Quand la guerre en Ukraine suscite la controverse au sein des communautés culturelles

Des camions remplis de soldats roulent dans la ville dévastée de Benghazi, en Libye, en juillet 2017.

Photo : Getty Images/AFP/Abdullah Doma

Le regard sur l’Ukraine en guerre jeté par le gouvernement fédéral ou encore la couverture médiatique de l’invasion russe suscite de nombreuses questions au sein de certaines communautés culturelles canadiennes, particulièrement celles dont les pays d’origine sont également en proie à la violence de la guerre ou des conflits armés.

Cela n’empêche pas ces Canadiens de compatir avec les citoyens ukrainiens, mais ils s’interrogent à savoir s’il n’y a pas deux poids, deux mesures sur le traitement accordé selon la géographie des conflits.

Certains qualifient les réactions du gouvernement canadien de solidarité sélective

Blaise Tchuisseu habite Toronto. Originaire du Cameroun, il affirme que sa terre maternelle est presque coupée en deux et signale qu’il n’a ressenti aucun intérêt du gouvernement canadien pour ce conflit.

« Nous sommes allés au Parlement […] voir des députés. Nous avons fait des marches à travers le Canada, devant le siège de Radio-Canada, ici à Toronto, à Montréal. J’ai même fait des entrevues. On n’a jamais reçu d’écho. Aucune mesure n’a été prise. »— Une citation de  Blaise Tchuisseu, Toronto

Quoique compatissant avec la population ukrainienne en pleine guerre, M. Tchuisseu dénonce ce qu’il juge être un déséquilibre total entre la gestion de la crise actuelle en Ukraine et les différentes crises qui sévissent en Afrique.

Je n’ai rien contre l’Ukraine ou contre le fait que cette population puisse être aidée, explique-t-il. Il dit toutefois souhaiter voir le même engouement et le même élan de solidarité envers d’autres peuples dans le monde.

Le Mali est plongé dans une profonde crise, notamment sécuritaire. Ici, un soldat faisant partie de l’opération militaire française antidjihadiste au Sahel patrouille dans les rues de Gao. Photo: AFP via Getty Images/Thomas Coex

Le Torontois évoque aussi les mesures facilitant l’immigration des réfugiés ukrainiens. Ce mois-ci, le gouvernement canadien a mis en place un programme accéléré de traitement des visas facilitant l’arrivée de milliers d’Ukrainiens au Canada. Les gens peuvent partir de l’Ukraine pour demander l’asile au Canada et le passage est facilité […] Est-ce que le Canada a fait une [telle] action vis-à-vis du Mali?

L’Agence des Nations unies pour les réfugiés réclame une action internationale concertée en vue de mettre fin aux conflits armés dans la région du Sahel central, soit le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Plus de 2,5 millions de personnes dans cette région du monde ont fui leur foyer au cours de la dernière décennie.

Gérard Koffi est un entrepreneur de Brampton, d’origine ivoirienne. Photo : Gérard Koffi

Même son de cloche du côté de Gérard Koffi, un entrepreneur de Brampton. L’Éthiopie a récemment connu une crise […] avec son lot de réfugiés, mais c’est à peine si on en a fait cas ici au pays, note-t-il.

On a parfois le sentiment que la politique d’accueil du gouvernement canadien est plus en faveur des personnes blanches, ajoute-t-il.

« Dans cette crise ukrainienne, l’on a parfois entendu que ‘’c’est une immigration de qualité’’ […] Trouvez-vous cela normal? Qui sont les immigrants de qualité et qui ne le sont pas? »— Une citation de  Gérard Koffi, Brampton

De son côté, Raoul Kameni, résident de Whitby, dénonce aussi ce qu’il considère un deux poids, deux mesures en ce qui concerne les actions du gouvernement envers les Ukrainiens comparativement aux populations touchées par d’autres crises humanitaires. Est-ce qu’il y a des souffrances de peuples qui sont plus importantes que d’autres? s’interroge-t-il.

Une situation temporaire, précise Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada

Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada affirme par écrit tenir compte de cette perception : Nous sommes conscients des préoccupations liées au racisme perçues dans la façon dont le ministère réagit à différentes situations.

