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Cameroun-Côte d’Ivoire : rivalités autour de l’attiéké, du gari et du tapioca

avril 30, 2022

Quel nom donner à ces spécialités à base de manioc, communes à plusieurs pays africains, mais qui sèment la discorde entre eux ? Définir leur spécificité et leur identité va bien au-delà du simple chauvinisme : cela favorise le dialogue entre les cultures.

Attiéké au poulet, servi à Abidjan. © Issouf Sanogo / AFP

Dans des pays en rivalité sur le plan culturel, l’alimentation est l’une des pommes de discorde les plus récurrentes. Elle peut constituer, à elle seule, un casus belli, notamment lorsqu’il est question d’appropriation culturelle.

Depuis plusieurs semaines, des Camerounais et des Ivoiriens se déchirent sur la Toile à propos de l’attiéké, du gari et du tapioca, dont ils ont une conception sociale distincte. Pour mieux cerner le nœud de ce conflit, il serait bon d’expliquer à quoi renvoie réellement chacun de ces produits. Disons, d’emblée, que l’attiéké n’est pas le gari, et que tous deux ne sont non plus le tapioca.

La Chine, premier producteur d’attiéké

L’attiéké est une semoule humide et amidonnée, à base de manioc râpé ou broyé, fermenté, puis cuit à la vapeur. On lui connaît habituellement trois variétés. Il sert d’accompagnement à plusieurs sauces et ragoûts. Il est même, avec le thon frit, l’une des composantes du garba, un plat urbain des plus populaires. En raison du rapprochement étymologique du mot « attiéké » avec le mot « tchaakri » qui, en pulaar, désigne une semoule de sorgho, on serait tenté d’y voir un emprunt culinaire ; ces deux semoules diffèrent cependant par leur matière première, leur texture et leur saveur.

L’ « ATTIÉKÉ DES LAGUNES » EST EN COURS DE LABELLISATION À L’ORGANISATION AFRICAINE DE LA PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE

Spécialité emblématique de la Côte d’Ivoire, un produit d’exception, l’ « Attiéké des Lagunes », est en cours de labellisation comme « Indication géographique protégée » (IGP) à l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI). Cette initiative a vu le jour à la suite de deux incidents. D’abord, les Chinois, flairant la bonne affaire, ont entièrement mécanisé tout le processus de fabrication de l’attiéké, ce qui a eu pour conséquence que la Chine en devienne le premier producteur mondial. Ensuite, en novembre 2019, une polémique a éclaté à propos de l’enregistrement, à l’OAPI, de la marque « Faso attiéké ». Se sentant dépossédé de son patrimoine culturel alimentaire, Abidjan a sollicité l’obtention d’un titre de propriété intellectuelle lui permettant de disposer de l’usage exclusif du nom « attiéké ».

Le gari, un « dessert » très apprécié

Le gari, pour sa part, est une semoule sèche à base de manioc râpé ou broyé, fermenté, puis grillé. On lui connaît généralement deux variétés, l’une blanche et l’autre jaune, celle-ci étant agrémentée d’huile de palme. On en fait des pâtes, qui se consomment avec sauces et ragoûts. Détrempé dans de l’eau froide ou glacée avec du sucre et, éventuellement, des arachides grillées, du citron et du lait, il constitue un  « dessert » très apprécié dans toute l’Afrique subsaharienne.

Les Camerounais appellent symboliquement le gari « saveur », car il les aide parfois à surmonter les moments de soudure. Le mot « gari » vient de langue haoussa, dans laquelle il signifie « poudre ». Au moins deux garis jouissent d’une grande réputation, le « gari sohui de Savalou » du Bénin et le « ijebu gari » du Nigeria, ce dernier étant en passe de bénéficier d’une IGP.

Le tapioca, ingrédient des célèbres bubble tea

Le tapioca, enfin, est une fécule sèche, poudre blanche — riche en amidon — aussi fine que du sucre glace, obtenue après broyage, fermentation, lavage et décantation du manioc. On s’en sert, en Europe notamment, pour épaissir les sauces ou pour donner une texture amidonnée à diverses pâtisseries. L’une de ses variantes, appelée « perles de tapioca », entre par exemple dans la préparation du célèbre dessert bubble tea.

On trouve du tapioca dans toute l’Afrique subsaharienne. Il correspond à cette poudre blanche qui sert à cuisiner le wata fufu au Cameroun et le placali en Côte d’Ivoire. « Tapioca » est un mot français, qui provient de « typyóka », vocable de la langue sud-américaine tupi.

Discordes sémantiques

Une fois le décor planté, essayons de comprendre la genèse de ce conflit entre internautes. Tout serait parti du fait que, dans plusieurs groupes Facebook, dont principalement « Secret de femme à la cuisine », les Camerounais affirment que l’attiéké est du tapioca. Ce que nient les Ivoiriens. Pour certains Camerounais, l’attiéké serait très précisément du tapioca frais. Pour d’autres, l’attiéké, le gari et le tapioca ne seraient ni plus ni moins que la même chose, parce que tous fabriqués avec du manioc. Cette affaire a donné lieu à d’interminables querelles.

Mais, si l’on s’en tient aux définitions données ci-dessus, on peut constater que les Camerounais se trompent, puisque l’attiéké n’est pas le gari, et encore moins le tapioca. S’il peut avoir un peu de mauvaise foi dans l’attitude de certains Camerounais – qui ont bel et bien compris la différence, mais s’obstinent à la nier –, il apparaît que, pour une partie de leurs compatriotes, en revanche, l’incompréhension résulte davantage de l’acception de ces mots dans leur pays.

LES PAYS AFRICAINS PARTAGENT DES SPÉCIALITÉS CULINAIRES TRÈS PROCHES, QUI DONNENT L’ILLUSION D’ÊTRE IDENTIQUES

En effet, en français camerounais, le mot « tapioca » désigne abusivement le gari. Cette confusion n’est pourtant pas présente dans l’anglais camerounais et dans les langues locales, où « gari » désigne le produit exact. Le tapioca, pour les francophones comme pour les anglophones, correspond au contraire à la « farine » du wata fufu. On peut donc comprendre d’où vient ce malentendu. Quant à l’attiéké, même si l’on en trouve de plus en plus au Cameroun dans des restaurants tenus par la diaspora ivoirienne, il correspond, dans une certaine mesure, au dakkéré, lorsqu’il est bien entendu fait avec de la farine de manioc.

