Giuliano da Empoli couronné par le Grand Prix de l’Académie française avec « Le Mage du Kremlin »

Ancien conseiller de Matteo Renzi, il met à nu avec son roman très documenté les ressorts du pouvoir de Vladimir Poutine. Glaçant.

Giuliano da Empoli, 49 ans, ancien conseiller de Matteo Renzi, fondateur à Milan du think tank Volta, s’est fait connaître comme essayiste politique. Avec Le Mage du Kremlin, il se risque au roman vrai, une fiction sur la destinée du quinquagénaire Vladislav Sourkov, surnommé « le Raspoutine de Poutine ». Rebaptisé ici Vadim Baranov, ce doctrinaire de l’ombre a inspiré depuis vingt ans les agissements troubles puis monstrueux du dictateur botoxé. Le roman l’installe ici dans une datcha de la périphérie moscovite pour une confession méphistophélique, un monologue rétrospectif au coin de l’âtre. L’occasion d’une fresque orale courant des années Eltsine jusqu’aux prémices de l’actuelle guerre en Ukraine.

Fils de hiérarque, Sourkov-Baranov fut adolescent dans une URSS finissante où les privilèges du statut l’emportaient sur les opulences de la fortune. Viennent la chute de l’Empire rouge et cette époque décorsetée, autour de 1992, où les Russes qui « avaient grandi dans une patrie se retrouvaient soudain dans un supermarché ». Privatisations, prédations financières, avènement des premiers oligarques, importation du style de vie « Deux Flics à Miami ». Le jeune Baranov, alors introduit dans les milieux du théâtre d’avant-garde, en tire les maximes imaginatives d’un exercice oblique du pouvoir, à la Shakespeare : regarder la vie comme un théâtre, instrumentaliser les simulacres d’une « démocratie souveraine » pour mieux asseoir un pouvoir absolu. Son ascendant discret s’exerce sur un ancien agent du FSB, Vladimir Poutine, coopté par un Eltsine exsangue.

Infox, disgrâces, assassinats… Lecteur de Kojève, admirant les dynamiteurs du mythe américain – Tupac Shakur, Allen Ginsberg ou Jackson Pollock -, le Machiavel à toque de fourrure conçoit la politique comme un mélange de gangsta rap et de néotsarisme. Analyse froide : la violence étant constitutive de l’ethos russe, on peut la manipuler cyniquement au service d’un descendant blême d’Ivan le Terrible. Mélange de trompe-l’œil et de reconquête impériale, le système Poutine théâtralise le réel à coups de mythologie kitsch, d’infox, de disgrâces abyssales et d’assassinats au polonium. S’inspirant du deuxième principe de la thermodynamique, Sourkov-Baranov pose un axiome que son maître va mener à son terme en 2022 : consolider une société en exportant sa part de chaos dans un pays proche.

Cela conduit à revendiquer des enclaves comme russes, Crimée ou Donbass, et à en diaboliser d’autres comme néonazies, en invoquant la geste de Staline face à l’Ukraine de la Shoah par balles : l’horreur a pour atour le leurre, le massacre est une uchronie. Le Mage du Kremlin propose ainsi une introspection vertigineuse dans la psyché d’un vizir de l’Apocalypse. Ce roman d’une pénétration subtile et térébrante fait de son auteur le marionnettiste d’un manipulateur, portrait d’une sorte de Guy Debord pervers cannibalisant les neurones du tyran Poutine.

Avec Le Point par Marc Lambron

*Le Mage du Kremlin, de Giuliano da Empoli (Gallimard, 288 p., 20 €).

Étiquettes : , , ,

Une Réponse to “Giuliano da Empoli couronné par le Grand Prix de l’Académie française avec « Le Mage du Kremlin »”

  1. Bouesso Says:

    U roman couronnement pour son art !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :