Avec la relance de Nigeria Air, Abuja joue-t-il contre son propre camp ?

En annonçant le retour du pavillon national au moment où les compagnies aériennes locales sont en proie à une crise existentielle, le gouvernement nigérian suscite critiques et incompréhensions.

Un Boeing 777 de la compagnie Air Peace. © DR.

Le 13 juillet, un Boeing 777 de la compagnie privée nigériane Air Peace s’est envolé vers Guangzhou avec 240 passagers à bord. La destination chinoise, désormais proposée sur une base hebdomadaire, porte à trois le nombre de liaisons long-courrier de la compagnie, avec Dubaï et Johannesburg. Forte de plus de trente appareils, Air Peace dessert en outre de vingt lignes intérieures et sept lignes régionales.

Après la Chine viendront l’Inde et Israël, prévient Oluwatoyin Olajide, directeur des opérations de la compagnie fondée il y a tout juste huit ans, et qui prévoit aussi de desservir Malabo en Guinée équatoriale et à Kinshasa en RDC.

Mais, alors que l’entreprise accélère, challengée par de nouveaux entrants comme Ibom Air (2019) et Green Africa Airways (2021), le gouvernement nigérian s’active à la relance de la défunte compagnie nationale, Nigeria Air. Le ministre de l’Aviation, Hadi Sirika, a ainsi déclaré à la fin de juillet que le Conseil exécutif fédéral (FEC) avait autorisé la location de trois avions dans ce but, d’abord sur des vols intérieurs, « puis internationaux, régionaux et intercontinentaux ».

Mauvais timing

L’annonce a de quoi soulever des critiques, alors que Nigeria Air a eu du mal à gérer ses finances par le passé, que de nombreuses compagnies aériennes nigérianes privées disposent déjà de flottes importantes, que le pays est aux prises avec une dette croissante et que les prix du kérosène s’envolent.

« Le moment est particulièrement mal choisi pour lancer un transporteur national », souligne Sindy Foster, associée principale du cabinet Avaero Capital Partners, qui craint qu’un nouveau pavillon soutenu par l’État porte préjudice aux compagnies déjà actives dans le pays. « Le gouvernement ne risque-t-il pas de flécher ses aides financières vers le transporteur dans lequel il détient une participation [de 5 %, selon Hadi Sirika] ? », se demande-t-elle.

Jusque-là, les compagnies aériennes nigérianes ont en effet pu compter sur le soutien d’Abuja, que ce soit pour le lancement de nouvelles routes, l’acquisition d’avions ou l’exploitation de vols charters vers différents pays du monde, reconnaît ainsi Stanley Olisa, responsable de la communication d’Air Peace.

Kérosène et devises

« On nous annonce une compagnie avec trois avions. Mais au lieu de renforcer les capacités, il y a tout lieu de craindre que ce transporteur cause le retrait de dix avions du marché nigérian en portant un coup fatal à d’autres compagnies, dont trois sont actuellement sur la corde raide », assure Sindy Foster citant notamment la suspension temporaire (volontaire) des services passagers réguliers d’Aero Contractors, la plus ancienne compagnie aérienne du Nigeria et la suspension réglementaire de Dana Air.

Les pénuries et le coût élevé du carburant ont entraîné une hausse du coût des voyages, « qui se traduira par une baisse du nombre de passagers », prévient l’experte. En février, les compagnies aériennes du pays, sous l’égide de l’Airline Operators of Nigeria (AON), ont doublé les tarifs aériens pour faire face à l’augmentation du prix du carburant d’aviation, passé de 200 nairas le litre en décembre 2021 à 800 nairas actuellement (de 0,43 à 1,88 euro le litre).

Quant à la disponibilité des devises, c’est un problème récurrent au Nigeria pour l’industrie de l’aviation, qui paie une grande partie de ses dépenses en dollars (carburant, avions…). En août de l’année dernière, les compagnies aériennes, par l’intermédiaire de l’Association internationale du transport aérien (Iata), se sont plaintes des difficultés qu’elles rencontraient pour rapatrier plus de 143 millions de dollars de recettes réalisées au Nigeria.

Il y a quelques jours, Emirates a annoncé la réduction à compter du 15 août de ses vols entre Dubaï et le Nigeria, qui passeront de onze à sept rotations hebdomadaires, en raison de son incapacité à rapatrier quelque 85 millions de dollars.

« C’est à croire que la Banque centrale du Nigeria travaille contre l’intérêt de l’industrie », soupire Sindy Foster, qui prévient que ces problèmes, « s’ils ne sont pas résolus, paralyseront le secteur de l’aviation au Nigeria », transporteur national compris. Et de conclure : « Changer les acteurs ne change pas la donne. »

Avec Jeune Afrique par Temitayo Lawal – avec Nelly Fualdes

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