Archive for the ‘Littérature’ Category

Littérature : les écrivains congolais invités à participer à une anthologie collective

janvier 20, 2022

Le collectif « Tombola ekolo » et les éditions MCN ont lancé, le 20 janvier, à Brazzaville un appel à texte devant servir à la publication d’une anthologie collective dans les mois à venir. L’appel à contribution s’adresse donc à tous les écrivains congolais.

L’affiche de l’appel à contribution des textes pour l’anthologie collective/DR

C’est dans le but de promouvoir la littérature congolaise qui fait montre de l’affluence des talents tant révélés que voilés, que le collectif « Tombola ekolo » et les éditions MCN ont initié la publication d’une anthologie collective qui mettra en valeur deux genres majeurs : la poésie et la nouvelle. L’appel à contribution ainsi lancé dans le cadre de ce projet se destine à tous les auteurs congolais résidant au Congo, ayant déjà publié ou non et désirant partager leur passion des mots.

Le thème retenu pour cette publication est «Mémoires d’Afrique ». A en croire les organisateurs, le participant doit faire le choix entre les deux genres plébiscités pour ce concours. Pour ce qui est de la poésie, chaque auteur doit faire parvenir deux textes en vers ou en prose, caractérisés par l’originalité, les sonorités, le rythme, etc. Pour la nouvelle, il est demandé aux écrivains de produire un texte ayant une bonne trame en quatre pages maximum. Le récit doit être écrit en français et respecter les règles grammaticales essentielles.

Comme autres exigences édictées par les organisateurs figure le fait que les textes doivent comporter un titre, être justifiés et calibrés en Times new roman avec une police 12. Aussi les participants sont-ils  appelés à produire, en sus de la copie, une petite biographie d’eux. « C’est une fierté pour les éditions MCN d’accompagner ce projet littéraire. Des écrivains, nous attendons des œuvres achevées, ne faisant pas l’objet d’une cession de droit et dont le participant en est intégralement l’auteur. collectif.tombolaekolo@gmail.com est l’adresse requise pour envoyer toutes contributions », a fait savoir Malachie Cyrille Ngouloubi, responsable de la maison d’édition MCN.

Notons que toutes les informations liées à l’anthologie, de la sélection des textes à la publication seront diffusées sur la page Facebook, Collectif Tombola ekolo. Par ailleurs, les œuvres retenues feront l’objet d’une publication aux Editions MCN à compte d’éditeur sans cession de droit. Tous les auteurs sélectionnés recevront gratuitement chacun un exemplaire de l’anthologie en version papier.

Avec Adiac-Congo par Merveille Atipo

Sénégal : Khalil Diallo, romancier et historien des temps présents

janvier 18, 2022
Khalil Diallo a reçu le prix Ahmed Baba en 2021 © Arnataal

C’est grâce à Mohamed Mbougar Sarr que le premier roman de cet auteur sénégalais né en Mauritanie, « À l’orée du trépas », a été publié. Son second, « L’Odyssée des oubliés », sur les migrations contemporaines, est aujourd’hui réédité aux éditions Harmattan Sénégal.

C’est sur le toit-terrasse de l’Orientale, café-restaurant qu’il affectionne, dans le quartier du Plateau à Dakar, que Khalil Diallo nous donne rendez-vous. « Ma dernière scène slam s’est déroulée juste en face, au Théâtre de verdure, avec un slam d’amour pour celle qui est devenue mon épouse », raconte en souriant celui qui fête ce jour-là ses 29 ans. Membre, à l’époque, du Vendredi slam, collectif phare des années 2010, Khalil Diallo se souvient des scènes partagées avec des pionniers comme Ceptik, Souleymane Diamanka et Capitaine Alexandre. Ce dernier a déclenché chez Khalil Diallo l’envie d’écrire au-delà de la scène, devenue incompatible avec sa carrière de consultant : « Il fallait choisir. C’est l’époque où Capitaine Alexandre publiait ses premiers recueils chez La Cheminante. J’ai compris que c’était possible. J’ai arrêté le slam et commencé L’Odyssée des oubliés. »

Cette épopée, prix Ahmed Baba en 2021, qui mêle enjeux des migrations contemporaines et ode à la littérature, voit le jour en 2020. Entre temps, Khalil, qui avoue « écrire très lentement et toujours plusieurs livres en même temps », publie le recueil Chœur à cœur puis un premier roman À l’orée du trépas, finaliste, en 2019, de prix qui le font connaitre au Sénégal et sur la scène francophone : le prix Orange du livre en Afrique, le prix Ahmadou Kourouma et le prix Ivoire.

« Pays fantômes »

« C’est grâce à Mbougar Sarr que j’ai été publié, c’est lui qui m’a d’abord mis en contact avec Abdoulaye Diallo, de L’Harmattan Sénégal », confie-t-il. Un roman qui se voulait un récit d’amour mais que l’actualité a percuté : « Je venais d’apprendre, via les réseaux sociaux, que quelqu’un qui était en même temps que moi à l’Université de Dakar avait rejoint l’État islamique en Syrie. Le roman est devenu un questionnement à partir de sa trajectoire ; est-ce une vraie raison de mourir ? »

CE N’EST PAS PAR SOIF D’AILLEURS QUE LES GENS VONT SE TUER EN MER, MAIS PARCE QU’ILS N’ONT PLUS LE CHOIX

Même démarche pour L’Odyssée des oubliés où les parcours d’immigration relatés s’inspirent de récits réels. « Mais mon ambition était aussi de décrire la vraie Afrique. Montrer que ce n’est pas par soif d’ailleurs que les gens vont se tuer en mer, mais parce qu’ils n’ont plus le choix. » Au-delà de l’épopée nourrie de lectures des classiques grecs, Diallo dresse une critique franche de ces « pays fantômes » qui précipitent les départs : « Ce sont certains pays africains où la liberté d’expression est bafouée, avec des dirigeants autoritaires, où les citoyens meurent du poids des totalitarismes politiques, idéologiques et culturels. Culturels avec une double acculturation, occidentale et orientale. Idéologique avec la montée des extrémismes religieux. Politique avec des présidents qui ne quittent jamais le pouvoir. »

Et le jeune auteur de souligner les complicités occidentales, comme il le rappelle dans une tribune publiée après le naufrage de compatriotes : « La vraie violence est politique. » La littérature de Khalil Diallo est en prise avec les enjeux qui l’entourent : « Le romancier est un historien des temps présents », aime-t-il à répéter. Ses prochains romans plongeront aussi dans des faits historiques, comme la révolution de 2011 ou la crise de 1962 au Sénégal.

De Césaire à Orelsan

Le jeune homme qui soigne le Verbe et parle poésie, histoire, religion – il est membre de la confrérie soufie tidjaniya – et politique avec érudition et passion, a un parcours scientifique. Il a grandi au Sénégal, pays de son père, avec des allers-retours en Mauritanie, pays de sa mère, où il est né. « J’ai eu une enfance privilégiée dans une école privé catholique de Dakar. Comme j’étais asthmatique, pas grand sportif, je passais mon temps à lire. » Ainsi cite-t-il Césaire, Baudelaire, Camus, Senghor, Dostoïevski, Ouologuem, Monénembo, Nganang, Alexis. Mais il s’ancre dans les pas de son père, décrit comme un « modèle » et un « meilleur ami »: « C’est un prof de lettres reconverti en directeur de production en industrie plastique. J’ai moi-même fait des études pour être directeur de production en industrie agroalimentaire et chimique ! »

CE QUI EST IMPORTANT POUR MOI, C’EST D’ATTEINDRE CETTE POSTÉRITÉ, DE POUVOIR ME DISSOUDRE DANS MON ŒUVRE

Aujourd’hui le quotidien de Diallo est rythmé par son travail de chef de service qualité pour l’Office national de l’assainissement, ses activités de consultant, sa vie de famille avec un enfant en bas âge, et l’écriture. « Il y a toujours, en toile de fond, cette urgence d’écrire. » Comme Sembouyane, personnage de L’odyssée qui préfère ne pas se qualifier de « passionné de littérature » mais dit « être littérature », Khalil enchaîne sur l’« immodestie » de l’écrivain : « Ce qui est important pour moi, c’est d’atteindre cette postérité, de pouvoir me dissoudre dans mon œuvre ».

L’auteur, lui-même passé par plusieurs étapes avant d’être publié, est lucide sur les enjeux de diffusion et sur la réalité d’un marché du livre majoritairement dicté par le Nord dans un pays où « pour reprendre les mots du rappeur Orelsan, il y a pleins de gros poissons dans une petite mare ». « Ici les gens vendent moins de 500 exemplaires d’habitude », ajoute-t-il . Il a donc de quoi se réjouir avec la réédition de L’Odyssée des oubliés, ces dernières semaines, au Sénégal.

Avec Jeune Afrique par Anne Bocandé

Prix littéraire : Alain Mabanckou désigné juge au Booker prize

janvier 13, 2022

Le romancier, poète et professeur, Alain Mabanckou, figure parmi les cinq juges nommés cette année au prestigieux prix britannique.

 

1- Alain Mabanckou/ DR

L’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou intègre le jury du Booker Prize 2022 aux côtés de l’historien de la culture, écrivain et diffuseur de l’art écossais, Neil MacGregor; de l’universitaire et animatrice Shahidha Bari; de l’historienne Helen Castor et du romancier et critique, John Harrison. Il aura pour mission de désigner le meilleur roman de langue anglaise paru entre le 1er octobre 2021 et le 30 septembre 2022.

