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Conte : L’Abeille, la Souris et la Mante religieuse

juin 2, 2014

Il était une fois, Mireille l’Abeille brune vivait dans un beau château royale semblable à une ruche, au toit pointu, où elle était au service de Germaine la Reine .

Travailleuse généreuse mais aussi infatigable et redoutable, elle aimait butiner sur toutes les fleurs du jardin urbain et mondain. Elle prenait le plaisir de passer plus de temps, au printemps et à l’été, sur des roses, des tournesols, des jasmins et des lavandes.

Parfois, elle partait se reposer dans les champs et les vergers, situés au bord des ruisseaux et des coteaux. Parfois, perchée sur les branches du cerisier, elle regardait les poissons dans l’eau qui faisait le rallye, les uns à la suite des autres.

De retour de sa promenade, elle organisait sa colonie pour fabriquer le miel délicieux et précieux, en étroite collaboration, avec les ouvrières pour nourrir toute la famille. Elle en donnait également une quantité importante et suffisante à la Reine pour l’engraisser et l’inciter à la reproduction. Elle produisait aussi de la cire pour fabriquer des bougies servant à l’éclairage et de l’encaustique pour enduire les vieux meubles rustiques et classiques du château.

Un jour pendant que Mireille l’Abeille ramassait le nectar et le pollen de ses fleurs préférées pour nourrir les larves; des bourdons gras et paresseux se tournaient les pouces puis se moquaient d’elle. De temps en temps, ils renversaient le mélange de son liquide sucré, entreposé dans les alvéoles construites par des ouvrières afin d’affamer les nourrissons qui étaient placés dans ces beaux berceaux.

A chaque maternité de la Reine, son amie Agathe la Mante religieuse qui était médecin lui apportait des cadeaux pour l’heureux événement de son accouchement multiple. Elle y rentrait sans problème car elle avait un laisser-passer de carte verte, qu’elle brandissait toujours à la porte, lui donnant un libre accès. Il arrivait des moments, pendant certaines grossesses où elle éprouvait de la fatigue, qu’elle venait l’assister, laissant chez-elle Julie la Souris qui travaillait, à la fois, dans son laboratoire puis lui servait d’animal de recherche scientifique.

Durant ces occasions d’observations, elle l’aidait psychologiquement par des conversations pleines de paroles douces et de musique mélodieuse avant l’arrivée des nouveaux-nés. Derrière elle, Julie la Souris s’exerçait à l’injection des piqûres sur d’autres cobayes d’expérimentation. Elle savait bien tenir la seringue et manipulait adroitement le microscope. Les résultats des patients examinés n’étaient jamais contestés par la Mante religieuse. Quand elle repartait à la maison, elle lui ramenait toujours du pain d’épices que lui donnait la Reine. C’était une bonne manière de la récompenser et de la satisfaire. Car elle était fière de son travail. Sa collaboration était exemplaire. Elle avait gagné toute sa confiance.

Le château est un domaine qui était régi par des règles strictes. Toutes les personnes qui y habitaient étaient connues selon leur catégorie sociale. Ils sentaient un parfum commun autant pour les abeilles que pour les bourdons et autres ouvrières.

Germaine la Reine demandait toujours aux ouvrières de veiller au magasin et d’empêcher toute personne étrangère d’y entrer sans autorisation. Pour freiner les provocations, durant les heures de travail, venant des bourdons; l’Abeille chargée de la gestion du stock du miel ordonna la réduction de la quantité alimentaire que devait manger les bourdons paresseux.

Ne mangeant plus à leur faim, ils se concertèrent pour déstabiliser la bonne marche du fonctionnement des travaux du château. Ils partirent en forêt pour chercher à trouver une consolation dans la promenade. Là-bas, ils rencontrèrent d’autres bourdons aussi affamés mais qui étaient chassés de leur ruche pour mauvais comportement, errant dans le bois, en quête d’une bonne compagnie de solidarité. Ceux-ci étaient employés chez un fabricant de charbon, qui leur payait un maigre salaire. Ils sollicitèrent une aide consistant à pouvoir les aider de les accompagner au château avec du charbon ardent caché dans de vieux cocons de guêpe maçonne.

Ils démarrèrent leur vol passant entre les cyprès, les tilleuls et les bouleaux avant d’arriver au château. Les bourdons de la résidence royale rentraient facilement car ils étaient reconnus par leur parfum. Malgré leur ressemblance, les autres furent arrêtés devant le poste de contrôle trahis par leur parfum. En les fouillant, on découvrit sous les chemises de leurs ailes des cocons contenant des braises de feu qui consisteraient d’incendier le château. Ils furent sévèrement punis, piqués de leur dard et tués. Les ouvrières se débarrassèrent de leur cadavre.

Le climat de cohabitation était devenu malsain. Les abeilles étaient méfiants des bourdons. Ils avaient perdu toute leur confiance.

Quand l’information de l’incident parvint dans les oreilles de la Reine, elle convoqua toute la colonie pour un règlement pacifique à l’amiable consistant à faire régner la concorde, l’unité et l’harmonie.

Bonnes ménagères, Mireille l’Abeille et les ouvrières tenaient le château dans un excellent état de propreté irréprochable et admirable. Aucune saleté ne traînait au sol. La main était toujours alerte et prête à ramasser tout objet n’étant pas à sa place, et, à l’arranger dans un bel endroit de sa disposition. Les bourdons étaient toujours oisifs refusant même d’exécuter de simples tâches domestiques.

Lors d’une année de sa maternité, Germaine la Reine tomba malade. Elle fit venir son amie Agathe la Mante religieuse. Elle était médecin, de surcroît, gynécologue. Celle-ci se rendit à son chevet pour la soigner. Elle était connue de toute la colonie habituée de la voir dans sa belle tenue de religieuse avec sa blouse de médecin qu’elle tenait dans sa main gauche. Elle arrivait toujours à soulager les différents maux de son amie.

A la fin de sa visite médicale, au château, elle rentrait avec de nombreux cadeaux que lui donnait la Reine : du miel, de la gelée royale et du pain d’épices. Elle partageait le fruit de sa dotation avec Julie la Souris qui restait dans son laboratoire pour s’occuper de ses travaux ponctuels.

Les complications de la grossesse reprirent et doublèrent l’intensité de leur douleur. Ce matin-là, elles étaient très atroces. La Reine vomissait, souffrait d’insomnie et se tordait les côtes, en tenant son ventre, de ses mains. Elle demanda à Mireille l’Abeille de téléphoner son amie Agathe la Mante religieuse. Elle était sortie pour donner une conférence dans un centre de services sociaux pour femmes enceintes. Elle laissa le message d’urgence dans son répondeur.

Quand Julie la Souris, qui prenait sa douche, vint écouter le message, elle vola la deuxième tenue de la Mante religieuse avec sa blouse de médecin pour se rendre au château. Elle rentra sans difficulté avec respect dans la considération et la grande confusion de sa stature. Exemptée par l’urgence, elle voulait aussi bénéficier de toute l’estime et des cadeaux de la Reine. Elle se présenta au chevet du malade qui était très souffrante. Elle n’arrivait même pas à parler. Elle lui montrait par ses gestes, les différents endroits de ses douleurs. Julie la Souris pour la calmer lui injecta une bonne dose de somnifère qui l’endormit.

Regardant sur sa commode des pots de miel qu’elle venait à peine d’ouvrir et du pain d’épices fraîchement déposés, sur sa table basse, elle les plaça dans un sac en plastique. Elle les attacha à sa ceinture sous sa robe de religieuse puis se dirigea vers la sortie. Mais dans sa marche certains pots se renversèrent le long de ses jambes jusqu’aux pieds. Elle réussit à sortir, sans inquiétude. Les gouttes qui tombaient sur le plancher attirèrent l’attention des ouvrières qui suivaient les traces du liquide, jusqu’à pouvoir la rattraper à quelques mètres du château.

Croyant se retrouver devant la Mante religieuse lorsqu’elle fut déshabillée, les abeilles se retrouvèrent devant une Souris, avec de longues moustaches, qui avait détourné toute leur attention, portant une queue enroulée dans sous-vêtement. Elle avait volé les habits d’autrui de sa patronne absente. La gravité de l’infraction de sécurité ne fut pas communiquée à la Reine souffrante. Elles la piquèrent selon leur stricte règlement. Julie la Souris mourût, peu à peu, de leur dard. Elles couvrirent son cadavre de leur cire pour éviter toute propagation de mauvaise odeur. Elles envoyèrent un rapport de violation et d’usurpation de double titre à la Mante religieuse car elle avait exposé au danger la vie de la Reine, en l’administrant d’un somnifère et de vol de biens sans autorisation. La Souris venait de commettre un crime de lèse-majesté sur la personne de la Reine.

Ainsi pour la sécurité de la ruche où vit la Reine, toute Souris attrapée fait toujours l’objet d’une sentence mortelle de la part des Abeilles.

L’usurpation et la substitution de titre, en vue d’une confusion, sont des actes dangereux et fâcheux pouvant vous entraîner à la mort inéluctable, sans droit de réparation.

© Bernard NKOUNKOU

Conte : Les chasseurs indésirables du Mont Panié

mars 21, 2014

Il était une fois, sur le Mont Panié, en Nouvelle-Calédonie, un peuple venait d’Australie, en canoë, avec leurs chiens, pour chasser le cagou et le notou, deux espèces d’oiseaux rares du monde, qui font l’honneur et la fierté du pays des Kanaks.

Dans la vaste forêt humide composée d’essences naturelles et végétales, les oiseaux vivaient en parfaite harmonie avec les populations des villages. Nombreux étaient des symboles des anciens, sortes de totems, qui imposaient respect et dignité. Ces différentes incarnations étaient préservées. L’unique occasion où l’on pouvait les tuer était lors des cérémonies des cultes où ils constituaient des offrandes sacrifiées, au buisson ardent. La cendre récupérée était répandue dans les villages, les forêts, les roches noires et les rivières aux pentes escarpées et saccadées. Elle était aussi versée dans les cascades pour parler à l’union sacrée des esprits des pierres et des eaux. Des esprits, qui par leur présence, bénissaient la végétation pour une production abondante.

Voilà qu’un jour, au moment où le chef de la tribu de Gööpä(Gohapin) comptait des notous dans le ciel, il vit et lit un signe étrange de son âge sur ces gros pigeons, totems puissants des anciens, qui lui tenaient souvent compagnie. Troublés, nombreux ne voulaient plus l’approcher au moindre sifflement d’appel. Les oiseaux devinrent méfiants. Très apeurés. Peu confiants. Le tissu du lien d’affection établi avec les hommes était déchiré. Rompu. Même le breuvage dans lequel ils étanchaient leur soif et se baignaient souvent n’était plus un réservoir de bonté, sinon un récipient de méchanceté.

Ils ne s’arrêtaient plus dans la cour du chef. Ils filaient à toute vitesse, bruissant les feuilles des arbres qui se détachaient des manches des branches par leur passage violent et affolant.

Peu après, il entendit, au loin, des bruits de coups de feu qui secouaient la grande forêt, sans arrêt. Son retentissement interpella sa conscience. Les arbres préhistoriques comme le tamanou, le hou et le kaori, hurlèrent et vocifèrent leur colère. Il fit traversé par un courant d’énergie corporelle qui lui produisit des frissons sur toute sa peau.

