Archive for the ‘Conte’ Category

Livre : Le retour du conte dans la littérature congolaise avec La Princesse, le Papillon, l’Abeille et autres contes (1) de Bernard NKOUNKOU BOUESSO

septembre 21, 2022

CONGO. Pousser les enfants et les amateurs du conte à s’intéresser aux livres fondés sur le fantastique et le merveilleux, voilà une option que semblent oublier les écrivains congolais de la nouvelle génération.

Il y a quelques années, des écrivains tels Guy Menga et Caya Makhélé nous faisaient découvrir la littérature de jeunesse à travers le conte. Avec le premier, les enfants pouvaient se délecter avec Les aventures de Moni Mambou de Guy Menga aux éditions Clé tandis que le second nous offrait Une vie d’éléphant à l’edicef. Aujourd’hui, quelques auteurs de notre époque comme Liss Kihindou avec Mwanna la petite fille qui parlait aux animaux, éditions L’Harmattan et Bernard Nkounkou Bouesso avec La Princesse, le Papillon, l’Abeille, éditions LC de Paris se révèlent comme héritiers de Guy Menga et de Caya Makhélé, pour nous replonger dans le conte.

Trois petites histoires constituent le petit ouvrage de Bernard Nkounkou Bouesso, trois textes assez brefs et succincts pour s’adapter à la perception des amateurs des livres qui aiment parfois que l’on leur raconte des histoires qui se fondent sur le fantastique et le merveilleux.

C’est le texte intitulé « L’Écureuil, la Corneille et l’Érable » qui ouvre la lecture de l’ouvrage de Bernard Nkounkou Bouesso. Rencontre de l’Écureuil avec une Corneille au niveau des branches de l’Érable. Se crée une ambiance amicale entre les trois protagonistes malgré la plainte de l’Érable qui se voit martyrisé par la neige de l’hiver. Malade, la Corneille sera soignée par son ami l’Écureuil qui va l’héberger chez lui avant qu’ils puissent prendre la route du Parc des Pins. Et l’auteur de résumer cette belle histoire, en affirmant que « depuis lors, l’Écureuil et la Corneille avaient tissé une fidèle amitié sur les branches de l’Érable sans se battre comme deux ennemis (…). La couleur des poils, des plumes et de la peau ne peut pas être un obstacle pour l’amitié et la compagnie dans le monde des vivants ».

Dans le deuxième conte, nous sommes en présence du Grillon qui vient de s’apercevoir qu’une partie de son champ de légumes a été dévastée au moment où il comptait en vendre deux sillons. Son amie La Luciole qui le surprend dans son désarroi, va l’aider à découvrir l’auteur de son malheur. Quelle surprise pour elle en apprenant que c’est son meilleur ami l’Escargot, celui-même qui était avec lui au mariage du Crapaud à l’île Tsoukoula, qui est à l’origine de son malheur. C’est La Luciole qui, avec ses larves, va mettre fin à l’existence de l’Escargot. Ce dernier ne pourra plus mettre en exécution son intention de détruire les champs de légumes restants du Grillon. Conclusion moralisante de l’auteur : « Chacun de nous dans la nature a son rôle et la nature sait les choses devant le désespoir d’une situation alarmante ».

Du conte éponyme de cet ouvrage, nous découvrons enfin un univers spatiotemporel dans lequel évoluent enfin l’humain (La Princesse et son prince) et deux insectes appelés couramment « Papillon » et « Abeille ». C’est l’histoire d’une princesse martyrisée par son prince après leur mariage quand ils rentrent d’un voyage de noces sous le soleil des Caraïbes. Aussi, le désespoir la pousse à aller se reposer dans un jardin public où va la surprendre Le Papillon. Aidée par celui-ci en complicité avec la « Fourmi docteur », l’Abeille, et le Saule pleureur, la Princesse va retrouver sa beauté et la joie de vivre. Et quand ses amis la ramènent au palais, notre prince ne croit à ses yeux : le spectacle dressé devant lui est éblouissant, à la grande satisfaction du Papillon et de l’Abeille, les deux amis de la Princesse. L’amour renaît alors entre les deux tourtereaux qui auront des triplés, au grand bonheur des enfants des Caraïbes qui l’avaient souhaité.

À la manière de Jean de la Fontaine au XVIIe siècle qui moralise l’homme à travers la société des animaux, Bernard Nkounkou Bouesso a réalisé trois contes pour inciter les hommes à prendre conscience des relations sociales et sociétales. Et comme les fables de la Fontaine, l’auteur a terminé ses trois textes par des leçons de morale implicites : tant qu’il y a la vie, il y a de l’espoir dans toute chose. La Princesse, Le Papillon, l’Abeille et autres contes, un ouvrage écrit dans une langue soutenue, des contes dont la lecture respecte l’imaginaire des enfants ainsi que celui de leurs parents. Et comme le souligne les éditions LC, « ce recueil de contes pour adultes, de création nouvelle aux allures de fables, poétiques regorge de leçons de vie et de valeurs morales ».

Avec Pagesafrik.com

Par Noel Kodia Ramata

Docteur en littérature française de l’Université de Paris IV Sorbonne, il a enseigné les littératures française, congolaise et francophone à l’Ecole Normale Supérieure de Brazzaville. Essayiste, romancier, poète et critique littéraire, il est l’auteur du premier Dictionnaire des œuvres littéraires congolaises dans le domaine du roman.

Congo-Conte : Julles Ferry Moussoki en tournée nationale

juillet 9, 2022

C’est au total six dates bouclées dans l’agenda du conteur congolais, Julles Ferry Moussoki, qui l’ont déjà conduit tour à tour à Brazzaville et Pointe-Noire et dans les prochains jours à Ouesso puis Oyo. 

Débutée à Brazzaville, le 2 juillet dernier, la tournée du projet culturel « Le soir au Mbongui » continue de se déployer sur le plan national. Le conteur congolais a livré trois spectacles les 5,6 et 9 juillet à Pointe-Noire. Des spectacles qui ont eu lieu dans des salles, à l’espace Yaro et à l’espace Kunkode, ainsi qu’au bord de la mer dans une ambiance bon enfant. « Le public était ravi de vivre ces moments et on pouvait lire sur les visages cette gaieté. En effet, pendant longtemps, ce genre de rendez-vous n’était plus vivable dans nos communautés. Le conte, le mbongui avait disparu. Et donc c’était une grande joie de faire revivre ces moments ici à Pointe-Noire. Les grands-parents, adultes et enfants ont d’ailleurs souhaité que le conte se perpétue à travers de telles initiatives », a déclaré Julles Ferry Moussoki, dont les contes majeurs partagés durant ce périple sont entre autres « Mpandi et les deux objets magiques », ainsi que « La fille qui courait derrière sa chance ».

Dans la suite de cette tournée, l’artiste congolais est appelé à être sur scène, le 14 juillet dans la ville de Ouesso, dans le département de la Sangha, et le 18 juillet, sauf changement de programme, à Oyo, dans le département de la Cuvette. Avec le français comme langue de communication ainsi que quelques séquences en langues nationales, Le soir au Mbongui permettra au public de ces deux localités, enfants et adultes, de se donner rendez-vous pour écouter et savourer la culture traditionnelle et moderne à travers les contes d’hier et d’aujourd’hui, devinettes, mythes et rites.

Le soir au Mbongui est un projet culturel initié par la compagnie Nzonzi et dirigé par Julles Ferry Moussoki, conteur médaillé d’or en contes aux 8e jeux de la Francophonie à Abidjan en 2017, dans le but de transmettre la culture orale, de partager et de recueillir des besoins traditionnels de la population, de mettre en valeur les sites historiques et touristiques du Congo et de véhiculer les valeurs morales à la population. Cet événement s’inscrit dans l’optique de la valorisation et de la dynamisation de la culture ancestrale de l’oralité qui a longtemps caractérisé le continent africain, et en parallèle la société congolaise.

« Le soir au Mbongui est une manière pour nous de revitaliser cette tradition qui a tendance à disparaître au nom de la mondialisation. Le soir au Mbongui ambitionne la promotion, la diffusion et la vente des spectacles de l’oralité au plan national. Le programme permet aussi de faire revivre les instants de joie à l’image de nos Mbongui hier, sous le rythme des contes, des proverbes, des devinettes, des danses, des percussions et bien d’autres expressions artistiques de la parole et du langage », a fait savoir Julles Ferry Moussoki. 

Notons que pour cette tournée, Julles Ferry Moussoki est en compagnie de Préférée Banzouzi et Steve Tchibinda, également conteurs. Davy Malonga en est  le régisseur général. Au regard des fonds à mobiliser pour la réussite de cette tournée, appelée à se déployer également dans d’autres localités du pays, la compagnie Nzonzi se dit ouverte à tout type de partenariat et sponsoring.

Avec Adiac-Congo par Merveille Atipo

Congo-Conte : une soirée autour du feu ponctue les activités de Jorus Mabiala à Pointe-Noire

juillet 9, 2022

Au bord de la mer et le soir au Mbongui ont reuni, le 6 juillet au Centre des ressources du conte et des arts de l’oralité à Côte matève, dans le 6e arrondissement Ngoyo,  les amoureux et férus du conte qui sont venus dire au revoir à Jorus Mabiala, conteur congolais résidant à Marseille, après son long séjour de travail dans la ville océane et d’autres villes du pays.