 Auteur de nombreux romans, essais et recueils de poésie, Alain Mabanckou, double finaliste du Man Booker Prize International en 2015 et 2017, fait la fierté de l’Afrique et de son pays natal, le Congo.  Il a remporté le prix Renaudot en 2006 pour son roman Mémoires de porc-épic (Seuil). Son roman Verre cassé a été classé par le Guardian parmi les dix meilleurs livres du XXIe siècle.

Enseignant aux Etats-Unis et chroniqueur à L’Obs, le Franco-Congolais dirige depuis 2021 la collection « Points Poésie » de la Maison poche.  Il est l’un des romanciers les plus connus de France, ses travaux sont publiés principalement en français.

Outre la littérature, Alain Mabanckou fait aussi du cinéma. Une exclusivité à suivre le 18 janvier à 21h10 sur France 2 (et plus tard sur TV5), le documentaire « Noirs en France » qu’Aurélia Perreau et Alain Mabanckou ont écrit et dont il est également le narrateur. « Il s’agit de ma première expérience d’écriture de documentaire long métrage. Et aussi de la narration », a-t-il dit sur sa page Facebook.

Des félicitations viennent de partout. « Bravo, vous faites la fierté de l’Afrique. C’est un honneur pour le pays. En contrepartie, nous vous témoignons notre soutien indéfectible. C’est l’Afrique et le Congo qui gagnent. Félicitation à notre pèlerin », écrit-on sur différentes pages Facebook

Alain Mabanckou, surnommé « le Beckett africain », a grandi à Pointe-Noire, en République du Congo, et a étudié le droit à Brazzaville et à Paris.

2-Les cinq juges nommés pour le Booker prize /DR

Le Booker Prize récompense chaque année le meilleur roman original écrit en anglais et verse au vainqueur un chèque de 50 000 livres (environ 55 000 euros). En 2021, le prix a récompensé le Sud-Africain Damon Galgut pour son roman « The promise ».

Le prix Booker a été créé en 1968, l’un des plus importants prix littéraires remis annuellement. Seuls les romans de fiction rédigés en anglais sont susceptibles d’être primés  et  doivent avoir été écrits par un auteur vivant.

Avec Adiac-Congo par Rosalie Bindika

Mohamed Mbougar Sarr : « La colonisation est une épine plantée dans la chair de l’ancien colonisé »

décembre 30, 2021

Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021, à Paris, chez son éditeur. © Bruno Lévy pour JA

Sénégal, relations Afrique-France, homosexualité, et surtout littérature… Le Prix Goncourt 2021 a tenu Jeune Afrique en haleine avec une verve réjouissante.

Plus d’une cinquantaine d’interviews avec des médias internationaux tels la Deutsche Welle, le Financial Times ou encore le Guardian ; entre 2500 et 3000 exemplaires de son livre événement dédicacés dans une vingtaine de librairies à travers la France… Mohamed Mbougar Sarr tient ses comptes depuis le 3 novembre, jour de son couronnement par l’Académie Goncourt pour pour La Plus Secrète Mémoire des hommes, une enquête étourdissante entre le Sénégal, la France et l’Argentine, sur les traces d’un écrivain disparu des radars, qui questionne le pouvoir de la littérature et le face-à-face entre l’Afrique et l’Occident.

Considéré malgré lui comme un sacré phénomène, l’enfant de Diourbel a pourtant encore de la ressource : mots soupesés – et pas un seul de travers –, propos structuré, il nous tient en haleine durant deux bonnes heures, délivrant son discours sans flottement, avec une douceur et une autorité intimidante. Comme lors de ce savoureux échange de plus d’une heure sur le rôle de la littérature en politique avec Christiane Taubira, ex-ministre française de la Justice, argument contre argument, citation contre citation. Un régal.

Fêlures et angoisse

Jeune homme bien dans son époque, mais profondément habité par la littérature, ce fils de médecin a déjà commencé, par petites touches, à constituer « une œuvre honnête », celle, dit-il, dont il n’aura pas à avoir honte. Remarqué dès 2014 après la publication de sa première nouvelle, La Cale, pour laquelle il reçoit le prix Stéphane-Hessel de la jeune écriture francophone, il est révélé en 2015 par Terre ceinte, son premier roman, qui lui vaut le prix Ahmadou-Kourouma puis le Grand Prix du roman métis.

Pourtant, Mohamed Mbougar Sarr confesse quelques fêlures, ainsi que son angoisse, obsessionnelle, de ne pouvoir un jour exprimer ce qu’il veut, de céder à la médiocrité ou de se prendre pour ce qu’il n’est pas. Et ce qu’il n’est pas, Mohamed Mbougar Sarr entend aussi le dire sur le continent, où il envisage d’effectuer une tournée. Une façon de se connecter à sa poésie pour être au plus près de l’esprit humain.

Jeune Afrique : Des polémiques sont apparues après votre couronnement par l’Académie Goncourt. Par exemple, l’un de vos textes, publié en 2013 – vous aviez 23 ans – et décrivant une foule sénégalaise se rendant à un concert de Youssou N’Dour, a été dénoncé comme étant raciste.

Mohamed Mbougar Sarr : J’étais en effet très jeune, mais ce n’est pas une excuse. Je savais déjà ce que j’écrivais. Exhumer de vieux écrits pour confondre leurs auteurs est un procédé classique. Je réalise que la moindre visibilité vous soumet au regard inquisiteur des autres : on fouille dans votre passé à la recherche d’une sorte de vertu ou de pureté absolue. C’est vain. Le texte en question est un exercice de satire et d’autodérision. Je m’inclus dans ceux que je moque. Je suis allé à ce concert que je raille. Lire ce texte au premier degré, c’est manquer son humour et sa distance ironique. Mais je comprends que la négrophobie qui, historiquement, passait aussi par le recours aux stéréotypes, à la caricature et à la satire, a tellement fait souffrir les Noirs que, aujourd’hui encore, diriger une satire – fusse-t-elle littéraire – contre eux est toujours mal perçu. Davantage encore quand l’auteur de la satire est lui-même un Noir. C’était un texte peut-être maladroit, mais, en tant qu’écrivain, je refuse de me cantonner à certains thèmes et genres littéraires parce que je serais noir.

JE DÉFENDS L’IDÉE D’UNE LITTÉRATURE OUVERTE, OÙ TOUS LES IMAGINAIRES TROUVENT LEUR PLACE

Justement, on vous reproche d’écrire pour les Blancs…

Je ne suis pas toujours certain de comprendre ce procès, qui relève plus de l’idéologie et de l’identité que du poétique et du littéraire. J’y sens presque, parfois, un fond de mépris pour les Africains, qu’on peut finir par infantiliser à force de vouloir les particulariser, comme s’ils n’étaient pas en mesure d’être de vrais lecteurs. Que signifierait écrire pour les Africains ? Écrire sur des thèmes africains (à supposer qu’on sache ce que seraient ces thèmes) ? Écrire dans des langues africaines (étant entendu qu’il ne suffirait pas d’écrire dans ces langues pour être lu des Africains) ? Je défends l’idée d’une littérature ouverte, où tous les imaginaires trouvent leur place. Je suis africain, sénégalais, sérère. Mon imaginaire l’est tout autant et, qu’on le veuille ou non, cela ressurgit dans mes textes.

Votre roman De purs hommes, qui traite de l’homosexualité et de l’homophobie au Sénégal, a reçu de l’association Verte Fontaine et des éditions du Frigo, le « Prix du Roman gay », ce qui vous a valu les foudres de certains sur les réseaux sociaux et sur le continent, où ces sujets dérangent. C’est un cadeau empoisonné ?

Je trouve étrange qu’il arrive maintenant, pour un roman paru il y a trois ans. J’ai été surpris mais cela m’a aussi fait sourire: le prix Goncourt produit de pareils effets : beaucoup en veulent un morceau.

Vous ne le reniez pas ?

Au fond, ce prix m’indiffère, mais je me serais bien passé de la polémique qu’il a générée, qui me prête des intentions invraisemblables et m’éloigne de la littérature. [Il a été accusé d’être sous l’influence des lobbys LGBTQIA+, ndlr]. Désormais, quelle que soit la position que j’adopte, elle pourrait m’être reprochée par quelques-uns. C’est la rançon de la surexposition médiatique. Je dois accepter de vivre avec, c’est-à-dire, ne pas répondre à toutes les polémiques, refuser de comparaître devant tous les tribunaux institués pour clarifier des positions. Mon tribunal, c’est ma conscience. Mes juges, ce sont mes livres. Je voudrais demeurer un écrivain, quelqu’un assume ces moments de tensions créés par le langage littéraire, lequel est subtil, ambigu, fait de malentendus. Cette ambiguïté, dérangeante pour certains, moi m’intéresse.

Avez-vous été blessé par ces attaques ?

Certaines, violentes, étaient dirigées contre ma famille. Elles me touchent, mais ne m’ébranlent pas. J’essaie de comprendre les logiques profondes de ces réactions, mêmes les plus abjectes d’entre elles. Écrire, c’est prendre le risque d’être jugé et incompris. Je ne suis pas le premier écrivain dans cette situation. Je ne serai pas le dernier. Je remercie en tout cas toutes les personnes qui ont défendu la liberté de créer et de s’emparer de tous les sujets dans une perspective romanesque. Il ne s’agissait pas seulement d’un lynchage : il y a aussi eu débat, et il dépassait ma personne pour toucher à des principes.

