La guerre en Ukraine risque de créer une crise alimentaire mondiale sans précédent

Les coûts opérationnels ont explosé pour le Programme alimentaire mondial. L’organisme avertit qu’il ne pourra pas réussir à nourrir toutes les personnes au bord de la famine, comme en Éthiopie. Photo: AP

La guerre entre l’Ukraine et la Russie – deux pays qui jouent un rôle majeur dans l’exportation de nombreuses céréales et cultures – commence à avoir un impact négatif sur la sécurité alimentaire mondiale. Le Programme alimentaire mondial (PAM), qui achetait 50 % de son blé en Ukraine, a dû commencer à couper les rations offertes aux plus démunis dans d’autres pays.

Le chef du Programme alimentaire mondialPAM, David Beasley, a par ailleurs déclaré mercredi au Conseil de sécurité des Nations unies que l’invasion de l’Ukraine pourrait entraîner la pire crise alimentaire mondiale depuis la Seconde Guerre mondiale.

Julie Marshall, porte-parole canadienne du Programme alimentaire mondialPAM, un organisme associé à l’Organisation des Nations uniesONU, précise qu’avant même la guerre en Ukraine, il y avait environ 44 millions de personnes au bord de la famine dans le monde.

Donc il s’agit déjà d’une période de besoins humanitaires sans précédent. Nous avons plusieurs conflits, les impacts des changements climatiques, la pandémie et la hausse du prix des aliments causée par l’inflation. Tout cela pousse de plus en plus de gens vers la faim. Le conflit en Ukraine va aggraver la situation et toucher les personnes les plus affamées du monde.

Un système d’exportation perturbé

Rappelons d’abord que l’Ukraine et la Russie sont parmi les cinq premiers exportateurs mondiaux de blé et de maïs. Ensemble, les deux pays fournissent 30 % du blé et 20 % du maïs aux marchés mondiaux. Normalement, les producteurs agricoles ukrainiens nourrissent plus de 400 millions de personnes dans le monde.

Mais depuis le début du conflit, des millions de tonnes de grains demeurent stockés dans des silos en Ukraine et en Russie; les combats et les sanctions imposées à la Russie font en sorte que cette nourriture ne peut plus être exportée. Le Programme alimentaire mondialPAM estime que 13,5 millions de tonnes de blé et 16 millions de tonnes de maïs sont retenues en Russie et en Ukraine, soit 23 % et 43 % de leurs exportations prévues en 2021-2022.

De nombreux agriculteurs ukrainiens ne pourront pas planter leurs cultures ce printemps en raison des combats. Ici, un agriculteur ukrainien laboure sa terre à Husakiv dans l’ouest du pays. Photo : AP/Nariman El-Mofty

La guerre a non seulement mis un frein à la majorité des exportations ukrainiennes et russes, mais les combats auront un impact majeur sur la saison des semences en Ukraine, qui doit commencer sous peu. De plus, il faut rappeler que la Russie – sous le coup de sanctions internationales – est le plus gros exportateur mondial d’engrais. Selon M. Beasly, sans engrais, les récoltes ukrainiennes pourraient être réduites de moitié.

Par ailleurs, en ce moment, il est extrêmement difficile d’exporter quoi que ce soit par le biais de la mer Noire, puisque les assureurs exigent désormais des primes de guerre de plusieurs centaines de milliers de dollars pour assurer les navires.

Si la situation n’était pas assez compliquée, le prix des grains, qui était déjà à des niveaux records en raison de l’inflation et des contrecoups de la pandémie, continue de monter en flèche. Et tout cela a un impact direct sur le PAM et les millions de personnes sans nourriture, dit Mme Marshall.

Le PAM évalue maintenant où il trouvera des ressources si le conflit perdure.

« L’effet à long terme [de la guerre en Ukraine] est que nous devrons acheter les récoltes ailleurs. Cela coûtera plus d’argent de les faire venir de plus loin. »— Une citation de  Julie Marshall, porte-parole canadienne du PAM

Par exemple, exporter du blé du Canada vers l’autre côté de l’océan serait probablement une option trop coûteuse.

D’ailleurs, le PAM fait désormais face à des coûts supplémentaires de 71 millions de dollars par mois pour ses opérations mondiales par rapport à 2019, soit une augmentation de 50 %.

Quelles régions seront les plus touchées?

