Inflation et pouvoir d’achat : en attendant les jours sans pain…

Des grains de blé à Asmara, en Érythrée (illustration). © Eric Lafforgue/Hans Lucas via AFP

Sur le continent, la flambée des prix des denrées de première nécessité se poursuit inexorablement. Pour le moment, les populations y semblent quasi indifférentes grâce aux subterfuges gouvernementaux, qui font passer la pilule. Mais pour combien de temps ?

Suprême injustice à l’encontre des pauvres, l’inflation est de retour sur les étals africains. Tel un virus infectant les petits budgets, elle grignote douloureusement les porte-monnaie. Si rien n’est fait, ces millions de gagne-petit et autres déshérités vivant avec moins de 2 dollars par jour pourraient bientôt descendre dans la rue  crier famine aux fenêtres de leurs gouvernants. Il faut même craindre le pire, car les petites manifestions dégénèrent vite en « dégagisme ». On peut le dire sans être taxé d’alarmisme, la hausse des prix en cours porte les germes d’un risque politique majeur.

Merci qui ? Merci la pluie, nous dit-on. Trop abondante en Europe, elle a ravagé les cultures de blé. Trop rare au Canada, elle a laissé la sécheresse faire baisser les volumes des récoltes. La production réduite, le marché s’est affolé. Devinez qui déguste à l’autre bout de la planète ? Encore et toujours le pauvre Makaya du Gabon. Il n’y est pour rien, ne comprend rien au charabia des économistes, mais sait qu’à la fin ce sera à lui de payer. Pourtant, ô tristesse, il aurait pu trouver un féticheur capable de réguler la pluviométrie comme on règle le débit de sa douche.

Dindon plumé

Seulement voilà, le prix de la farine de blé est monté en flèche. Les boulangers ont tenté de suivre mais ont vite été entravés par le gouvernement, lequel n’a eu d’autre choix que de bloquer les hausses après avoir épuisé le levier de la fiscalité. Il faut être un ministre inconséquent pour laisser le prix du pain passer de 125 à 150 F CFA (de 0,19 à 0,22 euro). Autant aller titiller un gorille de 500 kg au parc de Moukalaba-Doudou, dans le Sud-Ouest. Une provocation, donc, pour les Gabonais, épuisés par un couvre-feu anti-Covid en vigueur depuis de longs mois.

Entre boulangers et gouvernement, le bras de fer était parti pour durer. C’était sans compter avec le génie des rois gabonais de la baguette. Ils ont divisé le poids de la baguette par deux et vendent cette demi-portion à… 75 F CFA. Une augmentation déguisée qui redonne le moral aux producteurs tout en sauvant la face du gouvernement. Tout le monde est heureux sauf le pauvre Makaya, dindon plumé de cette farce d’un goût douteux.

QUAND LES MISÉREUX SE SERONT SAIGNÉS JUSQU’À LA DERNIÈRE GOUTTE, LE VOLCAN EXPLOSERA

« L’inflation, impôt pour les pauvres, prime pour les riches, est l’oxygène du système », écrivait François Mitterrand. Le socialiste savait de quoi il parlait. La hausse des prix peut, sous certaines conditions, profiter aux entreprises et, donc, augmenter les recettes fiscales. Est-ce la raison pour laquelle, au Cameroun, on laisse les prix grimper ? Quasiment tous les produits sont à la hausse.

Passe encore le ciment, vendu trois fois son prix à l’État par les sous-traitants impliqués dans la construction des stades de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), qu’on dit les plus chers au monde.

Tenons-nous-en aux huiles de friture, aux conserves, au sucre, aux pâtes, etc. La cherté est affolante. Mais le gouvernement dort sur ses deux oreilles alors que les consommateurs raquent. Il se contente de surveiller le prix du pain, gelé – en dépit de la demande pressante des meuniers –, et celui du carburant. Si les cours du blé continuent de monter, bientôt il n’y aura plus de farine du tout, et, quand les miséreux se seront saignés jusqu’à la dernière goutte, le volcan explosera.

« Salauds de pauvres »

Le risque d’émeutes de la faim est-il suffisamment pris au sérieux ? La dernière fois que cela s’est produit, c’était en 2008. Une centaine de personnes avaient alors été tuées par les forces de l’ordre. Il n’y aurait peut-être pas de manifestations si les gouvernements prenaient à temps des mesures de soutien au pouvoir d’achat. Les raisons de l’attentisme de nos dirigeants sont un mystère.

N’oublions pas, la hausse généralisée des prix n’est pas un problème de riche. D’ailleurs, à l’échelle internationale, bonne nouvelle pour nos chères élites fortunées : c’est le bon moment pour acheter appartements et villas en Europe. Rien de tel qu’investir dans la « pierre », cette valeur refuge à l’épreuve du temps, pour mettre son épargne à l’abri de l’érosion monétaire. Quant à ces « salauds de pauvres », on leur enverra des gendarmes s’ils osent se soulever. L’argent est le nerf de la guerre et le malheur de ceux qui n’en possèdent pas.

Georges Dougueli

Avec Jeune Afrique par Georges Dougueli

Journaliste spécialisé sur l’Afrique subsaharienne, il s’occupe particulièrement de l’Afrique centrale, de l’Union africaine et de la diversité en France. Il se passionne notamment pour les grands reportages et les coulisses de la politique.

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