La vérité sur l’affaire des manuscrits perdus de Céline

C’est la fin d’un feuilleton littéraire. Les précieux manuscrits (« Guerre ») de l’auteur du « Voyage » étaient entre les mains d’un résistant, Yvon Morandat.

C’était donc Yvon Morandat, le mystérieux détenteur des manuscrits de Céline (Guerre, Londres, Casse-pipe…) qui ont été remis par sa fille au journaliste Jean-Pierre Thibaudat il y a plusieurs décennies. Celui-ci vient de l’annoncer sur son blog dans le cinquième épisode d’un feuilleton sur cette affaire.

Nous avions évoqué il y a un an cette piste, étant donné que Céline, à plusieurs reprises dans sa correspondance, avait accusé Morandat de lui avoir volé des brouillons dans l’appartement de la rue Girardon que le résistant, ancien adjoint de Jean Moulin pour le sud de la France (chargé des contacts avec les syndicats), collaborateur d’Alexandre Parodi, délégué général du Comité français de libération nationale en France occupée, avait obtenu au titre des appartements réquisitionnés. Nous étions allés vérifier aux Archives de Paris via les recensements que Morandat occupait bien le numéro 4 de la rue Girardon. Nous savions, et nous l’avions mentionné, que Morandat avait proposé à Céline de récupérer à son retour en France, en 1951, ses meubles du garde-meuble. Lui a-t-il aussi proposé de reprendre les manuscrits ? Sans doute, oui, mais nous n’en aurons pas la preuve tant que nous n’aurons pas les lettres envoyées par Céline à Yvon Morandat, une correspondance perdue du côté de Céline mais certainement pas du côté de la famille Morandat.

Des textes sauvés et non volés ?

Comme le rappelle Thibaudat, Céline a refusé de régler la facture du garde-meuble. « Bien sûr, je ne fais, je n’écris rien, je ne paye rien. Qu’ils vendent donc tout ce qui reste du pillage ! Pensez que j’en ai fait mon deuil de tout cela ! Effractions, pillages, subis mais non consentis (embarbouillés de mensonges !). Ces meubles, ces manuscrits étaient chez moi en 44 (juin), garantie du propriétaire – le logement lui-même a été “échangé” par Morandat sans aucun droit ! J’ai perdu, j’ai été volé d’environ 10 millions (valeur à ce jour !) rue Girardon ! Ces voleurs veulent “régulariser” en me faisant payer 36 739 francs ! L’astuce est lourde […] » (lettre à son avocat Tixier-Vignancour, le 30 novembre 1953, citée par François Gibault dans sa biographie). Comme on le voit, Céline associe meubles et manuscrits, ce qui confirmerait que Morandat a évoqué ce dernier sujet avec l’écrivain. Pourquoi celui-ci n’a-t-il pas voulu les récupérer ? Une histoire d’argent, seulement ? D’honneur ? Thibaudat émet l’hypothèse que Céline ne voulait rien devoir aux résistants, qu’il aurait donc fait une croix sur ces textes dont Thibaut affirme qu’« ils n’ont pas été “volés”, comme le serine MGibault, mais préservés, en un mot : sauvés ».

C’est une des filles d’Yvon Morandat, décédé en 1972 après avoir dirigé les Charbonnages de France, avoir été un court instant secrétaire d’État pour l’Emploi après Mai 68, fondé le Front travailliste en 1965, un mouvement gaulliste de gauche, qui est retombée par hasard en 1982 sur la malle contenant les manuscrits, dans la cave de l’appartement familial de Neuilly. Celle-ci était très liée à un ami de Thibaudat, qui a établi la connexion. Morandat était devenu en 1964 l’un des nombreux personnages de Paris brûle-t-il ?, le best-seller de Lapierre et Collins – on le voit notamment être l’objet d’un attentat des communistes alors qu’il se promène à vélo peu avant la libération de Paris, où il ira occuper seul avec sa femme l’hôtel de Matignon – avant d’être interprété dans le film de René Clément par Jean-Paul Belmondo. Étrange clin d’œil du destin quand on sait l’admiration de Belmondo pour Céline et Voyage au bout de la nuit, qu’il voulut faire adapter au cinéma.

« Je regrette que Thibaudat ne m’ait pas révélé, même confidentiellement, l’origine de ces manuscrits, qu’ils venaient de chez Morandat, quand nous nous sommes vus chez Me Emmanuel Pierrat, son avocat, je n’aurais pas porté plainte pour recel », nous déclare Me François Gibault, l’un des ayants droit de Céline, à qui les manuscrits ont été remis avant publication par Gallimard.

Demeure la question du manuscrit complet de Casse-pipe, qui n’a pas réapparu, la version remise par Thibaudat étant très incomplète et lacunaire. L’autre piste, défendue par Gibault ainsi que certains céliniens, comme Émile Brami, tient toujours de ce côté-là : Oscar Rosembly. Celui qui avait effectué des travaux de comptable et qui avait été condamné après la Libération pour vol chez Robert Le Vigan et Céline se serait servi au préalable, comme l’avait confié, avant sa mort, la fille d’Oscar Rosembly, à Émile Brami ainsi qu’au journaliste Jérôme Dupuis. Elle avait avoué détenir des manuscrits de Céline. Me Gibault songe désormais à s’adresser au petit-fils d’Oscar Rosembly, journaliste à Marseille, afin de savoir ce qu’il en est. L’affaire continue…

Avec Le Point par François-Guillaume Lorrain

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