N’y-a-t-il pas un décalage entre la réalité et les tabous que sont pour la société sénégalaise la sexualité, l’homosexualité, l’avortement ?

Comme la plupart des sociétés africaines, la société sénégalaise a été brutalement projetée dans la mondialisation. Les grandes questions sociétales se posent désormais à elle dans des termes qui lui sont étrangers. Par exemple, lors de la parution de De purs hommes, certains m’ont soutenu que « l’homosexualité [venait] de l’extérieur. » Or les études scientifiques prouvent qu’elle a toujours été présente sur le continent. Mais comment étaient-elles présentes ? Sous quel mode  ? Là est la question. En réalité, les sociétés africaines ont toujours su intégrer toutes les minorités. Elles ont toujours eu des structures et stratagèmes d’intelligence sociale, que les colonisations ont précisément détruites. Aujourd’hui, parce qu’il y a ce contact avec l’extérieur, européen ou arabo-musulman, l’homosexualité devient paradoxalement un tabou, là où, à une époque, elle était digérée par un génie social, culturel et traditionnel africain. Aujourd’hui, suivant des logiques occidentales, et de façon brutale, on soulève la question de sa dépénalisation. Cela provoque des crispations au sein des populations, persuadées qu’on veut leur imposer un modèle de société. On en arrive ainsi à des violences homophobes.

N’est-ce pas assez hypocrite ?

Les choses se savent, se vivent, mais ne doivent surtout ni se dire ni s’écrire. C’est la définition la plus exacte de l’hypocrisie : savoir et ne pas vouloir se l’entendre dire.

Dans La plus secrète mémoire des hommes, vous racontez l’histoire d’un écrivain qui se lance à la poursuite d’un auteur disparu, dont l’unique roman a marqué l’histoire de la littérature africaine et française. Qu’est-ce que ce récit dit de la relation entre l’Afrique et la France ?

Il rappelle un mouvement de civilisation et un moment historique, où le racisme était présent partout, y compris dans la littérature. Racisme et préjugés pesaient alors beaucoup dans l’accueil réservé aux auteurs africains en France. Et Paris seule décidait de la valeur de ces écrivains, les encensant parfois avant de précipiter leur chute. Au-delà de l’histoire de cet écrivain fantôme, je tente de disséquer cette relation complexe entre deux espaces. Le premier, qui a été – s’est crû ou se croit encore – central, s’est arrogé le droit de dominer et coloniser l’autre. Fort de sa position, l’un dénie parfois à l’autre le droit de s’exprimer sur leurs relations, sur lui-même et sur l’ancien colonisateur. J’essaie de montrer comment la colonisation a pu, à travers un personnage d’écrivain, être un espace de domination, d’ambiguïté et d’exclusion, mais aussi d’amour et de relations puissantes. Le récit interroge non seulement les structures de l’échange littéraire africain, mais aussi le face-à-face entre l’Afrique et l’Europe, qui seraient vouées à se regarder en chiens de faïence.

Les deux parties semblent désormais d’accord sur un point : il faut en finir avec ce face-à-face.

Comme je le dis dans le livre, la colonisation est une épine plantée dans la chair du colonisé, et toute la question est de savoir comment continuer à vivre avec cette épine sans plus être obnubilé par elle et en lui ôtant le privilège de nous faire souffrir et d’emprisonner notre mental. Beaucoup s’imaginent qu’il n’y a qu’une seule manière de le faire.

Et quelle serait-elle ?

La rupture, définitive, radicale. Ceux qui la prônent voudraient cesser toute relation avec la France, ce qui est inenvisageable pour la simple raison que le monde est interconnecté. De plus, l’histoire tragique que l’Afrique entretient avec le continent européen a aussi fait naître des histoires individuelles et familiales entre ces deux espaces. Rompre avec l’Europe voudrait alors dire introduire des cassures, des désordres dans les trajectoires des familles, qui sont d’ici et de là-bas. Quelle relation aurait-on alors avec la diaspora ? Il ne faut pas voir les choses de manière abstraite et idéologique. Lutter contre l’impérialisme et le néocolonialisme est une cause noble a priori. Reste à gérer les complexités historiques de la mise en œuvre de ce combat. Il faut aussi admettre qu’il existe d’autres voies, plus apaisées, qui tentent, en établissant le dialogue, de poser des questions qui sont tout aussi radicales dans la mesure où elles touchent au fond des choses. Et ça passe aussi par un déplacement géographique. Tournons-nous, par exemple, davantage vers le continent sud-américain. Identifions ce que nous pourrions avoir d’intéressant à construire ensemble, afin de sortir de la relation exclusive avec l’Europe, qui devient toxique.

LE PANAFRICANISME EST UNE BELLE UTOPIE DIFFICILE À METTRE EN ŒUVRE

Le panafricanisme peut-il être l’une de ces voies ? A-t-il encore un sens ?

Je crois en l’idée. Elle me séduit dans ses expressions individuelles et locales, mais son échec, à l’échelle des grands ensembles, est patent. Même les grandes organisations continentales ne travaillent pas à le faire vivre, et donc échouent à se faire entendre sur des sujets essentiels comme la présence des armées étrangères en Afrique ou le franc CFA. Ces sujets sont portés par des activistes, parfois par des intellectuels, jamais par de grandes institutions politiques. Ce caractère inaudible me conforte dans l’idée que le panafricanisme est une belle utopie difficile à mettre en œuvre. La seule difficulté à voyager librement à l’intérieur même du continent africain pousse au désenchantement.

Beaucoup veulent pourtant que la relation Afrique-Europe évolue.

Tout le monde le veut. Mais il suffit de proposer des solutions pour assister à une levée de boucliers. Dire qu’on veut améliorer les rapports, c’est aussi accepter de prendre en compte l’autre protagoniste. Or c’est cette prise en compte de l’autre qui est vilipendée. Mais il faut se dire qu’on ne change pas une relation seul.

Cet autre, c’est la France. Emmanuel Macron fait-il vraiment ce qu’il faut pour réparer la relation Afrique-France ?

Oui et non. Il fait ce qu’il peut et ce qu’il doit. Son désir, sincère, de faire évoluer la relation n’entre pas en contradiction avec sa volonté, tout aussi sincère, de préserver les intérêts français sur le continent. Il a bien conscience que la relation de jeunes Africains à l’Hexagone change. Et, sans doute parce qu’il appartient à une génération différente de celle de ses prédécesseurs, Emmanuel Macron tente de leur apporter des réponses ou des garanties. Cela ne prend pas toujours les formes les plus pertinentes et ne réussit pas toujours non plus, mais il essaie. Il a multiplié les gestes bien plus qu’aucun autre président français ne l’avait fait avant lui, mais il peut et doit aller plus loin.

Cérémonie pour la restitution de 26 œuvres des trésors royaux d’Abomey à la République du Bénin, au Musée Quai Branly – Jacques Chirac, à Paris, le 27 octobre 2021.
Cérémonie pour la restitution de 26 œuvres des trésors royaux d’Abomey à la République du Bénin, au Musée Quai Branly – Jacques Chirac, à Paris, le 27 octobre 2021. © Sebastien Muylaert via MaxPPP

La restitution des objets d’art spoliés fait partie de ces gestes censés contribuer à réparer la relation. À ce jour, seuls 28 ont été rendus, sur plus de 90 000 officiellement répertoriés. On est loin du compte.

Ce chiffre peut sembler dérisoire, mais le processus est enclenché. Je préfère retenir les scènes, touchantes, de l’accueil au Bénin des pièces de retour au bercail. Ça continuera. À condition que les États africains n’arrêtent pas de les réclamer. Côté français, il serait souhaitable qu’une loi-cadre voit rapidement le jour.

D’un point de vue philosophique, en quoi est-ce si important que ces objets soient restitués ?

Posez la question aux peuples qui se sont sentis dépossédés de ces figures-là – je dis bien figures. Parler d’objets, comme le dit si bien Felwine Sarr, est une manière anthropologiquement coloniale de nommer des statues. Or, dans nombre de nos cultures, ce sont des sujets vivants ou dépositaires de vies, des ancêtres qu’on voudrait voir revenir. Évidemment, cette dimension spirituelle ou philosophique ne vient pas immédiatement à l’esprit quand on évoque le développement du continent ou la résolution de ses problèmes sociaux les plus élémentaires. Ce n’est pas nier ces autres urgences que de s’en préoccuper.

LA COLÈRE DES JEUNES AFRICAINS N’EST PAS UNIQUEMENT DIRIGÉE CONTRE LA FRANCE, MAIS CONTRE L’IMPÉRIALISME SOUS TOUTES SES FORMES, QUI LES PRIVE DE TOUT HORIZON

Pourquoi le sentiment anti-français semble plus qu’exacerbé en dépit de ces gestes ?