Photo: Les conteurs à la plage. Crédit photo »DR »

Après près de dix mois d’activités dans la ville océane, Jorus Mabiala, conteur de la compagnie Africa Graffitis, a offert une journée de conte en guise d’aurevoir, en organisant le conte au bord de la mer et le dernier Mbongui autour du feu. Deux activités qui ont connu la participation de Jules Ferry Moussoki, comédien et conteur congolais, médaillé d’or aux 8es Jeux de la Francophonie en 2017 à Abidjan (Côte d’Ivoire).

Au cours de cette journée dédiée au conte, les conteurs d’Africa Graffitis, Jules Ferry Moussoki et Jorus Mabiala ont égayé le public d’abord à la plage en fin de journée puis au Centre de ressources du conte et des arts de l’oralité en soirée. Les contes d’ici et d’ailleurs, les animations diverses autour du feu, les danses ont égayé le public heureux d’avoir participé à une journée mémorable.

Signalons que Jorus Mabiala, le conteur congolais résidant à Marseille, a, lors de son séjour au Congo, joué avec sa compagnie de conte « Africa Graffitis » dans les écoles, les lieux et salles de spectacles,  sans oublier les nombreux spectacles et rencontres diverses, formations et ateliers  qu’il a initiés au Centre des ressources du conte et des arts de l’oralité à Côte matève.

Avec Adiac-Congo par Hervé Brice Mampouya

Conte : Le Python de la Fournaise

mars 4, 2017

 

 

Il était une fois, dans l’île de la Réunion, vivait un Python primaire et solitaire en manque de nourriture.

Un jour pendant qu’il se promenait, au bord de l’Océan Indien, Constant le Python, aux couleurs beige, jaune, noir et beige, surprit une Tortue géante sortie de l’eau. Il se cacha, entre les feuilles mortes et les herbes folles, fit semblant de dormir en guettant et surveillant silencieusement tous ses mouvements. L’animal marin, au regard prudent de félin, marchait lourdement à quatre pattes sur le sable fin de la mer, à la recherche d’un endroit sûr pour pondre ses œufs, qu’elle enfouissait avec les rackets de ses pattes. Cocotue la Tortue posa son ventre sur le sable fraîchement remué de sa ponte, colla son oreille orientale et occidentale, située à l’intérieur derrière ses yeux, puis répartit dans les profondeurs abyssales des eaux chaudes de l’océan.

Le vieux Python, après sa disette et son jeûne involontaire, de trois jours, se réveilla, redressa son long corps, regardant, à gauche et à droite, puis se faufila doucement, doucement, suivant les pas de la Tortue qui le conduisirent jusqu’au lieu de sa cachette. Là, il enfonça sa tête sous le sable et découvrit le trésor frais de tous les œufs de la Tortue ancestrale qu’il commençait à manger goulûment. Il éprouva une grande satisfaction.

Repu, au moment où il termina sa soustraction frauduleuse, il fût surpris par un Tec-tec, au plumage beige dessus et clair dessous, au bec fin et pointu, à la poitrine rousse qui volait à basse altitude pour se poser allégrement sur un palmier rouge, non loin des lagons.

Un mois après la saison sèche, Cocotue la Tortue, qui fouinait son bec entre les coraux pour chercher sa nourriture, rencontra au cours de cette randonnée, une belle et élégante Murène, au corps allongé,  s’apprêtant d’entrer dans sa cachette rocheuse. Hélène la Murène, vêtue d’une longue robe blanche, plissée et dentelée, avec des cauris gris, par endroits, l’interpella en lui envoyant des bulles d’eau pour lui parler : fro, fro, fro.

  • Chère Tortue je te cherche depuis longtemps en sortant parfois ma tête à ma porte, pour voir si daventure tu pouvais passer par-ci, car j’ai une bonne nouvelle à t’annoncer : « J’ai rêvé que tes œufs pondus sur le rivage ont été la proie d’un Serpent vivant sur la terre ferme. Je tenais à t’aviser pour aller sur le lieu de ta ponte, vérifier la vision de mon rêve. Car ma perception onirique est souvent exacte ».

Ayant entendu ses propos, la Tortue fondit en larmes. Ses lamentations  produisirent un écho retentissant dans les oreilles de la Baleine à bosse qui la croisa au moment où elle partait vérifier l’information. Irène la Baleine à bosse, la mastodonte des mers avec sa robe bleue marine confectionnée par le plus grand couturier de la Polynésie française, à Tahiti, lui conseilla de faire des fétiches avec des œufs des rayons du soleil. Par solidarité, tous les poissons se réunirent, pendant trois jours, à la pleine lune, pour des invocations aux dieux de la Nature et des Océans. Lorsque leurs prières parvinrent aux oreilles du dieu Sol, celui-ci appela en concertation le dieu Faunus et le dieu Neptune pour statuer sur la sanction à infliger contre le Serpent.

Le Soleil proposa à ses deux compères Neptune et Faunus, dieu des Océans et de la Nature, qu’il sacrifierait un diadème de sa couronne royale pour fabriquer des œufs brûlants de fer. Mais il était nécessaire d’inviter et d’associer le dieu du Fer, Vulcain, pour lui confier ce travail relevant de sa compétence.

Quand arriva le dieu du Fer, le Soleil descendit la couronne de sa tête, la tendit au dieu Vulcain pour qu’il puisse en couper le diadème situé à l’arrière afin de le fondre et de fabriquer autant d’œufs qui serviraient au piège contre le Serpent. Avec son chalumeau brûlant, il coupa le diadème indiqué qu’il plaça dans sa fonte. Il obtint un produit malléable qu’il disséqua en de menus points ronds sous formes d’œufs contenant un liquide lavé.

Après son laborieux façonnage de l’ouvrage demandé, il partit remettre les œufs auprès du Soleil qui appela Cocotue la Tortue ainsi que les deux autres dieux Faunus et Neptune. Il prit la parole et lui dit :

  • Prends ces faux œufs métalliques soufrés et lavés que tu iras placer au lieu habituel de ta ponte. Connaissant les habitudes de Constant le Serpent, nous allons envoyer Tec-tec pour le conduire à ta cachette.

Des jours et des nuits passèrent, le Serpent eût encore faim puis il commençait à perdre les écailles de sa peau. De sa superbe. Arriva Tec-tec qui lui dit avoir vu Cocotue la Tortue ensevelir sa nourriture préférée des œufs. Il n’eût pas terminé sa conversation que Constant le Serpent courut, survolant les herbes et passant entre les branches pour se ravitailler de ses friandises.

Avant de commencer le rituel de son repas, il dansa, chanta et secoua sa queue pour manifester sa joie. Vint ensuite avec la lenteur de son vol, Tec-tec pour l’assister audit festin. Le Serpent creusa de sa bouche, pointa sa queue pour retourner le sable avant d’arriver sur les premiers œufs qui brillaient d’un éclat surprenant comme s’ils étaient induits d’huile. C’étaient des œufs frais. Des œufs d’une rare beauté qu’il avalait jusqu’à se remplir l’estomac. Lorsqu’il termina sa fête, il s’étira, frottant son dos et son ventre contre un palmier rouge.

Au-dessus de sa tête, le Soleil le regardait au zénith sur l’orbite de son observation. Il esquissait un sourire narquois faisant bouger ses cheveux et sa barbe.

  • Tu verras ce qui va t’arriver, voleur indésirable et indélicat des amis de la Nature, monologuait-il ?

Après le coucher et le lever du Soleil, le dieu Sol invita Faunus, Neptune, Vulcain et la Tortue pour leur signifier d’avoir vu et été le témoin lors de son passage du régal des œufs de la part du Serpent. Il leur dit de ne pas en parler à personne que désormais il frappera le Serpent depuis le magma de sa cachette sous terre.

Un jour de la semaine, pendant que le Soleil illuminait le ciel, il tint le diadème remplacé ayant servi à la fabrication des faux œufs de Cocotue la Tortue. Des rayons se dégagèrent, chauffèrent le sol de la cachette de Constant le Serpent. Il se tordait le ventre suite à la chaleur perçante qui lui parvenait du Soleil. La terre formait à cet endroit une bosse sous forme de volcan qui fumait au-dessus du piton des gaz au moment où il vint exposer la bouche circulaire de son cratère d’où soudain, il vomissait de la fournaise, coulant sous forme de laves brûlantes et rutilantes. Ces laves descendaient vers l’Océan Indien détruisant tout sur leurs passages et dégageaient un panache de fumée.

Depuis lors, chaque fois que le Soleil veut punir le Python de la Fournaise, il lui envoie ses rayons, et les œufs piégés, avalés qui sont dans son ventre, se transforment en vomissures de feu et en coulées de laves chaudes et puissantes.

 

© Bernard NKOUNKOU

 

Conte: Le pêcheur au bord du lac

octobre 7, 2016

Il était une fois, dans la beauté et la joie d’un été ensoleillé, un habitant de ville décida de partir à la campagne pour goûter aux merveilles naturelles d’un quelconque lac.

Décidé de réaliser son rêve de vivre cette aventure, il n’avait aucun repère pouvant le conduire dans ce lieu, au milieu de la forêt. Voilà qu’un après-midi de la belle saison, au moment où il longeait le boulevard des Forges, marchant, tête baissée, sur le trottoir, il ramassa une carte touristique de la Mauricie. Jetant un regard sur la légende chargée de points d’eau, il fut attiré et intéressé par le Lac des érables, situé à Saint-Étienne-des-Grès.

