France-Harcèlement scolaire : TikTok, le déversoir des ados

CHRONIQUE. Plus d’un ado sur trois se connecte chaque jour à TikTok. À l’occasion de la journée de lutte contre le harcèlement à l’école, plongée dans ce réseau social.

Sur TikTok, le hastag #HarcelementScolaire cumule aujourd'hui plus de 88 millions de vues.
Sur TikTok, le hastag #HarcelementScolaire cumule aujourd’hui plus de 88 millions de vues.© JONATHAN RAA / NurPhoto via AFP

Avec 4 millions d’utilisateurs actifs chaque jour, dont 38 % âgés de 13 à 17 ans, l’application TikTok fait partie des trois réseaux sociaux prisés des ados, avec Instagram et Snapchat. En cette journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire, les applications favorites des jeunes ont-elles un impact sur ce combat ? Si TikTok permet aux jeunes de témoigner de leur harcèlement, de s’identifier à d’autres récits et de recueillir de nombreux soutiens, l’application peut aussi exacerber les violences vécues en classe et même les propager hors de l’enceinte d’un établissement.

Sur TikTok, le hashtag #HarcelementScolaire cumule aujourd’hui plus de 88 millions de vues. Le président Emmanuel Macron s’en est lui-même servi lors de la rentrée du 1er septembre afin d’inviter les enfants victimes à en parler autour d’eux et d’appeler le numéro vert mis en place par le gouvernement.

Parmi les nombreux témoignages d’adolescents ou de jeunes adultes sur l’application, la vidéo de la jeune Orlanne, alias @barbiebridée, a fait réagir plusieurs centaines de milliers d’utilisateurs pour la phrase choc qui illustre le harcèlement qu’elle a vécu. Dans son TikTok, Orlanne superpose deux photos d’elle aujourd’hui, du haut de ses 17 ans, et une autre alors qu’elle était enfant accompagnée de la phrase : « Pendant que vous harceliez des gens, elle demandait à sa mère si elle pouvait ouvrir ses yeux avec des ciseaux. ». « J’ai une malformation génétique, dont souffre aussi ma maman, et lorsque j’étais petite, je subissais du harcèlement anti-asiatique. Quand j’expliquais que ce n’était pas le cas, mes camarades ont trouvé d’autres manières de se moquer de moi, en m’appelant “l’expérience ratée” du matin au soir, même devant ma mère », raconte Orlanne d’une voix douce en se remémorant les violences vécues dès ses 5 ans.

Banalisation

Suivie aujourd’hui par près de 200 000 personnes, la lycéenne a décidé de critiquer publiquement la banalisation du harcèlement scolaire, phénomène incarné par des vidéos de moqueries ou de brimades : « C’est en voyant des tiktok de filles qui se montrent comme si elles étaient des pestes dans les films et qui se vantaient d’avoir été encore pire quand elles étaient ados que j’ai réagi. À l’heure actuelle, je fais encore des cauchemars où je revis les violences psychologiques et physiques que j’ai subies jusqu’à mes 13 ans, donc je ne vois pas l’intérêt de se vanter d’avoir traumatisé des gens », s’indigne Orlanne. L’adolescente va beaucoup mieux, mais elle confie être encore régulièrement critiquée pour sa manière de se maquiller, notamment sur les réseaux sociaux.

Anissa, que Le Point avait rencontrée en février pour le lancement du #MetooAnimation, compte aujourd’hui plus de 1 million d’abonnés sur TikTok et Instagram. La jeune militante, rejointe par son amie Hajar, cofondatrice de l’association StopFisha, qui lutte contre le cybersexisme et le cyberharcèlement, s’engage contre le harcèlement scolaire. « On a une histoire commune depuis la maternelle, on était à l’école en région parisienne et voisines. Toutes les deux, on a été harcelées, mais Hajar a aussi fait partie de celles qui me faisaient du mal », explique Anissa. Enfants, Hajar et d’autres amies ont qualifié Anissa et l’une de ses camarades de « fausses Arabes », car elles mangeaient du porc à la cantine. Dès lors, Anissa s’est imposé un régime sans porc à la cantine, un secret qui lui occasionnait beaucoup d’angoisses. « C’était arrivé à un point où je cachais le jambon quand je faisais les courses avec ma mère, j’avais une grosse pression sociale et tout le monde à l’école était persuadé que je ne mangeais pas de porc. Lorsque j’en ai un jour mangé par inadvertance devant une camarade, j’ai fondu en larmes. » De son côté, Hajar, qui dit avoir été elle aussi malmenée par des camarades et une enseignante, explique qu’elle était alors « une boule de colère ».

Grâce à leurs expériences respectives des réseaux sociaux, les deux amies ont décidé de témoigner en ligne et mis sur pied une table ronde virtuelle autour du harcèlement scolaire et du cyberharcèlement : « J’ai énormément de jeunes abonnés qui m’écrivent pour se confier. Après avoir passé des heures à lire leurs témoignages, mais aussi découvrir ce qu’ont vécu la petite Dinah, Marion Fraisse et beaucoup d’autres, j’ai décidé d’organiser cette table ronde filmée et d’y faire intervenir Hajar, mais également un professeur et surtout Nora Fraisse, la mère de Marion [une adolescente qui s’était suicidée en 2013 en laissant une lettre dénonçant le harcèlement dans son collège, NDLR], et fondatrice de l’association La Main tendue », explique Anissa.