Pendant que le soleil, du haut de la voûte céleste, descendait la curiosité de ses rayons sur le plateau terrestre, passant, à travers, la cime des arbres. Un oiseau, prit son courage de toutes ses ailes puis vint se poser sur son épaule. Il était maculé de sang. Blessé à la patte, son sang imprimait une grande empreinte sur sa chemise. Il le prit dans ses mains, le conduisit dans le hameau de la cuisine où il prit la cendre qu’il pulvérisa de quelques jets de sa salive. Il ajouta au mélange un peu de sel qu’il badigeonna à sa plaie. Il pansa celle-ci avec un vieux chiffon de sa vieille culotte avant de le placer dans la cage de fortune pour son séjour de convalescence afin de le surveiller jusqu’à la guérison.

Les coups de feu reprirent d’intensité et de violence en éclatant. Les oiseaux perturbés dans leur tranquillité, continuaient de s’éparpiller, de planer à la ronde, battant de l’aile pour signaler le danger. Ne pouvant plus supporter le vacarme assourdissant et le préjudice causé à ce totem important et puissant de la Nouvelle-Calédonie. Pris de colère, il convoqua un conseil des chefs traditionnels de tous les villages.

Quand ceux-ci arrivèrent, il leur montra les taches de sang du notou et son bandage dans la cage. Il envoya des agents de renseignements pour vérifier ce qui se passait dans la réserve faunique des oiseaux sauvages.

Arrivés sur les lieux, ils furent repoussés par des aboiements de chiens. Ils virent dans la gueule des canidés, ces compagnons des chasseurs, de nombreux cagous. Des proies qu’ils ramenaient auprès de leurs maîtres respectifs. D’aucuns étaient attrapés à la course parce qu’ils étaient essoufflés car volant à basse altitude, d’autres récupérés après avoir été mortellement touchés par les balles de petits calibres.

Très admirés et respectés, ces beaux oiseaux, au plumage gris bleu dont le chant fait lever le soleil, est un don des dieux.

Après avoir recueilli tous les renseignements lapidaires des émissaires, le chef de la tribu de Gohapin, furieux, organisa les villages de son autorité en commandement pour aller batailler.

Selon leur taille graduelle des plus petits au plus grands, il les disposa en colonne de trente fantassins, constitués de ses imminents guerriers et tireurs d’élites munis de flèches empoisonnés et incendiaires. Il les instruisit que la guerre qu’ils vont livrer consiste d’une part à préserver la nature qui a été violée par des chasseurs venus d’ailleurs, sans autorisation, de pénétration du territoire réservé. Un territoire qui comprend des espèces sacrées, interdites à la chasse mais qui ont été sauvagement tuées et massacrées pour un commerce illicite. D’autre part, il leur dit que les totems des anciens ont été chassés maladroitement. Cette violation des symboles ancestraux méritent réparation, au prix de repousser ces envahisseurs indésirables jusqu’à leur dernier retranchement.

Avançant pieds nus, les farouches guerriers avaient des muscles dissuasifs; le torse bombé, traversé de motifs faits d’une poudre d’écorce de toumanou et d’argile de couleur rouge. Ils progressèrent silencieusement, à pas feutrés, avec leurs arcs posés à l’épaule prêts pour le combat. Surpris, les envahisseurs chargèrent leurs fusils et envoyèrent leurs chiens pour les mordre. Malheureusement tous les chiens furent tués à l’aide d’une poudre magique tenue à la main, pulvérisée dans leur naseau, laquelle, à chaque aboiement, rendaient les canidés aveugles. Ceux-ci affolés, courraient dans tous les sens et se jetèrent du haut des pentes jusqu’à la mer.

La riposte au fusil ne tarda pas. Les chasseurs indésirables utilisèrent et vidèrent toutes leurs cartouches. Fatigués, ils commençaient à replier. Mais les Kanaks s’étaient sérieusement préparés, avec leurs amulettes attachées avec des bouts de bois de toumanou, qui les rendaient puissants. Les cartouches de leurs calibres rebondissaient sur leur corps. Ils étaient invulnérables. La surprise de leur invincibilité était grande aux yeux de leurs adversaires. La peur brisait la supériorité des armes modernes devant les flèches artisanales adroitement utilisées et appliquées.

Ayant constaté que leurs munitions se vidaient de leur boite. Ils commençaient à jeter un à un leur fusil.

Dès lors, ils recoururent à leurs pratiques magiques enseignées par les aborigènes d’Australie. En porte-voix, ils poussèrent des cris de lions, de panthères et de tigres pour effrayer les Kanaks. En vain! Les combats doublaient d’ampleur et de frayeur. Ils coururent tous dans la maison avec leur toison rouge pour un rassemblement rapide afin d’asseoir une nouvelle stratégie. Dans le secret de la concertation, ils burent une potion magique, mangèrent une tête écrasée d’abeilles. Ils se transformèrent en abeilles, passant par la porte arrière pour la forêt puis les attaquèrent en les piquant. Ceux-ci dansaient à chaque piqûre des insectes. Ils s’induisirent de miel et furent invincibles à toutes leurs piqûres. Cette intelligence de transformation dura le temps d’un orage sauvage dans le maquis.

Les Kanaks repartirent à la charge et les affrontèrent sans armes. Ils utilisèrent des flèches mais elles glissaient sur leur corps. Au regard de leur résistance farouche, ils prirent, cette fois-ci, des flèches incendiaires qui les brûlaient. Ils se replièrent dans leur maison d’occupation. Leurs adversaires, sous le feu du combat, changèrent de stratégie et se transformèrent en fourmis qui se faufilaient sous les feuilles mortes des arbres qui jonchaient le sol. De leurs mandibules, les bêtes au ventre bedonnant, aux pinces crochues, firent danser les Kanaks pour les distraire et mieux les atteindre.

Par une inspiration ancestrale, le chef du peloton des Kanaks prit sa salive du bout de l’index, la mélangea d’un peu de terre et se frotta les yeux. Il eût l’intelligence d’instruire ses troupes à vaincre ses ennemis. Ils brûlèrent les feuilles mortes, ils s’enfuirent et se réfugièrent dans leur maison qui fût aussi incendiée. Ils n’eurent pas le temps de la métamorphose pour changer et de retrouver leur enveloppe corporelle.

Dans la débandade, en qualité de fourmis, elles trouvèrent refuge dans des népenthès. Ne sachant pas qu’ils sont friands d’insectes et surtout des fourmis, elles furent dévorées par ses plantes carnivores qui exhibent des belles urnes ouvertes pour attraper leur proie.

C’est ainsi que les Kanaks vinrent à bout des indésirables venus chasser dans la forêt de la Grande Terre en Nouvelle-Calédonie. Ils réussirent, par cette belle victoire, à préserver leur faune composée d’oiseaux précieux du cagou mais aussi de leur totem du notou.

© Bernard NKOUNKOU

Conte : Nzobonihankuye

octobre 5, 2013

Il était une fois, sur la colline de Cumva, peuplée de bananiers, un bébé était né, à minuit, du cocon maternel, dans le village de Nyomvi(petit oiseau qui chante à l’aube).

A sa naissance, la maman tomba malade et le bébé ne pouvait pas téter. Son papa l’appela alors Nzobonihankuye, en Burundi(petit oiseau deviendra grand pourvu que Dieu lui prête vie). On le confia alors aux premières heures de son cri, à sa tante maternelle, la petite sœur de sa mère d’à peine 10 ans, qui le nourrissait au lait de vache.

Pendant que papa Minani, le 8e enfant, s’occupait de maman Surwanone; le nouveau-né qui était aux bons soins de Kagwiza, le 7e enfant, bénéficiait de l’attention de sa petite maman dans tous ses faits et gestes, lui souriant constamment pour bien communiquer et lui témoigner son affection. Dès que le nourrisson pleurait, sa mère nourricière regardait sa poitrine plate aux seins non encore développés, pouvant satisfaire au besoin urgent du bébé. Parfois elle appuyait de sa main gauche ses seins, les montra au bébé que ceux-ci ne contenaient aucune goutte de lait. Parfois elle le calmait en le collant contre son sein, tout en lui caressant sa tête chevelue comme une douce poupée vivante.

Après trente jours ensoleillés et trente nuits lunaires, Nzobonihankuye était toujours nourri au lait de vache du patrimoine familial, riche trésor du grand-père Shugugu, qui se trouvait dans la proximité vitale de la prairie. Une prairie à l’herbe grasse et à l’étendue immense.

Plus le temps passait, plus les soucis grandissaient dans la conscience paternelle. Le papa décida, à cet effet, de baptiser son fils. Il le confia à la petite sœur de maman en compagnie de son ami Serwenda, le 9e enfant, car celui-ci avait déjà six enfants dans son giron, une bonne manière sécuritaire d’en prendre efficacement soins, en cours de route.

Cependant, la femme de son ami avait aussi accouché d’un bébé de sexe féminin, appelé Rwansa, au même moment que maman Surwanone. Celle-ci profita du baptême de Nzobonihankuye, pour rentrer dans les fonts baptismaux. Mais ce jour-là, seules des filles étaient inscrites sur la liste des baptisés une année avant la deuxième Guerre mondiale. Et le prêtre ne pouvait pas baptiser des nouveaux chrétiens, sans la présence d’un garçon. Car le privilège était accordé aux hommes partis à la guerre. Et l’unique garçon qui était né dans le village et au programme de l’Église était bien le petit Nzobonihankuye.

Quand il arriva à la paroisse, le sourire se dessina aussitôt sur le visage de tous les parents et la joie éclata sur leurs lèvres, saluant chaleureusement Nzobonihankuye, qui devenait comme un petit prince au milieu des princesses.

Le prêtre au moment de la cérémonie, appela les enfants un à un par leur nom de famille. Ceux-ci étaient portés dans les bras de leurs parents. Il eût, à cette occasion, pour parrain de baptême, l’ami de son père, papa Serwenda qui lui donna le prénom de Marc, comme une excellente marque. Un prénom que son père géniteur, papa Minani lui avait inscris sur un bout de papier, précieusement gardé dans sa poche.

De retour au village de Nyomvi, après avoir parcouru vingt kilomètres qui les séparaient de la paroisse, les habits couverts de poussière, ils regagnèrent le toit parental, cette fois-ci dans la joie maternelle car la maman venait de retrouver sa santé, sa pleine guérison, prenant dans ses bras son enfant, qu’elle n’avait plus tenu depuis un mois. Elle y versa une larme de tendresse et de grand amour, qui tomba au milieu du front à l’endroit où le prêtre avait fait le signe de croix du baptisé.

Convalescente, maman Serwanone continuait à le nourrir encore pendant deux semaines au lait de vache du grand-père Shugugu. Dans ce troupeau, se trouvait une belle vache laitière, préférée de tous, une vache héritière et pionnière. C’était une vache historique, sympathique et symbolique. Cette vache était à la fois abordable, adorable et confortable même pour les travaux champêtres. Une vache avec laquelle l’on fabriquait du beurre aux heures de bonheur.