Rassuré d’être en possession d’un indicateur fiable, il organisa son départ pour la pêche dans le souci de concrétiser son projet. La nuit avant de s’endormir, il prépara son matériel de pêche, vérifia l’état de son vélo et sa boîte à lunch.

A son réveil, dans la lecture d’une météo favorable, il enfourcha sa bicyclette, plaça au dos son sac au contenu divers. Habillé d’un pantalon vert olive avec des poches aux cuisses, il se jeta en route où il gagna le boulevard Saint Jean, longeant la côte Paquette puis il remonta la côte de l’église, abordant le petit rang avant le cinquième rang qui donne accès au Lac des érables.

Assis sur une botte de paille, il commençait à pêcher, la ligne produisait à chaque jetée des ondulations sur la peau de l’eau. L’hameçon au bout duquel était attaché son appât de vers de terre, ne ramenait aucun poisson. Il se grattait désespérément la tête.

Soudain, à sa grande surprise, un canard, au plumage luisant, d’un noir remarquable, nageait à la surface du lac. Celui-ci lit sur son visage une expression de tristesse qui l’envahissait et rongeait sa conscience. Il ne cessait de rogner de désespoir l’ongle de son pouce. Le palmipède s’approcha de lui, caquetant un instant une émission de petit coin, coin, coin, et entama une conversation de curiosité, en toute courtoisie :

  • Mon cher pêcheur, d’où viens-tu ?
  • Je viens de Trois-Rivières
  • Pourquoi es-tu si triste ?
  • Depuis près de trois heures que je pêche, je ne trouve aucun poisson.
  • Tu ne sais pas que le Lac des érables ne contient pas de poisson depuis les origines. J’éprouve une immense peine pour toi qui vient de si loin qui va repartir bredouille, à moins de ramener des quenouilles en guise de consolation pour la décoration de ton salon.

Le canard après s’être entretenu, repartit dans sa randonnée admirer les élégantes et étonnantes quenouilles qui dansaient au vent, la pointe de leur tête surmontée de frêles libellules aux ailes transparentes.

Devant la station debout de majestueux érables, à cinq doigts, aux feuilles pétiolées, vint se poser un beau geai bleu, à la huppe courte, au ventre d’un gris blanchâtre, les ailes et la queue parsemée de points noirs, entonnant son cri strident continu constamment modulé : peeeeah peeeeah.

Dès que l’oiseau eût terminé sa mélodie; fatigué et harassé, il s’adossa sur la paille, couvrit son visage avec son chapeau à large dimension ombragée. Quand par une légère évasion de somnolence, les yeux mi-clos, il entendit de l’autre côté du Lac entre les érables, un bruit insolite de crépitements où des pierres s’écartaient et grondaient, propulsant un souffle de poussière d’où sortait, en body sexy, une forme humaine de femme d’une rare et singulière beauté. Tout le long de son corps depuis les cheveux en passant par les épaules et aux hanches, des grès tombaient puis s’amoncelaient à ses pieds. Certains cailloux courraient pour terminer leur course dans le lac où ils se refroidissaient de leur chaleur des profondeurs.

Le soleil dans sa dernière déclinaison versait tous ses rayons dans le lac. Par une intime et longue concentration, la dame couverte de grès qui maintenait son regard fixé dans l’eau, entre les quenouilles réjouissantes, se transformait en arc-en-ciel. Chaque partie de son corps prenait une quelconque couleur : sa tête devenait rouge, ses cheveux noirs, ses yeux bleus, son nez jaune, ses lèvres roses, son cou vert, ses épaules oranges, ses seins gris, ses fesses blanches, ses cuisses et ses jambes jaunes, ses pieds bleus.

Hélène des grès comme elle s’appelait, marqua un premier pas, puis un deuxième et au troisième, une belle robe rouge tomba du haut des érables qu’elle porta par respect à l’étranger venu dans sa contrée. Elle s’approcha du pêcheur avec l’éclat de son apparence. Elle lui restitua la teneur de sa conversation avec le canard noir de sa regrettable et triste partie de pêche. Elle eût pitié de Dany et l’entraîna dans sa grotte pour lui proposer de souper avec lui. Il accepta cette invitation mais il devrait l’aider à cuisiner car le repas n’était pas prêt. Il ne refusa pas cette sollicitation et se tint pour galant en pareille circonstance. Elle sortit de son frigo des cuisses de poulet dont elle tanna la peau car elle ne mange pas du gras. Il fit le marmiton en épluchant les petits pois, coupant les oignons et les carottes quand elle s’occupait aussi des pommes de terre cuites en robes de champs.

Lorsque la cuisson fût prête, ils passèrent tous deux à table. Elle lui offrit un bon vin de sa cave spécialement réservé aux hôtes de marque. Le souper se passa dans une ambiance de bon régal.

Elle lui proposa de passer de bons moments agréables avec le désir et le plaisir de dormir ensemble avant de repartir dans sa ville de Trois-Rivières car elle avait besoin de la compagnie. Dany opina de la tête sans rechigner.

Le lendemain matin, au réveil, Hélène des grès avait complètement changé car les multiples couleurs de son corps arc-en-ciel avaient disparu. Elle était devenue une blanche aux cheveux noirs, aux yeux pers, aux ongles rouges éclatants. Mais la grande cuvée de la boisson au mélange d’un puissant dosage lui tourna la tête. Elle était dans l’impossibilité de l’accompagner jusqu’à la côte de l’église.

Quand ils se quittèrent, Dany prit son vélo, après trois kilomètres de route, il eût une crevaison. Il s’arrêta au bord de la route, changea de pneu puis continua son chemin. Pas plus de cinq minutes, après avoir parcouru deux kilomètres, un autre pneu, celui de l’avant creva. Il s’arrêta de nouveau, le répara, repris la selle de son vélo avant de connaître une autre panne. Il n’avait plus d’enveloppe de rechange. Il lui restait encore dix kilomètres pour arriver. Il poussait doucement sa bicyclette, transpirant à grosses sueurs. Il était épuisé car il n’avait pas prévu une bouteille d’eau pour son retour.

Sur la piste cyclable, les gens qui revenaient du weekend, personne ne voulait le prendre à bord de leur voiture pour lui faciliter la courte distance de sa destination. Hélène des grès depuis la grotte de sa chambre visionnait la tablette de son jeu. Elle vit, à gauche de son écran, Dany en grande difficulté. Un doute plana et envahit ses yeux. Elle prit ses lunettes pour bien voir. Finalement l’image refléta exactement les ennuis de son hôte sur le chemin du retour. Elle appela son oiseau de secours en cas de détresse. Elle fit venir auprès d’elle son harfang des neiges, qui, à l’été a un plumage plus foncé. Elle lui donna les instructions de voler au secours de Dany qui était surpris en pleine la nuit au bord de la route.

Ayant reçu toutes les instructions et les indications de sa maîtresse, le harfang décolla, déploya ses ailes pour rejoindre Dany.

Au moment où il était désespéré, il vit dans la nuit, un grand oiseau qui vint se poser sur la branche d’un arbre, hululant en l’appelant par son prénom. Il se retourna dans la direction de son chant et aperçut le harfang aux yeux jaunes à l’iris noir. Cette fois-ci, l’oiseau l’appela par son prénom :

  • Dany je suis venu à ton secours
  • Comment sais-tu que je me prénomme Dany
  • Je viens de la part d’Hélène des grès pour te faciliter le reste de ton parcours
  • Comment a-t-elle su que je suis en difficultés avec ma bicyclette ?
  • Elle a des pouvoirs surnaturels la permettant de voir l’invisible.

Dany prit son vélo qu’il poussait et avançait tranquillement quand l’oiseau descendit de sa branche, se posa au sol en lui tourna sa queue, qui, peu à peu, s’ouvrait au bas de son anus en une grande porte comme celle d’un avion-cargo. Il rentra et s’installa dans le confort d’un siège à couchette disposé à l’intérieur. L’ouverture se referma aussitôt puis le harfang des neiges décolla jusqu’à Trois-Rivières où il déposa Dany le randonneur de Saint-Étienne-des-Grès.

Toutes les aventures ne se ressemblent pas et ne se terminent pas de la même manière avec les résultats attendus pouvant satisfaire son décideur.

© Bernard NKOUNKOU

Conte : Le Chien, la Huppe, le Hibou et le Corbeau

mars 3, 2016

 

 

Il était une fois, un Chien berger gardait son troupeau dans la vallée: un riche héritage qu’il avait reçu par voie testamentaire de son défunt maître. Il avait l’impérieuse mission de perpétuer son patrimoine. Il voulait aussi, à tout prix, expérimenter l’adage Kongo: Wa dia fwa, yika dio (Celui qui veut hériter d’un bien, doit le fructifier).

Chaque jour, après le lever du soleil, des hérons blancs passaient, en file indienne, à cent mètres, au-dessus de sa tête. Il aboyait pour saluer leur départ au travail : houa, houa, houa. Ces oiseaux des premières heures du matin, indifférents de son aboiement, dessinaient au ciel bleu des itinéraires linéaires et fléchés, le bec tendu en direction de leur destination préférée: le dépotoir d’ordures.

Le Chien au poil roux se préparait à quitter sa résidence. Il brossait de sa patte, sa petite moustache rectangulaire, située en bordure de son menton. Fin prêt, il prit son bâton de berger puis conduisait les moutons noirs, les brebis blanches et les chèvres grises, dans la prairie, au bord du ruisseau. Là-bas, les animaux de leurs canines et incisifs immaculés, broutaient, paisiblement et lentement, l’herbe grasse parsemée dans la vaste étendue au voile verdoyant et luxuriant se mariant, à perte de vue, avec l’horizon bleu.