« Nous prenons ces préoccupations au sérieux et examinons soigneusement toutes les mesures pour nous assurer qu’elles sont conformes à nos engagements en matière de lutte contre le racisme. »— Une citation de  Julie Lafortune, conseillère en communication du ministère de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté

Le ministère souligne que chaque crise humanitaire à laquelle répond le Canada est différente de celles qui l’ont précédée et représente une occasion d’apprentissage pour que la réponse de l’agence soit adéquate. Chaque fois, nous en apprenons davantage sur la façon de répondre efficacement à chaque circonstance unique, note la conseillère en communication du ministère. Or, il n’y a aucune réponse simple aux situations uniques et complexes, poursuit-elle.

Des Ukrainiens se pressent au centre des formalités administratives à Varsovie pour venir au Canada. Photo : Radio-Canada/Yanik Dumont-Baron

Par ailleurs, l’agence gouvernementale rappelle que les mesures d’immigration offertes aux Ukrainiens sont temporaires afin de leur offrir un lieu sûr en attendant que la situation évolueLes ressortissants ukrainiens qui arrivent […] n’entreront pas en tant que réfugiés, précise la représentante du ministère.

« La communauté ukrainienne nous a dit que de nombreuses personnes souhaitaient venir au Canada temporairement pour y trouver un lieu sûr pendant que la situation évolue et elles pourront rentrer chez elles une fois qu’elles pourront le faire en toute sécurité. »— Une citation de  Julie Lafortune, conseillère en communication du ministère de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté

Immigration, Réfugiés et Citoyenneté fait valoir que ces voies d’accès pour les Ukrainiens n’auront pas d’incidence sur le traitement des cas de réfugiés, puisqu’il s’agit de volets d’immigration distincts.

Quelle place dans les médias pour les autres conflits?

En avril 2020, les forces du maréchal Khalifa Haftar ont lancé une offensive pour prendre Tripoli, capitale de la Libye. Photo : Reuters/Ismail Zetouni

Pour certains, l’ampleur de la couverture journalistique de la guerre en Ukraine tend à rendre invisibles d’autres guerres et conflits armés dans le monde.

C’est le cas de Kamta Isaac Makarios, pasteur de l’Église unie du Canada à Toronto. Le résident de Cambridge reconnaît le travail essentiel des journalistes sur le terrain en Ukraine. Il y a beaucoup de personnes sur le [terrain] qui insistent pour que la cause soit connue, dit-il.

Un travail qui, selon lui, peut être plus difficile à effectuer dans d’autres parties du monde.

Il croit toutefois que l’élan de solidarité actuel des Canadiens envers l’Ukraine provient principalement de la couverture médiatique de cette guerre, dont le traitement en occulterait d’autres, croit-il. Il y a une médiatisation concernant l’Ukraine. On aide en fonction de ce qu’on voit.

La Libye a été bombardée exactement comme l’Ukraine, ajoute-t-il. C’est une couverture journalistique sélective qui n’est toutefois pas faite dans un but discriminatoire, précise-t-il. Il s’estime beaucoup plus sensibilisé à la guerre en Ukraine qu’à d’autres conflits dont il est moins question.

Au sujet de la disparité de couverture, Sébastien Charlton, coordonnateur aux opérations au Centre d’études sur les médias de l’Université Laval, affirme que [le centre n’a pas] de données qui permettraient d’appuyer cela même s’il est bien difficile de nier que la couverture est plus poussée que pour bien des conflits.

Kamta Isaac Makarios invite les communautés culturelles canadiennes dont les pays sont également en proie à la guerre à se mobiliser pour faire entendre leurs voix. Au lieu de se réfugier de manière individuelle, il faut faire du lobby, dit-il. On a des Africains ici, mais combien d’entre eux ont réussi à former un lobby et rencontrer Trudeau quand ils veulent? C’est ce qui manque, déplore-t-il.

Les médias occidentaux, une arme à double tranchant pour l’Ukraine

Le consultant spécialiste des questions africaines Patrick Mbeko prévient que le choix des mots utilisés par les médias internationaux pour informer sur la guerre en Ukraine et les actions des gouvernements pourraient atténuer l’intérêt envers le conflit, voire favoriser à terme une certaine inclinaison de l’opinion publique envers la Russie dans certains pays africains.