Distribution de pains à Kharkiv dans une station de métro en Ukraine. Photo: PAM

Le PAM estime que 45 % des habitants de l’Ukraine craignent de ne pas trouver suffisamment à manger. L’organisme a d’ailleurs déployé suffisamment de vivres pour aider 3 millions de personnes à l’intérieur de l’Ukraine pendant un mois. D’ici le mois de juin, nous pourrons aider jusqu’à 4 millions d’Ukrainiens, précise Mme Marshall.

Au-delà de l’Ukraine, les régions du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord seront particulièrement touchées par cette crise alimentaire, parce que de nombreux pays dépendent fortement de la Russie et de l’Ukraine pour leurs importations de grains. Par exemple, en 2021, 80 % des importations de blé de l’Égypte provenaient de la Russie et de l’Ukraine. La situation est également très fragile au Liban et en Libye, des pays qui dépendent de l’Ukraine pour environ 50 % de leur approvisionnement total en blé.

L’Afghanistan, l’Éthiopie, la Syrie et le Yémen – qui sont déjà aux prises avec des conflits majeurs et un niveau de pauvreté élevé – sont aussi très dépendants des importations de blé.

Au Yémen et en Syrie, plus de 29 millions de personnes ont besoin d’une aide alimentaire et le PAM soutient près de 19 millions de personnes dans ces deux pays. Le PAM ne dispose actuellement que de 24 % du financement nécessaire en Syrie et de 31 % de ce dont il a besoin au Yémen.

Dans les 40 pays où opère le PAM, 30 % de l’énergie alimentaire de la population provient de l’importation de céréales comme le blé et le maïs.Un homme portant un masque offre un bon de nourriture
à un homme.

Des Afghans attendent de recevoir des rations alimentaires organisées par le Programme alimentaire mondial à Pul-e-Alam, la capitale de la province de Logar, dans l’est du pays. Environ 9 millions d’Afghans sont au bord de la famine, estime l’ONU. Photo : AP/Zubair Abassi

Puisque les prix des aliments grimpent sans que l’aide financière augmente, le PAM a dû réduire les rations alimentaires dans ces deux pays.

L’indice des prix alimentaires de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) avait déjà atteint un niveau record en février 2022.

Depuis l’invasion russe, les prix mondiaux du blé ont augmenté d’environ 21 %, l’orge de 33 % et certains engrais jusqu’à 40 %. Le prix de l’huile de cuisson est en hausse de 36 % au Yémen et de 39 % en Syrie. Le prix de la farine de blé est en hausse de 47 % au Liban, de 15 % en Libye et de 14 % en Palestine.

De nouvelles réductions des rations, combinées à une explosion du coût de la vie, risquent de pousser les gens vers la famine et vers la migration, craint Mme Marshall.

Le PAM aidait 13 millions [de personnes au Yémen]. Mais à cause du manque de financement, nous avons dû réduire les rations à 8 millions de personnes. Et ça, c’était avant le début du conflit en Ukraine. Cela signifie donc que les enfants auront droit à moins d’un bol de céréales par jour, dit Mme Marshall, qui ajoute que le PAM devra probablement couper davantage les rations si l’aide financière n’augmente pas.

« Même si les pays ont été plus généreux au cours des dernières années, l’écart entre les besoins et les ressources se creuse de plus en plus. »— Une citation de  Julie Marshall, porte-parole du PAM

M. Beasly a par ailleurs déclaré au Conseil de sécurité de l’ONU que si le conflit en Ukraine perdure, le monde paiera un prix élevé. La dernière chose que nous voulons faire au PAM est de prendre de la nourriture à des enfants affamés pour la donner à d’autres enfants affamés.

Les conflits au cœur des famines

Le conflit reste le principal moteur de la faim, affirme Julie Marshall. En fait, 60 % des personnes souffrant de la faim dans le monde vivent dans des régions touchées par la guerre et la violence.

Nous n’allons pas arriver à éradiquer les famines tant que nous n’arrêterons pas les conflits, comme ceux en Ukraine, dans le Soudan du Sud, au Yémen, en Afghanistan. Là où il y a de l’insécurité et des conflits, c’est là où il y a de la faim. Sans guerre, les gens n’auraient pas aussi faim, dit Julie Marshall. Son organisme plaide auprès de pays comme le Canada afin qu’ils utilisent leur influence et leurs ressources pour en finir avec les conflits à travers le monde.

Mme Marshall ajoute qu’il y a suffisamment de nourriture sur la planète pour nourrir tout le monde. Le problème est l’accès et l’argent.

Elle ajoute que si le monde ignore ces crises alimentaires, il verra des migrations de masse dans les prochains mois.

Avec Radio-Canada par Mélanie Meloche-Holubowski

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