Je ne crois pas en un sentiment antifrançais spécifique. C’est une colère générale, plus diffuse, née de frustrations diverses et d’un désespoir profond, qui englobe la suspicion et la méfiance envers les élites politiques françaises. Il ne serait pas juste de l’en isoler. Il anime surtout les Africains les plus jeunes. Leur colère n’est pas uniquement dirigée contre la France, mais contre l’impérialisme sous toutes ses formes, qui les prive de tout horizon. Une part de ce mécontentement est d’ailleurs orientée contre les élites africaines elles-mêmes, qu’ils tiennent aussi pour responsables de leur désespérance, et va de pair avec le sentiment que le France soutient et parfois légitime les gouvernements qui les oppriment. S’il est souhaitable de discuter sans complaisance avec la France, nous devons aussi prendre nos responsabilités en exprimant clairement nos aspirations politiques et en interpellant nos propres gouvernements. Par exemple, sur le tripatouillage des Constitutions, qui ne relève pas directement du fait colonial…

Quel regard portez-vous sur l’état de la démocratie en Afrique ?

En Afrique de l’Ouest, la région que je connais le mieux, j’ai toujours l’impression qu’on est dans « un régime démocratique de basse intensité », comme dit très justement mon ami Elgas, c’est-à-dire une démocratie de pure forme, où les instruments permettant de la mettre en œuvre concrètement n’existent pas. Nos structures sont là, elles sont anciennes, elles se reproduisent. Il suffit qu’une élection se passe à peu près sans encombre dans un pays pour qu’on salue sa vitalité démocratique et que ses dirigeants s’en vantent alors même que leurs populations ne l’expérimentent pas au quotidien, dans des attitudes citoyennes, dans des débats d’idées, dans l’existence de contre-pouvoir, dans la liberté de la presse. C’est absurde et humiliant.

Le Sénégal ferait partie de ces démocraties au rabais ?

Parce que ses structures de base étaient solides, il a été pendant longtemps été perçu comme un modèle de démocratie. Je m’inquiète de plus en plus des relations entre les différents pouvoirs, entre l’exécutif et le judiciaire, notamment – même si je ne peux nier que la liberté de la presse est une réalité. Les dix dernières années ont vu l’apparition de mouvements citoyens jeunes, forts – critiquables peut-être pour leur absence de projet clair -, qui se sont installés parce que les institutions avaient failli.

J’ESPÈRE FORTEMENT QUE MACKY SALL NE SE REPRÉSENTERA PAS. IL AURAIT AINSI LES COUDÉES FRANCHES POUR MENER À TERME SES DIFFÉRENTS PROJETS POUR LE SÉNÉGAL

Ces mouvements qui sont apparus dans plusieurs pays pourraient donc constituer l’autre terme d’une alternative ?

Je n’aime pas ce terme. Il impose l’idée d’un homme providentiel, prêt à sauver le monde. Finissons-en avec la mythologie du salut. Mais, oui, ces mouvements fournissent des exemples de ce que pourrait être un régime démocratique plus direct. Il faudrait interroger davantage la place du parlementarisme dans nos sociétés. Nos assemblées nationales ont-elles encore du sens ? Je n’en suis pas sûr. Il faudrait réfléchir à des modes de gouvernement ou de distribution des pouvoirs qui engageraient davantage les citoyens et les éduqueraient ainsi à une vie démocratique pleine et entière, vécue sur le plan individuel – ce qui suppose de savoir ce que vivre en citoyen démocrate signifie exactement. Il faudrait partir de la base et ne plus s’enfermer dans des armatures dites démocratiques.

La démocratie implique-t-elle forcément la limitation du nombre de mandats ?

Ce n’est pas le seul critère, mais il est fondamental. J’accorderais bien un satisfecit au Ghana, qui a réglé la question du renouvellement de la classe politique et des mandats à vie, ce qui permet au pays de se consacrer à des sujets essentiels comme la santé, l’éducation, le développement. En Afrique francophone, nous perdons un temps fou parce que nos Constitutions sont fragiles, manipulables avec une facilité désarmante et accablante.

Des manifestants en colère contre l’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko, à Dakar, le 5 mars 2021.
Des manifestants en colère contre l’arrestation de l’opposant Ousmane Sonko, à Dakar, le 5 mars 2021. © Leo Correa/AP Photo

Le président Macky Sall devrait donc s’abstenir de se représenter ?

J’espère fortement qu’il ne se représentera pas. Il aurait ainsi les coudées franches pour mener à terme ses différents projets pour le Sénégal. Pour en avoir discuté avec lui lors de son passage à Paris, je sais qu’il en a un certain nombre. Il lui serait tellement plus simple de s’en occuper s’il était libéré de l’équation du troisième mandat. L’exemple du président Abdoulaye Wade devrait suffire à l’en dissuader. En mars 2021, le président a eu un aperçu de ce dont la jeunesse révoltée est capable, même si cette colère-là n’était pas motivée par son éventuel troisième mandat. La population jeune est si désespérée qu’aller mourir dans la rue lors de manifestations lui semble d’une grande banalité.

Qu’est-ce que le retour des coups d’État au Mali, en Guinée et, dans une certaine mesure, au Tchad inspire au militaire que vous avez failli être ?

Cela m’effraie. Légitimer un coup d’État, c’est oublier la menace d’illégitimité qui pèsera ensuite sur le pouvoir ainsi arraché et qui, tôt ou tard, aura raison de lui. Et, tôt au tard aussi, consacrera une instabilité institutionnelle et militaire. Faire un coup d’État, aussi justifiable soit-il, c’est ouvrir la porte à d’autres coups de force. Que les populations descendent dans la rue pour protester et prendre leur destin en main est appréciable. Mais quand l’armée s’en mêle, c’est toujours inquiétant. Plus encore dans un pays comme le Mali, en proie à la menace terroriste.

Au Sahel, malgré la présence des troupes françaises, on échoue à éradiquer le terrorisme. Pourquoi est-ce si compliqué de venir à bout des insurrections jihadistes ?

C’est un phénomène difficile à circonscrire, à expliquer et à combattre. Les défaillances militaires à elles seules ne peuvent expliquer l’échec de la lutte contre le jihadisme dans cette zone immense, où les frontières compliquent les contrôles et où les modèles de jihadisme diffèrent suivant les pays. Tant qu’il n’y aura pas de réflexion politique élémentaire impliquant que chaque pays africain se sente solidaire du pays menacé, tant qu’on laisse aux autres le soin de s’en occuper, la lutte sera inefficace. Les crises multiples et incessantes du Sahel prouvent que, malgré le G5, il y a un déficit de coopération entre les États. Il faut des actions politiques, militaires et sociales transnationales. Ces crises révèlent aussi la faiblesse de nos armées, lesquelles parviennent pourtant à renverser des chefs d’État.

LES ATTENTATS TERRORISTES RELÈVENT TOUJOURS D’UNE VISION STRATÉGIQUE CLAIRE, AVEC UN PROJET D’OPPOSITION, DE CONQUÊTE ET DE RENVERSEMENT CIVILISATIONNEL

Les insurrections jihadistes posent aussi la question de l’islam politique. Les attentats contre la France étaient-ils un acte de rejet du mode de vie occidental, une riposte aux frappes françaises contre l’État islamique, relèvent-ils d’une pensée stratégique articulée ou d’un simple acte de barbarie ?

Je le dis depuis mon premier roman, Terre Ceinte. Les attentats relèvent toujours d’une vision stratégique claire, avec un projet d’opposition, de conquête et de renversement civilisationnel. C’est aussi cela qui nourrit et fait la force de tous ces mouvements jihadistes autour de l’État islamique. Réduire ces attentats à des représailles, c’est ignorer toute l’idéologie qui se construit depuis de très longues années. Une telle idéologie ne peut se fonder sur la simple idée de représailles. Certes la haine de l’Occident existe et entre dans l’idéologie mais elle ne constitue pas la seule motivation ou le seul principe. Il y a une pensée, structurée, qui peut être de la barbarie. Ça pose des questions philosophiques sur ce que seraient la barbarie, la civilisation ou l’humanité. Reste que les jihadistes sont des êtres humains qui réfléchissent, qui veulent davantage de pouvoir et qui veulent dominer, au même titre que la civilisation occidentale a dominé pendant de longs siècles toute la planète. C’est leur projet et il passe par cet affrontement-là.

Dans Terre Ceinte, il est question de colonisation et de la Shoah. Quel lien établissez-vous entre les deux ? Était-il important de les évoquer dans le même ouvrage sachant que certains n’hésitent pas à se livrer à des batailles mémorielles ?

Il est indécent de parler de concurrence mémorielle. Hiérarchiser les souffrances, les évaluer suivant des critères oiseux, comme la durée, le nombre de morts ou l’exceptionnalité historique, c’est tomber dans le piège de la concurrence des mémoires qui fait perdre de vue le caractère spécifique – le moment historique particulier où ça s’est produit – de toutes ces tragédies, ainsi que les souffrances des individus, qui se valent les unes les autres, dans ces grandes catastrophes humaines. Ces horreurs, qui font honte à toute l’humanité, ne doivent plus arriver et leur mémoire doit être entretenue à cet effet. Il faut donc situer les responsabilités et raconter l’histoire le plus lucidement possible. Chercher à savoir comment cela s’est produit, pourquoi, que faire pour que cela ne se produise plus. De mon point de vue, ce sont ces regards historiques qu’il faut poser tant sur l’esclavage que sur la Shoah et la colonisation.

Vous écrivez en français. La question de la langue peut, elle aussi, se révéler très politique. À votre avis, la francophonie ne consacre-t-elle pas le rapport de domination politique.

