Quand la finance africaine s’empare du défi de la biodiversité

ALERTE. Parmi les atouts dont l’Afrique peut se prévaloir, il y a l’extrême richesse de sa biodiversité. Pour la préserver, des acteurs financiers se mobilisent.

L'Afrique a perdu 75 % des populations d'elephants de forets a cause du braconnage.
L’Afrique a perdu 75 % des populations d’éléphants de forêts à cause du braconnage.© STEEVE JORDAN / AFP

Comme partout ailleurs, la majorité des États africains ont des difficultés à fixer un cadre pour mieux protéger la biodiversité, pour d’autres le sujet est très loin dans la liste des problèmes auxquels ils sont confrontés ces dernières années. En revanche, les milieux financiers commencent tout juste à prendre conscience de l’impact des activités humaines sur l’environnement et les écosystèmes. C’est le cas de plusieurs banques et institutions financières africaines, dont FirstRand Ltd, Standard Chartered, Access Bank et Equity Group ou de l’assureur Sanlam ainsi que de la banque panafricaine Ecobank, basée au Togo. Ensemble, et sous la houlette de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique et de l’agence de développement financée par le Royaume-Uni FSD Africails, ils ont lancé l’Alliance africaine pour le capital naturel. Une initiative qui vise à investir dans le climat et la nature pour faire de la biodiversité une question financière prioritaire. 

Tout est parti d’un constat : alors que l’Afrique abrite la plus grande population mondiale de grands mammifères ainsi que le bassin du Congo, la deuxième plus grande forêt tropicale et que plus de 60 % de son produit intérieur brut dépend de la nature, juste derrière l’Indonésie et l’Inde, d’après le Forum économique mondial, il faut désormais prendre en compte le fait que la destruction de cette biodiversité représente aussi une perte financière. Le calcul n’est pas évident, mais les institutions financières s’y sont attelées pour une autre mesure, celle des émissions carbone, où des standards et des certifications ont vu le jour pour s’assurer de l’authenticité des objectifs annoncés par les entreprises pour la réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre.

Et la nécessité d’intégrer la nature dans la prise de décision financière est particulièrement aiguë en Afrique où la biodiversité décline rapidement. Entre 1970 et 2016, la population de mammifères, de poissons, d’amphibiens et de reptiles du continent a chuté de 65 %, a constaté le WWF. Résultat : la perte de biodiversité menace directement la stabilité financière.

Des défis immenses pour l’Afrique où le changement climatique frappe déjà

La gestion responsable du capital naturel de l’Afrique, y compris son eau, ses sols et ses forêts, « crée des opportunités fantastiques et contribue à la croissance et au développement du continent », a commenté Rachael Antwi, responsable du groupe ESG chez Ecobank. L’enjeu est double : d’une part, l’Alliance africaine pour le capital naturel veut concentrer ses efforts sur le transfert des flux financiers des activités qui détruisent la nature vers des pratiques plus durables et, d’autre part, influencer les normes mondiales de gestion des risques liés à la nature, afin qu’elles reflètent les contextes africains.

La tâche s’annonce ardue, car l’Afrique est déjà confrontée à la crise climatique. Quant à la lutte pour préserver la biodiversité, elle n’est pas toujours populaire sur le continent. Au Gabon, par exemple, pays qui a fait de la protection de sa biodiversité une priorité et plaide pour des « crédits biodiversité » sur le modèle des crédits carbonne, les habitants des zones reculées qui vivent de ce qu’ils plantent et de la chasse ne perçoivent pas ces enjeux de la même manière. Dans ce petit État d’Afrique centrale, les éléphants de forêt, une espèce menacée d’extinction, dont la population dans le monde a chuté de 86 % en 30 ans, a doublé en 10 ans, pour atteindre quelque 95 000 individus, dont certains ravagent régulièrement les cultures vivrières. « La perte de biodiversité et le changement climatique sont interdépendants, les solutions le sont aussi », décrypte Madeleine Ronquest, responsable des risques environnementaux, sociaux et climatiques à FirstRand Ltd. 

Des pistes de réflexion autour des financements innovants émergent.

Faire entendre la voix de l’Afrique dans le débat mondial

Selon McKinsey et Credit Suisse, le secteur de la conservation de la biodiversité souffre toujours d’un déficit de financement de 598 à 824 milliards de dollars par an. Tout le monde s’accorde à dire qu’il faut mettre plus d’argent sur la table pour protéger la biodiversité, mais les avis divergent sur les montants et la source. Le groupe africain, représenté par le Gabon, le Brésil, l’Inde, le Pakistan, l’Argentine et d’autres pays d’Amérique latine, a demandé aux pays développés « au moins 100 milliards de dollars par an dans un premier temps, puis 700 milliards de dollars par an d’ici à 2030 et au-delà » pour les pays en développement. Des pays développés sont prêts à mettre plus sur la table, mais pas autant. Ils prônent la mobilisation de toutes les ressources – nationales, aide publique au développement, fonds privés.

« Nous sommes ravis d’être l’un des membres fondateurs de l’Alliance africaine pour le capital naturel pour apporter notre expérience et notre voix à cet agenda mondial critique de la gestion des risques et des opportunités liés à la nature », a commenté le Dr James Mwangi, directeur général du groupe et PDG d’Equity Bank, alors que se prépare la COP15 sur la biodiversité à Kunming en Chine. Après l’accord de Paris de 2015 qui a demandé de rendre « les flux financiers compatibles » avec une trajectoire à faible émission de carbone, aucun engagement similaire n’est demandé pour la biodiversité. La COP15 vise à établir le même principe pour la nature. 

« La stratégie d’Equity Group, décrite dans notre Plan de relance et de résilience pour l’Afrique, est de catalyser une industrialisation de l’Afrique axée sur les ressources naturelles. Nous comprenons que la nature est un atout précieux qui stimule nos économies, mais a également un impact significatif sur nos vies et nos moyens de subsistance. Pour cette raison, nous devons sauvegarder cet atout mais aussi trouver des moyens d’utiliser notre capital naturel de manière durable pour la prospérité socio-économique des peuples d’Afrique », a ajouté James Mwangi. Cette initiative panafricaine intervient au moment où, au niveau mondial, les institutions financières se concertent de plus en plus. L’Alliance africaine pour le capital naturel est membre de la Taskforce on Nature Related Financial Disclosures (TNFD, groupe de travail sur les informations financières liées à la nature), répétant l’expérience du TCFD (Taskforce on Carbon Related Financial Disclosures) pour les émissions carbones. Elle doit publier son cadre opérationnel en 2023

Par Le Point

Étiquettes : ,

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :