La mort de la reine pourrait entraîner la rupture de nombreux liens avec le Commonwealth

Des mouvements d’indépendance sont en marche presque partout, sauf au Canada où règne l’inertie constitutionnelle.

Un ballon rouge en forme de coeur avec le portait d'une femme.

La reine Élisabeth II, le monarque britannique qui a régné le plus longtemps et qui a été un roc de stabilité pendant la majeure partie d’un siècle turbulent, est décédée le 8 septembre 2022, après 70 ans sur le trône. Elle avait 96 ans. Photo : Getty Images/Dan Kitwood

À son apogée, l’Empire britannique s’étendait aux quatre coins du monde et avait le quart de la population mondiale comme sujets. Au fil du temps toutefois, les royaumes de la monarchie se sont inexorablement rétrécis.

La première fissure dans la façade est apparue il y a 100 ans, lorsque la Grande-Bretagne a ratifié un traité de paix pour mettre fin à la guérilla qui avait rendu la domination de la Couronne inapplicable dans une grande partie de l’Irlande.

Au cours du quart de siècle suivant, cette fissure s’est étendue à d’autres colonies – d’abord dans le sous-continent indien et au Moyen-Orient, puis en Afrique et dans les Caraïbes – affaiblissant l’édifice monarchique jusqu’à ce que les chocs de la Seconde Guerre mondiale provoquent l’effondrement de l’Empire.

Des défaites militaires, de la Birmanie à Hong Kong, ont fini par affaiblir le prestige britannique, laissant place à l’arrivée des États-Unis sur la scène internationale. Le nouveau grand maître incontesté du monde de l’après-guerre considérait d’ailleurs les empires britannique et français comme faibles dans la nouvelle lutte idéologique avec l’Union soviétique.

Une transition (relativement) douce

La reine Élisabeth II a effectué une transition étonnamment douce vers le Commonwealth, une organisation volontaire qui est restée accessible même aux anciennes colonies, évitant ainsi à l’Empire britannique de vivre la même désintégration violente qu’ont connue les empires français et portugais.

Parmi les nations qui ont abandonné la monarchie figure le joyau de la couronne : l’Inde. Le pays a obtenu son indépendance en 1947 et s’est déclaré république deux ans plus tard. Le Bangladesh et le Pakistan ont emboité le pas.

Des mains agitent des drapeaux.

Des écoliers agitent des drapeaux lors des célébrations marquant le 75e jour de l’indépendance de l’Inde. (archives) Photo: AFP/DibyangshuI Sarkar

Alors que la vague d’indépendance balayait l’Empire, la reine n’est restée cheffe d’État que du quart environ de ses anciennes colonies britanniques comme le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, les anciennes colonies des Caraïbes (des Bahamas au Belize) et une poignée de nations du Pacifique (telles la Papouasie-Nouvelle–Guinée et les îles Salomon).

Notons que ces dernières années, le Commonwealth s’est élargi pour accepter de nouveaux membres qui n’ont pourtant jamais fait partie de l’Empire britannique. C’est le cas du Rwanda, ancienne colonie belge. D’ailleurs, ce pays de l’Afrique a accueilli cette année le sommet des chefs de gouvernement du Commonwealth.

Une autre ex-colonie belge, le Burundi, a demandé à devenir membre. Des pays suspendus, comme les Fidji, la Gambie et les Maldives, ont été réadmis, et d’autres qui avaient quitté l’organisation (Pakistan) ou en avaient été expulsés (Afrique du Sud) l’ont depuis rejointe. Quant au Zimbabwe, il a quitté le Commonwealth en 2003 et a demandé à y revenir en 2018.

Le cas unique de l’Irlande

Un bouquet de fleur déposé contre un mur.

Des fleurs ont été déposées devant l’ambassade britannique à Dublin après l’annonce du décès de la reine Élisabeth II. Photo : AP/ Brian Lawless

Seule la plus ancienne colonie britannique a obstinément refusé de faire partie du Commonwealth. Pour certains membres de l’Armée républicaine irlandaise, l’acceptation de quelque chose de moins que l’indépendance totale, en 1922, avait été une pilule trop amère à avaler.

Le nouvel État libre d’Irlande a été le théâtre d’une dure guerre civile entre ses anciens libérateurs, qui se demandaient s’ils devaient accepter le seul accord de paix qui leur était proposé ou bien espérer davantage. Les partisans du Traité l’ont emporté et, pendant 27 ans après la guerre d’indépendance, l’État libre d’Irlande a été un dominion au même titre que le Canada.

Mais les douloureux souvenirs d’oppression, de famine et d’exil, qui ont culminé avec la partition forcée, ont laissé les Irlandais déterminés à ne plus avoir affaire à leur ancien maître colonial. En 1949, l’Irlande profite de l’affaiblissement de la Grande-Bretagne après la guerre pour se déclarer comme une république à part entière et quitter définitivement le Commonwealth.