La francophonie, c’est d’abord la conscience d’une langue en partage. Disant cela, j’évacue le piège qu’installe le rapport entre centre – la France – et périphérie – les autres pays membres. Personnellement, je ne subis pas ce rapport de domination. Mais, s’il existe, il faut s’en défaire. Le centre de la francophonie de doit pas être en France car le français appartient à plusieurs millions d’autres locuteurs, sans que ceux dont ce n’est pas la langue maternelle soient assujettis aux autres. Je n’ai pas le complexe du français ou devant le Français.

À QUOI SERT UN ESPACE [FRANCOPHONE] S’IL EST IMPOSSIBLE D’Y CIRCULER, Y COMPRIS ENTRE PAYS AFRICAINS ?

 Faites-vous allusion à la francophonie culturelle et linguistique?

Il y a une francophonie plus politique et plus institutionnelle qui a du mal à peser. Récemment encore, lors des discussions dans le cadre du comité Mbembe, chargé de réfléchir à la refondation de la relation Afrique-France, la question d’un visa francophone pour faciliter la mobilité s’est encore posée. À quoi sert un espace s’il est impossible d’y circuler, y compris entre pays africains ?

Vous avez déclaré que votre prix est un signal fort adressé à la francophonie.

Il dépasse à la fois ma personne et le livre lui-même. Je ne peux ignorer le symbole qu’il représente. Il doit pouvoir dire à tous les écrivains subsahariens (mais aussi d’ailleurs) d’expression française : « Cette langue est aussi la vôtre, vous pouvez l’utiliser pour écrire des œuvres qui seront saluées. » Mais ça ne doit pas rester un signal exceptionnel. Il ne faudra pas attendre un siècle de plus pour  couronner un autre Subsaharien.À LIRERené Maran, premier auteur noir à remporter le Goncourt, est de retour

Votre roman place en arrière-plan l’écrivain malien Yambo Ouologouem, prix Renaudot 1968 tombé en disgrâce sous des soupçons de plagiat. Avez-vous l’impression de l’avoir réhabilité ?

Je m’inscris dans une grande tradition de personnes qui, en Occident comme sur le continent, ne l’ont jamais abandonné, n’ont jamais voulu l’oublier et qui lui ont consacré au fil des décennies des hommages sous des formes diverses. C’est le cas de l’universitaire Jean-Pierre Orban, qui a ainsi réédité, en 2015, Les Mille et une bibles du sexe. J’ai écrit sur Ouologuem, à ma manière, pour lui payer ma dette, parce qu’il m’a aidé à devenir l’écrivain que je suis. La lecture du Devoir de violence, en particulier, m’a structuré. Si La Plus Secrète Mémoire des hommes peut permettre de relire ses livres sans préjugés, je peux assumer cette forme de réhabilitation-là.

Yambo Ouologuem, Prix Renaudot 1968, posant avec son livre « Le devoir de violence », à Paris, en novembre 1968.
Yambo Ouologuem, Prix Renaudot 1968, posant avec son livre « Le devoir de violence », à Paris, en novembre 1968. © KEYSTONE-FRANCE/Gamma-Rapho via Getty Images

Mais l’avez-vous innocenté ? Selon vous, les auteurs empruntent les uns aux autres, et toute l’histoire de la littérature est celle d’un grand plagiat.

On n’innocente pas un innocent. Il l’était. Parce qu’il concevait la littérature comme un grand espace de jeu à l’intérieur duquel la référence, l’intertextualité et l’hommage occupent une grande place. On n’a pas voulu voir cette inventivité-là, celle des vrais écrivains qui s’autorisent tout dans cet espace réservé. Je reviens sur sa vie pour représenter au monde cet écrivain qui aurait pu construire une œuvre magnifique mais qu’on a perdu parce qu’on lui a dénié le droit d’être singulier. On le lui a dénié parce qu’il s’appelait Ouologuem, c’était à la fin des années 1960, il était jeune, il affichait une insolence qui agaçait autant l’intelligentsia africaine que l’élite culturelle française. On ne lui a pas reconnu le droit de ne pas se plier aux injonctions que les deux bords semblaient lui adresser.

Quels sont les autres auteurs africains qui vous séduisent ?

Ils sont nombreux. Malick Fall, auteur très tôt disparu de La Plaie – récemment réédité par Jimsaan. Il présente quelques similitudes avec Le Devoir de violence. Parus la même année, en 1968, ils sont les œuvres quasi uniques de deux auteurs majeurs, auxquels j’ajouterais Ahmadou Kourouma, auteur de Les Soleils des indépendances. J’apprécie Valentin-Yves Mudimbe, pour ses romans, et, bien sûr, Ken Bugul, qui m’a inspiré le personnage de Siga D dans La Plus Secrète Mémoire des hommes. Boubacar Boris Diop et moi ne partageons pas les mêmes positions idéologiques, mais il reste important pour moi sur le plan de la fiction romanesque. Je suis très proche de Sami Tchak avec qui j’entretiens des relations presque filiales mais aussi très amicales, et dont le roman Hermina a été une source d’inspiration directe. Nous discutons beaucoup de nos goûts littéraires, de ce que nous essayons de faire, de notre travail, des sujets concernant le continent africain, aussi. Je lis de plus en plus Leonora Miano, que je trouve très stimulante, même si je ne partage pas toujours ses idées. Chacune de ses prises de position sur un sujet vous invite toujours à clarifier la vôtre. La liste des écrivains africains que j’admire serait longue. Je vous enverrai un jour, promis, ma bibliothèque idéale africaine, qui inclurait les anglophones et les écrivains du Maghreb.

Et Mongo Beti ?

J’ignore s’il aurait aimé mon roman. Mais il est important pour moi. Il assumait le fait d’être une conscience. Il ne reniait ni ses engagements ni ses prises de position, au prix parfois d’une certaine méchanceté à l’égard de ses confrères. Ses railleries à l’encontre de Camara Laye et Ahmadou Kourouma étaient injustifiées : drôles et féroces, mais un peu faciles.

L’ENGAGEMENT EST TOUJOURS LA RENCONTRE D’UN TEMPÉRAMENT D’AUTEUR ET D’UNE SENSIBILITÉ DE LECTEUR. JAMAIS ABSOLU, IL EST TOUJOURS RELATIF, FRAGMENTAIRE

Et hors du continent, il y a poète, romancier et nouvelliste chilien Roberto Bolano, à qui vous devez le titre de votre roman ?

Oui, il a changé radicalement ma conception de l’écriture en me faisant prendre un tournant décisif, jusqu’à la rédaction de La Plus Secrète Mémoire des hommes. Cela pourrait conforter ceux qui m’accusent d’avoir des « références de Blancs ». C’est ignorer que Sony Labou Tansi s’est inspiré de Gabriel García Márquez, lequel s’est lui-même inspiré des traditions africaines transbordées à Cuba ou à Haïti. Et il existe un « Bolano africain », qui parle du continent comme nul autre. Il situe plusieurs de ses actions dans l’Afrique des années 1980 – 1990, notamment dans Les Détectives sauvages. Son propos sur l’atmosphère d’instabilité politique au Liberia, tout en poésie et sans vision coloniale exotisante, est particulièrement juste, alors qu’il n’y a jamais été. C’est cela la littérature : un voyage, une ouverture, un continent à part qui englobe tous les autres.

Un écrivain doit-il forcément être engagé ?

Oui, au moins dans et pour l’écriture. L’engagement le plus significatif est existentiel. Les grands livres contiennent toujours l’âme et l’esprit de leurs auteurs, qui s’y projettent. Pour ce qui est de l’engagement politique, il ne lui suffit pas à un auteur de le clamer ou de le vouloir pour que son œuvre le révèle. L’engagement est toujours la rencontre d’un tempérament d’auteur et d’une sensibilité de lecteur. Jamais absolu, il est toujours relatif, fragmentaire.

Et quels intellectuels africains admirez-vous ?

Felwine Sarr, pour ses multiples travaux, Achille Mbembe pour l’importance de son œuvre, Fabien Eboussi BoulagaCheik Anta DiopLéopold Sédar SenghorSophie Bessis… Au-delà des clivages qu’il peut y avoir entre eux, je les estime. Ma considération n’implique pas une adhésion à leurs idéologiques, mais à l’intérêt que leur pensée ou leur œuvre occupent dans l’histoire des idées. Je peux admirer Souleymane Bachir Diagne aussi bien que Boubacar Boris Diop.

Vous abordez une multitude de thèmes touchant à la littérature. L’édition française en prend pour son grade car vous épinglez les écrivains qui écrivent avec trois mots, la critique pour laquelle tout se vaut, les éditeurs qui fabriquent des produits marketés…

Je force le trait pour attirer l’attention sur l’absence de réelle foi dans la littérature, sur le fait que l’exigence est considérée comme contreproductive car peu commerciale, sur la standardisation et l’uniformisation des œuvres dans le seul but de vendre. C’est une conception éloignée de ce que devrait tenter de faire la littérature : un lieu de connaissances, d’élucidation du monde et de soi, de questionnements toujours plus profonds et plus philosophiques. La littérature doit renoncer uniquement aux clichés – c’est-à-dire à tout ce qui est déjà installé dans une langue donnée – pour tenter de trouver, sous cette langue usuelle et ordinaire, une autre langue, poétique, qui nous interroge mieux, questionne tous les phénomènes du monde en les soumettant à une lumière exigeante. La grande littérature tend vers cette exigence poétique.