Bon éleveur, il savait surveiller d’un œil vif son troupeau mais il lui arrivait aussi de discipliner les quelques bêtes récalcitrantes qui couraient partout. Il les rattrapait par un coup de griffes à la patte, les maîtrisait, les ramenait dans le cercle de son champ visuel afin de les contrôler et de les compter facilement.

Dans son bon pâturage, il avait de nombreuses brebis et chèvres qui attendaient des agneaux et des chevreaux, des petits qui devraient grandir ensemble et agrandir le troupeau. Quand les femelles donnaient naissance, il partait chercher l’eau à la rivière pour nettoyer les nouveau-nés, en dehors, des premiers soins donnés par leur maman consistant à lécher leurs poils. Il veillait à leur sécurité contre les méchantes langues et autres turbulents qui frappaient de jalousie les nourrissons, à coups de tête.

Un jour, fatigué pendant qu’il rentrait avec son bétail, il reçut de la part d’un propriétaire une proposition de croisement de caprins de belle race avec ses chèvres apparentées aux bouquetins. Ces gentilles bêtes, certaines avaient un doux pelage, d’autres une fourrure soyeuse et cotonneuse pouvant être tondue sans difficulté pour fabriquer la laine à tisser.

Après trois croissants de lune et trois pleines lunes, les animaux nourris et engraissés passèrent à la phase d’accouplement. La sélection obéissait à son critère de choix selon les couleurs: les noirs avec les blancs, les gris avec les blancs puis les noirs avec les gris. Les femelles qui étaient sur le point de mettre bas aimaient se reposer à l’ombre d’un avocatier dont les branches touchaient le sol. Celles dont la conception était encore lointaine partaient auprès des femmes du village qui épluchaient les tubercules de manioc. Elles prenaient soins de leur jeter les épluchures qu’elles mangeaient fièrement dans le remuement de leur bouche qui effectuait un mouvement de va-et-vient, de gauche à droite. Les mamans qui se prélassaient au pied de l’arbre recevaient de coups de sabot dans leur ventre de la part de leur bébé.

Cependant dans la somnolence de leur ventre bedonnant, une Huppe vint se poser au sommet de l’arbre. Elle tourna sa tête à gauche puis à droite, dressant les plumes de son crâne qui regardent toujours au ciel. Assurée de ne point être perturbée, elle commençait à chanter : hu hu, hu hu, hu hu. Son chant retentit comme une forte et désagréable alerte dans tout le village: les femmes se précipitèrent d’aller cacher leurs enfants dans les maisons. Celles qui les portaient au dos, voilèrent le visage de leurs enfants pour ne pas regarder dans la direction d’où provenait le chant de l’oiseau maléfique. Les cultivatrices qui étaient encore aux champs se débarrassèrent de leur deuxième pagne, noué autour du rein, pour couvrir et protéger au sol leurs enfants. Le chant de la Huppe passait à travers les feuilles des arbres qui tremblaient elles aussi de frayeur. Les feuilles jaunes, à peine anémiées, et mortes sans sève, tombaient d’effroi. L’écho de son hululement dressa les oreilles du Chien qui vint en courant dans une grande meute pour le chasser par son aboiement. Du haut de la cime, elle tourna sa tête, la crête de ses plumes pencha en arrière puis s’éloigna en chantant : Nuni na Nuni, za tanga kwa, ka toyo ka mana tanga bakiri mambu (Chaque oiseau peut chanter mais si la Huppe chante, elle devient fautive).

Après son départ, le calme revint au village, les femmes sortaient de leur cachette pour vaquer à leurs occupations. Les enfants retrouvèrent leur visage caressé par l’air agréable du petit vent. Ceux qui étaient en âge de parler, demandèrent à leurs parents ce qui s’était passé. Une explication du chant de la Huppe leur a été donnée, consistant à prévenir un éventuel malheur dans le village.

Le soir, le Chien contrôla tous ses habitants pour voir si personne ne manquait après le chant de la Huppe. Il rentra dans l’enclos tout son troupeau. Les femmes préparèrent à manger pour la communauté tandis que les hommes cassaient le bois pour se réchauffer : kwaka, ka, kwaka, ka. Kwaka, ka.

Après le repas, ils racontèrent des histoires aux enfants et dormirent. Une chorale de grillons chantait. Des bruits d’autres insectes nocturnes se répandaient dans le village : cri, cri, grin, grin, cri, cri, grin, grin. La nuit était chargée de chants qui la rendaient joyeuse et heureuse.

A minuit, quand la nuit était noire et silencieuse comme le deuil, un Hibou vint se poser sur l’avocatier de la cour, puis commençait à chanter. Des frissons ébranlaient les nerfs des habitants qui étaient déjà couchés. Certains s’étiraient au lit en un léger soupir, se courbant, se tordant et se redressant. Ceux qui étaient dans le sommeil léger prêtèrent les oreilles pour bien écouter et suivre le chant funeste. Les enfants pleuraient. Les mamans leur fermèrent la bouche de la main. La peur gagna aussi le troupeau. Les mâles poussèrent des râles en se levant de leurs pattes recroquevillées au sol. Tous les animaux se réveillèrent. De leurs cornes, les mâles brisèrent le bois de protection de l’enclos. Ils se dirigèrent dans les maisons des humains pour plus de sûreté. Les animaux trouvèrent refuge sous leur lit. Les femelles en gestation se bousculaient au fond avec leur gros ventre contre le mur. Le chant du Hibou s’amplifiait et devenait lourd comme s’il voulait remuer la toiture des maisons. Les tôles en aluminium se froissaient comme si une personne marchait dessus : coin, coin, coin. Celles qui étaient en pailles renvoyaient un bruit d’herbes coupées à la faucille : frou, frou, frou. Des frissons de peur dressaient les cheveux sur la tête et les poils sur les bras.

Le chant de l’oiseau nocturne coupa le sommeil et haleta le souffle. Les femmes affolées par la frayeur et la peur passèrent elles aussi sous le lit où se trouvaient déjà les femelles des animaux qui leur donnaient des coups de sabots, en se disputant la place exiguë et contiguë.

Le Chien à l’écoute de la répétition de ce chant de malheur fit le tour des maisons pour donner l’alerte d’un mauvais message. Il demanda à tous les hommes de le suivre, Ceux-ci vinrent se rassembler autour de lui. Claquant leurs mains, pour le chasser, ils lui proférèrent des oracles pour s’en aller et laisser le village en paix. Récalcitrant, il leur ouvrit grandement ses yeux. En croisant leur regard, il changeait son visage devenant, peu à peu, humain comme celui du sorcier du village.

A cet effet, le Chien rentra dans la cuisine, prit un long bois qui se consumait encore, et vint le tendre en direction du Hibou. Ébloui par l’éclat de la braise, il plaça ses ailes à son cou, détalant en hululant puis partit se poser au-dessus du toit du sorcier. Il se glissa par la faîtière de sa maison et disparu. Une clameur de victoire résonna dans la nuit dense et épaisse. Le village reprit son sommeil entrecoupé. Les hommes ronflaient du fond de leur gorge comme une chorale de crapauds : grond, grond, grond.

Vers cinq heures du matin, le Corbeau croassait, son chant faisait la ronde de toutes les cases du village. Soudain des pleurs retentissaient partout. Les femelles qui étaient en gestation ne purent pas se réveiller de leur cachette sous les lits. Elles étaient toutes mortes, le corps raide, avec leurs bébés dans le ventre. La situation était insupportable et intenable. Le Corbeau de son manteau noir ne cessait de regarder le village tout éploré, frappé par un deuil en série.

Le Chien prit la parole et dit : je savais depuis ce matin que le chant de la Huppe, suivi de celui du Hibou la nuit, n’était pas un bon présage pour le village. Car la faute n’est pas au Corbeau. Il joue seulement le rôle d’annonciateur de ce qui s’est passé pendant que les gens dormaient. Mais d’aucuns lui proférèrent aussi des insultes qu’il est un oiseau de mauvais augure au même titre que la Huppe et le Hibou. Fâché de cette accusation, le Corbeau rouspéta: han, han, han. Face à cet entêtement, il fut interdit de toute nourriture de la part des hommes.

Le Chien demanda aux hommes d’aller enterrés les cadavres des bêtes dans la forêt, loin des habitations du village, pour éviter toute contamination de mauvaises odeurs de putréfaction.

Le Corbeau, très en colère de cette accusation, décida de manger des cadavres de toutes espèces en chair. Du haut des airs, dans sa ronde, il découvrit, le lieu où avaient été enterrés les animaux. Il exhuma les corps en putréfaction et commençait à les manger. Il en prit goût et en fit son habitude même s’il mange du pain et des biscuits mais les cadavres constituent sa nourriture préférée.

Depuis lors, dans certains pays du monde, le chant de la Huppe, du Hibou ainsi que celui du Corbeau, à certaines heures, annonce souvent le malheur à venir ou une mort dans le village. Les hommes ont pris l’habitude de chasser ces animaux de leurs habitats car ils sont de mauvaise compagnie.

© Bernard NKOUNKOU

Conte: Le Chasseur, le Pêcheur et le Chien

juin 21, 2015

Il était une fois dans le village de Moutampa, Bonzi, le chasseur, se promenait toujours avec son vieux Chien, au poil roux, à la queue debout.