Quand maman Serwanone sortit de sa convalescence, dans la permanence de sa stabilité et de sa féminité, elle commençait à téter son bébé dans l’assiduité et la régularité de ses seins qui donnaient à l’enfant un lait délicieux et savoureux. Contente de s’occuper désormais de son bébé, elle l’attachait au dos avec une peau de chèvre ramollie au beurre de vache pour éviter les blessures pendant le transport dorsal en se rendant aux champs. Elle portait toujours dans son sac une petite calebasse remplie de petits boutons, de grains secs et de cailloux, produisant du bruit pour bercer son enfant chaque fois que celui-ci pleurait.

Après avoir traversé l’enfance, le jeune Marc fut inscris à Kanyiya, une école de la paroisse. Pour s’y rendre, il devait parcourir dix kilomètres aller-retour, chaque jour. Il avait l‘obligation d’arriver avant 8 heures, heure du début des cours, sinon, il avait une fessée de queue de vache derrière sa culotte et aux mollets.

Un jour, Nzobonihankuye, très tôt le matin, avant de prendre son chemin de l’école, partit dans l’enclos du bétail de son grand-père, détacha la vache nourricière de son enfance avec laquelle il avait tissé une étroite relation d’affection. Il prit trois litres d’eau et du sel qu’il plaça dans sa gibecière. A l’aide d’un bâton, il dirigea la bête dehors faisant semblant d’aller la faire manger puis s’en éloigna sur la route de l’école. Il monta sur le dos de la vache et se fit conduire comme un cavalier sur le cheval. N’étant pas habitué à un tel exercice, après cinq kilomètres de mi-parcours, fatiguée, la vache ne voulait plus avancer. Il la frappa de son fouet, elle chercha à courir puis s’arrêta brusquement en courbant sa tête et Nzobonihankuye tomba par terre avec son cartable. Le sac contenant sa nourriture de midi de couleur rouge se retrouva de l’autre côté. La vache en voyant la couleur rouge sang détestable à leur vue, s’en approcha et marcha dessus. Toute sa nourriture fut détruite, piétinée, réduite en pâte et couverte de terre. Il jeta un regard désespéré et se gratta la tête et le nez, suspendant son menton sur le pli de son poing. Il vociféra, puis cria merde ! Que vais-je donc manger à midi ? La vache secoua sa queue et beugla…

Il se releva, caressa sa vache et lui donna l’occasion de brouter un peu d’herbe fraîche avec du sel et de l’eau à boire puis continua sa route jusqu’à l’école.

Il arriva avec cinq minutes de retard car ses amis étaient déjà en classe. Il attacha sa vache derrière le grand arbre de la cour de récréation à proximité d’une étendue d’herbe. Il rasa le mur de la classe, furtivement, rentra sans être vu par le maître mais les rires de ses collègues attira son attention. Quand celui-ci se retourna, il vit sa présence car il avait constaté son absence lors de l’appel avant de commencer les cours. Il l’invita au tableau et l’interrogea. Il constata qu’il était hirsute et sale, les cheveux ébouriffés, pleins de poussière. Voulant lui donner sa fessée de retard, il se plia en excuse et en explications de s’être blessé contre la souche d’un arbre en lui montra son genou écorché. Le maitre était convaincu et lui demanda d’aller s’asseoir.

Après une heure de cours au moment où il abordait la leçon des choses des sciences naturelles, la vache se détacha de l’arbre, s’approcha de la classe, trouva la porte ouverte et rentra sa tête, puis beugla : beuh, beuh, beuh. Tous les élèves poussèrent un cri d’étonnement : « monsieur regardez une vache en classe! ». Le maître se retourna et posa la question à qui elle appartenait. Nzobonihankuye leva son petit doigt.

– Pourquoi as-tu emmené la vache de tes parents à l’école ?
– Il répondit : je voulais qu’il m’accompagne pour lui faire découvrir mon école car je l’aime bien et m’a rendue de grands services de maternité. Elle m’a nourrie de son lait dans mon enfance quand ma maman était tombée malade à mon accouchement et je garde d’elle d’excellents souvenirs et des liens d’une grande affection. J’aimerais que vous l’utiliser pour poursuivre la leçon des sciences naturelles dehors avec ma vache.

L’enseignant trouva judicieuse sa proposition et sortit tous ses élèves pour la leçon autour de l’arbre.

A la maison, le grand-père Shugugu constata la disparition de sa vache laitière et pionnière et en parla à son fils Minani, le père de Nzobonihankuye. Il informa à son tour le service de gendarmerie.

Pendant qu’ils examinaient ensemble les parties du corps de la vache de la tête jusqu’aux pattes; un camion des agents de patrouille chargés de la sécurité du bétail arriva à l’école et vit l’enseignant autour de la vache. Ceux-ci restèrent dans leur véhicule jusqu’à la fin du cours ne voulant pas perturber l’enseignant et ses élèves. A la fin ils descendirent, s’approchèrent, demandèrent à qui appartenait la vache. Le maître donna la réponse exacte qu’elle était la propriété du vieux Shugugu et que son petit-fils, son élève était venu avec elle jusqu’à l’école. Il leur promit qu’elle était en sécurité et repartirait avec elle à la maison le soir.

Venus en mission de récupération, les agents, lorsqu’ils voulurent prendre la vache pour l’embarquer dans leur gros camion, celle-ci refusa de monter, beugla et se braqua en écarta ses quatre pattes. Ils la laissèrent aux bons soins de Nzobonihankuye.

Les agents de patrouille partirent informer le propriétaire de la vache de l’avoir retrouvée auprès de leur petit-fils à l’école et qu’elle viendrait sans difficulté regagner le pâturage.

A midi, Nzobonihankuye n’ayant plus de nourriture, invita tous ses collègues de classe à le suivre. Ils descendirent au ruisseau et cueillirent des feuilles de taros. Il leur demanda de les enrouler sous forme d’entonnoir et d’attacher le bout avec un fil d’écorce d’herbes sèches. Il partit vers sa vache, la caressa, saisit sa tétine, exécuta le mouvement de pression et commença d’extraire le lait recueilli dans chaque feuille de taro que chacun pu boire comme aliment de midi. Tous apprécièrent son geste de partage. Il voulut en donner aussi au maître mais celui-ci déclina l’offre des élèves.

A la fin des cours, le soir, il rentra tranquillement avec sa vache. Il l’attacha dans l’enclos et passa à travers la fenêtre pour se cacher sous le lit. Quand ses parents virent ses amis de classe, ils leur demandèrent où se trouvait Nzobonihankuye, ils dirent qu’il attachait la vache. En se rendant sur le lieu, ils ne le trouvèrent pas. Croyant passer de l’autre côté de la maison, il devenait introuvable. Ils fouillèrent toute la maison. Aucune présence de leur enfant n’était visible. Ils demandèrent au chien domestique de le chercher. Celui-ci le débusqua sous le lit en aboyant. Ses parents le sortirent, il commençait à pleurer mais son grand-père essuya ses larmes et défendit son père de le frapper. Les agents avaient déjà fait un bon compte-rendu que la vache avait finalement servi au maître de donner sa leçon de choses des sciences naturelles.

Nzobonihankuye passa une brillante scolarité dans sa jeunesse car il était un élève ambitieux, consciencieux, laborieux et studieux, des qualités qui lui permirent d’obtenir son CEP (Certificat d’études primaires). Comme tous les enfants de son âge, au bord du rivage de l’adolescence et de l’insolence, il ne gouta pas aux caprices de cette phase critique mais seulement à ses délices, tout en obéissant à ses parents et à ses maîtres. Il était plein de volonté et voulait à tout prix réussir dans sa vie. Son premier diplôme scolaire lui ouvrit les portes du collège et il fut admis à l’internat à l’âge de 15 ans. Une scolarité qu’il passa dans le pays voisin des mille collines pour poursuivre ses études jusqu’à 23 ans au moment de l’obtention de son diplôme des Humanités lui ayant permis d’aller à l’université car il était déterminé, discipliné et doué.

Dès lors, il s’inscrivit à la Faculté de Médecine de ce pays, grâce à une bourse d’études offerte par une organisation mondiale.

Une année avant la fin de ses études de Médecine, Nzobohankuye, se maria à la belle Kabanyiginya quand il partit passer ses vacances au pays. Il en fit une excellente découverte pour laquelle il tomba vite amoureux car celle-ci dégageait une grâce juvénile et un charme irrésistible à ses yeux, dosés d’une flamme séductrice qui enveloppait de sa radiance l’entière personnalité du futur docteur. Il la dota selon les us et coutumes de la tradition Burundi, ce qui lui permit d’emmener sa femme dans son pays désormais d’exil.

Docteur en médecine, il exerça ce noble métier du serment d’Hippocrate, pendant deux ans dans ce pays où il eut deux enfants. Le premier enfant, il l’appela Wineza(l’enfant souhaité par la famille), le deuxième enfant Mugiraneza(bienfaiteur), en souvenir de son médecin directeur qui s’appelait Goodman, pour lui avoir affrété un petit porteur lui ayant permis d’accompagner sa femme enceinte pour accoucher. Ce dernier lui donna aussi beaucoup de cadeaux.

Ayant rendu de bons loyaux services dans son pays d’accueil, il fut affecté au pays d’okapis et de bonobos où il passa 32 ans jusqu’à sa retraite. Dans cet autre pays, il eût quatre enfants : le troisième enfant, il l’appela Muzaneza(bienvenue), parce qu’il trouva papa dans l’abondance, le quatrième enfant Habimana(don de Dieu), né au moment où le chanteur français Claude François mourrait dont il était fanatique pour ses chansons, le cinquième enfant Habineza(il faut toujours faire du bien), en souvenir de son métier de médecin, le sixième enfant Munariyo, (Dieu au-dessus de tout), nom donné parce qu’il avait des difficultés pour avoir été haï par des collaborateurs, des amis de travail.

De la naissance à l’enfance en passant par la jeunesse jusqu’à la vieillesse, Nzobonihankuye, (petit oiseau devenu grand pourvu que Dieu lui prête vie), a bien grandi et vécu comme son nom l’indique dans la tradition Burundi jusqu’à l’âge de 75 ans. Il a toujours été un bonus pater familias, un bon père de famille, aujourd’hui devenu grand-père vivant dans la joie et l’assistance de tous ses enfants et petits-enfants.

Nzobonihankuye, à sa retraite, postula dans le programme de réinstallation des réfugiés pour le Canada. Sa demande fut retenue et obtenue une réponse positive. Il passa tous ses interviews et ses visites médicales. Le jour de son voyage, il appela toute sa famille, étala ses grandes ailes d’oiseau, il embarqua tous ses enfants et sa femme et s’envola pour une longue migration en direction de son dernier pays d’exil dans l’hémisphère nord au bord du Saint Laurent.

Le soir de son 75e anniversaire, après la messe à la Cathédrale du Sacré-Cœur de sa ville de résidence définitive, Nzobonihankuye était entouré de ses enfants et petits-enfants, des amis de ses enfants et de leurs enfants, des amis de sa femme, des Blancs et des Noirs de différentes nationalités. Tous étaient bien habillés et bien coiffés. Ils mangèrent, burent puis dansèrent pour honorer son évènement. D’aucuns étaient venus de Winnipeg, d’Ottawa, de Gatineau, de Granby, de Sherbrooke, de Québec, de Montréal, d’autres villes du Canada et surtout de sa ville pour célébrer le grand événement de sa vie dans la la liesse et l’allégresse des Sept Allégresses.