Si l’on peut regretter cette guéguerre sémantique, et toutes les conséquences qu’elle engendre, elle n’en met pas moins un fait en lumière : les pays africains partagent des spécialités culinaires très proches, qui donnent l’illusion d’être identiques. En maîtriser les subtilités est un atout majeur pour le dialogue entre les cultures.

Avec Jeune Afrique

ParTéguia Bogni

Téguia Bogni

Chargé de recherche au Centre national d’éducation, ministère de la Recherche scientifique et de l’Innovation du Cameroun.

Céline Dion, la grande inquiétude

avril 29, 2022

La chanteuse star québécoise a annoncé vendredi le report de sa tournée européenne, « Courage World Tour », à 2023 pour des raisons de santé.

La chanteuse, qui avait donne rendez-vous a ses fans europeens en 2022, a annonce qu'elle devra attendre 2023 pour donner des concerts sur le Vieux Continent.
La chanteuse, qui avait donné rendez-vous à ses fans européens en 2022, a annoncé qu’elle devra attendre 2023 pour donner des concerts sur le Vieux Continent.© ALICE CHICHE / AFP

C’est un coup dur pour ses nombreux fans à travers le Vieux Continent. Céline Dion a annoncé vendredi 29 avril qu’elle reportait à 2023 tous les concerts de sa tournée Courage World Tour prévus en Europe cette année, en raison d’un problème de santé. « Je me sens un peu mieux… mais il m’arrive encore d’avoir des spasmes », a expliqué la star québecoise de la chanson dans un communiqué publié en France par la grande salle Paris La Défense Arena.

« Je suis tellement désolée d’avoir à changer les dates de la tournée en Europe une nouvelle fois ; la première fois, ce fut à cause de la pandémie, maintenant, c’est en raison de ma santé », a précisé la chanteuse âgée de 54 ans. « Pour être sur scène, je dois être au top de ma forme. Pour être honnête, j’ai hâte, mais je ne suis pas encore tout à fait prête… Je fais de mon mieux pour revenir à 100 % pour monter sur scène, parce que c’est ce que vous méritez », poursuit-elle.

Céline Dion avait donné les 52 premiers spectacles de la tournée avant le début de la pandémie début 2020. La superstar avait annoncé en janvier dernier qu’elle annulait la partie nord-américaine de cette tournée à cause de ses problèmes de santé.

Par Le Point avec AFP

Johnny Depp, tête d’affiche de son procès en diffamation

avril 24, 2022
Johnny Depp en veston-cravate avec des lunettes fumées.

Le procès en diffamation que Johnny Depp intente à son ex-femme Amber Heard a débuté jeudi. Photo: Pool/AFP via Getty Images/Jim Watson

Dans le procès en diffamation qu’il intente à son ex-femme Amber Heard, Johnny Depp a campé cette semaine un rôle qu’il connaît bien : celui de la vedette.

Durant trois jours, l’acteur a cherché, en tant que témoin, à convaincre le jury que les allégations de violences conjugales portées contre lui étaient fausses et lui avaient surtout coûté sa carrière.

Les avocats de l’actrice de 36 ans ont noyé Johnny Depp, 58 ans, de questions sur son passif d’abus de drogues et d’alcool dans l’idée de saper sa crédibilité. Des séquences ont été retransmises en direct sur des chaînes d’information américaines friandes des détails révélés.

Le personnage Johnny Depp

Le pirate des Caraïbes a gardé son calme durant ce contre-interrogatoire mais a eu quelques éclats de colère.

Pressé par Ben Rottenborn, l’avocat de son ex-épouse, de répondre oui ou non à une simple question, Johnny Depp a rétorqué que rien n’était simple dans ce dossier.

La vedette hollywoodienne s’est rapidement familiarisée avec les passes d’armes entre avocates et avocats qui se sont constamment interrompus, son équipe accusant la défense de ne se baser que sur des rumeurs.

Je crois que ce sont des ouï-dire, a commenté Johnny Depp à propos de ses propres déclarations, ce qui a provoqué les rires dans la salle d’audience, où se trouvaient quelques admirateurs de l’acteur.

Bagues argentées aux doigts, Johnny Depp s’est présenté au tribunal de Fairfax, près de la capitale américaine, les cheveux tirés en catogan, laissant voir ses boucles d’oreilles.

Au fil des jours, il a opté pour des costumes trois pièces, arrivant jeudi dans un ensemble intégralement noir.Johnny Depp, les bras près du corps, dans la salle d'audience.

Johnny Depp a montré comment il dit s’être protégé d’une attaque alléguée de la part de son ex-femme Amber Heard. Photo: AFP/Evelyn Hockstein

La défense d’Amber Heard

Amber Heard, qui a joué dans les grosses productions hollywoodiennes Justice League et Aquaman, a choisi des ensembles pantalons en coiffant chaque jour différemment ses longs cheveux blonds.

Elle est restée le plus souvent impassible en écoutant le témoignage de Johnny Depp, chuchotant à l’oreille de ses avocats et prenant des notes.

Toutefois, elle est apparue émue lors de la projection d’une vidéo qu’elle avait filmée à l’insu de son mari de l’époque, qu’on voit violemment claquer des portes de placards de cuisine avant de se servir un grand verre de vin.

Née au Texas, l’actrice a aussi semblé être bouleversée quand ses avocats ont diffusé un enregistrement audio dans lequel on l’entend supplier Johnny Depp de ne pas se couper avec un couteau.

L’équipe d’avocats d’Amber Heard a affirmé qu’il pouvait devenir un monstre, physiquement et sexuellement violent, quand il était saoul ou sous l’emprise de drogues.

Ils l’ont donc longuement interrogé sur sa consommation de substances illicites.Amber Heard cherche des documents sur un bureau lors du procès de Johny Depp.

Amber Heard soutient que Johnny Depp lui a infligé «des violences physiques et sexuelles constantes». Photo: AFP/Evelyn Hockstein

Les virées de Johnny Depp

À propos de ses virées avec la vedette controversée du rock Marilyn Manson, Johnny Depp a répondu qu’ils avaient bu ensemble et pris de la cocaïne ensemble peut-être deux ou trois fois.