Un jour, Bonzi, le chasseur, demanda à son ami Samba, le pêcheur, de l’accompagner, à la pleine lune avec Kiki le Chien à sa partie de chasse. Il voulait lui montrer comment il attrapait et tuait les gibiers, en pleine nuit, avec les filets et les fusils. Ivre pour avoir trop bu la veille, lors du mariage de la fille d’un ami, il ressentait encore une certaine indolence et nonchalance. Il refusa de lui tenir compagnie, sous prétexte que sa présence serait inutile et peu rentable.

Le Chasseur finalement partit seul avec le Chien, son vieux et fidèle compagnon de route, qui pissait régulièrement, à certains endroits, pour laisser le parfum de son urine sur l’itinéraire emprunté. Un bon geste de reconnaissance et de souvenance.

Réveillé, en sursaut, par une poule, caquetant, bousculant au passage bouteilles, cuillères et fourchettes qui tombèrent sur les casseroles, produisant un bruit assourdissant, dans la cuisine au mur mitoyen de sa chambre, au moment où elle cherchait une cachette pour pondre ses œufs. Il rassembla son matériel de pêche : une petite canne, en bambou fin, qui conservait sur son port longiligne, son crin accroché d’un hameçon. Pris une petite boîte de tomate rouge et alla près de la rivière, à proximité du cimetière, creuser les vers de terre.

Samba partit lui aussi, à son travail, celui de la pêche. Le temps était clément ce jour-là malgré la menace tenace de la pluie arrêtée par un arc-en-ciel qui déroula sa bande d’écharpe multicolore au ciel. A son arrivée au bord de l’eau, les poissons vêtus de leurs écailles étaient au rendez-vous, ils remontaient la surface pour chercher à manger. Il réalisa une rapide et abondante prise que sa femme fût étonnée, à son retour.

Quand son ami Bonzi rentra de la chasse, il avait ramené un gros porc-épic moustachu, deux mangoustes au pelage épais et deux tourterelles qu’il mangea avec sa femme, sans donner à Samba qui refusa de l’accompagner. Même Kiki son chien qui les retrouvait, entre les herbes et les feuilles, le gibier qu’il lui ramenait, après les coups mortels, ne reçut de la part de son maître que la tête dégarnie de chair et de simples os, à croquer et à broyer.

Quelques instants après, il reçut des visiteurs auxquels il donnât le reste de sa nourriture du soir. Il ne savait pas que lui aussi était parti, à son insu, à son activité préférée. Mais il fut surpris de constater en ce jour férié au village où le marché est fermé que sa femme ait pu trouver du poisson à préparer alors qu’il était resté à la maison. Son geste de privation d’une partie de son gibier n’affama pas Samba avec sa femme. Le couple avait bien mangé et le reste du poisson fût étalé sur le gril pour l’enfumage.

Le soir, à la tombée de la nuit, lorsque ses enfants rentraient de l’école, ils ne trouvèrent rien à manger. En servant les visiteurs, sa femme avait oublié de réserver une bonne quantité de nourriture pour les écoliers. Ceux-ci pleuraient et criaient de faim tenant leur ventre et leur tête. Des pleurs qui attiraient l’attention des autres cases du village.

De l’autre côté de la case, leurs amis, les enfants de Samba le pêcheur, mangeaient dehors à leur faim, assis sur la bande de terre ocre de la fondation de la maison, le poisson que leur père avait ramené de la pêche, bien cuisiné par leur mère. L’odeur de la sauce assaisonnée de basilic envahissait leurs narines, à chaque plongée de manioc dans la soupe à poisson vers la bouche. Eux à mi-distance, de la séparation de leur case, promenaient leur langue sur les lèvres tenant leurs assiettes, le regard vide et avide, arrêtant la pose des lèvres dans une expression de quémandeur. La femme de Samba préparait un autre repas du soir pour nourrir sa famille.

Au sommet de sa cuisine, une fumée argentée se dégageait, se propulsait dans l’air tout en fondant dans l’atmosphère. Bonzi n’avait pas le courage de s’approcher de son ami pour lui demander un peu de nourriture à donner aux enfants. Il était victime de son égoïsme, de ses petits calculs, de son manque de partage même si un ami ne lui avait pas accompagné à la chasse. La colère des enfants était perceptible sur leur visage renfrogné, émacié devenu comme du papier froissé ou mâché.

Le cadet des enfants de Samba partit plaider la cause de ses amis auprès de sa mère :

  • Maman, viens voir les enfants de Bonzi, nos amis, qui nous regardent avec des assiettes vides lorsque nous mangions: ne peux-tu pas leur donner un peu de nourriture. Ils étaient ensemble à l’école avec nous. Ils doivent manger sinon demain, ils n’auront pas la force de repartir. Ce n’est pas bien, maman!

La maman sensible à la demande de son fils, fit d’un geste discret du doigt, puis appela les enfants de Bonzi qui s’approchèrent avec leurs assiettes. Elle leur servait à manger, remplissant leurs assiettes avec de gros morceaux de poisson et de grosses tranches de manioc : « de bon nguri yaka! ». Ils la remercièrent puis repartirent contents, marchant gaillardement comme s’ils venaient de gagner une coupe.

Les parents confus et honteux, jetèrent un regard discret dans les plats de leurs enfants, assis dans un coin de la case. Ils maugréaient : vous avez mangé monsieur et dame, sans penser à vos enfants. Voilà une autre maman, nous a donné à manger. La leçon avait une valeur profonde en enseignement.

Kiki voyant les enfants qui mangeaient s’approcha d’eux pour recevoir des miettes mais sa demande heurta un refus catégorique. Queue basse, dressa sa tête, il hurla comme un loup puis se dirigea lui aussi devant la porte de la cuisine de la femme de Samba qui le servit un bon morceau de poisson dans un bol en plastique mélangé de manioc qu’il mangea copieusement. Un récipient d’eau fut placé à sa droite. Il ne cessait de remuer sa queue en guise de remerciement.

En repartant chez Bonzi, Kiki manifesta sa joie en montrant sa langue pendante qu’il avait bien mangé auprès de la femme de Samba ce qu’il n’a pas l’habitude de recevoir de la part de son maître.

Trois jours plus tard, Bonzi prit son courage et proposa encore à Samba de se rendre à la chasse. Celui-ci lui dit qu’il serait mieux que chacun parte à son activité : l’un, à la chasse et l’autre à la pêche.

Tôt le matin, ils firent route ensemble. Ils se séparèrent à l’intersection de deux voies : l’une conduisant dans le bosquet et la forêt, l’autre vers la clairière et la rivière.

Bonzi durant sa partie de chasse ne pût tuer un gibier, ni attraper un oiseau, même pas un moineau. Il rentra bredouille comme une andouille. Il partit voir Samba qui avait réalisé avec ses pièges aux noix de palme, une saisie de trois anguilles noires, brillantes et luisantes. Ils remontèrent la piste herbacée, jonchée de fougères fraîches qui dressaient au ciel leur crosse végétale.

Arrivés sur l’axe principal, en contrebas de la piste, se trouvait une source jaillissante et rafraichissante, qui répandait du haut du rocher un clocher d’eau douce, claire et pure. Samba éprouva le désir de se laver pour rentrer propre au village. Bonzi ne trouva pas la nécessité de prendre un bain après cette partie infructueuse de sa chasse guère lasse.

Pendant que Samba plongeait à la surface; il remonta discrètement la piste avec son chien. Il prit le panier d’osier dans lequel se trouvaient les anguilles de Samba, le confia à son chien qui partit en courant au village pour l’apporter à sa femme.

A la fin de sa baignade, Samba s’habilla, remonta la piste avec Bonzi. Quand il arriva sur le taillis où il avait laissé son panier contenant ses anguilles, celui-ci avait disparu. Il fouilla dans les herbes peut-être qu’il les avait placées à un autre endroit. Il ne le trouva pas. Il maudit celui qui avait commis un tel acte. Il demanda à Bonzi si par hasard Kiki le chien avait pris le panier et qu’il pouvait manger les anguilles. Il lui répondit que les chiens ne mangent pas de poisson cru. Cette réponse emporta sa conviction au point d’exclure toute suspicion dans son esprit.

Sur le chemin de retour Samba doutait de la disparition inopinée de son panier. Au village, il raconta sa mésaventure à sa femme. Celle-ci le consola et lui demanda de ne pas trop y penser. Ils pouvaient compter sur leur réserve de nourriture.

Comble de stupéfaction, pendant que le couple infortuné, après leur repas du soir, causait dehors, il vit soudain, Kiki le chien de Bonzi qui vint leur montrer une tête de poisson que son maître lui a servi. Samba demanda à sa femme de lui donner un bon morceau de poisson pour récupérer la tête de la gueule de Kiki afin de vérifier à quel genre il appartenait. Il constata que c’était une tête d’anguille. Il dit à sa femme : « mweni, bwe mbele ku tela : tu as vu. Qu’est-ce que je te disais ». C’est lui qui a détourné mes anguilles. Il garda silence et ne cessait d’implorer ses ancêtres que le voleur de ses anguilles sera découvert. Ses enfants firent de même qu’après avoir mangé, ils racontèrent à leurs amis qu’ils avaient mangés de l’anguille que leur père avait pêché. Ils le dirent aussi à la femme de Samba qui les prenait en affection : « beto ndjomo tu diri : nous avons mangé de l’anguille ». Celle-ci en rapporta à son mari. L’information consolida de nouveau la suspicion.