© Bernard NKOUNKOU

Conte : La Princesse, le Perroquet et le Martin pêcheur

juillet 11, 2013

Une Princesse éblouissante et étincelante, au teint hâlé et épuré, à la voix métallique et sympathique, au goût raffiné et stylé était restée seule au château pendant le voyage en mission d’exploration marine de son Prince.

Un jour durant ses occupations quotidiennes et sereines, elle donna à manger aux animaux qui peuplaient sa cour, sans détour : au chien, au chat, au paon et au perroquet. Tous furent rassasiés à leur faim, sauf le perroquet qui commençait à chanter et à jaser.

Dans l’après-midi, après sa noble sieste, sur le confort de l’auvent de son divan royal, le téléphone, d’un ton monotone, sonna. Le Perroquet se précipita de décrocher avec son bec sec, et, répondit aussitôt : allô, allô ! La Princesse lui ravit le combiné, s’excusa à son interlocuteur et poursuivit la conversation. Il se mit à côté d’elle et l’écoutait attentivement, dans ses faits et gestes, car celle-ci était riche en bonnes nouvelles. A la fin de la conversation, le Perroquet, aux grands maux de sa faim, promit de rapporter tous les propos de la conversation au retour du Prince dans la fidélité de sa mémoire.

Excédée et excitée, le lendemain, la Princesse punit le Perroquet et refusa de lui servir son repas de midi. Elle l’enferma dans sa cage. Tout fou de rage, il regardait les autres animaux mangés. Sa colère devenait de plus en plus rouge, virant à l’orange pour adoucir ses nerfs, au contact du plumage de sa toge rouge d’ara macao. Il prit le courage de remuer la cage avec les forces de son bec, crochu et cornu, balançant sur le perchoir, sans trottoir, de son appui. Son bruit qui, s’amplifiant dans tout le château, devenait dérangeant, au point où elle le sortit pour prendre un air de liberté, afin de lui coller la paix et la laisser tranquille.

Au cours de cette belle journée ensoleillée, elle sortit son coffret doré et nettoyait ses bijoux de mariage. Elle les exposa sur une belle tablette sculptée et vernissée : bagues, boucles d’oreilles, bracelets, colliers et autres perles précieuses. Elle alla s’asseoir au perron, admirant et surveillant son trésor de beauté.

Compulsant les pages de plusieurs magazines d’éducation, de tourisme et de beauté, prenant le plaisir de déguster un bon cocktail de jus de fruits composé d’ananas, de banane et de kiwi. Elle s’offrait le plaisir à la limite d’un singulier désir, promenant son regard qui s’évadait entre les belles et riches fleurs du jardin mondain.

Le Perroquet qui se tenait sur la branche d’un pommier verdoyant se dirigea sur la tablette puis caressait la bague. Voyant l’oiseau s’intéressé à son objet, elle se leva rapidement pour le chasser. Celui-ci l’avait déjà accroché à son bec, le ramenant à ses pattes griffues et s’envola, émettant un cri de victoire qui l’accompagnait sur la cime des arbres. Elle se lamentait et pleurait. Les autres animaux entouraient la Princesse dans ses plaintes interminables et déplorables. Le chien aboyait. Le chat miaulait. Le paon braillait. Les papillons du jardin voltigeaient d’une fleur à une autre en signe de détresse et tristesse.

Au même moment, un Martin pêcheur qui venait d’une longue migration dans les airs vint se reposer dans les arbres. Il entendit les cris de désespoir noir de la Princesse. Il comprit qu’un événement fâcheux et malheureux venait de se passer au château. Il chanta une fois, deux fois et trois fois. Le paon qui comprenait son langage lui répondit. Il descendit les branches des grands arbres centenaires, ombrageux et venteux. Il tendit bien son oreille et vit que le problème était sérieux et désastreux. Il leur dit avoir vu, en passant sur la cime des arbres, un Perroquet qui caressait un objet brillant avec des éclats dorés. La Princesse affirma que c’était sa bague de mariage offerte par la Reine. Le Martin pêcheur promit de la ramener connaissant très bien l’arbre sur lequel il était juché. Il demanda à la Princesse de cesser de pleurer et qu’il lui apporterait sa bague sans difficulté.

Le chien doutait de ses capacités tandis que le chat lui faisait confiance dans la pleine assurance d’une possible réalisation. Quant au paon, il ne disait mot, attendant le retour de l’objet emporté. La Princesse, après avoir essuyé ses larmes, esquissait un bon sourire qui s’étendait jusqu’à ses pommettes graciles avec un brin d’espérance et de croyance.

Le Martin pêcheur émit son cri de départ, déploya ses ailes et fila dans les airs jusqu’au sommet des arbres. Il repéra le Perroquet et le trouva dans un état de somnolence. Il retint son souffle et subitement, il fonça dans sa direction. Soudain, celui-ci, effrayé par le bruit des feuilles et des ailes, se réveilla, en sursaut, prit la fuite avec son objet. Il le pourchassa dans une course effrénée entre les peupliers et de vieux chênes centenaires.

Essoufflé, au-dessus d’un lac, il l’effraya entre ses pattes, le Perroquet prit peur, lâcha la bague qui tomba dans l’eau. Baissant la tête, le Martin pêcheur vit le point central de l’onde qui s’étendait à la surface du lac. Il rassembla ses plumes, chuta en pointe acérée et ajustée, en une plongée rapide qui déchira la peau de l’eau. Il s’infiltra et descendit dans les profondeurs d’où la bague progressait lentement, et, à l’approche des coraux, un poisson des fonds marins le mangea tranquillement. L’oiseau l’ayant aperçu, le rattrapa et le saisit par son bec puis remonta avec le trophée agité de son poisson à la surface, sans le manger.

Victorieux, le Martin pêcheur ramena le poisson auprès de la Princesse, battant ses ailes, à la fenêtre de son bureau, où elle jouait au piano, une douce mélodie chère à ses moments de solitude. Levant les yeux à sa fenêtre, elle le reconnut, sortit, par la grande porte pour le rencontrer. Il ne cessait de tournoyer avec son poisson qui dansait à son bec, la queue ouvert au vent, le plumage encore humide. La Princesse appela vite le paon pour lui parler. Celui-ci déposa son poisson, le chat voulu le croquer, il fut intimidé par le chien.

– La Princesse lui demanda : où est la bague ?

– Il répondit : elle se trouve dans le ventre du poisson. Il ajouta : je n’ai pas voulu manger ce poisson pour la simple raison que ma mission consistait à ramener la bague et me comporter autrement, manquerait à mon devoir d’un service accepté et qui ne serait pas accompli pour le plus grand honneur et bonheur d’une Princesse, vivant dans la noblesse, chargée d’immense grâce.

Il remit ce beau poisson, une espèce rare par le reflet luisant des écailles qu’elle ne voulait pas tuer aussitôt. Mais faute de mieux, elle finit par le dépecer, retrouva la bague dans ses entrailles, maculée de matière gluante. Elle remit le poisson au Martin pêcheur et autorisa de le manger puis lui demanda de se reposer avant de s’en aller.

Au crépuscule somnolent, sous le manteau vespéral, le Perroquet revint furtivement au château et demanda pardon à la Princesse. Il lui promit de ne rien rapporter au retour du Prince. La Princesse lui pardonna et s’interdit de ne rien dire à son Prince de peur d’être sévèrement sanctionné. Ils se réconcilièrent devant tout le monde sous l’assistance du Martin pêcheur. Ils prirent le souper ensemble dans la joie commune de tous les habitants de la cour.

Ainsi, à la fin du repas la Princesse, en guise de reconnaissance, ordonna au Martin pêcheur, de manger désormais tous les poissons des océans, des fleuves, des lacs, des rivières et des ruisseaux pour les bons et loyaux services rendus à sa dignité princière.

© Bernard NKOUNKOU

Conte : Le Cochon et le Cornichon

juillet 8, 2013

Un jour Laurent Cochon se promenait dans le jardin potager avec son panier. Il cueillait les fruits mûrs pour son dessert et des légumes pour son entrée : des mangues, des corossols, des papayes ainsi que quelques carottes, des choux et des laitues.

Au moment où il longeait son potager, il rencontra au bord du ruisseau Ngabadzoko, Léon Cornichon qui était atteint de puceron. Ils étaient tout blancs et avaient gagné la face supérieure de sa peau. Cette maladie est courante dans leur famille. Parfois contagieuse. Parfois envahissante. Il lui demanda quel remède prenait-il pour se soigner afin de retrouver sa santé ? Il lui répondit qu’il se bronzait seulement au soleil pour obtenir sa guérison. Ayant entendu cette réponse, Laurent Cochon éclata de rire et tournait en rond, tête baissée, son groin d’inspection frôlait le sol pour exprimer son étonnement. Il roulait par terre, se tenait les côtes jusqu’à se jeter dans le ruisseau : dzoboto, dzoboto, pouah, pouah ! Il releva sa tête et toute sa denture était dehors.

Quand il sortit du ruisseau, complètement trempé, il alla se frotter contre un bois de fer. Léon Cornichon l’interpela :

– Maître Cochon aimait-il l’appelé car il portait souvent un nœud papillon et un beau tablier de cordon bleu. Il ajouta : est-ce ma maladie qui te pousse à te moquer de moi jusqu’à plonger dans l’eau du ruisseau dans la splendeur de ta peau ?

– Non mon cher Léon, je ne puis me permettre une telle gratuité de moquerie surtout pas à un ami, sachant bien que sa maladie peut être mortelle, si l’on n’intervient pas vite pour arrêter sa propagation sur les autres parties de son corps. Je la connais fort bien car elle cause un ralentissement dans la croissance avec des possibilités de déformation esthétique durant la belle saison d’été.

Soucieux, il alla lui acheter un insecticide et vint le pulvériser sur tout son corps, de la tête jusqu’aux pieds puis entre les aisselles de ses feuilles. Les pucerons tombaient un à un au sol, les pattes en l’air avec des soubresauts de derniers soupirs pour un ultime adieu.

Après lui avoir rendu ce service d’assistance, il rentra chez-lui, à la porcherie et promit de lui rendre visite le lendemain.

Fidèle au rendez-vous pour exprimer sa sympathie et lui témoigner son attachement, Laurent Cochon lui apporta de l’eau. Dehors la chaleur était brûlante car elle avoisinait les 38 degrés. Par endroits, certaines espèces végétales souffraient de l’aridité du sol mais il tenait à sauver la vie de son ami.

Quand il rentra sous l’abri du feuillage de sa maison, il trouva Léon Cornichon affaibli, amaigri, émincé et étiolé comme s’il avait passé plusieurs jours sans manger. Il était déshydraté. Il avait la peau sur les os. Il prit l’engagement avec ses moyens d’améliorer sa condition d’existence. Ils se séparèrent dans l’espoir qu’à la prochaine rencontre, il lui réservera la surprise la plus inattendue.

A cette occasion, il lui prépara du bon fumier extrait de ses fientes mélangées avec de la paille et des feuilles sèches d’avocatiers. Il obtint un bon terreau noir, riche en sels minéraux d’où il ajouta un peu de cendre de bois de chauffage. Il plaça le résultat de sa composition, sous forme de compost, à son pied fragile. Une solution ancestrale pour lui redonner une belle peau luisante et rayonnante. Chaque jour au temps fort de la canicule, il lui apportait toujours de l’eau pour bien irriguer toutes les fibres de sa peau.

Léon Cornichon éprouvait une grande estime et une vive admiration pour son ami Laurent Cochon qui était replet et rondelet. Celui-ci lui dit : chez-nous, dans ma famille, avoir de l’embonpoint est un signe de bonne santé. Il lui fit une autre confidence.

Sais-tu que ton cousin Concombre, une fois, était malade, puis il avait reçu les meilleurs soins de santé grâce au bon traitement que je lui avais administré. Je lui avais demandé à quelle partie de mon corps voulait-il ressembler ? Il me répondit : qu’il voulait devenir gros comme mon sabot, c’est-à-dire avoir les proportions de cette jonction entre mon sabot et le début de mon pied.

Dès lors je lui prescrivais certaines vitamines et sels minéraux que je lui apportais qu’il devait consommer au cours des repas : des vitamines A, B12, C, D, d’un peu de calcium, de fer, de potassium, de phosphate et de zinc. Ainsi je lui conseillais de prendre beaucoup de calories, des glucides, des protéines et très peu de lipides, tout en lui recommandant des exercices physiques et des activités sportives quotidiennes. Cette posologie lui donna la forme actuelle de sa condition végétale.

Ah bon ! s’exclama Léon Cornichon : « je me suis toujours posé cette question pourquoi mon cousin avait-il cette constitution physique chargée de chair et d’eau sans os ». C’est le résultat de ta médication. Eh, ben ! tu lui avais finalement rendu un bon service.

Quant à moi je te demanderais une recette toute simple celle de vouloir seulement ressembler à une petite partie de ton corps qui n’est rien d’autre que ta petite queue. Il trouva judicieux son choix. Il lui fabriqua une potion magique et un purgatif qu’il but et un morceau de bouton vert qu’il attacha au bout de son pied pour éviter de grossir. Cette solution le maintint à vie dans sa nature de menu légume. Pour le reste du temps, après les champs et les jardins, il dit à maître Laurent Cochon de terminer sa vie dans un beau pot de vinaigre, à belle étiquette. Il prépara sa recette avec du sucre pour répondre au goût de sa conservation.

Voilà pourquoi, depuis lors, le Cornichon se retrouve dans de beaux pots à vinaigre y passant les meilleurs jours sur les étalages des marchés, des compartiments des frigos, tout en prenant rendez-vous sur nos tables à manger.

© Bernard NKOUNKOU

Conte : Le Serpent et la Tortue

juin 25, 2013

Un boa constrictor qui avait perdu ses pattes au cours de son évolution reptilienne rencontra une Tortue de belle carapace luisante, au cou charnu qui sortait des marais.

Le Serpent en quête de proie proposa à la Tortue de l’accompagner dans sa promenade, aux abords des mangroves marécageuses. Durant leur longue randonnée, il vit passer à toute vitesse un rat des champs qu’il voulut poursuivre mais la Tortue le dissuada de ne pas commettre un acte pouvant déshonorer son opulence et son élégance.

– Mon cher Boa, ta prestance et le prestige de ta renommée revêtent plus de dignité qu’un crime de satisfaction alimentaire pour un maigre rat si petit soit-il ne pouvant pas bien remplir ton long tube digestif de trois mètres. Combien de rats te faudra-t-il pour que tu n’aies plus faim ?

– Au moins une centaine répondit le Serpent.

Voyons donc ! lui dit la Tortue. C’est une peine perdue. C’est un mal indigeste que tu vas causer à ton estomac. Car si tu ne trouves plus d’autres rats au cours de ta chasse, tu auras toujours un grand creux dans le ventre. Le Serpent écouta et comprit les conseils de la Tortue puis continuèrent de marcher ensemble.

Par contre à chaque fois que la Tortue voyait des vers de terre, elle ne les laissait pas passer, elle s’en régalait constamment et copieusement. Le Serpent qui marchait plus vite était obligé de l’attendre et ne disait mot. Il vit encore un crapaud qu’il voulut attraper dans sa course, la Tortue l’empêcha de le laisser vivre même s’il constitue une nourriture très friande pour son appétit.

Les deux amis poursuivirent leur route, le Serpent roulait son ventre contre terre et avalait la poussière des sentiers et des vacanciers. Il était devenu tout sale.

A l’approche d’une lagune, la Tortue dit au Serpent de rentrer dans l’eau et arrivés au pied d’un palétuvier, aux racines aériennes, dans la mangrove, il demanda à son ami de monter à l’arbre. Le Serpent se roula entre les racines et le tronc puis réussit à grimper sans difficultés sur chacune des branches. Quant à la Tortue ses tentatives furent sans résultat, elle tombait toujours à l’eau, faisant flotter sa tête. Le Serpent du haut du palétuvier vit des mangles mûres qu’il caressait avec sa belle langue. Ne pouvant le joindre, il lui demanda de l’attendre au bord de l’eau sur le rivage.

Le soleil tropical étalait et déployait l’élégance et la puissance de ses rayons. Le Serpent s’étendait le long d’une branche bien robuste comme s’il se bronzait. Le jour suivant, sous le fouet de la chaleur brûlante, il commençait sa mue. Ses écailles cornées brillaient d’un éclat de jais et un peu dorées par endroits.

Sur le banc de sable, la Tortue fouinait de son instinct les vers de terre qu’elle découvrait et mangeait ainsi que des sardines abandonnées par les pêcheurs.

Le Serpent du haut de sa métamorphose voyait son amie remuait son bec corné. Quand il eût fini toutes les phases du changement de sa peau, il rejoignait la Tortue sur le rivage. La Tortue lorsqu’il vit son ami dans son nouveau manteau avec sa belle peau luisante, il tomba d’admiration et lui fit un éloge remarquable et distingué.

– Mon cher ami, ton manteau vaut le même prix que celui d’un empereur.

– Merci pour ton compliment qui me va droit au cœur. Permets-moi que je puisse t’embrasser.

– Volontiers lui répondit la Tortue

Le Serpent embrassa la Tortue au cou, sentit la fraîcheur de son corps et le beau parfum de sa chair appétissante et enivrante. Dans la chaleur des embrassades, le Serpent voulut le pincer et la Tortue prit peur. Une onde de frayeur traversa toutes les fibres sensibles de son être. Elle se logea dans sa carapace. Le Serpent confus et honteux, le suppléa de sortir mais la Tortue grogna de l’intérieur puis se blottit et refusa d’obéir aux supplications du Boa constrictor.

– Je suis désolée de cette manière inconvenante qui cache une telle douceur dosée de méchanceté.

– Tu oses m’offenser et m’offusquer alors que depuis notre rencontre et notre promenade, tu m’empêches toujours de chasser et de manger alors que toi, je te vois toujours manger à ta faim. Chaque fois je t’attendais croyant marcher lentement. Finalement, c’était une intelligence pour toi de profiter à bien remplir ton ventre. Même quand je suis allé faire ma mue, je te voyais remuer ton bec, à la grande satisfaction de tes tripes. Comme, il en est ainsi, nous ne sommes plus amis et je vais te manger. Je verrais qui viendra nous séparer ici, au bord de l’eau dans la solitude de cet environnement.

Gérant sa menace, loin de toute présence d’assistance avec un brin de délicatesse, elle invoqua tous les dieux des eaux et des forêts pour sa délivrance. Le Serpent revint vers sa proie dans une réelle assurance. La Tortue avait pris, entre temps, la poudre d’escampette. Furieuse, le Serpent redressa sa tête pour voir, au loin, si par hasard il pouvait l’apercevoir. En vain ! Il fouina au sol et retrouva les traces de ses pattes qu’il suivit dans leur direction. Il redoubla de vitesse et la rattrapa. Il lui envoya sa salive dans l’élan de sa colère. Elle rentra dans sa carapace. Il l’encercla. Ne pouvant l’étouffer comme ses autres proies. Il courut prendre l’eau et revint au lieu de sa victime. II commença le rituel de son festin. Il arrosa d’une bonne quantité d’eau sur toute sa carapace. La Tortue devint lisse. Le Boa constrictor sortit sa langue fine et bifide ainsi que ses dents pointues et incurvées vers l’arrière. Il réussit sans effort à l’avaler, glissant tranquillement dans son intestin. Il fit volter sa langue. Et sur les parois de son corps annelé, la Tortue avançait comme une boule plate et arrondie dans la cavité digestive du Serpent.

Après cet exercice, il s’étendit au soleil pour bénéficier de la température tropicale afin d’activer son métabolisme qui fonctionne parfaitement grâce à cette énergie. Il se faufila dans les herbes sèches qui avaient le même coloris que ses écailles dans la confusion totale de tout regard étranger. Mais une hirondelle qui faisait sa course au bord de l’eau, longeant le littoral émit un cri : « Serpent, je t’ai vu avaler ton amie la Tortue ». Le Serpent tourna son œil gauche vers le ciel, fit la sourde oreille et feignit de ne pas entendre.

Quelques instants après son acte sauvage, il ressentit des douleurs atroces. C’était la Tortue, qui dans son séjour stomacal, venait de sortir sa tête et ses pattes griffues, lesquelles, au contact de ses membranes intérieures, lui provoquaient des picotements étranges. Il n’avait jamais connu depuis son existence, pareille souffrance. Il commençait à se tordre. Il roulait par terre. Parfois, il se redressait, parfois, il fouettait sa queue contre les parois des arbres qui se cassaient. Les animaux de la nature environnante étaient en alerte qu’une situation, peu ordinaire, était arrivée au Serpent. D’aucuns fuyaient, au loin. D’autres se terraient dans leur trou et caverne. Les nids des oiseaux, aux alentours, tombaient au sol. C’était la débandade et la panique.

Quand l’information parvint au village, sa femme prit le courage d’aller le chercher. La nouvelle fit le tour du village comme un éclair selon laquelle, le Serpent s’était affolé. Courant et pleurant mais aussi se cognant. A la sortie du village, elle rencontra deux gorilles qui revenaient de leur promenade. Elle leur demanda un service d’assistance de pouvoir l’aider à transporter son mari qui était très souffrant, ne pouvant plus se déplacer.

Arrivés sur le lieu de ses gémissements, à l’endroit où des hirondelles faisaient la ronde et émettaient leurs gazouillements, en des termes moqueurs : « ça t’apprendra de manger n’importe quoi même une nourriture que tu n’as pas l’habitude ».

Les gorilles coupèrent une branche solide d’un arbre, l’étendit, l’attacha modérément avec des écorces pour qu’il ne tombasse pas et ils le soulevèrent. Ils le transportèrent sur leurs épaules jusqu’au village, sa femme les suivant derrière en sanglots.

Ils le placèrent sur le lit conjugal pendant que sa femme rendait compte au chef du village. Quand celui-ci s’approcha de lui, il lui posa la question de ce qui lui était arrivé, il ne répondit pas. Non plus à sa femme.

