« Ici, notre vie s’améliore un peu chaque jour », témoigne une famille afghane au Canada

Il y a un an, les talibans prenaient Kaboul, une prise du pouvoir rapide qui a surpris bien des observateurs.

Le père et ses deux enfants traversent une rue résidentielle.

En raison de la barrière linguistique au Québec, la famille a dû déménager en Ontario. Photo : Radio-Canada/Yanik Dumont Baron

L’arrivée des intégristes au pouvoir en Afghanistan a provoqué un exode. Dans la foulée, plus de 17 200 personnes ont trouvé refuge au Canada. Où en sont-ils un an plus tard? Suivi, avec l’une des familles qui avait choisi de s’installer au Québec, avant de déménager en Ontario.

L’accueil est toujours aussi chaleureux chez cette jeune famille d’Afghans, une rare constante dans une année marquée par les nombreux changements.

Abdullah nous reçoit avec le sourire. Un nom d’emprunt choisi dans l’espoir de protéger ses proches restés en Afghanistan. Ces proches pour qui rien ne s’est amélioré en un an.

La femme d’Abdulah, Maheen (aussi un nom d’emprunt), nous rejoint, verres de limonade à la main. Les enfants font du bruit dans la pièce à côté, une chambre où des matelas sont posés par terre.

L’appartement n’est pas vraiment plus meublé qu’à l’hiver dernier : une petite table à manger, des électroménagers, des lits. Aussi, du matériel acheté neuf, modique, grâce au gouvernement québécois.

Différence notable dans l’appartement, une télévision tient maintenant compagnie au divan. La famille possède aussi des vêtements d’hiver et un peu plus de jouets qu’à son arrivée au Canada.

Pour nous, c’est bon, le Canada. Abdullah assure n’avoir aucun regret, même s’il est à plus de 10 000 kilomètres de ses parents, de ses amis, de sa culture. Même s’il ne sait pas quand il les prendra de nouveau dans ses bras.

Pas de regret, même si un an après un saut dans l’inconnu, la famille se retrouve en quelque sorte à la case départ. Elle a déménagé en Ontario, à 700 kilomètres de la ville québécoise où elle comptait d’abord refaire sa vie.

Pourquoi nous avons quitté Sherbrooke? C’est pour le travail, explique Abdullah. Un choix pragmatique, qu’il justifie dans un anglais assez précis pour bien se faire comprendre.

Obstacles linguistiques…

La famille d’Abdullah, 32 ans, et de Maheen, 28 ans, a fait beaucoup de chemin depuis qu’elle a quitté Kaboul avec deux sacs à dos. Le couple fuyait, une fillette de 7 ans à la main, un bambin de 4 ans dans les bras.

En 12 petits mois, la famille s’est déracinée, a dû apprendre à naviguer dans la bureaucratie canadienne, à composer avec l’hiver québécois. La COVID a bousculé leurs plans, l’isolement a parfois pesé lourd.

Tenter de comprendre pourquoi ils ont quitté ce Québec qui leur a ouvert les bras, c’est devoir se placer dans les souliers d’étrangers à la recherche de repères dans une société bien différente de la leur.

Malgré la volonté d’Abdullah, l’apprentissage du français s’est avéré un obstacle trop difficile à surmonter. Avant de travailler comme cuisinier, il lui fallait d’abord apprendre la langue, mais aussi le vocabulaire propre à la restauration.

Ça m’aurait pris trop de temps, lance le père de famille, désireux de gagner la vie de sa famille sans les aides gouvernementales. Et puis, il n’y a pas assez d’hôtels et de restaurants à Sherbrooke pour espérer décrocher un poste.

Le couple s’est bien fait offrir des classes de francisation à temps plein l’hiver dernier, mais c’était sans le service de garde requis pour le plus petit. Abdullah est donc resté à la maison avec son fils de 4 ans.

Maheen a entrepris une session de cours au pavillon 2 du Cégep de Sherbrooke, sans interprète à ses côtés, elle qui ne parle pratiquement pas d’anglais.

Elle ne pouvait pas communiquer avec les autres élèves, déplore Abdullah. Personne ne parlait le dari en classe. Elle ne pouvait qu’écouter le français, sans trop savoir de quoi on parlait.

Après quelques absences liées à la COVID et à l’appendicite de l’aînée, Maheen a été contrainte d’abandonner ses cours, sans maîtriser suffisamment le français pour échanger avec des étrangers.

… et obstacles culturels

En choisissant l’Ontario, Abdullah et Maheen ont rejoint la moitié des Afghans installés au pays dans la dernière année. Environ un quart de ces 17 200 arrivants ont quant à eux préféré l’Alberta.

Le Québec n’en accueille que 630, soit environ 3 % de tous ceux qui sont arrivés au cours de la dernière année. Par courriel, le ministère chargé de leur accueil souligne que le Québec était prêt à accueillir plus de familles.

Abdullah et Maheen ont aussi éprouvé de la difficulté à nouer des amitiés. Des relations importantes pour mieux décrypter les codes de la société. Autour d’eux, il y avait surtout des gens qui s’installaient aussi au Québec.

Abdullah et Maheem étaient bien en contact avec l’organisme d’accueil désigné par la province pour les accompagner. Les premières démarches ont été utiles, mais le personnel était débordé pour répondre aux questions du quotidien.

La famille a bien songé à déménager en banlieue de Montréal, où sont installés plusieurs Afghans, mais la banlieue de Toronto s’est imposée, un peu par hasard, grâce à l’appel inattendu d’un ami d’enfance.

Je leur montre les centres commerciaux, les meilleurs parcs. Kasim, ce vieil ami retrouvé, prend soin de la famille comme si c’était la sienne. Il leur offre des conseils et leur explique les lois.

La liste des questions est variée : comment obtenir une première carte de crédit? Les assurances pour une voiture? Dans quelle école envoyer les enfants? Quand les inscrire?

Kasim fait de son mieux pour répondre, offre un petit boulot à Abdullah et prépare même les sorties du dimanche en famille.

C’est pour les distraire, pour leur faire oublier un peu ce qu’ils ont laissé derrière. C’est difficile d’aller à l’aéroport et de tout quitter si soudainement. De laisser ses parents, ses frères et sœurs pour un pays qu’on ne connaît pas, explique Kasim.

Aimez-vous le poisson, Monsieur Yanik? Discrètement depuis plusieurs minutes, Abdullah prépare un repas pour les invités. C’est sa façon d’accueillir le journaliste, mais aussi de remercier son ami.

Une assiette de poisson accompagné de légumes.

Abdullah a préparé du poisson pour l’occasion. Photo :Radio-Canada /Yanik Dumont Baron

« Ça ira très bien pour leurs enfants »

Maheen a aussi noué des amitiés. Des musulmanes rencontrées au parc du quartier, avec qui elle peut échanger en farsi ou en dari. Les enfants jouent, les femmes s’appuient, s’entraident.

Sabina, dans la cinquantaine, s’est installée en Ontario il y a une dizaine d’années. Ses enfants sont grands. Elle a pris Maheen sous son aile, un peu comme cette mère aujourd’hui trop loin.

D’abord, la langue. Sans langue, il n’y aura pas de vie ici. Sabina a été claire avec sa protégée. Il lui faut rapidement apprendre l’anglais afin de se débrouiller sans son mari et de pouvoir étudier.

Les premières années ce n’est pas facile, admet-elle, estimant que ça va leur prendre une dizaine d’années pour apprendre l’anglais, pour se trouver un bon travail.

Pour les parents, ça ne sera pas facile, poursuit-elle. Mais ça ira très bien pour leurs enfants. C’est bien plus sûr que l’Afghanistan. Pour ça, c’est bien le Canada.

Des femmes discutent dans un parc près de jeux pour enfants.

La communauté canado-afghane est tissée serrée.

Photo : Radio-Canada /Yanik Dumont Baron

Ces amitiés, c’est bien sûr une bouffée d’oxygène pour Maheen, qui se retrouvait isolée à Sherbrooke. En banlieue de Toronto, elle rayonne.

Les enfants, eux, ont aussi bien hâte de nouer des amitiés à l’école. L’aînée de 8 ans a particulièrement envie d’inviter des amis à la maison pour jouer à des jeux vidéo.

Abdullah, lui, maîtrise assez l’anglais pour passer tout de suite à la prochaine étape. Il caresse un rêve, celui d’ouvrir un bon restaurant, de mêler la cuisine afghane avec la cuisine d’ici.

Il n’a pas pensé au décor, je suivrai les conseils de ma femme, dit-il. Ce restaurant, c’est mon objectif. J’ai besoin d’un but. Sinon, je ne sais pas trop ce que je ferais de mes journées.

Ce projet, c’est aussi une façon d’oublier ce quotidien parfois frustrant. C’est un peu de baume sur cette plaie ouverte par l’absence des proches et la distance d’avec sa terre natale.

On s’ennuie autant que lors des premiers jours, confie Abdullah, qui leur envoie un peu d’argent chaque mois. Il appelle souvent ses parents ou ceux de Maheen.

On a décidé que nous étions Canadiens, que c’était notre pays maintenant. Ici, notre vie s’améliore un peu chaque jour, alors qu’en Afghanistan, ça ne fait qu’empirer.

Avec Radio-Canada par Yanik Dumont Baron

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