Un autre jour la femme de Bonzi prépara la deuxième anguille. Kiki se contenta seulement encore d’une tête alors que c’est lui qui avait transporté le panier jusqu’au village pour le confier à sa femme.

Pris de colère, il aboya pour exprimer son mécontentement, rentra dans la cuisine, trouva l’autre anguille qui était conservée et attachée dans le même panier que celui du jour de la prise. Il le saisit par l’anse, sa femme tenta de l’en empêcher, il courut plus vite et alla se cacher chez Samba le pêcheur. Celui-ci le flatta pour prendre le panier en lui caressant le poil et lui donnant de la nourriture. Quand ils ouvrirent le panier, ils découvrirent une anguille fumée révélant la vérité du détournement de la disparition.

Bonzi demanda conseille aux anciens du village puis expliqua ce qui lui était arrivé à la pêche. En présenta la tête, le témoignage des enfants et le panier qui était le sien contenant l’anguille, il conclut que Bonzi était le voleur de ses anguilles.

Une réunion fut convoquée au village où Bonzi reconnut sa faute d’avoir volé les anguilles de Samba. Malgré la demande de son pardon face à la foule, il s’agenouilla devant son ami, pour lui avoir causé du tort. Une amende d’argent lui fut infligée.

Depuis lors, Bonzi avait cessé de mentir pour la dignité et le respect de sa personne, évitant de s’exposer désormais devant la cour publique du village, sous l’arbre à palabre, en présence de sa femme. Car la vérité d’un mauvais comportement peut sortir de la bouche de ses enfants ou du mauvais traitement de son compagnon le chien.

©Bernard NKOUNKOU

Conte: Le Malafoutier, l’Abeille, le Colibri et le Serpent

mars 10, 2015

Le Malafoutier

Le Malafoutier

Jadis dans la forêt boisée et herbacée de Ngoro Ngoro vivait un vieux Malafoutier fatigué, usé par le travail et son âge avancé.

Grand-père, il avait de nombreux enfants et petits-enfants. Une barbe blanche envahissait son menton et remontait ses joues en passant par les oreilles jusqu’au sommet de sa tête, où elle rentrait en communion avec ses cheveux blancs. Il avait aussi une moustache abondante qui cachait ses narines, filtrant sa respiration, empêchant tous les assauts intempestifs de la poussière.

Au midi de l’âge dans la quarantaine, fort comme Hercule, il aimait planter des palmiers qui lui procuraient des noix de palme pour son alimentation, de l’huile pour son savon, des fibres pour tisser son pagne de raphia, des palmes pour fabriquer ses paniers d’osier puis avec leurs brindilles son balai mais aussi construire sa hutte. Il pouvait extraire du haut du palmier son vin et vendre la grande quantité d’huile aux administrateurs des colonies qui en exportaient à l’étranger pour la margarine.

Dans sa vieillesse, Mbuta Nkodia était resté seulement avec Mâ Ngangoula. Une belle femme malgré son âge, qui, à l’époque, bousculait les yeux des hommes et attirait leur regard, par son charme. Il réduisit ses activités car ses bras ne répondaient plus à toutes ses charges lucratives et productives. La récolte du vin de palme était l’unique et principal travail qui désormais occupait son temps au village. Il rendait de multiples services à sa communauté. Son vin était sollicité dans les veillées mortuaires et les danses folkloriques, les mariages et les ménages. Il était également présent dans les causeries du Mbongui. Il participait activement dans les cérémonies spirituelles comme offrande à donner aux ancêtres, sous forme de libation. Il apportait sa contribution dans le mélange de certaines préparations des rites traditionnels. Bon accompagnateur de la cola rouge ou blanche. Il était omniprésent dans la vie humaine et communautaire.

Le vin du Mbuta Nkodia était réputé sucré d’une blancheur laiteuse, mousseuse et savoureuse. Des clients fidèles, des amis d’enfance et de confiance venaient l’acheter puis le boire chaque jour. Sa femme étalait sur une table de fortune des arachides crues sous forme d’amuse-bouche. Délicieux et succulent, il en disposait dans les litres pour tous les goûts. Les amateurs d’alcool pouvaient trouver celui de leur convenance buccale qui était fermenté. Placé dans un coin, pour éviter la confusion de service, après un jour de repos, il devenait fort. Bon pour cette catégorie de consommateurs.

Un jour, pendant qu’il dormait, pour sa sieste, l’après-midi, allongé sur son tanawa, chaise longue, il entendit un bourdonnement d’abeille. Bercé par la musique, à la monotonie insistante, croyant vivre un rêve, il ouvrit d’abord un œil, ensuite un deuxième, enfin il les frotta tous les deux: dès qu’il cessa, il vit une Abeille charpentière. Vêtue d’une belle robe noire et jaune, aux épaulettes soutenues par des ailes transparentes, elle avait sans nul doute faim, car elle promenait sa trompe sur les assiettes entre les arêtes qui avaient servi de repas de carpes préparées à l’étouffée par Mâ Ngangoula. Elle put trouver dans sa quête, entre les os, de filament de nourriture qu’elle rassemblait sous ses pattes avant de décoller vers la destination de son logis : une ruche cachée dans le creux d’un bois.

Une heure après, elle revint, cette fois-ci, en couple. Par leur présence, le vieux NKodia capta le message  selon les enseignements de sa tradition. Ces abeilles viennent m’annoncer: soit l’arrivée d’un étranger, soit une situation se produisant dans un endroit précis, qu’il faut aller vérifier. Il se frotta encore les yeux, pris une cola rouge et des graines de maniguettes dans la poche de sa culotte bleue puis les mangea, en les mastiquant dans sa bouche. A ce moment, par le goût aigre et pimenté, ses oreilles vibrèrent et bougèrent comme celles d’un éléphant. Il chercha à bien comprendre. Finalement, il décida de suivre les abeilles avec son vieux vélo, à porte-bagages, sur les côtés qu’un missionnaire lui avait donné pour l’avoir sauvé d’une noyade lors d’une crue de la grande rivière, au niveau d’un pont en lianes.

Quand il arriva dans le périmètre de l’alignement de ses palmiers luxuriants, il fût accueilli par un Colibri, au plumage coloré: le bec noir fin et droit, la tête et les ailes vert métallisé, les yeux noirs, la gorge jaune, le ventre et les pattes gris sombre et la queue rouge. Il vint se plaindre auprès de lui que ses oisillons étaient en danger de mort dans leur nid. Il ne voulut pas l’entendre raison, le connaissant de bon usurpateur et de friand buveur de vin de palme qui cherchait à justifier sa faute.

  • Quitte-là! Je te connais : c’est toujours toi qui vas goûter mon vin avant le propriétaire qui souffre pour tailler les palmiers. Tu vois parfois comment je me blesse avec des aiguilles qui me piquent dont je garde les cicatrices?
  • Mais vieux! veux-tu aussi que je puisse me blesser comme toi en buvant ton vin? Je bois ce que m’offre la nature humaine et végétale. Dans les jardins, je ne demande pas la permission pour butiner et retirer le suc des fleurs. Je passe allègrement d’une espèce à une autre Personne ne me chasse. Les gens sont contents de me voir avec mon beau plumage. Je fais la fierté des jardins. C’est ma condition d’existence. Je ne connais pas le prix de la marchandise non plus la couleur de l’argent. Je me sers à mon aise et à ma guise.

Il le chassa d’un revers de main. Planant dans les airs, il émettait son chip aigu, tournant au-dessus de sa tête. Il le repoussa également avec un bâton. Il demanda aux abeilles d’aller vérifier ce qui se passait. Elles ne virent rien. Elles bourdonnaient seulement : bouh, bouh, bouh!

Pendant ce temps, un Serpent gris s’introduisit dans le nid et commençait à avaler les oisillons. Le Colibri remonta encore le palmier, constata que le prédateur était rentré dans son nid et que seule sa queue était restait dehors; il conclut de la mort certaine de ses enfants. Il revint, de nouveau, solliciter le concours du Malafoutier. Celui-ci continuait à faire la sourde oreille. Brillant par son indifférence d’assistance, il bourra sa pipe sortie de la poche de sa chemise orange. Il fumait tranquillement son tabac avant de récolter son vin. Le Serpent repu, le ventre légèrement rebondi, se logea et se reposa du haut de l’arbre, caché sous le feuillage.

A la fin de son repos, le Malafoutier pris sa corde, la détacha, ceinturant le tronc du palmier, puis la boucla au point d’attache pour une réelle sécurité. Ainsi, il commença à gravir, posant ses pieds aux différentes entailles crevassées dans la peau de l’arbre: d’un effort de ses bras, tout son corps poussait graduellement une suite de hop, hop, hop, jusqu’à la limite de sa calebasse.

Au moment où il transvasait son vin; il entendit un bruit insolite de frottement; frooh, frooh, frooh, oubliant l’information du Colibri, il se contentait seulement de sa récolte. Il crut au ruissellement de la rivière passant entre les pierres et les herbes. Soudain, un Serpent fit irruption entre les branches. Irrésistiblement, ne pouvant descendre avec sa corde, il se jeta du haut du palmier. Heureusement pour lui, il tomba sur une motte de pailles séchées qui amortit sa chute.

Pris de panique, le Serpent aussi se projeta dans les airs et atterrit sur un amas de cendres sous lequel gisait des braises incandescentes, d’un feu laissé la veille par les cultivateurs. Il se brûla en s’enroulant et en se tordant. Il ne réussit pas à s’en sortir. Le Malafoutier se releva, repartit au pied de l’arbre et détacha sa corde qui l’attendait dans la solitude et la promptitude de sa chute.