La nuit pendant qu’ils dormaient, sa femme entendait un bruit insolite qui résonnait dans le ventre de son mari. Celui-ci se tordait en criant, secouant les pieds du lit, remuant les murs de la chambre qui cédèrent aux gémissements quand soudain, il suffoqua et rendit l’âme. Une Tortue venait de perforer ses intestins et son ventre, sortit sa tête engluée et ensanglantée puis se jeta hors de son corps. Elle passa dehors par un petit trou de la case, renifla, puis découvrit la direction de l’eau pour aller se laver et se sauva dans la nature. Sa femme lui ferma les yeux. Elle pleurait courageusement avec le cadavre de son mari en attendant l’aube avant de pousser ses pleurs pour alarmer la population de la mort du Serpent.

Elle partit rendre compte au chef du village de ce qui s’était passé pendant la nuit. Elle avait vu une Tortue sortir du ventre du Serpent. Ce qui veut dire qu’il en avait mangé et avait honte de dire la vérité aux autres membres de la communauté, préférant mourir avec son secret. Un batteur de tam-tam joua l’instrument selon le rythme singulier qui annonce un décès.

Le lendemain matin, des émissaires partirent dans les autres villages pour informer les dignitaires sur l’heure de l’enterrement. On exposa le cadavre du Serpent au soleil au centre de la cour. Pour éviter la décomposition du corps, l’on prit un œuf frelaté, badigeonné d’un peu de cendre que l’on plaça à son nombril pour retirer les odeurs et le conserver sans qu’il pourrisse.

Voilà qu’au moment où le protocole était dans l’attente de l’arrivée des dignitaires, un grand vautour noir planait au ciel; les coqs du village émirent tous un cri du danger et se cachèrent. L’oiseau descendit, vit le cadavre du Serpent et d’une chute rasée, il sortit ses griffes, attrapa le cadavre et partit avec lui pour aller le manger. L’œuf frelaté qui était sur le nombril tomba, se cassa et dégagea une forte odeur de puanteur qui poussa la communauté à se boucher le nez pour sa propagation virulente.

Au même instant les dignitaires arrivaient dans leur belle tenue de deuil. Ils étaient accueillis par cette odeur pestilentielle et répugnante, difficile à supporter. Reçus par le protocole : le lion, la panthère, la girafe, l’hippopotame, le rhinocéros, le lièvre, l’aigle, tous prirent place autour du chef du village qui s’excusa de les avoir finalement déplacés car le cadavre, objet des funérailles, a été emporté par un vautour affamé. Chacun éprouva son regret et rentra chez-lui.

On ne mange pas un ami, on lui prodigue des conseils quelque soit sa faute et son tort; les conseils sont le ferment et le froment de l’amitié, car la méchanceté a souvent des conséquences mortelles.

© Bernard NKOUNKOU

Conte : La Baleine à bosse et la Poule de Hienghène

avril 6, 2013

Une Baleine bleue était partie de la mer d’Australie pour la Nouvelle-Calédonie pour se reproduire  paisiblement dans la douceur et le bonheur que procure cette zone marine.

Après avoir parcouru de nombreux kilomètres, nageant, ramant et se renversant de ses grandes nageoires, elle frappait aussi la surface de l’eau avec le pavillon gigantesque de sa queue. Quand elle sentait la fatigue sur son corps massif de quatre tonnes, elle avançait librement sur le mouvement tranquille de la mer pour faire une économie d’énergie, flottant et éjectant du haut de ses narines une poussée d’eau.

Arrivée dans les eaux de la Nouvelle-Calédonie, proche de la Poule de Hienghène, elle vit douze œufs hors de ses ailes, dodelinant dans la clarté de leur coquille,  qu’elle approcha et mangea, sans autorisation, car elle avait grand faim, puis repartit discrètement au large sans être aperçue.

Satisfaite de la substance des protéines des œufs, elle se mit à la renverse, son ventre blanc à la face du soleil pour une belle sieste. Elle nageait sur le dos au grand plaisir de sa satisfaction.

A un moment de la journée, après avoir mangé, la Poule de Hienghène passa sa tête sous son corps, entre ses pattes, pour contrôler et vérifier la présence de ses œufs. Elle constata que ceux-ci avaient disparu. Elle se lamenta et pleura. Elle posa la question au Sphinx si par hasard, il avait vu ses œufs. Celui-ci répondit négativement. Il lui suggéra de poser un piège sous l’eau avec un œuf isolé. Ils attachèrent un grand filet autour de leurs pieds devant leur passage principal.

Un jour, après la pluie tropicale, le soleil pointa ses rayons et réchauffait modérément la surface de l’eau. Une Baleine avide de nourriture et friande d’œufs de poisson sous forme d’alluvions vit de nouveau cette fois-ci un œuf à l’image de ceux qu’elle avait mangés auparavant. Elle s’approcha jusqu’à son emplacement et la mangea d’un seul coup. Au moment où elle voulait repartir sur son itinéraire, elle fût retenue dans les mailles du filet. Elle se débattit et rompit les liens dudit filet. Elle faillit emporter le Sphinx et la Poule de Hienghène avec sa masse volumineuse de quatre tonnes. Heureusement que la force magique des anciens du village qui les avait investis, les sauva de cette menace de déracinement.

Ayant expliqué le problème auprès des anciens du village, ceux-ci les conseillèrent de placer sous l’eau une pile électrique magique et magnétique de plus de six tonnes tout en abandonnant l’idée du filet qui s’avérait désormais inefficace.

La Poule de Hienghène pondit d’autres œufs mystérieux à la coquille dure comme du ciment blanc de construction des ponts dans l’eau qu’elle disposa sur l’axe de son incursion. La Baleine bleue eût faim et repris sa route dans l’espoir de retrouver sa nourriture préférée qui lui procure d’excellentes protéines. Un petit doute avertit son instinct. Mais la faim étant grande. Le risque ne la dissuada pas du danger qui la poussa à la gloutonnerie. Dès qu’elle avala les œufs, il commençait à se tordre de douleurs. Elle remua sa queue et la frappa pour se déplacer et partir. En vain ! Elle bougea ses nageoires en plusieurs mouvements, elle fut retenue à sa prise.

A l’extérieur comme à l’intérieur, les objets ayant servi de piège dégageaient leurs pouvoirs pour le neutraliser afin qu’elle ne partit pas de ce lieu. L’agitation qu’elle produisait à la surface ainsi que la rosée qu’elle soulevait, se répandaient jusqu’aux confins des villages. Une alerte de la capture fut sonnée. Toutes les populations des villages environnants se rendirent à la mer pour vivre cet évènement. La foule inonda la côte, noire de monde. De nombreux enfants partirent à la nage et montèrent sur le dos du Sphinx et de la Poule de Hienghène pour assister au tribunal de la Baleine.

Les anciens apportèrent une potion magique. On demanda à la Baleine bleue si elle avait mangé les œufs de la Poule de Hienghène. Elle refusa. Elle leur dit : vous pouvez même faire entrer un homme dans mon ventre, vous ne trouverez pas vos œufs même pas un seul. Car dans le vaste royaume de mon estomac, il est difficile de retrouver un objet avalé.

Face à ce refus d’avouer, le collège des anciens qui était constitué de trois personnes, désigna un chef qui s’approcha de la Baleine bleue et lui dit : Chère accusée, si tu as mangé les œufs d’autrui de la Poule de Hienghène que la vérité éclate en buvant cette potion magique par des vomissures expulsant l’objet de l’infraction de tes entrailles et que manifestement justice soit rendue. A peine que ces paroles furent prononcées et qu’elle eût bu : un bruit insolite comme un tonnerre se fit entendre dans son ventre. Elle se tenait le ventre par ses nageoires. Se tournait et se retournait. Des cris fusaient de la population, témoin d’un comportement malveillant sur ses terres. La Baleine bleue vomit les œufs magiques qui filaient comme des poissons affolés jusqu’au rivage.

Essoufflée, sa respiration devenait haletante, les anciens retenus contre elle la sanction de lui couper sa grande queue et ses deux nageoires noires et blanches, mais la Poule de Hienghène refusa et trouva trop sévère cette punition qui la rendrait invalide au point de ne plus nager et bouger en se déplaçant dans l’eau. Elle opta seulement comme elle aime manger des œufs de Poule qu’on les lui lance sur son corps.

Les œufs recueillis étaient placés dans une corbeille fabriquée avec des feuilles de cocotier. Ils étaient marqués à l’encre bleue. L’on disposa la Baleine bleue à l’endroit de son immobilisation. Devant les yeux témoins, le chef du village qui avait lu le verdict, lui lançait ces œufs qui tombaient sur sa colonne vertébrale. Elle se tordait et se courbait par le choc. Ceux-ci formaient une bosse rectiligne sur son dos, visible à ses nombreuses plongées dans l’eau et autres boursouflures marquant ses nageoires, ses mâchoires et sa tête. Elle se retrouva par l’effet de cette sévère punition avec de nombreuses protubérances qui la caractérisent.

C’est ainsi que la Baleine bleue est devenue Baleine à bosse pour avoir mangé les œufs d’autrui de la Poule de Hienghène.

© Bernard NKOUNKOU

Conte : La Corneille et le Lézard

avril 6, 2013

Mireille la Corneille noire d’Ottawa, du pays des Algonquins, avait fait la rencontre sur internet de Lazare le Lézard brun d’Abidjan du territoire des Ébriés.

Un jour pendant qu’ils se correspondaient, Lazare le Lézard émit à son ami le vœu de voyager pour découvrir son beau pays. Le sujet de la conversation n’était pas tombé dans les oreilles d’une sourde. Celle-ci dans la rapidité de l’échange virtuel trouva la demande intéressante et lui proposa  de l’inviter au mariage de sa fille, reporté de l’été pour l’automne.

Quand arriva la belle saison, au moment où feuilles se maquillent et changent de couleur avant leur mort. Elle envoya une prise en charge à son ami. Celui-ci la reçut joyeusement et fièrement puis partit à l’ambassade. Il présenta la lettre d’invitation et retira le formulaire pour remplir les informations d’usage : d’une part celles de son identité, d’autre part celles concernant la raison et le motif de son voyage.

La demande de Lazare le Lézard fut examinée dans un court délai et obtint un avis favorable. Mireille la Corneille envoya le billet à son correspondant. Il se présenta à la chancellerie pour déposer sa demande de visa. Il la reçut sans difficulté au regard du motif évoqué. Il portait la mention pour une durée de trois mois, renouvelable une fois.

Lazare le Lézard acheta des cadeaux à donner pour son ami et d’autres à offrir à la mariée : des statuettes sculptées en bois brun et noir, représentant l’escargot, le lion et l’éléphant ainsi qu’une belle robe bleu de bazin brodé de fils bancs, à manches longues et une montre, en argent, pour le gendre.

Le jour du voyage, il se présenta à l’aéroport, remplit ses formalités de voyage et prit le vol du soir qui marqua une brève escale à Paris où il continua la destination jusqu’à Ottawa.

Arrivée à l’aéroport, Mireille la Corneille qui était partie accueillir son ami, demanda aux autorités un panneau où il dessina Lazare le Lézard avec sa belle queue, ses petits yeux, à fleurs de peau. A la sortie de chaque passager, elle le brandissait du haut de sa main ailée. Dès que l’image de sa forme physique frappa à ses yeux, il s’orienta vers eux, en s’écriant: « me voici, chère amie! ». Ils s’embrassèrent, prirent sa valise pour les dernières formalités douanières et de la police des frontières. Elle le conduisit dehors et montèrent dans sa voiture noire.