Patrick Mbeko a écrit plusieurs ouvrages sur les conflits armés en Afrique. Photo : Patrick MBeko

Selon lui, le champ sémantique employé par les journalistes occidentaux fait partie du problème et regorge de biais inconscientsOn parle aujourd’hui « d’invasion russe », remarque-t-il alors que les actions militaires de l’Organisation du traité de l’Atlantique nordOTAN en Libye en 2011, notamment les frappes aériennes, ont été décrites comme une intervention.

« Quand on parle des victimes, on dit qu’elles ont été bombardées par l’aviation russe [en Ukraine]. Pour les bombardements de l’OTAN, les victimes étaient des dommages collatéraux [en Libye].  »— Une citation de  Patrick Mbeko, spécialiste des questions africaines

L’expert dit craindre que l’ampleur de cette couverture [journalistique] pousse des gens qui ne sont pas occidentaux à considérer que ce qui arrive en Ukraine n’est pas important au final puisque le même regard n’est pas jeté sur des crises en Afrique par exemple. Ça contribue à nourrir les théories dites conspirationnistes, prévient-il.

« Les gens se disent : les médias occidentaux n’ont pas été aussi vindicatifs quand c’était l’Organisation du traité de l’Atlantique nordOTAN qui est intervenue en Libye, quand la France est intervenue au Mali et a commis des bévues, même en Centrafrique. Les gens n’ont pas oublié. »— Une citation de  Patrick Mbeko, spécialiste des questions africaines.

Il estime aussi que, devant ce que certains perçoivent comme une disparité dans la couverture des conflits notamment en ce qui a trait aux victimes civiles, la tentation de tourner le dos au narratif occidental et d’embrasser la version russe peut être grande.

Des raids menés par la coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite ont fait au moins 11 morts à Sanaa, au Yémen, en janvier 2022. Photo: AFP via Getty Images Mohammed Huwais

C’est le cas de plusieurs afrodescendants, note M. Mbeko, qui affirme avoir observé un rapprochement de l’opinion publique envers la Russie dans plusieurs pays africains.

Le taux d’abstention sur la résolution qui demandait à la Russie de mettre fin à son offensive en Ukraine à l’Assemblée des Nations unies le démontre clairement, selon lui. La plupart des abstentions sont celles des grands pays africains : l’Afrique du Sud, l’Algérie, le Maroc et même le Sénégal, l’Angola, énumère-t-il.

Il faut craindre aujourd’hui la guerre froide des cœurs et des esprits, dit-il pour expliquer la division dans l’opinion publique qu’il perçoit.

Alain Saulnier a notamment été directeur général de l’information des services français de Radio-Canada. Photo : Radio-Canada

Alain Saulnier, journaliste et professeur à la retraite, reconnaît que certains conflits ne sont pas aussi présents que la guerre en Ukraine dans les médias.

Celui du Yémen en est un.

C’est horrible cette guerre-là qui est une guerre complètement oubliée. Mais ce n’est pas la seule guerre oubliée, il y en a eu dans toute l’histoire, regrette-t-il.

Un homme aide des soldats ukrainiens à rechercher des corps dans les décombres de l’école militaire touchée par des roquettes russes la veille, à Mykolaïv, dans le sud de l’Ukraine, le 19 mars 2022. Photo : AFP via Getty Images/Bulent Kilic

Mais il juge que les médias occidentaux font un excellent travail en Ukraine. Il estime qu’il leur est toutefois difficile de rester complètement neutres en raison de la nature de la guerre. On n’est pas dans une guerre fratricide [c’est] une guerre entre deux voisins qui se chamaillent pour déterminer quelle est leur frontière.

« Je veux bien que les journalistes affichent une neutralité, mais quand vous avez 140 pays des Nations unies qui ont voté contre l’invasion de l’Ukraine par Moscou, je pense que la neutralité, ça ne veut pas dire qu’il faut donner 50 % de tort à l’un et 50 % de tort à l’autre.  »— Une citation de  Alain Saulnier, auteur, expert des médias et du journalisme

M. Saulnier ajoute aussi qu’une menace nucléaire plane au-dessus de cette guerre. Ce qui est en train de se produire en Ukraine a une charge dramatique plus grande parce que […] M. Poutine a laissé entendre même qu’il allait utiliser la bombe nucléaire, c’est du jamais vu depuis la Deuxième Guerre mondiale, dit-il.

Avec Radio-Canada par Francesca Mérentié et Freddy Mata

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