Poussée républicaine aux Antilles

La récente tournée dans les Caraïbes de William et Catherine, alors duc et duchesse de Cambridge, a montré à quel point les souvenirs du colonialisme sont encore vivaces dans cette partie du monde.

Le couple a d’abord été contraint d’annuler une visite au Belize, où la population maya locale s’était opposée à leur présence. Puis, en Jamaïque, le premier ministre, Andrew Holness, a déclaré au duc et à la duchesse que son pays insulaire allait passer à autre chose pour réaliser ses véritables ambitions en tant que pays indépendant, développé et prospère.

Le gouvernement jamaïcain ne cache plus ses intentions. Il prévoit de faire bientôt du pays une république, à temps pour les prochaines élections générales prévues en 2025.

Le prince William et Catherine, debout sur un véhicule, saluent des gens.

Le prince William et Catherine, alors duc et duchesse de Cambridge, assistent à la parade de l’Académie militaire des Caraïbes à Kingston, en Jamaïque. (archives) Photo: AFP/Ricardo Makyn

Rappelons que la Jamaïque a déclaré l’année dernière qu’elle allait demander officiellement au gouvernement britannique de payer des réparations pour avoir supervisé le transport forcé d’environ 600 000 Africains réduits à l’esclavage vers les plantations de sucre et de bananes de l’île.

Même indépendants politiquement, la plupart des pays des Caraïbes britanniques ont continué à accepter la reine comme cheffe d’État. Seules la Guyana, Trinité-et-Tobago et la Dominique ont choisi l’option républicaine. Il semble toutefois que la région commence à connaître une deuxième vague d’aspiration indépendantiste.

La première ministre de la Barbade a inauguré lors d’une cérémonie officielle l’éloignement de son pays de la couronne britannique. Après le décès d’Élisabeth II, le premier ministre d’Antigua-et-Barbuda, Gaston Browne, a quant à lui annoncé son intention d’organiser un référendum sur la monarchie.

« Ce n’est pas un acte d’hostilité ni un désaccord quelconque entre Antigua-et-Barbuda et la monarchie. Mais c’est l’étape finale pour compléter ce cercle d’indépendance, pour nous assurer que nous sommes vraiment une nation souveraine. »— Une citation de  Gaston Browne, premier ministre d’Antigua-et-Barbuda

Deux femmes portant un masque s'entretiennent.

La chanteuse Rihanna lors d’un entretien avec la première ministre de la Barbade, Mia Mottley. (archives) Photo : CBC/Jackson Weaver

Quelle option pour l’Australie?

La Barbade a choisi un chemin facile vers une république en nommant simplement son ancien gouverneur général à la fonction de nouveau président. Mais les nations plus grandes, en particulier celles dotées d’un système fédéral, sont confrontées à des problèmes plus complexes.

Par exemple, la tentative de l’Australie d’abandonner la monarchie dans les années 1990 a échoué parce que l’abandon d’un système nécessite son remplacement par un autre. Avec la disparition de la reine, une nouvelle fenêtre s’ouvre peut-être pour les républicains australiens, qui ont réagi à son décès avec une déclaration mesurée.

Un homme s'exprime à la télévision.

Le premier ministre australien, Anthony Albanese, s’est adressé à la nation au lendemain du décès de la reine Élisabeth II, le 9 septembre 2022. (archives) Photo: AP

Le premier ministre australien, Anthony Albanese, est un républicain convaincu. Dès son entrée en fonction en mai dernier, il a nommé Matt Thistlethwaite au nouveau poste de ministre adjoint de la république. Celui-ci est responsable de planifier la transition hors de la monarchie.

M. Albanese est l’un des nombreux politiciens travaillistes australiens qui n’a jamais oublié le rôle de la Couronne britannique dans la crise constitutionnelle de 1975, laquelle a vu le gouverneur général non élu, John Kerr, destituer le premier ministre travailliste élu, Gough Whitlam.

Des lettres échangées entre le palais de Buckingham et son vice-roi australien ont été publiées en 2020 après une longue bataille judiciaire. Elles ont révélé que le prince Charles (aujourd’hui Charles III) avait discuté avec M. Kerr du renvoi de M. Whitlam des mois avant que cela se produise.

La Nouvelle-Zélande veut prendre son temps

La première ministre néo-zélandaise, Jacinda Ardern, a rapidement rejeté toute spéculation selon laquelle son gouvernement envisagerait une sortie du giron de la monarchie.

Je n’en ai jamais ressenti l’urgence, a-t-elle déclaré. Il y a tellement de défis auxquels nous sommes confrontés. Il s’agit d’un débat vaste et important. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un débat qui pourrait ou devrait avoir lieu rapidement.