Sur l’itinéraire de la route, Lazare le Lézard avait le regard constamment levé sur les immeubles de la ville. Il ne cessait de poser des questions de curiosité à son amie. Il se plut aussi à dire que chez-lui à Abidjan, des constructions analogues se trouvent au Centre-ville de la capitale.

Lorsque la voiture s’arrêta devant le garage de la maison, ils descendirent. Il retira ses bagages, à l’arrière puis rentrèrent dans la maison. Mireille la Corneille présenta son ami Lazare le Lézard à son oncle Thibault le Corbeau qui les attendait au salon. Lazare le Lézard en regardant son oncle douta de son appellation. Il répliqua :

–         « Ton oncle n’est pas un Corbeau ».

–         Pourquoi ?

–         En Afrique, le Corbeau porte un bandeau de plumage blanc à l’avant du cou.

–         Ah, bon ! mais chez-nous, il me ressemble de la tête jusqu’aux pieds à la seule différence qu’il est un peu plus gros que moi.

Ils s’embrassèrent et se photographièrent pour aller montrer les images, à son retour, en Afrique.

Ils dormirent, se réveillèrent et se promenèrent pour une belle tournée en la découverte de certains sites touristiques. Il était émerveillé par la beauté des feuilles des érables qui offraient à sa vue toutes les belles couleurs du feuillage. Il dit que ces arbres avaient des mains artistiques et techniques comme celles des fabricants de pagnes kita, tissés de fils de coton et de soie aux multiples couleurs (or, jaune, blanc, argent, rose, violet, marron, bleu, vert, noir), spécialités du peuple Akan, originaire de Côte d’Ivoire et du Ghana.

Le jour du mariage, avant le départ, à la cérémonie, il offrit à son amie ses cadeaux emballés d’objets d’art puis après la cérémonie nuptiale, il remit ceux de la mariée et une belle montre bracelet au gendre. L’ambiance était à la hauteur de la fête. Tous les parents des deux familles venaient le saluer car il était l’étranger venu d’un autre continent pour assister à cette heureuse fête des époux.

A l’approche de la fin de son séjour, son ami lui proposa de le prolonger et de renouveler son visa pour trois mois encore car celui-ci arrivait à son terme d’expiration. Il obtint facilement le renouvellement du visa pour goûter aux joies de l’hiver.

La température à l’automne commençait à descendre peu à peu. Rien qu’à 11 degrés, il grelotait. Les arbres qu’il admirait avaient perdu toutes leurs feuilles. Il pensait qu’ils étaient devenus du bois sec comme il les voit chez-lui qui sont désormais bons pour l’abattage et le chauffage. Mais on lui dit que c’était une simple phase de mutation pour accueillir l’hiver sur leurs bras valides à la sève cachée dans l’attente d’une renaissance végétale.

Le journal de la météo annonça pour cette année la tombée de la neige au cours du mois de novembre. Mireille la Corneille lui avait acheté des manteaux à fourrure, des combinaisons d’esquimaux, des mitaines, des tuques à oreilles, des bottes, des bas en laine, pour bien affronter la saison à venir.

Ce jour-là pendant qu’il ronflait dans un sommeil profond avec ses narines au point d’éclater; dehors, la neige tombait furtivement à son insu. Le matin au réveil, en tirant les rideaux et levant les stores, des flocons tout blancs avaient tracé une ligne de délimitation après leur projection sur la baie vitrée. Le sol était d’une blancheur éclatante. Il courut au salon dans la joie d’en parler à son amie Mireille la Corneille qui partagea ce bon moment de sa surprise par une accolade amicale : j’ai vu ma première neige, hourrah, hourrah, hourrah ! Que c’est beau. Mireille la Corneille d’ajouter : c’est de toute beauté, tu vois maintenant ce que je voulais te faire découvrir. Ils s’approchèrent tous les deux de la fenêtre et regardaient ensemble la neige qui continuait de s’amonceler au sol, au balcon et un peu partout. Il demanda s’il pouvait ouvrir la porte pour toucher la neige et vivre les sensations dans ses mains. Il éprouva le plaisir de laisser ses empreintes dans la peau blanche de la neige pour marquer sa présence. Une photo souvenir fut prise de cette gravure éphémère.

Chaque fois quand on lui demandait de s’habiller, il passait plus de temps à porter tous ses accessoires qui rentraient lentement dans ses membres pour sa protection contre le froid. A la fin en se plaçant devant le miroir, il s’écriait : je ressemble à un Michelin et ma démarche a même changé. 

Au fur à mesure que les mois passaient, dans la soudure de fin janvier à mi-février, le froid redoublait d’intensité atteignant des records de -38 degrés. Il ne le supportait pas. Son amie Mireille la Corneille l’invita à une petite promenade pour un baptême afin d’aller y témoigner, à son retour, au pays natal. Malgré qu’il fût vêtu comme un esquimau, la morve qui coulait régulièrement de ses narines, lui collait au contact de l’air, formant des crottes de glace, à la pointe de son nez. Voulant essayer de laisser ses oreilles, sans rabats, il sentit comme si elles avaient perdu de sensibilité.

Au dîner comme au souper, ils mangeaient souvent de la soupe aux pois, des rôtis de lard aux pommes de terre avec des carottes et poireaux, de la bouillie aux légumes aromatisés et du grand-père au sirop d’érable. Ils avaient aussi d’autres provisions qu’ils prenaient pendant le goûter comme des raisins secs, des amandes, des graines de citrouilles, de pacanes et d’abricots. Il constatait durant cette saison que les gens mangeaient beaucoup et gagnaient du poids.

L’ennui du manque d’activités le hantait. Il se plaignait que chez-lui, il était toujours entrain de travailler ou plonger dans une mobilité permanente. Le chauffage dans la maison était constamment augmenté. La nuit il transpirait à grosses gouttes. Se métamorphosant, par des mues sans arrêt, changeant continuellement de peau. Il devenait de plus en plus clair. Il n’en pouvait plus car il trouvait la situation de mélange entre le froid et le chaud très contradictoire. Il avoua lui-même que chez-lui en Afrique, des chaleurs de 38 degrés poussent aussi les habitants à dormir dehors car les briques des murs qui emmagasinent la chaleur le jour, la répandent la nuit tout en la rendant insupportable auprès des humains. Des bébés pleurent dans les bras de leurs mamans. Pour ceux qui osent dormir dans les chambres, ils placent des serviettes en-dessous qui finissent par être trempées de sueur. Ils sont poussés à boire de l’eau au rythme de la transpiration. Il conclut avant son retour que dans toute saison des inconvénients extrêmes de climat existent toujours causant des maux d’inadaptation aux uns et aux autres.

Mireille la Corneille heureuse d’avoir réservé un accueil chaleureux à son correspondant, organisa un repas de famille et l’accompagnant à l’aéroport avec une forte délégation. Lazare le Lézard repartit le cœur en joie, plein de bons souvenirs pour son long séjour au pays du froid boréal.

Les bons amis sont ceux qui vous accueillent sans un calcul de bénéfice à récupérer à court ou moyen terme.

© Bernard NKOUNKOU

Etonnants Voyageurs à Brazzaville, c’était comment?

février 22, 2013
 Marianne Payot était au Festival Etonnants voyageurs de Brazzaville du 13 au 17 février. En avant-première, elle nous fait partager son carnet d’étonnante voyageuse au pays des écrivains. 

Etonnants Voyageurs à Brazzaville, c'était comment?
Etonnants voyageurs à Brazzaville. Le public dans le jardin du Palais des Congrès.

Alors, Brazzaville? C’était comment? Pas de doute, la capitale du Congo suscite plus d’intérêt que Le Mans ou Montpellier – non pas que c’est ces deux dernières n’aient de charme, bien sûr. Bref, Brazzaville, le Congo, les Etonnants Voyageurs (E. V.) tout cela étonne ou irrite, surtout ceux qui n’y assistent pas. Pour avoir fait partie des – nombreux – privilégiés (et des – un peu moins nombreux – journalistes encore valides) du 1er Festival international du livre et du film de Brazzaville (du 13 au 17 février 2013), je vous propose un bref bilan de ces cinq jours. 

Sur le papier, l’entreprise pouvait faire peur. Beaucoup plus de médias qu’à Port-au-Prince, où les Etonnants Voyageurs avaient posé leur baluchon l’année dernière, pas mal de vedettes (l’armada de France Inter, Elisabeth Tchoungui, débarquée de France 2 et nouvelle résidente de France O, Laure Adler, Olivier Barrot, etc.) et de très nombreux écrivains programmés. Mais c’est là le miracle des E. V. de Michel Le Bris: les stars putatives rentrent toujours dans le rang. Surtout quand il fait 33 degrés à l’ombre et que les beaux atours du matin se transforment au fil des heures en habits de baroudeurs. 

Bref, côté ambiance, pas de problème, malgré les répartitions subtiles entre plusieurs hôtels (les « riches », soit les auteurs, quelques journalistes triés sur le volet et les organisateurs, dans l’ancien et très chic Méridien, et les « pauvres », soit tous les autres, dans des hôtels plus modestes). 

J’entends les impatients. « C’est bien beau tout ça, mais le bilan? » Le voici, totalement subjectif, bien sûr, et un rien impressionniste. 

Il est globalement positif, surtout pour une première édition, dont on perçoit, sur place, les difficultés, tant l’ambition était grande. Organisé à l’instar des E. V. de Saint-Malo, ce festival africain, mené par Michel Le Bris et Alain Mabanckou, a multiplié les débats, les genres (littérature, musique, lectures) et les lieux. Un casse-tête pour le festivalier qui n’a pas le don d’ubiquité. 

Un bémol, cependant, dans le choix des lieux. Ainsi, une grande partie des activités se déroulait au Palais des congrès qui fait aussi office de Parlement. Et qui dit Parlement, dit grilles, militaires, etc. Difficile de trouver endroit moins familier pour le Congolais qui ne navigue pas dans les eaux du pouvoir. D’où des amphis ou des auditoriums pas toujours remplis, si ce n’est par des lycéens emmenés par cars entiers. Pour voir les « vrais » gens, il fallait se rendre dans les autres spots du festival, à l’Institut français, au Bar le Congo Square, à l’école de peinture de Poto Poto, au centre Père Dubé, dans le quartier de Bacongo, là-même où les avenues bitumées laissent place à la terre des ruelles populaires… 

De belles rencontres. L’intérêt de ce genre de salon, c’est qu’on vit, quasiment 24 heures sur 24, au côté des écrivains. Qu’on peut donc les entendre soit débattre sérieusement, soit discuter allègrement, soit mastiquer leur poulet quotidien, soit siroter un dernier verre au bar de l’hôtel. A cette aune-là, le Congolais (de Kinshasa) Jean Bofane, celui de Brazzaville, Emmanuel Dongala, les Haïtiens Makenzy Orcel, Emmelie Prophete et Lyonel Trouillot, la Danoise Pia Petersen, et bien sûr, l’infatigable Alain Mabanckou, (virevoltant sans jamais donner l’impression d’une quelconque lassitude), n’étaient pas les derniers. Et quel plaisir de côtoyer les Belges (néerlandophones) David Van Reybrouck, auteur du formidable Congo. Une histoire (Actes Sud) et Lieve Joris, merveilleuse référence de la littérature de voyage. 

