Guerre en Ukraine : l’Internet russe est-il coupé du monde ?

En février, la guerre semblait annonciatrice d’une scission de l’Internet. Pourtant, deux mois plus tard, le réseau semble avoir résisté.

Guerre en Ukraine : l'Internet russe est-il coupe du monde ?
Guerre en Ukraine : l’Internet russe est-il coupé du monde ?

Deux mois après le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Internet semble avoir été scindé en deux. Tandis qu’un certain nombre de plateformes et de réseaux ont banni les comptes proches du pouvoir russe, la Russie a, elle, restreint l’accès à la plupart des réseaux sociaux non russes. Les Russes se sont rabattus sur VK (équivalent de Facebook) et Télégram. Le phénomène de balkanisation de l’Internet, également appelé splinternet, semble avoir eu lieu ; l’Internet russe paraît aujourd’hui hors d’accès. Pourtant, la Russie n’est pas encore complètement coupée du monde.

« D’un point de vue technique, cela ne serait pas trop difficile pour la Russie de simplement couper Internet au-delà de ses frontières : il n’y a que 12 points de liaison environ entre son réseau Internet et le reste du monde », explique Kieron O’Hara, enseignant-chercheur à l’université britannique de Southampton, et coauteur du livre Four Internets : Data, Geopolitics, and the Governance of Cyberspace. Toutefois, il considère que, si la Russie était amenée à se couper du monde, le système s’écroulerait rapidement : « Internet aujourd’hui est tellement interconnecté que le fonctionnement de tout site repose sur des données du monde entier. » En 2019, la Russie a annoncé avoir réussi à isoler complètement son Internet du reste du monde pendant plusieurs heures sans souci de fonctionnement. « Je ne connais évidemment pas les détails, mais je n’ai jamais croisé personne qui croit à cette histoire », note le chercheur.

Cela ne veut pas pour autant dire que la Russie ne sera jamais capable de se couper du monde. En effet, lorsque la Russie envahit la Crimée en 2014, le Kremlin se rend rapidement compte que tout lien de dépendance avec l’Europe ou les États-Unis pourrait lui porter fortement préjudice. Internet fait partie des domaines dans lesquels le pays tente alors de devenir le plus indépendant possible. Le développement de tous les domaines liés à la technologie est fortement encouragé, des réseaux sociaux aux semi-conducteurs. Les sites gouvernementaux et moyens de paiement sont rendus nationaux autant que possible. Les réseaux de propagation d’information sont occupés par les pouvoirs publics afin de pouvoir les influencer. « Si l’on ajoute à cela le fait que les Russes ne parlent généralement que le russe, et que le nationalisme est très fort dans le pays, il ne serait pas très compliqué de convaincre beaucoup de Russes qu’un Internet plus petit et peut-être de moins bonne qualité serait un prix acceptable à payer pour rétablir une fierté nationale », explique Kieron O’Hara.

Cette idée pour un pays de se couper du reste d’Internet n’est pas nouvelle. « En Chine, la séparation avec le reste du monde est bien plus avancée. Tout élément entrant ou sortant de Chine passe à travers le Grand pare-feu de Chine, une sorte de bouclier virtuel géant », rappelle Winston Maxwell, le directeur d’études en droit et numérique à Télécom Paris. « Les Chinois savaient depuis le début qu’Internet allait être un problème pour eux. La Russie ne l’a pas vu venir et tente maintenant de rattraper son retard, mais pour l’instant ils sont encore loin de la technicité chinoise », souligne toutefois Kieron O’Hara.

D’une certaine manière, les réactions européennes et américaines à la guerre en Ukraine ont aidé la Russie à être plus indépendante. Probablement encouragé par la vague de départs massifs d’entreprises de Russie, le fournisseur d’accès à Internet Cogent Communications, l’un des leaders mondiaux dans ce domaine, a annoncé début mars qu’il arrêterait de desservir ses clients russes. Il a ensuite été suivi entre autres par Lumen, un autre acteur important sur le marché.

L‘Internet Society, une association américaine en faveur d’un Internet le plus libre possible a publié plusieurs communiqués mettant en cause ces décisions : « À court terme, les individus perdront l’accès à une bouée de sauvetage vitale pour la sécurité et l’exactitude des informations. À long terme, des actions compromettant la nature apolitique du réseau diviseraient l’Internet selon des lignes géopolitiques et modifieraient de manière irréversible l’Internet que nous connaissons aujourd’hui. »

Kieron O’Hara tient toutefois à souligner le positif : pour l’instant, nous n’en sommes pas encore là. « La diversité des acteurs d’Internet – secteur public, secteur privé, organisations à but lucratif ou non, gouvernements, ONG – a permis à Internet de ne pas être scindé. Ce que nous avons vécu et que nous continuons de vivre est une très grosse épreuve, mais jusqu’à présent Internet a résisté. »

D’après lui, le plus gros défi aura lieu si on se retrouve un jour dans une situation similaire, face à la Chine : « Sur l’île de Taïwan se trouve l’industrie de semi-conducteurs qui a le plus de valeur au monde. La situation serait alors très différente de celle d’aujourd’hui si on était amené à exercer une pression sur la Chine. Je ne sais pas si Internet y survivrait. »

Avec Le Point par Ava Luquet

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Une Réponse to “Guerre en Ukraine : l’Internet russe est-il coupé du monde ?”

  1. Bouesso Says:

    Une guerre de sanctions ciblées ?

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