause dès le lendemain.

Donc, oui, il y a cet élément personnel, et il y a aussi peut-être la perception d’une Amérique qui, se tournant davantage vers la Chine, se détourne un peu de l’Europe et serait prête, peut-être, à accepter un accord avec la Russie pour se débarrasser du problème, en quelque sorte.

Il y a peut-être aussi la perception d’une fragilisation des alliances autour des États-Unis. Ce qui s’est passé en Afghanistan a évidemment laissé des traces, tout comme l’épisode AUKUS [un partenariat conclu en secret entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie pour contrer la Chine] et la réaction française.

Les Russes se disent peut-être que c’est le moment d’essayer de jouer sur d’éventuelles divisions. Par ailleurs, il n’est pas exclu qu’ils pensent que le temps joue en leur défaveur, puisqu’à mesure que l’Ukraine renforce ses capacités militaires, le coût d’une pression effective par la Russie sera de plus en plus élevé.

Avec Radio-Canada par Ximena Sampson, propos édités par souci de clarté et de concision.

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