Au palmarès de l’émotion, on citera les Maliens Ousmane Diarra et Amkoullel, dont le débat autour du drame de leur pays fut de grande tenue, et on s’alarmera du sort du jeune rappeur admirateur d’Amadou Hampaté Ba, empêché de rentrer en France en raison d’obscures tracasseries administratives (sa demande de renouvellement de carte de séjour a été déposée à la préfecture, a priori acceptée, mais il ne peut rentrer en France avec son seul récépissé pour la récupérer!). Autres découvertes formidables : le jeune auteur gabonais de polar, Janis Otsiemi (Le Chasseur de lucioles, Jigal éditions), dont le bagout sorti tout droit de son bidonville de Libreville fait des merveilles ; la Nigériane Noo Saro-Wiwa, fille de son père Ken, martyr de la dictature de Sani Abacha (il fut pendu en 1995), dont la dignité et le talent (Transwonderland. Voyages au Nigeria, bientôt chez Hoëbeke, a été louée outre-Manche) forcent l’admiration ; et, dans un registre plus guilleret, l’étonnant Zao, qui, dans la pleine force de l’âge, a enflammé avec ses chansons (dont le merveilleux Ancien combattant), l’auditorium du Palais lors de la soirée musicale organisée par France Inter. Enfin, on félicitera la délicieuse Elizabeth Tchoungui, simple et souriante du début jusqu’à la fin du séjour. Comme quoi, la télé ne rend pas toujours fou. 

Pour en savoir plus, n’hésitez pas à ouvrir le prochain numéro de L’Express, daté du 27 février. 

Lexpress.fr par Marianne Payot

Conte : La Tortue, la Poule de Hienghène et le Sphinx

janvier 12, 2013

Une vieille Tortue centenaire, à grosse tête, vivait dans la Grande Terre, en Nouvelle-Calédonie. Sentant le parfum de la mort envahir son corps, elle cherchait le sable abordable et adorable mais aussi accueillant et bienveillant, à la platitude et à la rectitude de son ventre, pour se reproduire. Elle voulait, à tout prix, laisser une bonne progéniture avec des gerçures aux pattes pour témoigner de sa présence bienheureuse sur la terre des Kanaks.

Un jour, pendant, qu’elle fut réveillée par les chants des oiseaux du ciel, qui s’amusaient en planant, à plumes déployées, à la surface plate des lagons; elle partit en mission d’expédition. Avant d’atteindre le rivage à la nage à l’aide de ses nageoires flottantes dans la blancheur et la douceur de la plage, elle fut arrêtée par la Poule de Hienghène. Celle-ci lui interdisait de passer directement sans autorisation sur la terre ferme. Car elle était la gardienne d’accès de la terre ancestrale à ce niveau de la frontière maritime et terrestre auprès de qui il fallait obtenir un visa d’accostage. La Tortue lui répondit qu’elle en avait l’habitude et s’y rendait souvent sans papier. Elle lui dit qu’elle était investie par les anciens du village de surveiller le passage à toute personne étrangère sur le sol de la Nouvelle-Calédonie. Elle voulut forcer le passage et la Poule de Hienghène lui barra le passage en étendant une partie de ses ailes. Elle s’arrêta sans continuer. Elle tourna sa tête et fit semblant de repartir dans sa destination d’origine puis passa silencieusement sous l’eau pour apparaître sur la berge, marchant paisiblement sur la plage.

La Poule de Hienghène s’étant aperçue du subterfuge utilisé par la Tortue, à sa vue, elle lui envoya des rayons puissants du soleil emmagasinés sur son dos dans les fibres de son plumage au rythme de son ramage et lui fit revenir à son niveau de discussion.

–         Et toi vieille Tortue, à grosse tête…lui dit-elle ? Pourquoi ne veux-tu pas m’écouter ? Va pondre tes œufs sur la baie Nêpêcîrî, celle des tortues,  dans la commune de Boulai. Penses-tu que j’éprouve un malin plaisir à distraire les passants à ce niveau d’accès pour gagner la terre ferme ?

–         Chère Poule ! Je ne conteste pas ton autorité. Bien plus, je te respecte dans la sagesse de ma vieillesse sans pourtant troubler la quiétude de la richesse de ta proéminence. Mais cesse de m’insulter de « grosse tête ».

–         Ce n’est pas moi, pauvre Poule de Hienghène qui t’aie donné cette grosse tête. C’est peut-être la nature.

–         Laisse ma tête tranquille, elle ne m’empêche pas de nager et de parcourir de longues distances, en plus, elle me va parfaitement bien car elle a toujours fait partie de ma constitution physique.

Après cette interpellation et discussion, à bâtons rompus, et pourtant pour son intérêt, elle faisait la sourde oreille. Elle ne cherchait pas à comprendre le rôle que jouait la Poule, à cet endroit.   Une entente, à l’amiable, fût finalement trouvée entre les deux, consistant désormais à laisser passer la Tortue pour aller pondre ses œufs, la prochaine fois.

A la saison de la ponte, la Tortue revint sur son itinéraire et la Poule de Hienghène la laissa passer. Au lieu de s’arrêter sur le rivage, elle progressa à l’intérieur des terres. Elle choisit un lieu secret, un peu mou. Elle creusa un bon trou d’abord avec ses pattes arrière car le sol n’était pas le même que celui de la plage ensuite elle utilisa ses nageoires pour poursuivre son travail enfin, elle se plaça au-dessus et pondit ses œufs qu’elle referma aussitôt avec de la terre, soigneusement nivelée. Avant de repartir, elle souffla, à la surface de la terre, regarda à gauche et à droite si un prédateur ne l’épiait pas.

La Grande Terre rentra dans sa saison tropicale. Les alizés aussi étaient à leur moment du rendez-vous avec la nature. Ils soufflaient à grande vitesse, faisant tomber les arbres et arrachant la toiture des maisons. Comble de malheur un feu de forêt naquit à la rencontre d’un mégot de cigarette qu’un pêcheur avait jeté. Celui-ci produisit par l’activation des alizés, un grand incendie. Les œufs de la Tortue qui se trouvaient en ces lieux furent brûlés dans leur cachette car la terre étant chaude, elle communiqua la chaleur jusqu’à la profondeur de la ponte.

Un alligator affamé qui vagabondait dans la nature après l’incendie  sentit une odeur de pourriture. Il éleva ses narines en l’air et s’orienta selon la direction du vent. Il suivait à pas lents la provenance de cette odeur alléchante qui devrait cachée un aliment pouvant assouvir sa faim. Quand, il arriva sur le lieu où se propageait la fameuse odeur, il creusa de ses griffes et découvrit tous les œufs de la Tortue, brûlés sous terre par l’incendie de la forêt. Il les mangea sans reproche, car il voulait rendre un service à la nature pour que l’odeur ne perdure et ne se répande pas pendant de longs jours.

Un dimanche pendant qu’elle se promenait, elle se rendit à son lieu de ponte. Là elle découvrit de nombreuses coquilles parsemées et éparpillées sur une étendue. Elle pleurait, se roulait et se vautrait par terre. Un Rossignol l’approcha et lui demanda: pourquoi pleures-tu ? Elle lui dit qu’elle venait de voir les coquilles de sa ponte, exhumées. Cela voulait dire qu’un prédateur avait découvert sa cachette. Et le Rossignol d’ajouter qu’il pouvait la conduire chez le grand féticheur et voyant du village pour chercher à connaître celui qui avait mangé ses œufs.

Quand ils arrivèrent au village, elle expliqua l’objet de sa visite. Le féticheur prit sa cuvette d’eau et plaça un miroir. Il secoua trois fois le contenu et fit une incantation en paicî, une langue kanak de la Grande Terre. Peu à peu, un visage se dessinait et apparaissait sur le miroir dans l’eau, celui d’un alligator, marchant à quatre pattes comme un soûlard avec un œuf, à la bouche, certainement pour aller donner à manger à ses enfants. Il appela la Tortue et son compagnon le Rossignol de voir le coupable. Mais il leur dit que ce n’était pas de sa faute car il voulait rendre service à la nature puisque les œufs étaient brûlés et sentaient mauvais. En plus il lui dit qu’il pouvait lui faire des fétiches sous forme de scarifications sur la peau pour lui rendre invincible en cas de bataille contre ses adversaires. Il lui demanda de donner sa patte. Il prit une lame Gillette et lui incisa légèrement la peau, à trois endroits. Il prépara un mélange de maniguette avec de la cendre de bois de chauffe et du sel. Il lui frotta aux différents endroits des entailles où sortait un peu de sang. Il la souleva et la laissa tomber trois fois par terre pour vérifier l’efficacité du fétiche, sa consistance et sa résistance. A sa chute, elle rebondit. Il lui donna un bon coup de poing, cela ne lui fit pas mal et l’interdit durant le combat de ne jamais regarder derrière.

La Tortue regagna l’eau. En passant, elle fût interpelée par la Poule de Hienghène que sa durée de séjour sur le rivage avait dépassé le temps accordé. Cela voulait  dire qu’elle avait violé et outrepassé le règlement. Cette infraction lui valait soit une amende, soit une punition. La Poule de Hienghène lui demanda de payer deux cents euros. Elle répondit qu’elle n’avait pas d’argent. Elle ajouta de ramasser toutes les coquilles le long des lagons. Elle refusa et répliqua par une impolitesse caractérisée. Une brève dispute éclata qui se transforma rapidement en bagarre.

Consciente et sûre de son fétiche, la Tortue livra une bagarre, sans arrêt, à la Poule de Hienghène, qui dura trois heures. Chaque coup de poing que lui assénait la Poule rebondissait sur sa carapace.  Elle prenait toujours la précaution de vite rentrer ses pattes après une réplique musclée. Elle réussit après deux heures de combat de casser la patte gauche de la Poule de Hienghène. Celle-ci fut réparée par ses amis dauphins qui assistaient à la bagarre à la surface de l’eau.

A l’approche de la troisième heure, les deux adversaires éprouvant la fatigue, ne pouvaient plus faire arriver un seul coup de poing sur le corps de l’autre. Elles étaient gagnées par la mollesse. A ce moment, la Poule de Hienghène utilisa son pouvoir magique, issu des ancêtres Kanaks. Elle se rechargea en faisant des respirations profondes et lui envoya un dernier coup fulgurant qui la fit tituber. Elle regarda en arrière en reculant alors que cela lui était interdit. Ce coup d’une puissance foudroyante sortit des rayons lumineux qui la touchèrent sur la carapace, produisant peu à peu de la fumée, montant et se transforma en une roche qui prit la forme d’un Sphinx.

C’est ainsi qu’est né le Sphinx de Hienghène. La Poule lui confia le rôle de veiller au passage indésirable, à tous contrevenants, rôle qu’il assume jusqu’à nos jours face à face dans la grandeur et la beauté majestueuse de sa présence dans la Grande Terre des Kanaks en Nouvelle-Calédonie.

© Bernard NKOUNKOU