Le Colibri se moquait de lui, tenant ses maigres côtes sous ses fines ailes. Il ne cessait de s’égosiller :

  • tu n’as pas voulu m’écouter et m’aider. Voilà le prix de ton indifférence à mon malheur.
  • Laisse-moi! Vas pleurer et te plaindre ailleurs, lui dit-il?

Les Abeilles, quant à elles, tournoyaient sur le vin répandu au sol à la brisure de la calebasse. Le Colibri remonta le palmier puis regagna l’emplacement de la calebasse pour  introduire son bec pointu dans le petit trou d’où dégoulinait le vin.

Honteux et vaniteux devant les Abeilles et le Colibri qui le regardaient, chantant leur musique habituelle; Nkodia le Malafoutier se releva puis partit regarder le Serpent. Il le sortit des braises à l’aide d’un bâton. Il était calciné, par endroits. Il le reconnut par le bout de sa queue et la forme de sa tête qui conservaient encore quelques marques de ses écailles. Il le trouva comestible, le plaça dans sa gibecière et alla le donner à sa femme Mâ Ngangoula au village pour lui préparer une bonne soupe, aux tomates, à l’oignon, au petit piment rouge et fort et à l’eau de source, en souvenirs du mauvais traitement qu’il lui a fait subir.

Depuis lors, le Malafoutier prête attention au message des animaux de la nature qui lui rendent visite et se trouvent à proximité de sa calebasse, pour éviter un quelconque danger d’étrangers.

©Bernard NKOUNKOU

Malafoutier est un homme qui grimpe sur les palmiers pour récolter le vin de palme

Mbuta : le vieux en langue Kongo

Mbongui : sorte de cénacle ou lieu de rassemblement de causeries, d’éducation ou de règlement de conflits familiaux ou communautaires

Conte : L’Écureuil et le Castor

octobre 19, 2014

Il était une fois dans la forêt de la Mauricie, vivait Daniel l’Écureuil, riche propriétaire d’étendue végétale composée de bouleaux, d’érables, d’épinettes, de pins, de sapins et de noyers. Un riche héritage qu’il avait reçu pour avoir sauvé, un jour,  de la noyade une embarcation, à l’île des Pins, au centre du lac Wapizagonke, dans laquelle se trouvait le chef des Attikameks.

Un jour pendant que lui et sa femme Mireille l’Écureuil promenaient leur petit dans le bois, grimpant sur les arbres, gesticulant sur les branches puis courant entre les feuilles mortes de l’automne, qui bruissaient sous leurs pieds. Le petit Odilon l’Ecureuillon, par inattention, glissa de son apprentissage sur des lichens, puis tomba dans la rivière au milieu des mousses silencieuses et capricieuses, au niveau des cataractes.

Les parents du petit rongeur ne pouvaient pas le secourir car ne sachant pas nager, fondirent en larmes sur le rivage devant des érables inertes qui admiraient le miroitement des rayons du soleil sur la peau fraîche de la rivière.

Soudain, arriva Victor le Castor qui construisait en amont son barrage avec le bois qu’il achetait auprès des exploitants forestiers lui faisant dépenser toutes ses économies. Il implora le couple de cesser de pleurer et leur demanda de lui accorder l’entière confiance de retrouver l’Ecureuillon.

Daniel et Mireille l’Écureuil lui promirent un bon et grand cadeau au cas où il retrouvait et ramenait leur enfant. Un cadeau qui lui servirait toute sa vie pour lequel il n’aura plus à dépenser de l’argent pour ses ouvrages futurs.

Le Castor fort heureux de cette proposition esquissa quelques pas joyeux de danse de ses pattes palmées et de sa queue aplatie. Aussitôt, il plongea dans la rivière pour rechercher l’Ecureuillon. Connaissant parfaitement son milieu vital et de travail, il suivit le cours de l’eau, explora les profondeurs et les berges de la rivière. Il ne vit rien.

Par contre, au versant, des chutes escarpées, boisées et herbacées, il croisa un canard noir avec sa canne au pelage brillant et luisant qui promenaient leurs canetons émergeant et immergeant, dans le lac contemplant la beauté des feuilles colorées de l’automne.

  • Il lui demanda s’il n’avait pas vu, par hasard, un Ecureuillon au fond de l’eau. Ceux-ci lui répondirent négativement.

Il sortit de l’eau, longeant la bordure du sable, y laissant ses empreintes, par endroits, puis se dirigea au bord de la route. Il aperçut un hérisson qui sortait du buisson en quête d’insectes et de fourmis.

  • Cher hérisson, l’interpela-t-il : n’as-tu pas vu un Ecureuillon égaré ?
  • Non répondit l’insectivore indifférent qui continuait à fouiner, tête baissée des vers et autres mollusques pour satisfaire son ventre.

Le Castor hâta les pas, il entendit dans le bosquet un martin pêcheur qui chantait pour appeler sa femelle afin de l’accompagner à la pêche au lac. Quand il lui signifia l’objet de sa recherche d’un petit écureuil disparu dans les eaux en sa qualité de pêcheur, ce dernier donna encore une réponse négative.

Dès lors, Victor le Castor reprit son chemin et ses investigations dans l’eau. Il continua ses fouilles mais au moment où il arriva à son barrage, il vit accroché contre le tronc d’un arbre Odilon l’Ecureuillon qui soulevait sa patte antérieure pour demander secours. Il se précipita, sa tête hors de l’eau, ramant et filant en sa direction où il émettait le cri de son dernier espoir.

De son corps habile et souple, il monta sur le bois de la charpente de son barrage. Il le souleva délicatement avec précaution et attention, puis le plaça au creux d’un bois taillé avec ses dents pointues. Il l’étala dans ce beau plateau crevassé pour lui permettre de sécher au soleil car tous ses poils étaient mouillés. Il rentra chez lui, prit une belle couverture faite de la peau de son défunt père et couvrit l’Écureuillon qui grelotait et tremblait dans tous ses membres.

Il lui offrit quelques grains à manger qu’il conservait dans son grenier pour les étrangers en difficultés de ravitaillement. Il lui demanda de ne pas se déplacer et repartit annoncer la bonne nouvelle à ses parents, plongés dans une grande tristesse sur la disparition de leur enfant.

Quand Daniel et Mireille l’Écureuil virent Victor le Castor qui revenait bredouille ; ils recommencèrent à pleurer. Ils éclatèrent en sanglots dont la puissance de l’écho faisait tomber les feuilles fragiles des arbres de l’automne qui présentaient la meilleure parure végétale de la nature dans le beau confort de leurs belles chemises, de leurs jupes et de leurs robes.

Le Castor debout de ses pattes postérieures pris un bois rongé de ses dents, le tint de ses pattes antérieures; le leva au ciel et le frappa au sol pour demander au couple un moment de silence. Il leur pria d’essuyer leurs larmes. Croyant entendre une mauvaise nouvelle, finalement c’était la bonne.

  • Madame et monsieur l’Écureuil, j’ai retrouvé votre enfant accroché à un bois de mon barrage.
  • Où est-il répliqua la famille des rongeurs ?
  • Il se trouve en lieu sûr. Vous pouvez venir avec moi jusqu’à mon bel ouvrage.
  • Comment allons-nous y parvenir au milieu de l’eau? Nous ne savons pas nager.
  • Vous devez apprendre à nager. C’est très utile et important. Je vais vous prendre sur mon dos. Il est assez large pour contenir deux petits écureuils de votre genre.

Le Castor les fit monter puis rentra dans la rivière. Il conduisit le couple jusqu’à son chantier. Le rescapé les attendait là du haut des branchages entreposés, entrecroisés et superposés.

Entretemps, durant l’absence du Castor, Odilon l’Ecureuillon avait reçu la visite d’une abeille charpentière qui avait faim. Il regarda dans la grange du Castor et trouva quelques produits délicieux qu’il lui donna. Celle-ci en retour était partie appelée toute sa colonie et vint le protéger en faisant la ronde au-dessus du barrage afin de le préserver contre d’éventuels prédateurs.

A l’arrivée de ses parents et de son bienfaiteur, ceux-ci étaient stupéfaits de découvrir qu’un essaim d’abeilles tournoyait au barrage à l’endroit où se tenait Odilon l’Ecureuillon.

Le Castor monta les branches de son barrage, descendit ses père et mère. A la vue de leur petit, ils s’embrassèrent chaleureusement. Ils se donnaient de petits coups de pieds au dos, sur la tête et aux oreilles, en signe de retrouvailles et d’affection.

Ne pouvant les prendre tous sur son dos, il prit une partie du matériel de son barrage, puis construisit rapidement un petit pont en bois avec trois troncs d’arbres solidement rassemblés et attachés. Il les invita de regagner le rivage pour partir chez eux.

Sur la berge, les Écureuils le remercièrent de sa disponibilité, de son efficacité et de sa cordialité ainsi que de sa délicatesse et de sa gentillesse pour avoir retrouvé et sauvé la vie de leur enfant.

C’est ainsi qu’ils lui délivrèrent depuis lors un permis, sorte d’autorisation d’exploration et d’exploitation du bois de la forêt sans frais à payer pour la construction de tous les barrages de sa vie.

© Bernard NKOUNKOU

Conte : Le Chat et la Libellule

septembre 25, 2014

Nicolas le Chat était un bel animal aux poils roux, récupéré dans la rue par une dame aimant les félidés, qui avait éprouvé une grande pitié quand il miaulait après elle. Elle se courba, caressa son pelage et le prit dans ses bras pour lui donner une chance de survie.