Je pense que c’est vers cela que la Nouvelle-Zélande se dirigera à terme. Je pense qu’il est probable que cela se produise de mon vivant, a-t-elle ajouté.

Deux personnes saluent la foule debout sur une automobile.

La reine Élisabeth II et le prince Philippe, duc d’Édimbourg, saluent la foule lors de leur visite à Wellington, en Nouvelle-Zélande. (archives) Photo : Getty Images/Anwar Hussein

La Nouvelle-Zélande a parcouru un long chemin depuis la première visite de la reine en 1952, lorsque le conseil municipal d’Auckland a expulsé les Maoris de la baie d’Okahu et a brûlé leurs maisons, craignant qu’elles ne soient une horreur épouvantable qui pourrait gâcher la vue de la souveraine sur la baie.

Aujourd’hui, le parti maori semble détenir l’équilibre du pouvoir. Les élections doivent avoir lieu au plus tard en janvier 2024. Sa dirigeante, Debbie Ngarewa-Packer, a clairement indiqué qu’elle n’était pas monarchiste.

Au Canada, une Constitution gelée

De tous les pays membres du Commonwealth, celui qui est peut-être le moins susceptible d’abandonner la monarchie britannique est le Canada, tout simplement parce que sa Constitution fédérale rend le processus pratiquement impossible.

Deux visages sur un grand écran projetés en ville.

Un hommage à la reine Élisabeth II est projeté sur le grand écran du Centre national des arts, à Ottawa. Photo : La Presse Canadienne/Justin Tang

L’expert constitutionnel Philippe Lagassé a déclaré à CBC qu’un tel changement nécessiterait le consentement unanime de toutes les provinces et du Parlement fédéral, et je soupçonne que les peuples autochtones voudraient eux aussi avoir leur mot à dire, car ils ont une relation directe avec la Couronne.

M. Lagassé explique que celles et ceux qui sont en faveur d’une république canadienne devraient aller plaider leur cause directement au Royaume-Uni puisqu’il suffit là-bas d’une loi du Parlement. Et si cela se réalisait, nous serions ici, au Canada, obligés de faire quelque chose.

Un tel scénario est peu probable, mais pas impossible, a ajouté l’expert constitutionnel.

L’exception de la Papouasie–Nouvelle-Guinée

Alors que la tournée du prince et de la princesse de Galles dans les Caraïbes avait été accueillie avec des protestations et même des rebuffades, la princesse Anne a mené une tournée beaucoup plus réussie en Papouasie–Nouvelle-Guinée.

Le pays ne porte pas même histoire douloureuse d’esclavage que les Caraïbes et la figure de la reine connue là-bas sous le nom de Missis Kwin y est restée très populaire. Alors que d’autres pays envisagent de se retirer du Commonwealth, la Papouasie–Nouvelle-Guinée regarde dans la direction opposée en embrassant ce que nous avons et en le rendant plus grand et meilleur qu’il ne l’était auparavant, a déclaré le ministre Justin Tkatchenko.

Il reste que d’ici cinq ans, la Papouasie–Nouvelle-Guinée pourrait être la seule nation à prédominance non blanche de plus d’un million d’habitants à reconnaître encore un monarque britannique comme chef d’État. D’autres mauvaises nouvelles pour la monarchie britannique risquent de faire leur apparition dans un avenir pas si lointaine. L’Écosse pourrait bien connaître un nouveau référendum sur l’indépendance.

Un homme assis avec son chien assis près de la Tamise.

Un homme et son chien attendent de voir le cortège transportant le cercueil de la défunte reine Élisabeth II à Édimbourg, en Écosse. Photo : Getty Images/Ian Forsyth

Dans un effort apparent pour que la rupture semble moins radicale, la première ministre d’Écosse, Nicola Sturgeon, a proposé de conserver la reine comme cheffe d’État. Mais rares sont ceux qui croient que le parti nationaliste écossais est réellement attaché à un gouvernement monarchique.

Quoi qu’il en soit, la dissolution du Royaume-Uni serait un coup dur pour la famille royale qui l’a créé en 1707, et ouvrirait la porte à de nouvelles incertitudes. De plus, l’évolution démographique en Irlande du Nord semble susceptible de rouvrir un débat bien plus dangereux, dans lequel le maintien du rôle de la Couronne serait très largement en jeu.

Les républicains irlandais ont fait preuve de respect à l’égard de la mort d’Élisabeth II, mais, contrairement aux Écossais, ils ne pourront jamais accepter que sa famille continue à jouer un rôle. L’Empire britannique est en train de s’éteindre depuis un siècle. Il est aujourd’hui devenu clair que le processus n’est pas encore terminé.

Avec Radio-Canada d’après un texte d’Evan Dyer de CBC

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  1. Bouesso Says:

    Faites d’abord le deuil !

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