Dans un message envoyé à un autre de ses amis, il racontait être sur le point de monter dans un avion en n’ayant pas mangé depuis des jours, bu la moitié d’une bouteille de whisky, deux de champagne, 1000 cocktails vodka-Red Bull, et pris des pilules.

Ces heures d’audience ont égrené plus de détails sur la vie de célébrités qu’il n’en faudrait pour remplir un magazine à sensation.

Johnny Depp a admis devant le jury qu’il soupçonnait l’acteur James Franco d’avoir eu une aventure avec sa femme.

Il a aussi raconté combien Amber Heard était jalouse du tatouage Winona Forever qu’il s’était fait faire sur le bras droit, souvenir de l’époque où il était en couple avec l’actrice Winona Ryder.

Pour apaiser cette jalousie, Johnny Depp a fait gommer les deux dernières lettres du prénom, transformant son ancienne déclaration d’amour en blague argotique, Wino Forever, équivalant à alcoolique pour toujours en français.

La cour a aussi pu lire des messages dans lesquels Johnny Depp traite Amber Heard de sale pute et Vanessa Paradis, mère de ses deux enfants, d’extorqueuse française.Le chanteur prend la pose pour les caméras sur le tapis rouge lors d'une activité publique.

Johnny Depp a raconté ses virées avec la vedette controversée du rock Marilyn Manson. Photo : Reuters/Neil Hall

Un procès à plusieurs dizaines de millions de dollars

La relation toxique entre ces vedettes, mariées pendant deux ans, a été étalée au grand jour, car le procès se focalise sur les allégations de violences dont elles s’accusent mutuellement.

Johnny Depp poursuit Amber Heard en diffamation et lui réclame 50 millions de dollars à la suite d’une tribune qu’elle a fait publier dans le Washington Post en 2018.

Dans ce texte, elle ne le citait pas nommément, mais elle évoquait les accusations de violences conjugales qu’elle avait portées contre son mari en 2016.

Amber Heard a rétorqué par une plainte en exigeant de son côté 100 millions de dollars, assurant qu’il lui avait infligé des violences physiques et sexuelles constantes.

Le procès reprendra lundi.

Par Radio-Canada avec Agence France-Presse

Décès du chanteur belge Arno à l’âge de 72 ans

avril 23, 2022
Le chanteur sur scène, micro à la main, avec de l'éclairage derrière.

Le chanteur Arno en 2003 au Festival des Vieilles charrues en France. Photo: Getty Images/Fred Tanneau

Le chanteur Arno, figure belge de la scène rock, connu pour sa voix cassée mâtinée d’un accent flamand, sa chevelure en bataille et ses excès, est décédé samedi des suites d’un cancer, a annoncé son agent.

L’artiste de 72 ans, parfois comparé à Alain Bashung ou Tom Waits, de la même génération que lui, avait annoncé en février 2020 souffrir d’un cancer du pancréas.

Arno nous a quittés ce 23 avril. Il va nous manquer à tous et à toutes […] mais il sera toujours là grâce à la musique qui l’a fait tenir jusqu’au bout, a écrit son agent belge Filip De Groote dans un communiqué.

Né le 21 mai 1949 à Ostende, ville côtière flamande à laquelle il est resté très attaché et qu’il évoque dans ses chansons, Arno Hintjens avait débuté sa carrière au sein du groupe rock TC Matic dans les années 80, avec notamment la chanson Putain, putain — un titre repris récemment en duo avec un autre Belge, Stromae.Début du widget YouTube. Passer le widget?

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C’est en solo qu’il s’était ensuite révélé à un plus large public, grâce à des chansons comme Les yeux de ma mère ou sa reprise des Filles du bord de mer d’un autre Belge, Adamo.

Tournée interrompue

L’annonce de sa maladie était intervenue alors qu’il se trouvait en pleine promotion d’un album (Santeboutique, sorti en septembre 2019). Il avait dû interrompre sa tournée pour subir une opération.

La pandémie de coronavirus et l’impossibilité de tenir des concerts ont ensuite reporté plusieurs fois tout au long de 2020 la perspective de remonter sur scène, même s’il a pu enregistrer un nouvel album (Vivre, avec le pianiste français Sofiane Pamart, sorti fin mai 2021).

À l’époque de la sortie de l’album, il avait été empêché de le promouvoir par une nouvelle hospitalisation pour un traitement par chimiothérapie.Début du widget YouTube. Passer le widget?

https://www.youtube.com/embed/tiF-0scv11QFin du widget YouTube. Retour au début du widget?

Il est finalement remonté sur scène en février 2022, programmant une demie douzaine de dates à Bruxelles et à Ostende, sa ville natale, après un premier rendez-vous en petit comité dans les studios de la radio publique flamande le 12 janvier.

Durant ses derniers spectacles, l’artiste, assis devant un micro, visage amaigri, faisait régulièrement allusion devant son public à son état de santé.

Le 21 février, dans son habituel costume noir de scène, il avait été reçu sous les ors du palais royal de Bruxelles pour un entretien avec le roi Philippe, qui avait salué une icône de la scène musicale belge.

Nous ne verrons plus sa silhouette dans le quartier Sainte-Catherine. Putain putain, il nous manque déjà, s’est désolé sur Twitter Philippe Close, le maire de Bruxelles, une ville dont il était citoyen d’honneur.

Avec Radio-Canada par Agence France-Presse

Féminisme : quand l’intime devient politique

avril 19, 2022

Sur le continent comme dans la diaspora, de plus en plus de femmes noires se livrent dans la sphère publique sur leur vie sexuelle. Une révolution ?

© PeopleImages/GettyImages

Ça commence par des titres de chapitre éminemment suggestifs.“69” : évocateur… Me My Sex and I : hilarant et prometteur… Avec la surprenante autobiographie, Journal intime d’une féministe (noire), publié au Diable Vauvert, en mars, la Franco-Camerounaise Axelle Jah Njiké bouscule le paysage littéraire français, où l’intime est rarement incarné par des personnes noires.

Son récit, à la première personne, dévoile le parcours de vie inattendu d’une Afropéenne, entre violence sexuelle et éducative, puis émancipation par la littérature et la sexualité. Espiègle, Axelle Jah Njiké liste une soixantaine de partenaires, hommes et femmes, qui ont compté pour elle, à titre affectif et/ou physique, chacun d’entre eux ayant contribué à la construction de « l’être sensuel, charnel et sexuel » qu’elle est devenue.