L’année 2021 est une année de grande moisson littéraire pour les écrivains africains. Cela préfigure peut-être un âge d’or ?

Il y a toujours eu d’immenses écrivains sur le continent. Peut-être les institutions littéraires se rendent-elles compte que leurs palmarès présentent quelques anomalies et cherchent à découvrir et à mettre en avant cette littérature. Ce n’est pas simplement pour obéir au politiquement correct. Tous les livres primés sont indéniablement de belles œuvres. On arrive peut-être à une époque où, massivement, les œuvres sont reconnues sans que cela ressemble de façon trop évidente à des calculs équilibristes visant à contenter tout le monde. Ces récompenses s’inscrivent dans un moment qui me semble être celui de l’effort fait sur le continent pour la promotion de la littérature. Et ça passe notamment par la création de maisons d’édition qui tentent de se structurer par la création de prix littéraires. Comme le prix Ivoire, qui s’installe dans le paysage. En somme, l’institution littéraire africaine, bien qu’encore balbutiante, fait un mouvement qui, par un jeu de domino, finit aussi par se répercuter dans les grandes institutions internationales. Il faut souhaiter que ça se poursuive.

Comment avez-vous reçu la petite phrase du président de l’Académie Goncourt, Didier Decoin, soulignant les « tournures africaines » de certaines de vos phrases ?

C’était sans doute une petite maladresse, mais sans malice. Didier Decoin a aussitôt ramené le livre vers la littérature et l’a bellement défendu comme œuvre littéraire. Mais au-delà de ce petit épisode, plus généralement, je constate qu’il y a parfois une sorte de malaise à parler en Occident des œuvres d’Africains. L’imaginaire colonial pèse encore sur le langage de l’évaluation, de la description, du jugement de leurs créations.

En 2000, Robert Sabatier, alors membre du jury Goncourt, avait déclaré que le prix n’avait pas été attribué à Ahmadou Kourouma du fait de « ses manières trop africaines ».

Oui, il subsiste parfois dans l’inconscient un arrière-fond douteux. On a des mots qui ne veulent rien dire, ou qui disent tout. Et affirmer que Kourouma a été privé de Goncourt pour cela est profondément scandaleux. En vingt ans, les choses ont évolué. De tels propos ne peuvent plus être tenus aujourd’hui.

L’UNIVERSITÉ FRANÇAISE EST RESTÉE BLOQUÉE SUR QUELQUES NOMS DE LA LITTÉRATURE AFRICAINE ET SUR LES ANNÉES 1970, 1980 ET, PEUT-ÊTRE, 1990

Ces malentendus tiennent peut-être aussi au peu de place que les universités françaises accordent à l’enseignement de la littérature africaine ?

Elles accusent un grand retard dans ce domaine. L’université française est restée bloquée sur quelques noms et sur les années 1970, 1980 et, peut-être, 1990. Elle ignore assez nettement les auteurs contemporains. Si certains font l’objet de thèses individuelles, leurs œuvres ne sont quasiment pas enseignées, ce qui contribue à alimenter encore un peu plus les préjugés dont elles sont victimes.

Et comment accéder à la postérité dans ces conditions ?

C’est une question difficile sous tous les cieux. Tous les écrivains se la posent, sans doute avec angoisse, parce qu’ils ne sont pas assurés de survivre, finalement. Chez les écrivains africains, la préoccupation est double car se pose aussi la question de leur survie dans leur pays d’origine. Ils demeurent dans la mémoire comme des figures importantes. Pour autant, sont-ils lus, sont-ils encore vivants à travers leurs œuvres, celles-ci sont-elles réactualisées ? Appréhende-t-on toute la complexité de leur pensée si les mêmes analyses, les mêmes interprétations et les mêmes cours sont délivrés au fil des décennies ? Pas si sûr.

LA MUSIQUE D’OMAR PENE, C’EST LE RIRE DE DÉMOCRITE ET LES PLEURS D’HÉRACLITE. J’AI TOUJOURS L’IMPRESSION, EN L’ÉCOUTANT, QU’IL SAIT EXACTEMENT CE QUE JE RESSENS

La musique du Sénégalais Omar Pene a accompagné l’écriture de votre dernier roman. Il y a chez lui quelque chose de profondément mélancolique. Qu’est-ce que ça dit de vous ?

Même lorsqu’elle est rythmée, gaie, sa musique conserve un fond de mélancolie. Ce n’est pas tout à fait de la tristesse, ni de la noirceur, mais elle nous touche et nous rappelle que notre rapport au monde est toujours structuré par l’intuition d’un manque, une promesse qui nous attend, une chose vers laquelle nous nous dirigeons et que nous n’attendons pas toujours. Sa musique exprime cet état d’attente, de désir, d’impuissance. Elle rend triste et joyeux à la fois. Ce sont les deux faces de la mélancolie déjà bien représentée par les tableaux métaphoriques de Démocrite (le rire) et d’Héraclite (pleurs). La musique d’Omar Pene, c’est le rire de Démocrite et les pleurs d’Héraclite. J’ai toujours l’impression, en l’écoutant, qu’il sait exactement ce que je ressens et qu’il l’exprime très simplement.

Ce prix change-t-il votre vie ?

Certainement. Ça change le regard des gens sur moi. Mais pas mon rapport à la littérature et à l’écriture. J’essaierai de suivre les principes que je me suis fixés et la complexité que je tente d’introduire dans chacun que mes livres. Je suis un écrivain et j’entends bien le rester.

Avec Jeune Afrique par Clarisse Juompan-Yakam

États-Unis: Décès de la romancière et journaliste Joan Didion à l’âge de 87 ans

décembre 23, 2021

Atteinte de la maladie de Parkinson, l’autrice et scénariste Joan Didion s’est éteinte à son domicile de Manhattan à l’âge de 87 ans.

Joan Didion a la ceremonie The American Theatre Wing's, en septembre 2012 a New York.
Joan Didion à la cérémonie The American Theatre Wing’s, en septembre 2012 à New York.© JEMAL COUNTESS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Elle avait notamment écrit le roman Une saison de nuit ou le scénario du film Panique à Needle Park, avec Al Pacino dans le rôle principal. Joan Didion, icône de la littérature américaine qui est devenue célèbre avec sa chronique de la Californie des années 1960, est décédée jeudi 23 décembre, comme l’a annoncé le New York Times. L’écrivaine et journaliste avait 87 ans.

La romancière, autrice de plusieurs scénarios pour le cinéma, est décédée chez elle, à Manhattan, des suites de la maladie de Parkinson, a rapporté le quotidien.

Politique, contre-culture hippie…

Figure de la grande tradition américaine du journalisme littéraire, Joan Didion avait partagé sa vie entre la Californie, où elle était née à Sacramento le 5 décembre 1934, et New York. Après un premier roman, en 1963, Run River, qui n’avait pas connu le succès, elle était partie documenter la contre-culture hippie à San Francisco en 1967, pour le Saturday Evening Post. De cette plongée avait émergé un texte célèbre, Slouching Towards Bethlehem, reportage à la première personne, qui avait fait sa renommée.

Revenue à New York avec son mari, l’auteur John Gregory Dunne, elle s’était initiée plus tard au journalisme politique, dont elle avait regroupé ses expériences dans un recueil de 2001, Political Fictions. Certains avaient vu ensuite, dans sa description d’une « classe politique professionnelle » déconnectée du quotidien des électeurs, un avertissement prémonitoire de l’ère Trump.

Après la mort de son mari et de sa fille, elle avait aussi puisé dans son chagrin l’énergie pour rédiger deux récits autobiographiques, L’Année de la pensée magique (2007) – récompensé par le prestigieux National Book Award – et Le Bleu de la Nuit (2011).

Par Le Point avec AFP

Littérature jeunesse : l’Afrique sans complexe

décembre 14, 2021
De nombreux auteurs se penchent sur les enjeux du monde d’aujourd’hui, pour mieux les raconter aux enfants. © Klaus Vedfelt/Getty Images

Bientôt Noël ? Offrez des livres ! Il y en a pour tout le monde. Voici une sélection qui permettra aux petits, comme aux grands, d’en savoir plus sur le génocide des Tutsi du Rwanda, de mieux connaître Joséphine Baker… et d’affronter le racisme sans se démonter ! Bonne lecture.

Le grand voyage d’Alice, de Gaspard Dalmasse, La Boîte à Bulles, 144 pages, 23 euros

Le génocide des Tutsi du Rwanda est sans doute, parmi les drames qui ont frappé l’Afrique, l’un de ceux qui a le plus suscité de littérature. Essais, romans, pièces de théâtre, témoignages… Nombreux sont les auteurs qui ont essayé de dire l’indicible, de raconter l’horreur pour essayer de la comprendre. En bande dessinée, l’un des premiers artistes à se saisir – avec brio – du sujet fut le Belge Jean-Philippe Stassen, qui publia en 2000 Deogratias (Dupuis), puis prolongea son travail sur ce thème quelques années plus tard avec Pawa et Les enfants. D’autres auteurs suivirent, comme Pat Massioni, Alain Austini et Cécile Grenier (Rwanda 1994, Glénat BD) ou Patrick de Saint-Exupéry et Hippolyte (La Fantaisie des Dieux, Rwanda 1994, Les Arènes). Parmi d’autres.