Les réseaux sociaux, un continuum du harcèlement

Mais les plateformes peuvent également devenir un vecteur du harcèlement. Alors qu’un adolescent passe en moyenne 78 minutes par jour sur TikTok, une étude publiée en 2021 révèle que 20 % des jeunes déclarent avoir été confrontés à du cyberharcèlement.

Aurélie travaille depuis plusieurs années en vie scolaire dans un collège du Val-de-Marne et a débuté une formation pour devenir CPE. La jeune femme est dans l’attente d’un protocole précis à suivre en cas de cyberharcèlement, selon les situations. « L’année dernière, une jeune fille de quatrième n’était pas appréciée dans sa classe, elle n’avait pas vraiment d’amis et ses parents venaient de divorcer. Elle faisait n’importe quoi sur les réseaux sociaux et postait des photos et vidéos d’elle en soutien-gorge. Un camarade est tombé dessus et a fait des captures d’écran afin de montrer tout ça sur le groupe de classe. Ça a dégénéré et, malgré nos interventions, elle a quitté l’établissement avant la fin de son année scolaire. On m’a toujours dit que, sur les réseaux sociaux, ce n’est pas du ressort de la vie scolaire, mais c’est aux parents de gérer », raconte Aurélie qui dénonce le flou ambiant.

Depuis la Bourgogne où il habite, Chris, lycéen de 16 ans, a été un fervent utilisateur de TikTok où il postait des vidéos de danse, mais aussi des confidences et des anecdotes lorsqu’il était au collège. « J’étais bête, car je me disais que personne de mon collège n’allait tomber dessus, comme je n’avais pas relié mon compte à mon numéro ou mon Instagram, mais ça s’est su et j’ai vécu une vraie dégringolade », se souvient l’adolescent. En troisième, ses camarades du collège s’amusaient à l’imiter dans les couloirs ou lui reprochaient les vidéos dans lesquelles il se plaignait. « Je ne donnais jamais de nom, juste je racontais aux quelques abonnés que j’avais que je me faisais traiter parfois de “sale pédé”, mais quand mon compte a été trouvé, tout le monde a dit que j’étais une balance et une victime », s’insurge Chris. Même s’il a vite supprimé son compte, le mal était fait puisque les captures d’écran de ses tiktoks étaient sans cesse repartagés, jusqu’aux groupes de discussion Snapchat de son collège.

Grâce à son influence, Anissa a voulu venir en aide à une adolescente qui lui avait envoyé des vidéos tiktoks de jeunes filles de son lycée se moquant d’elle et lui demandant publiquement de se suicider. « J’ai signalé ces vidéos horribles et j’ai demandé aux gens de faire de même, mais les vidéos sont toujours là. Moi-même quand je reçois des commentaires haineux, je suis obligée de les lire pour les signaler, donc je n’échappe pas à la violence. Avec les réseaux sociaux, on ne rentre jamais chez soi finalement, car ça nous suit », déplore la créatrice de contenus.

Les réseaux sociaux ne laissent aucune trêve aux élèves victimes.Pap Ndiaye

Dans son édito pour la journée du 10 novembre, le ministre de l’Éducation et de la jeunesse Pap Ndiaye estime que « la place occupée par les réseaux sociaux chez les jeunes crée un enjeu supplémentaire dans la lutte contre le harcèlement : ils rendent poreuses les frontières de la classe et ne laissent aucune trêve aux élèves victimes ». Le ministère met en avant son programme pHARe, un plan de prévention du harcèlement à destination des écoles et des collèges. Parmi les actions à venir, une attestation de sensibilisation au numérique qui sera remise aux élèves de sixième et qui permettra aux enseignants d’adapter selon les résultats, des temps en classe pour mettre, par exemple, en œuvre des actions de sensibilisation contre le cyberharcèlement.

Pour Hajar, avec son association StopFisha, qui intervient bénévolement dans les établissements scolaires, il ne faut plus distinguer le « cyber » et le « réel ». « Les deux sont réels et ont le même impact, il est temps de réguler les réseaux sociaux pour qu’ils prennent leurs responsabilités. On culpabilise encore trop les victimes en leur reprochant de poster sur TikTok ou Instagram, et ce n’est pas normal. Aujourd’hui, la plateforme de signalement Pharos n’a pas les moyens suffisants, même si elle essaie de faire au mieux, c’est aux réseaux sociaux d’agir », estime Hajar qui a découvert avec son association la minimisation du harcèlement en ligne sur une génération totalement digitalisée.

Avec Le Point par Nora Bussigny

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Une Réponse to “France-Harcèlement scolaire : TikTok, le déversoir des ados”

  1. Bouesso Says:

    Dommage pour un tel usage?

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