La militante féministe raconte comment, violée à 11 ans, elle a reconquis son droit au plaisir, et comment « cette réappropriation s’inscrit dans une histoire transgénérationnelle de dépossession de l’intimité, aucune femme avant [elle], dans sa lignée, n’ayant pu choisir son premier partenaire sexuel ». Avec force détails, Axelle Jah Njiké décrit « la masturbation [qui] fait [d’elle] une femme puissante, un être désirant, détentrice d’un pouvoir intime, spécifique, qui échappe à toute incursion masculine. »

Une parole qui surprend chez une femme noire, élevée dans une communauté où on ne parle pas de ces choses-là. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Le Journal intime d’une féministe (noire) n’est pas un manuel grivois destiné à émoustiller quelques coquines. S’il est une ode à de multiples amours, il rassemble aussi les fêlures les plus profondes de l’auteure, s’inscrivant ainsi dans la catégorie des récits intimes incarnés par des personnes noires et relayés ces dernières années par les médias innovants tels les comptes Instagram et les podcasts.

Masturbation thérapeutique

Créé en octobre 2018, le compte Instagram à succès « Je m’en bats le clito » – presque 1 million d’abonnés – est aussi une parfaite illustration de ces discours osés sur soi. Le credo de sa créatrice, Camille Aumont Carnel, porte-voix autoproclamé de la libération de la parole féministe sur les réseaux sociaux ? Parler en toute décontraction de masturbation à but thérapeutique, d’injonction à l’orgasme, d’endométriose…

Pendentif en forme de clitoris autour du cou, la jeune femme née au Niger – mais qui rejette l’étiquette d’afroféministe mettant en avant le caractère universel de son discours – milite pour une sexualité heureuse qui passerait par une réhabilitation du clitoris. Elle voudrait d’ailleurs voir cet organe ignoré, parfois diabolisé, remplacer l’utérus et les ovaires dans les manuels de sciences. Proposition gratuite ? Certainement pas. Plus politique qu’elle n’y paraît, la revendication entend rompre avec l’idée d’une sexualité centrée sur la fonction reproductrice des femmes. Pour Camille Aumont Carnel, le clitoris est un symbole d’émancipation sexuelle et de réappropriation du corps.

LA PLURALITÉ DES RÉCITS DEVIENT UN OUTIL POUR ROMPRE LA LOI DU SILENCE, INDIVIDUELLEMENT ET COLLECTIVEMENT

Jah Njiké et Aumont Carnel veulent, l’une et l’autre, faire des récits de l’intime un combat politique, en les installant dans l’espace public alors que, jusqu’à présent, ils n’avaient pas droit de cité. « L’intime est une notion peu associée en France aux personnes non blanches », explique la première. Et c’est parce qu’elle le déplorait qu’elle a créé, en 2018, le premier podcast francophone qui donne à entendre les expériences de femmes noires, Me My Sex and I, devenu le titre d’un des chapitres de son livre. Des femmes d’horizons différents s’y sont succédé pour illustrer la diversité de leurs vécus, racontant, parfois de manière insoutenable, viol, excision, etc.

« C’est la conversation que j’aurais aimé avoir avec ma mère et les femmes de ma famille, confie Jah Njiké. Cette façon de se réapproprier la narration sur nos vécus rend possible un propos universel. » En transportant sur la place publique différentes versions de la même histoire intime liée à la parentalité, l’enfance, la transmission, la construction de soi, les rapports affectifs et sexuels, les femmes vont du personnel au global et donnent un caractère politique à leur geste. La pluralité des récits devient un outil pour rompre la loi du silence, individuellement et collectivement. Avec ses quelque 500 000 écoutes, le programme est devenu une référence au sein des communautés noires, tant dans la diaspora que sur le continent.

« Faire comme le Blanc »

Pour Axelle Jah Njiké, l’enjeu n’est donc pas seulement de lever des tabous, c’est aussi de rompre avec une certaine inégalité dans la prise de parole entre femmes blanches et Afropéennes, notamment dans l’Hexagone. « Nos émotions, nos ressentis ont moins droit de cité que ceux des autres et ça me pose un problème. » Elle en veut pour preuve l’indifférence qui a accueilli, en dépit de sa qualité – et en plein mouvement #metoo -, son deuxième podcast, La Fille sur le canapé, pourtant consacré au viol qu’elle a subi à 11 ans, alors même que les récits d’afro-descendantes agressées étaient si rares. « Cette question concerne pourtant toutes les communautés, sans exception », insiste-t-elle.

À en croire la podcasteuse, qui déplore que les magazines destinés au public noir n’aient pas non plus jugé utile de s’en faire l’écho, « les uns ne savaient pas comment aborder la question sans stigmatiser certaines communautés, les autres ne souhaitaient pas choquer ou incommoder leur lectorat. Pis encore, quelques-uns ont estimé que traiter ces sujets, c’était “faire comme le Blanc ”! » Pour Jah Njiké, il est d’autant plus important de mettre en lumière ces expériences vécues par les femmes noires qu’on s’intéresse habituellement à elles uniquement sous le prisme des discriminations et du racisme.

Sur le continent aussi, des récits de l’intime fleurissent. De Libreville à Dakar en passant par Yaoundé, Douala, Libreville, Cotonou, Lomé et Abidjan, la productrice Alexandra Ngann Yonn convoque la parole des femmes dans un podcast féministe et intimiste, Mises en quarantaine, qui se veut un espace de conversation sur l’éducation, la santé, la formation ou la société. L’idée est de lutter contre le stéréotype de la femme africaine qui, après 40 ans, serait en détresse, incapable de s’épanouir en dehors du triptyque mari-enfants-famille.

LE TON EST LIBRE, PARFOIS CARRÉMENT GRIVOIS, PROVOCATEUR ET DÉMENT LE MYTHE DE LA FEMME AFRICAINE RÉSERVÉE ET SOUMISE

À Abidjan, un couple lesbien a fait le pari audacieux, quasi suicidaire sur un continent où l’homophobie s’affiche sans complexe, de rompre le secret autour de leur orientation sexuelle. À coups de vidéos sur TikTok, comme dans une émission de téléréalité sans fin, à visage découvert, Sam et Sacha se livrent corps et âme à leurs 300 000 followers : le déni de leur homosexualité, leurs expériences antérieures peu concluantes avec des hommes, l’acceptation de leur différence, leur rencontre, le désir de s’assumer, l’impossible coming out dans le cercle familial « pour ne pas donner de crise cardiaque à (leurs) parents respectifs » et les prières incessantes de ces derniers, en vue de leur « délivrance ».

Elles confient aussi leur désir d’enfant et les tentatives d’insémination artificielle. Sacha et Sam ne dissimulent pas non plus les tombereaux d’insultes qu’elles reçoivent de ceux qui ne comprennent pas « pourquoi de jolies filles comme elles font le choix d’être lesbiennes ». Leurs réponses sans détour ont fini par rallier nombre d’Ivoiriens à leur cause. Grâce peut-être à ce direct sur TikTok au cours duquel, en pleurs, Sacha implorait la reconnaissance de sa part d’humanité.

Résistance et révolte

Pour la philosophe et romancière ivoirienne Tanella Boni, les récits de l’intime ne sont pas une nouveauté sur le continent. « Dans les sociétés traditionnelles, par exemple, les femmes africaines ont toujours su exprimer, grâce à des chants et à des danses codifiés, les tourments qu’elles vivent au sein de leur couple ou dans leur communauté. » Un exercice dans lequel excellaient déjà les chanteuses de bikutsi dans le Cameroun des années 1950 et 1960. Elles décrivaient leur détresse de ne pouvoir faire d’enfant, leur solitude dans un village étranger lorsqu’elles épousaient un homme d’une autre tribu que la leur…

Évidemment, cette communication était circonscrite au territoire. Aujourd’hui, magie de l’internet oblige, le moindre message est abondamment relayé sur les réseaux sociaux, ce qui donne l’impression que les discours féminins sont plus nombreux. La véritable nouveauté réside dans le ton, de plus en plus libre, parfois carrément grivois, provocateur et démentant ainsi le mythe de la femme africaine réservée et soumise.

Selon Tanella Boni, qui s’intéresse à la place des Africaines dans la réflexion féministe, ces récits sont un levier d’action faisant partie de ce qu’elle décrit comme « des stratégies de résistance et de révolte. » « Les femmes s’expriment  pour ne pas mourir, pour être en paix avec elles-mêmes. C’est aussi le moyen “d’être en palabres” avec l’entourage immédiat. » Sur le continent, le discours sur soi est loin d’être converti en acte politique. Au mieux a-t-il une valeur thérapeutique, la somme des récits intimes ne parvenant pas encore à franchir les réseaux sociaux pour faire débat dans la société.

LES FEMMES S’EXPRIMENT  POUR NE PAS MOURIR, POUR ÊTRE EN PAIX AVEC ELLES-MÊMES

Ex-enseignante chercheuse au CNRS, à l’Université Paris-Diderot et à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, la sociologue Fatou Sow prédit que le phénomène ira s’intensifiant et que de plus en plus de vies d’homosexuels et de transgenres seront rendues publiques. « Ces personnes sont tellement victimes de discrimination qu’il n’est pas exclu qu’un matin cela explose. »

Elle conclut, sourire, en coin : « Il est évident que moi, je n’aurai jamais pu écrire un texte comme celui d’Axelle Jah Njiké mais rien ne dit que, dans les années à venir, une Africaine ne sorte pas sa version des Cinquante Nuances de Grey. »

Journal intime d’une féministe (noire) de Axelle Jah Njiké, Au diable Vauvert, 176 pages, 15 euros.

Avec Jeune Afrique par Clarisse Juompan-Yakam

Droits d’auteur : les artistes congolais invités à déclarer leurs œuvres

avril 15, 2022

Réuni le 14 avril à Brazzaville en session inaugurale, le Comité de direction du Bureau congolais des droits d’auteur (BCDA) a demandé aux créateurs et inventeurs d’œuvres d’esprit de les protéger afin de profiter des acquis en vigueur.

Les membres du Comité de direction/Adiac

La place et le rôle des artistes ont été évoqués à la session inaugurale du Comité de direction du BCDA. Selon son président, Philippe Kanga, il est nécessaire que toutes les conditions soient réunies pour garantir un bon fonctionnement à cette structure.

 « Nous invitons les artistes congolais à se faire enregistrer et à déclarer leurs œuvres au BCDA. Toutefois, ils doivent travailler et toujours travailler pour produire des œuvres susceptibles de contribuer à l’épanouissement de notre société. Ce n’est qu’au prix du travail bien fait qu’ils bénéficieront des droits d’auteur », a-t-il signifié.

Philippe Kanga a aussi invité les utilisateurs des œuvres d’esprit à payer régulièrement les droits d’auteur.  Une manière de permettre aux créateurs de tirer profit du fruit de leur travail. D’ailleurs, dans les prochains jours, un répertoire des partenaires du BCDA sera publié afin de les pousser à payer les droits d’auteur.

Au cours des débats, les participants ont abordé plusieurs points portant, entre autres, sur le programme d’activité et le budget de l’années en cours.  Selon le communiqué final, le budget du BCDA est arrêté en recettes et en dépenses à la somme de 322 115 000 FCFA.

Les participants ont profité de l’occasion pour faire des recommandations concernant la mutation du BCDA tout en l’adaptant à l’évolution du monde. « Eriger le BCDA en une direction générale, mener un plaidoyer auprès des ministères en charge des enseignements en vue de percevoir les redevances des droits d’auteur en faveur des écrivains, engager une perception forcée de la redevance des droits d’auteur et des droits voisins auprès des usagers réfractaires puis exiger des agents déserteurs la reprise de service sous peine d’une sanction  disciplinaire», sont parmi les recommandations contenues dans le communiqué final.

Notons que le BCDA n’est pas seulement l’exclusivité des artistes musiciens mais s’ouvre aussi à toutes les catégories d’artistes littéraires, graphistes, plasticiens, logiciels, quelle que soit leur forme orale ou écrite.

Avec Adiac-Congo par Rude Ngoma

Congo-Musique : le festival « Rumba un jour, rumba toujours » organisé à Pointe-Noire

avril 8, 2022

L’Institut français du Congo (IFC) donne la possibilité aux Ponténégrins de vibrer, depuis le 5 avril, au rythme de l’histoire et des sons de la rumba congolaise à travers son festival « Rumba un jour, rumba toujours » qui réunit des grands noms de cette musique tels Sam Mangwana, Théo Blaise Nkounkou, Cosmos Mutuari, Maïka Munan, Ballou Canta, Kevin Mbouandé, Fredy Massamba, Sean Milano, Lize Babindamana ainsi que Les Bantous de la capitale qui livrent un concert ce 8 avril à Canal Olympia.

Depuis son inscription par l’Unesco au patrimoine immatériel de l’humanité, la rumba congolaise fait de plus en plus parler d’elle. Le festival « Rumba un jour, rumba toujours », qui prendra fin le 16 avril prochain, se veut un vecteur d’un message à la fois culturel et festif en s’appuyant sur la diversité, l’échange et la mixité. Par cet événement, l’IFC entend aussi faire rayonner le centenaire de la ville de Pointe-Noire dont les festivités débuteront le 11 mai prochain. Il propose ainsi une belle occasion d’annoncer ces festivités et aussi de célébrer cette belle musique qu’est la rumba.

C’est par une grande conférence de presse qui a réuni tous les participants à l’IFC que « Rumba un jour, rumba toujours » a été lancé. Plusieurs activités ont été retenues, entre autres, des ateliers (Likembé, piano, voix et guitare à l’espace Yaro, Renatura et autres) avec des références comme Maïka Muna et Ballou Canta ainsi que Pototo et Yohan Babindamana ; des projections de films « Rumba congolaise : histoire et économie », réalisé par Patrick Ndandu Mulassa, et «Rumba» d’Olivier Lichen ; des conférences et tables rondes avec d’éminents intervenants chargés de développer les différentes thématiques. Il s’agit notamment de « Les Bantous de la capitale et moi » par Théophile Obenga (Egyptologue, linguiste et historien) et Ida Ngamporo (maire de Djiri à Brazzaville) ; « Panorama de la vie musicale à Pointe-Noire, des années 1960 à 1980 » par Charles Bouetoumoussa (membre du Comité scientifique de la rumba).

Le programme du 7 avril prévoyait une conférence de presse et un showcase de Kevin Mbouadé au lycée Charlemagne (les mêmes activités auront aussi lieu le 12 avril à l’école Crayola) et une conférence sur « Les attentes consécutives à l’inscription de la rumba congolaise au patrimoine de l’humanité » par le Pr Yoka Liye Mudaba et Joachim Goma Thethet à l’IFC. Autres thèmes qui seront développés au cours du festival, «La rumba comme herméneutique de la littérature orale et de la religion traditionnelle Kongo (comité Bantou & Meno Nkumbi Nzila chez les Bantous de la capitale », le 13 avril à l’IFC par Kovo N’sondé ; « Les figures légendaires de la rumba», le 14 avril au lycée Français-Charlemagne par le journaliste Clément Ossinondé ; « Rumba congolaise patrimoine immatériel de l’humanité: quel impact économique pour les pays concernés ? » par Didier Mumengi avec le réalisateur Patrick Ndandu Mulassa.

Le 16 avril, le public débattra avec Maxime Foutou, Dominique Olessongo, Maika Munan, Clément Ossinondé et José Wasenberg sur les droits d’auteurs, les grands auteurs/compositeurs spoliés des grands morceaux de rumba qui ont marqué l’histoire, la professionnalisation- de la création de l’œuvre à sa diffusion, le statut du musicien.

Les Bantous de la capitale, premiers à monter sur la scène du festival

Très attendus du public depuis le lancement de l’événement, en raison de la carrure des artistes et groupes retenus,  les concerts de musique ont démarré le 7 mars à Canal Olympia (arrondissement 1, Emery-Patrice-Lumumba, à Mpita). Et ce sont les légendaires Bantous de la capitale qui ont eu l’honneur de monter en premier sur la scène de « Rumba un jour, rumba toujours ». Ils seront suivis du géant Sam Mangwana qui se produira le 9 avril. Le 16 avril ce sera le tour de l’exceptionnel Maïka Munan de monter sur scène avec ses célèbres invités, notamment Théo-Blaise Nkounkou, Ballou Canta, Fredy Massamba, Liz Babindamana et Sean Milano. Une belle fusion de l’ancienne et de la jeune génération de la rumba congolaise qui promet d’être très colorée. Le festival « Rumba un jour, rumba toujours »  sera clôturé par le concert du talentueux Kevin Mbouandé, à Canal Olympia.

Lucie Prisca Condhet N’Zinga

RDC : découverte par Niska, Davinhor secoue le game à Kinshasa

avril 6, 2022
Si Davinhor n’a aucun souvenir de son pays natal, qu’elle a dû quitter à l’âge de trois ans, elle rend hommage à la musique qui a bercé son enfance : la rumba congolaise. © Capitol

Repérée par Niska, dont elle partage les racines congolaises, la rappeuse de 25 ans qui vient de sortir son premier album, « Indomptable », chez Capitol, est bien décidée à montrer de quel bois elle se chauffe.

Crop top, veste en similicuir et jogging assorti, la rappeuse de 25 ans, griffes XXL au bout des doigts et abdos de sortie, est prête à débiter ses vers musclés sur une scène aux allures de ring de boxe. « Et je les piétine en talons, dis-moi qui porte le pantalon », confirme-t-elle dans le clip d’Indomptable, extrait de son premier album éponyme.

Davinhor, son vrai prénom – fusion de ceux de ses parents, David et Hortense – a pourtant des allures de jeune fille sage quand on la retrouve dans les locaux parisiens de sa nouvelle maison de disques Capitol, filiale d’Universal.

ÊTRE UNE FEMME DANS LE MILIEU DE L’ART N’EST PAS CHOSE FACILE

Escortée de son spitz allemand, Ginger, l’ancienne athlète tout en jambes s’affiche cette fois-ci en mini robe et blouse d’écolière blanche, un sac de dame griffé au bras. Et vient balayer d’un revers de main (ultra baguée !) l’idée selon laquelle une rappeuse ne peut pas être sexy, féminine et faire du rap hardcore.

Indépendance et confiance en soi

« Être une femme dans le milieu de l’art n’est pas chose facile. Toutes les rappeuses ne signent pas sur une major, on nous met souvent en concurrence », regrette-elle. Ce qui n’a pas empêché cette fan de l’Africaine-Américaine Cardi B de collaborer avec de dignes représentantes de la scène actuelle comme la Franco-Malgache Chilla, la Brésilienne Bianca Costa, la rappeuse d’origine ivoirienne Le Juiice et la Gabonaise Vicky R sur le morceau « Ahoo » (plus de 4 millions de streams), extrait du documentaire Reines diffusé cette année sur Canal +. « Une avancée pour le rap féminin », assure celle qui compte bien continuer à porter la couronne.

Si Davinhor ne se revendique pas franchement féministe, elle prône l’indépendance et appelle à la confiance en soi avec franc-parler, notamment sur Snapchat où elle s’est fait repérer par ses futurs producteurs, les Daltonnes, en 2018. Rap game oblige, l’autonomie passe pour celle qui a quitté le foyer familial à 18 ans pour s’installer à Creil, en région parisienne, par le cash et le bling. Mais pour la Congolaise née à la fin des années 1990 à Kinshasa, soit en pleine guerre du Congo, fille d’un père emprisonné à plusieurs reprises pour ses prises de positions en faveur des droits humains, il faut percer.

NOUS LES CONGOLAIS, ON EST PARTOUT !

« Cette rage qui ressort dans mes textes et mon flow me viennent de mon envie de réussir cette vie coûte que coûte. Je suis une fille de foyer, j’ai grandi entourée de réfugiés politiques venus du Congo, d’Arménie, du Tchad ou du Nigeria toute mon enfance et adolescence, se souvient-elle. Mes parents travaillaient au noir pour s’en sortir, parfois il n’y avait pas de sous. Mais j’ai eu la chance d’avoir des parrains, des Français, qui m’ont aidée. Grâce à eux, j’ai pu faire de l’équitation, de l’athlétisme… », reconnaît celle qui a abandonné les bancs de l’école pour traîner dans les studios de musique.

La musique en héritage

« J’suis quelqu’un, toi t’es qui ? », interroge-t-elle, crâneuse, dans l’un de ses morceaux, devenu viral à la suite de son passage dans l’émission Planet rap du rappeur français d’origine congolaise, Niska, qui a très tôt senti le potentiel de cette kickeuse autoproclamée.

« Nous les Congolais, on est partout !, rigole-t-elle. Notre musique est notre héritage, c’est ce que nos grands-parents nous ont laissé. » Si la rappeuse n’a aucun souvenir de son pays de naissance qu’elle a dû quitter à l’âge de trois ans, elle rend hommage à la musique qui l’a bercée, la rumba congolaise. « Dans « Flocko », mon titre avec Le Juiice, je reprends le même refrain que Pepé Kallé, sur son morceau « O nager ». C’est un clin d’œil important pour moi », assure l’artiste qui peut compter sur une base de fan congolaise solide.

« Je reçois plein de messages des populations sur place, on m’appelle « Mwana Mboka », ça veut dire « l’enfant du pays ». C’est un soutien de dingue », apprécie la rappeuse qui espère un jour pouvoir se produire sur le continent.

Avec Jeune Afrique par Eva Sauphie

Prix des cinq continents de la Francophonie: Karim Kattan lauréat 2021

mars 31, 2022

Depuis le 16 décembre de l’année dernière, la délibération du jury international du Prix des cinq continents avait désigné l’écrivain palestinien, Karim Kattan, lauréat 2021, pour son premier roman « Le palais des deux collines » (Elyzad, 2021). Une mention spéciale avait été décernée à Miguel Bonnefoy pour son roman « Héritage » (Rivages, 2020).

Myriam Senghor encadré par l’écrivain palestinien Karim Kattan et Miguel Bonnefoy / Crédit photo Marie Alfred Ngoma

Sur invitation de Louise Mushikiwabo, secrétaire générale de la Francophonie, pour cette 20e édition, la cérémonie de remise du prix s’est déroulée finalement au siège parisien de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), salle Senghor, dans la matinée du 31 mars en présentiel et sur les réseaux sociaux,  alors qu’elle était initialement prévue le 20 mars à Dubaï, aux Émirats arabes unis, en marge de la Journée internationale de la Francophonie.

En présence de la secrétaire générale de l’OIF, la cérémonie, digne des festivités d’un vingtième anniversaire, a connu des instants d’évocation, entre bilan et perspectives. Un vibrant hommage a été rendu à l’académicien René de Obadia, 1918-2022, ancien membre du jury du Prix des cinq continents, décédé cette année.

Paru en janvier chez l’éditeur tunisien Elyzad, « Le palais des deux collines » raconte le parcours de Faysal, un trentenaire qui retourne à Jabalayn, son village natal, en Palestine. Ce villageois, issu d’une famille bourgeoise décimée, vit dans le palais des deux collines où ressurgissent le fantôme de sa grand-mère, les secrets de ses proches ainsi que son propre passé. Alors que le pays est envahi par les colons israéliens, Faysal reste enfermé chez lui, perdant peu à peu le sens de la réalité.

Le jury international, présidé par Paula Jacques, a été séduit par « la langue poétique et un art du récit mêlant dérision, humour et colère contenue, d’une grande originalité. » En parallèle, il a décerné une mention spéciale à Miguel Bonnefoy pour son roman « Héritage », publié en août 2020 aux éditions Rivages. La saga familiale, également honorée du prix des libraires 2021, met en scène plusieurs générations de Lonsonier installées au Chili au cours du XXe siècle.

« C’est un récit qui ne fait jamais concession des horreurs de la période qu’il décrit, mais réussit à transcender l’absurdité de la violence à travers le parcours de ses personnages. Magnifique écriture mêlant à la fois le réel et le fantastique« , estime le jury.

Créé en 2001 sous l’égide de l’OIF, le prix est doté d’un montant de 15 000 euros pour le lauréat et de 5 000 euros pour la mention spéciale. La récompense met en lumière « des talents littéraires reflétant l’expression de la diversité culturelle et éditoriale en langue française sur les cinq continents.« 

Lors de la cérémonie de la vingtième édition, les lauréats ont salué le travail effectué par les comités de lecture. Ce sont ses membres, au sein de l’espace francophone, qui apportent leur appréciation et présélectionnent les œuvres parmi les ouvrages concourant au Prix des cinq continents, qui sont ensuite soumis au jury.