Elle lui acheta le nécessaire pour mener une existence sereine et paisible. Il vivait dans une belle maison de la cité moderne, au bord du lac, dans un confort insolent et opulent. Celle-ci était meublée d’arts classique, rustique et romantique. Il avait sa petite chambre dotée d’une litière, de son âge, aux dimensions de sa taille. Elle était remplie de jouets de toutes les couleurs et de toutes les formes : des rouges, des bleus, des verts, des jaunes, des roses, des blancs et des noirs. Certains étaient carrés, rondes, rectangulaires et triangulaires. D’autres étaient petits, grands et ovales comme un œuf ou une balle de rugby. Il avait dans le petit coin, après le salon en cuir, à proximité de la porte, un bol alimentaire à trois compartiments : l’un contenait son eau, l’autre son lait et sa nourriture achetés à l’épicerie.

Nicolas le Chat avait un beau corps doux et un pelage soyeux qui attirait la main et suscitait une agréable sensation au toucher. Il était affectif et réceptif. Il était aussi soigneux et heureux, frottant sa queue, à sa maitresse et aux visiteurs, pour tester la bonté sous le toit parental où il créait une ambiance cordiale et amicale.

Un jour d’été du 1er juillet, dans la tradition sociale, ses parents adoptifs déménagèrent puis décidèrent de le laisser. Ils changèrent de ville et de province. Il devint un Chat abandonné, esseulé, malheureux et poussiéreux. Il n’avait plus d’habitation sûre et dormait en compagnie avec d’autres amis aussi abandonnés par leurs propriétaires. Ils dormaient tous dans le sous-sol d’un garage de montage de bibliothèque.

Dans son voisinage, il avait un bon ami. Ils s’amusaient ensemble, faisant le guet pour attraper les oiseaux et les papillons qui tournaient sur les tournesols, aux larges pétales jaunes, saluant le soleil, dans l’élégance de leur habit vert.

A midi, il partait manger chez son ami quand il était servi, devant la porte de leur appartement. Parfois, par pitié, il mangeait tranquillement, aux bons soins de cette famille. Parfois, il était chassé par les voisins qui ne le connaissaient pas comme étant étranger à leur milieu de cohabitation.

Dépassé et déprimé, honteux et malheureux de végéter et de traîner aux alentours, il décida de partir en pèlerinage dans le désert, dans l’espoir de trouver une solution à sa condition d’existence.

Épuisé et fatigué, il rencontra en route, au bord de l’eau, Ursule la Libellule, au corps grassouillet et rondelet qui sortait d’un oasis, trempée d’eau fraîche. Elle éprouvait des difficultés à marcher car elle était pleine de bourrelets, du fait de son régime alimentaire désordonné et désorganisé, mangeant et grignotant à chaque occasion, sans raison.

Nicolas le Chat lui posa la question :

  • Que fais-tu à cet endroit isolé du désert?
  • Je cherche un moyen pour me rendre au pèlerinage.
  • Tu n’en trouveras pas. Nous sommes les derniers à s’y rendre à pied. Si tu veux marchant.
  • Que vas-tu chercher en ce haut lieu de méditation et de prière?
  • Je vais me purifier pour me débarrasser de mon embonpoint et me décharger de mes péchés alimentaires pour me libérer de cette masse pondérale.

Aux premiers pas de leur chemin, il constata que sa compagne ne marchait pas vite. Elle s’enfonçait dans le creux des dunes et des marques laissées par les premiers passants.

Le Chat jugea nécessaire pour arriver vite de prendre la Libellule à son dos puis l’attacha d’un drap de couchage. Il courrait, sautait, bondissait, à travers le sable du désert, affrontant dans ses yeux, les vents et les grains qui l’empêchaient de bien voir au loin. Il n’avait pas de lunettes pour se couvrir.

Soudain, par un bond maladroit, le nœud du drap se détacha puis La libellule tomba sur les dunes. En roulant de son corps replet, ses yeux se couvrirent de sable. Elle ne voyait plus. En se frottant les paupières, elle sentit des picotements et commençait à pleurer : Mama meso mani mamé, mama, meso mani mamé( ô maman, que sont devenus mes yeux, ô maman que sont devenus yeux !). N’ayant pas d’eau dans le désert pour essayer de les laver, le Chat lui ouvrit les paupières et pulvérisa sa salive dans les yeux de la Libellule. Ce geste compliqua encore ses picotements. Elle perdit sa vue et devint non-voyante sinon aveugle, sur le reste du parcours. Elle ne cessait de pleurer, larmoyant depuis le dos du chat. Il commençait à la consoler en chantant : Kwendadi diri lumpugunzala é é, meso makou ou bo ma mona kwa é é(ne pleure pas ma chère Libellule, tes yeux finiront par voir).

Quand ils arrivèrent à destination, avant de détacher Ursule la Libellule, devant la foule des pèlerins, reprit ses pleurs : Mama meso mani mamé, mama, meso mani mamé. ( ô maman, que sont devenus mes yeux, ô maman que sont devenus yeux !). Les gens s’attroupèrent. Il la descendit posément, lui posa un petit câlin à sa joue gauche. Elle se fit accompagner par des guides. Chacun partit dans la case blanche de sa méditation, se fixant rendez-vous à un endroit précis pour leur retour.

A la fin du pèlerinage, l’un et l’autre obtint les résultats de sa demande. Leurs vœux étaient exaucés. Nicolas le Chat reçut la prédication du bonheur dans un futur immédiat dans sa nouvelle vie. Ursule la Libellule avait retrouvé sa vue puis perdu également son embonpoint, toute cette graisse qui l’empêchait de marcher et se vit pousser les ailes. Elle volait maintenant comme tous les insectes de son genre. Un miracle s’opéra durant son jeûne. Elle connut une véritable métamorphose, pour ce temps de pénitence, où elle vit de chaque côté de son corps deux bonnes ailes transparentes finement nervurées qui entouraient son thorax. Puis ses yeux de larves devinrent globuleux occupant tout son visage. C’étaient de gros phares lui permettant de voir tous les dangers de la nature au cours de sa promenade.

Sur le chemin du retour, ils eurent faim et soif. Arrivés devant un oasis du désert, ils se reposèrent, puis s’abreuvèrent. Ursule s’amusait à la surface de l’eau, la touchant avec la pointe de son abdomen. Nicolas le regardait admirablement.

En bordure de cette zone de vie et d’habitation boisée, étaient plantés des palmiers dattiers. Après sa baignade, la Libellule partit chassé des insectes qu’elle mangeait. Elle attrapait du poisson mais ne donnait pas au Chat. Le poisson est un bon festin pour Nicolas. Il constata avec beaucoup de regret son ingratitude de ne rien lui donner et pour l’avoir porté sur son dos.

Chaque fois qu’il lui demandait ce service alimentaire, elle lui répondait de couper un roseau ou de trouver une canne à pêche afin de survivre à sa faim. Une activité pour laquelle il n’avait aucune connaissance pratique car il est seulement un excellent chasseur et non un pêcheur adroit. Elle essayait de lui montrer comment pouvait-il arriver à réussir sa partie de pêche. La capture, à chaque instant, était difficile et remontait toujours bredouille. La Libellule se gaussait, s’égosillait et se bronzait au soleil.

Elle reprit encore à ses yeux son activité préférée : elle courrait, volait fièrement, tournant, à gauche et à droite, planant au-dessus de l’eau, montrant son savoir-faire à Nicolas le Chat qui continuait à le regarder affamé, le ventre creux et le corps amaigri. Il le supplia de pêcher pour lui, à maintes reprises. Elle refusa catégoriquement. Il lui fit remarquer qu’elle n’avait pas retenu la morale du pèlerinage consistant dans le partage et l’assistance des amis et voisins qui n’ont peut-être rien à manger.

Dans cette non-assistance, leur relation d’amitié se détériora et ils ne marchèrent plus ensemble.

Nicolas le Chat le devança, balança sa queue qui devenait pesante. Il la trainait sur les dunes. Il alla se percher du haut d’un dattier aux fruits mûrs dont les pulpes au soleil faisaient couler un liquide sucré, qui attirait de nombreux insectes. Rusé, il imitait la voix des oiseaux mais ceux-ci ne répondaient pas à son appel et à son chant.

Sournois et en tapinois, il feignit de s’endormir quand la Libellule effectua sa première ronde sur le dattier. Il s’était déjà régalé d’insectes qu’il avait saisis sans difficultés. Elle se posa sans crainte sur les dattes qui dégoulinaient leur sucre et dégageaient leur parfum de bel arôme. Elle narguait Nicolas le Chat qui avait les yeux mi-clos, cachés par ses paupières abondantes et luisantes.

Par maladresse et inadvertance, elle se rapprocha d’une grappe, à côté lui, et l’attrapa sans pitié. Elle gesticula un moment, le pinça de ses griffes acérées et lui demanda encore de plastronner. Elle pleura à chaudes larmes de ses gros yeux ampoulés, criant: « maman fuiri kwani mamé, maman fuiri kwani mamé. »(maman, je suis morte, maman, je suis morte). Elle l’implora de la libérer. Mais en vain! Il l’étouffa en battant ses ailes et la croqua, sans pitié.

Une faim sans assistance nourrit une rancune et de mauvais sentiments d’amitié, en l’absence de partage.

© Bernard NKOUNKOU