Le grand voyage d’Alice, de Gaspard Dalmasse.
Le grand voyage d’Alice, de Gaspard Dalmasse. © La boîte à bulles

Cette abondante production a un avantage : elle autorise la complexité de l’analyse par rapport à un événement historique récent dont on continue d’interroger les tenants et les aboutissants. Avec Le grand voyage d’Alice (La boîte à Bulles), le dessinateur belge Gaspard Dalmasse se penche à son tour sur l’histoire en narrant le parcours de sa propre épouse, Alice Cyuzuzo.

Maniant avec dextérité les ocres et les verts propres aux paysages rwandais, Dalmasse déroule le film de son récit à hauteur d’enfant, évitant tout didactisme. S’il distille, ici et là, des informations permettant de situer et de dater certains événements, la trajectoire d’Alice et de sa famille n’est vue qu’à travers les yeux de la petite fille, qui n’est jamais vraiment en capacité de mettre en perspective ce qui lui arrive.

Particularité remarquable de ce terrible récit : Alice et sa famille sont Hutu et l’album se concentre sur leur exil, après le génocide des Tutsi, vers le Congo voisin, et sur les tueries de masse dont furent victimes bien des civils. Émouvant et complexe, Le grand voyage d’Alice peut se lire avec des yeux d’enfants ; il doit aussi donner l’occasion d’explications adultes.

Joséphine. Joséphine Baker, la danse, la résistance et les enfants, de Patricia Hruby Powell et Christian Robinson, adapté de l’anglais par Laurana Serres-Giardi, Rue du monde, 108 pages, 19,50 euros

Aucun romancier n’aurait osé imaginer la vie de Joséphine Baker : impossible ! Incroyable ! Invraisemblable ! Et pourtant, chacun a pu, à l’occasion de l’entrée au Panthéon de cette grande dame, découvrir ses combats, depuis sa naissance en 1906 à Saint-Louis du Missouri à sa mort et ses funérailles grandioses à Paris en 1975 : « Un corbillard couvert de fleurs transporte lentement son cercueil à travers les rues de la capitale. Des centaines de policiers canalisent la foule émue. Une voix lance : – Elle est morte et immortelle. »

Joséphine. Joséphine Baker, la danse, la résistance et les enfants, de Patricia Hruby Powell et Christian Robinson.
Joséphine. Joséphine Baker, la danse, la résistance et les enfants, de Patricia Hruby Powell et Christian Robinson. © Rue du monde

L’immortelle Joséphine Baker a souvent été racontée, et même récemment en bande dessinée par Catel & Bocquet (Joséphine Baker, Casterman, 2021). Mais comment résumer l’œuvre d’art que fut sa vie auprès d’un public plus jeune ? Connues pour leurs engagements humanistes, les éditions Rue du monde ont choisi d’adapter un livre de Patricia Hruby Powell et Christian Robinson qui revient sur toute l’histoire de l’artiste en 108 pages.

Si l’on regrettera l’abus de mots en lettres capitales inutiles, on se réjouira d’un texte facile d’accès qui aborde avec élégance même les questions les plus sensibles. « Dans la haute société, on se fait bronzer pour ressembler à Joséphine… Alors que Joséphine tente de blanchir sa peau avec du citron pour ressembler aux gens de la haute société ! », peut-on ainsi lire au détour d’une page. Un brin rétro, le dessin est vif et les pages éclatent de mille couleurs. Un album à mettre entre toutes les mains et qui rend hommage à cette France universaliste qui sut accepter une artiste noire à une époque où la ségrégation régnait avec violence aux États-Unis.

Awa, Faut qu’on change le monde, de Zélia Abadie et Gwenaëlle Doumont, Talent hauts, 66 pages, 11,90 euros

Vous ne la connaissez pas ? Normal, elle est toute jeune et vous n’êtes plus à l’école primaire. Mais vos enfants peut-être. Alors écoutez-la se présenter : « Je suis liégeoise-belge de ma naissance, guinéenne de ma maman et de ses parents, française, marseillaise de mon papa, mais aussi italienne, sicilienne des parents de mon papa. C’est pas compliqué, c’est magique. » Elle, c’est Awa.

JE M’EN FICHE DES PRINCESSES, JE M’EN FICHE DE ME MARIER, JE M’EN FICHE DU ROSE

Et comme le dit son père, elle n’a pas la langue dans sa poche : « Que ce soit bien clair, je m’en fiche des princesses, je m’en fiche de me marier, je m’en fiche du rose. Et je suis pas mignonne et je suis pas gentille avec tout le monde. » Autant d’affirmations que l’on pourra vérifier – et parfois même infirmer – au fil de ses aventures (d’une page) écrites par Zélia Abadie et dessinées par Gwenaëlle Doumont.

Awa, Faut qu’on change le monde, de Zélia Abadie et Gwenaëlle Doumont.
Awa, Faut qu’on change le monde, de Zélia Abadie et Gwenaëlle Doumont. © Éditions talents hauts

« Souvent, quand elle me dessine, son crayon me fait trop rire de chatouilles, nous dit encore Awa. Elle rit avec moi parce que j’ai un rire contaminateur (c’est ma maman qui le dit). » Bille en tête, les autrices de cet album vif abordent, la plupart du temps avec légèreté, parfois au bazooka, des problématiques actuelles comme le racisme ou la misogynie à travers des instants volés au quotidien. Un quotidien pétillant que l’on envie parfois, surtout quand Awa joue avec notre gourmandise : « J’ai trop de la chance. Je connais plein de plats. Les arancini de ma nonna Enza, les pieds-paquets de mon pépé Paolo, le riz au gras de ma grand-mère Fanta, les lasagnes de mon papa et le magret de canard aux mangues de ma maman. »

Avec Jeune Afrique par Nicolas Michel

Goncourt, Nobel, Booker Prize… La récompense du dominant au dominé

décembre 9, 2021
Mohamed Mbougar Sarr, Prix Goncourt 2021, à Paris, chez son éditeur, le 3 décembre 2021 © Bruno Lévy pour JA

En 2021, le Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, le Tanzanien Abdulrazak Gurnah et le Sud-Africain Damon Galgut ont reçu de prestigieux prix littéraires. Des consécrations méritées, mais qui répondent aux attentes de la critique occidentale.

L’attribution du prix Goncourt à La plus secrète mémoire des hommes, de l’écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, a été, à juste titre, saluée par tout le monde, ou presque. Selon l’auteur primé, « c’est un signal fort […], un moyen, aussi, de montrer que la France est parfois beaucoup plus grande et beaucoup plus noble – en tout cas beaucoup plus ouverte – que ce à quoi on peut, on veut la réduire. » Ce prix récompense un roman de grande qualité, met en lumière le formidable travail de deux petites maisons d’édition (Philippe Rey et Jimsaan) et, surtout, inscrit une littérature périphérique sur la carte littéraire mondiale. Que peut-on vouloir de plus ?

Une dose de distanciation critique semble cependant nécessaire. L’enthousiasme doit céder la place à un travail de réflexion critique. Il y a ainsi plusieurs problématiques qu’il est utile d’explorer. Que nous révèle ce triomphe sur les rapports, structurés par l’histoire coloniale, entre les dominants et les dominés ? À quel prix le succès quand il dépend d’un autre qui est en position de force ? Que nous dit-il sur la condition de l’écrivain du Sud ?

Asservissement intellectuel

Derrière la consécration littéraire se profile la question du pouvoir littéraire, qui est inséré dans les structures de la domination coloniale. Ainsi, des milliers d’hommes et de femmes écrivent dans le monde, dans de nombreuses langues, avec des pratiques d’écritures diverses mais ils sont peu à accéder à la reconnaissance globale car cela dépend des centres littéraires qui décident de la légitimité de leurs écrits.

Pour la langue française, Paris est au cœur de cette pratique de légitimation. Le pouvoir de ces centres émane de l’histoire coloniale, d’une histoire de subjugation de l’autre. Il est multiforme, économique, politique, militaire et aussi symbolique. Il s’est peut-être atténué au fil du temps, mais son emprise demeure. On ne peut donc dissocier ces instances de légitimation d’une histoire et du contexte.

QUE CÉLÈBRE-T-ON SI CE N’EST L’APPROBATION DU DOMINANT, LEQUEL ACCORDE AU DOMINÉ CETTE LÉGITIMITÉ DONT IL RÊVE?

On pourrait ainsi s’interroger sur l’enthousiasme des uns et des autres, notamment d’une intelligentsia du Sud, à glorifier cet événement sans pour autant remettre en question le pouvoir symbolique d’une institution comme le Goncourt. Car que célèbre-t-on, au bout du compte, si ce n’est l’approbation du dominant, lequel décide de la valeur du dominé et lui accorde cette légitimité dont il rêve secrètement. C’est, par certains aspects, un asservissement psychique et intellectuel, un réflexe de l’ex-colonisé, ce perpétuel bon élève qui attend qu’on lui dise qu’il est à la hauteur.

Un roman éminemment européen

Le succès de l’écrivain dominé a un prix : pour être accepté et reconnu, il doit écrire des textes qui répondent aux attentes des dominants. Ainsi, l’écriture pratiquée, le genre choisi, le choix des thématiques ne sont pas innocents. Il crée donc selon des limites bien définies. On lui autorise, par ailleurs, un degré de subversion, mais une subversion permise et convenue. ll pratique une forme d’altérité qui est acceptée, une forme d’insoumission soumise, si on peut dire.