Pour le Congo, l’Association culture elongo (Culture pour tous) effectue ce travail en amont. Elle est présidée par Blaise Bilombo et composée de Bénédicte de Capèle, Omer Massoumou et Emilie Eyala. Son action est soutenue par Les Dépêches de Brazzaville, premier quotidien du Congo et ardent défenseur de la littérature francophone.

Biographie du lauréat

Karim Kattan est un écrivain palestinien, né à Jérusalem. Il est docteur en littérature comparée, écrit en anglais et en français. Avant son premier roman « Le Palais des deux collines », il a publié « Préliminaires » pour un verger futur aux Éditions Elyzad en 2017. Ce recueil de nouvelles a été finaliste du Prix Boccace de la nouvelle en 2018.

Outre le Prix des cinq continents de la francophonie 2021, son premier roman est, de surcroît, retenu dans la sélection du Prix hors concours, du Prix Marie-Claire Blais 2023, finaliste du Prix Senghor du premier roman francophone, du Prix Mare Nostrum, et du Prix Alain-Fournier.

Ses textes en anglais sont parus dans de nombreuses publications dont The Paris Review, Strange Horizons, The Maine Review, The Funambulist, +972 Magazine, ou encore Fantasy and Science-Fiction.

Ils ont également été présentés dans de nombreux espaces d’art, dont la Biennale de Venise en 2019, la Biennale d’architecture de São Paulo, Bétonsalon (Paris), la Fondation MMAG (Amman), le Kaaitheater (Bruxelles), ou encore le Berlinale Forum (Berlin).

À propos du jury

Composé de quinze écrivain(e)s de renom et d’un membre d’honneur, originaires de tout l’espace francophone, le jury du Prix 2021 a été présidé par Paula Jacques (Égypte-France) et a réuni Jean-Marie Gustave Le Clézio (France-Maurice)Prix Nobel de littérature; René de Obaldia de l’Académie française (Hong Kong)Lise Bissonnette (Canada-Québec); Vénus Khoury-Ghata (Liban); Liliana Lazar (Roumanie);  Wilfried N’Sondé (Congo-France); Lyonel Trouillot (Haïti); Abdourahman Waberi (Djibouti); Jun Xu (Chine); Beata Umubyeyi Mairesse (Rwanda-France), lauréate du prix 2020; Mohammed Aïssaoui (France-Algérie); Victor Comte (Suisse), lauréat 2020 du Prix du jeune écrivain; Binta Tini, représentante de l’Association internationale des libraires francophones; et Fawzia Zouari (Tunisie-France), représentant le Parlement des écrivaines francophones.

Avec Adiac-Congo par Marie Alfred Ngoma

Victor Guilbert, le lauréat du prix « Le Point » du Polar européen

mars 30, 2022

Avec « Terra Nullius » (Hugo et Cie), le Français Victor Guilbert, qui nous emmène dans une décharge à ciel ouvert, remporte la 20e édition de ce prix.

Victor Guilbert, photographié le 19 mars à Manhattan, où il vit.

Le jury

Jean-Louis Debré Ancien ministre, ancien président du Conseil constitutionnel (président du jury)

Hannelore Cayre Écrivaine, lauréate 2017 du prix

Jacques Dupont Le Point

Irène Frain Écrivaine

René Frégni Écrivain

Julie MalaureLe Point

Christophe Ono-dit-Biot Le Point

François Pirola Ancien président du festival Quais du polar

Le lauréat « Terra Nullius », de Victor Guilbert PAR JEAN-LOUIS DEBRÉ 

« J’ai choisi d’aller à contre-courant de l’actualité et de situer ce polar sur un territoire que personne ne revendique : une décharge sauvage, coincée entre la France et la Belgique, près d’un bidonville, que chacun ignore. » Voilà ce que Victor Guilbert nous dit de ces « hectares de la honte », qui ne sont pourtant pas des territoires sans vie ni sans histoires. Pour les enfants qui y vivent, cette poubelle à ciel ouvert est « leur normalité », poursuit le jeune romancier. Ils sont comme ces lions qui naissent dans les zoos et qui ne verront jamais la savane, analyse Mani, « la cheffe du camp » qui jouxte la décharge.

Hugo Boloren, un petit flic parisien, désabusé, neurasthénique, qui accompagne sa mère à Lille pour consulter un spécialiste de la maladie d’Alzheimer, apprend par la radio qu’un gamin d’une dizaine d’années, Jimcaale, vient de se faire sauvagement agresser dans cette décharge alors qu’il arborait une armure de tôle ondulée et une marmite à confiture transformée en casque en guise de déguisement. On dit de ce garçon qu’il était à la recherche d’un trésor. Mais qu’est-ce qu’un trésor dans une décharge abandonnée des hommes ?

« Terra Nullius » (Hugo Thriller, 320 p., 19,95 €). En poche : « Douve » (J’ai lu, 352 p., 8 €).Extrait« Jim était un chouette gamin, aimé de tous. Il était le rayon de soleil dans l’enfer de cet endroit. »

Dante. La mort de l’enfant succède à trois meurtres non élucidés. Le mystère restant entier, Boloren et deux de ses collègues décident de s’y aventurer, pour « voir ». C’est le début d’une enquête passionnante, de rencontres avec une galerie de personnages mystérieux, d’une vague de haine à la surface de cette mer de rebuts et de rivalités profondes. On sait aussi depuis Douve, la première enquête du flic Hugo Boloren, parue l’an passé, qu’il faut se garder de toute conclusion hâtive.

Le fait d’être dramaturge et auteur de nouvelles permet à Guilbert de montrer un formidable sens du texte. On se prend à noter des saillies, pour leur poésie, ou pour leur écho intime avec quelque vérité universelle. Terra Nullius, ces terres oubliées à la frontière belge, cette cour des Miracles des indigents, des cabossés, peut se lire comme un polar, mais aussi comme un conte. Avec ses personnages de fable, comme dans un film de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet. C’est un voyage avec ses étapes, ses épreuves, que Boloren doit passer, et dépasser, pour progresser, tel Dante dans les neuf cercles de l’Enfer. On pourrait dire que l’on souhaite à cet auteur de 38 printemps basé à New York une longue et belle carrière, mais on la lui prédit, pour sûr, spectaculaire.

Avec Le Point