LA VÉRITABLE DÉCOLONISATION DE L’ARTISTE DU SUD COMMENCERA QUAND IL POURRA CRÉER POUR LES SIENS.

Ainsi le roman de Mohamed Mbougar Sarr est, à mes yeux, un roman éminemment européen, dans ses thématiques (celle notamment de la divinisation de la littérature), dans ses structures, inscrit dans la filiation du projet de la modernité occidentale. En d’autres mots, c’est une écriture des marges, qui se revendique comme telle, mais qui est paradoxalement une écriture du centre, construite selon les logiques du centre, élaborée pour être reconnue par le centre. La tragédie de l’artiste du Sud est qu’il est condamné à être un perpétuel exilé. Peu ou pas compris par les siens, peu reconnu, exilé dans son propre pays, il désire accéder ou accède à la reconnaissance et à la consécration artistique dans les pays du Nord. Mais cela n’est pas sans conséquences.

Certains, installés sont dans un rapport de dépendance psychique face à des structures de domination, finissent par les intérioriser. D’autres choisissent stratégiquement de jouer le jeu, sans nécessairement travestir ce qu’ils sont. Exilé chez soi, exilé dans les sphères de la domination, l’artiste du Sud erre dans un véritable no man’s land littéraire. La véritable décolonisation commencera sans doute quand il pourra se libérer psychiquement de la domination symbolique, quand il pourra créer pour les siens, en puisant dans ses racines, quand il parviendra non seulement à décentrer sa pratique artistique mais à la réinventer, selon d’autres paradigmes. Ainsi, pour être au cœur de cette « plus secrète mémoire », il faut être au cœur de soi-même, au cœur des siens.

Umar Timol

Avec Jeune Afrique par Umar Timol

Poète et photographe mauricien

Canada: Mort de l’écrivaine québécoise Marie-Claire Blais

décembre 2, 2021

La Canadienne, autrice des romans, d’essais, de pièces de théâtre ainsi que de recueils de poésie, avait reçu le prix de la langue française pour son premier roman publié à l’âge de 20 ans, « La Belle Bête ». Elle est morte mardi à 82 ans.

Marie-Claire Blais, au Salon du livre de Montréal, en novembre 2010.
Marie-Claire Blais, au Salon du livre de Montréal, en novembre 2010. WIKIPEDIA

La romancière et poétesse canadienne Marie-Claire Blais, figure emblématique de la littérature québécoise contemporaine, est morte, mardi 30 novembre, à l’âge de 82 ans, a annoncé l’Agence Goodwin sur Facebook.

« C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris le décès de Marie-Claire Blais aujourd’hui, le 30 novembre, à Key West [Floride], où elle avait élu domicile depuis de nombreuses années », a fait savoir l’agence, qui la représentait.

Née à Québec, au Canada, en 1939, la romancière, à la carrière longue de plus de soixante ans, « a non seulement profondément marqué les littératures québécoise et canadienne, mais elle s’est aussi hissée au premier rang des écrivains francophones de sa génération », ont souligné les Editions du Boréal, la maison québécoise qui a publié l’ensemble de son œuvre.Lire aussi  Article réservé à nos abonnésMarie-Claire Blais, avec des mots simples

De nombreux prix littéraires

Marie-Claire Blais a notamment écrit des romans, des essais, des pièces de théâtre, ainsi que des recueils de poésie, portant « une attention toute particulière aux êtres marginaux, déclassés, rejetés », selon cette même source.

Elle a été lauréate de nombreux prix littéraires, dont le prix de la langue française pour son premier roman, La Belle Bête, qu’elle a publié à l’âge de 20 ans. Elle a reçu le prix Médicis en 1966 pour Une saison dans la vie d’Emmanuel.Lire aussi  La littérature québécoise n’est pas un produit d’exportation

En 1983, elle a été récompensée par le prix de l’Académie française pour Visions d’Anna. Et en 2002 par le prix de la Fondation Prince Pierre de Monaco pour l’ensemble de son œuvre.

« Mes condoléances à tous les proches de cette grande auteure. Une saison dans la vie d’Emmanuel, un des premiers romans que j’ai lu », a réagi sur Twitter le premier ministre du Québec, François Legault.

Par Le Monde avec AFP

Sénégal : David Diop met la France des Lumières face à l’esclavage

novembre 28, 2021
L’écrivain David Diop à Paris, en septembre 2018. © JOEL SAGET/AFP

Dans son nouveau roman, « La Porte du voyage sans retour », l’auteur sénégalais installé à Pau raconte le voyage du botaniste français Michel Adanson au Sénégal, dans les années 1750.

Après Frère d’âme, prix Goncourt des lycéens en 2018 et Booker Prize International en 2021, David Diop publie aux éditions du Seuil La Porte du voyage sans retour. Dans un style totalement différent de celui de son livre précédent, l’écrivain d’origine sénégalaise raconte le voyage au Sénégal, au XVIIIe siècle, du savant français Michel Adanson (1727-1806). Partiellement inspiré de personnages réels, ce texte à l’écriture précise raconte l’évolution d’un homme des Lumières façonné par les préjugés de son époque et dont les certitudes sont progressivement mises à mal par l’amitié et, surtout, par l’amour.

Jeune Afrique : Comment vous est venue l’idée de ce livre ?

David Diop : J’en ai eu l’idée il y a une quinzaine d’années, quand j’ai lu le récit de voyage que Michel Adanson a publié en 1757, racontant ses quatre ou cinq années passées au Sénégal au début des années 1750. Trois ans après son retour, il rédige un texte qui devait faire office d’introduction générale à son Histoire naturelle du Sénégal. J’ai été frappé par l’originalité de son regard et par la qualité de son écriture. Il sait raconter son voyage et se mettre en scène avec les « Nègres du Sénégal », comme il les appelle. Et comme il est savant, il observe leur société de façon méthodique.

Quand j’ai lu son texte et que j’ai vu des mots, des noms, des réalités que j’ai moi-même connues au Sénégal, cela m’a extrêmement intéressé, au point que c’est de lui qu’est partie mon idée de créer un groupe de recherche sur les représentations européennes de l’Afrique aux XVIIe et XVIIIe siècles. Sur place, il essaie de savoir – c’est d’ailleurs une instruction qui lui était donnée par les frères Jussieu, membres éminents de l’Académie royale des sciences de Paris – quelles pouvaient être les propriétés des plantes qu’il était venu décrire.

Michel Adanson, c’est avant tout un botaniste.

Oui, et il fait l’épreuve de ces plantes par son corps. C’est une attitude propre aux philosophes et aux savants des Lumières, l’expérimentation. Son autre originalité, c’est qu’il apprend le wolof parce qu’il a compris que les propriétés de ces plantes sont connues par un petit groupe de personnes, hommes ou femmes, que les traducteurs de l’époque n’étaient pas en mesure de comprendre.

Comment avez-vous travaillé sur ce personnage bien réel pour bâtir votre fiction ?

J’ai prélevé des indices. Un jeune historien sénégalais qui s’appelle Ousmane Seydi a attiré mon attention sur le fait qu’au Muséum d’histoire naturelle de Paris sont conservés des brouillons rédigés par Michel Adanson. Lesquels contiennent des contes et des légendes en wolof qu’il a conservés dans le but d’écrire son Histoire naturelle du Sénégal. Il ne s’agissait pas seulement pour lui de classifier des plantes, mais aussi de décrire des hommes et leurs sociétés.

Y trouve-t-on l’histoire d’amour que vous nous racontez ?

Non, mais dans ses brouillons en wolof retranscrit, il y a des échanges entre un homme venant d’ailleurs et une jeune fille qui refuse ses avances de façon très pudique. Évidemment, cette donnée m’a laissé la liberté d’imaginer qu’il avait pu tomber amoureux. Mais c’est un prétexte, car je voulais cette histoire d’amour pour que ce jeune philosophe du siècle des Lumières mette à l’épreuve sa représentation humaniste du monde au contact de la réalité crue de l’esclavage. Le meilleur moyen de le confronter à cette réalité, c’était de le faire tomber amoureux d’une jeune femme promise à l’esclavage.

AVEC UN PEU D’ÉTUDES, LES NÈGRES FERAIENT D’EXCELLENTS ASTRONOMES

C’est un homme en avance sur son temps qui commence à considérer les Noirs comme des humains.

Dans son récit de voyage de 1757, il dit, je le cite, que les Nègres ne sont « ni cruels ni incultes », comme on les présente dans sa bibliothèque de voyageur. Il affirme avoir découvert sur place que ce qu’il avait lu était faux. Dans un autre passage, et c’est d’ailleurs une phrase ambiguë, chargée des préjugés de son époque, il observe que les personnes du village dans lequel il se trouve ont une bonne connaissance des constellations. « Avec un peu d’études, les Nègres feraient d’excellents astronomes », dit-il. Si bien qu’il va être repéré, plus tard, par les abolitionnistes français, notamment la Société des amis des Noirs, qui vont considérer que c’est un précurseur. Ces passages vont être mis en évidence par le quaker abolitionniste Antoine Bénézet, qui se servira de ce qu’écrit Adanson sur les Nègres pour l’ajouter à son argumentation contre la traite.

Cela n’empêche pas le Français de participer au système…

Oui, il est employé par la concession du Sénégal, dont le principal revenu est l’esclavage. Lui-même va penser qu’il serait judicieux de ne plus envoyer de Nègres aux Antilles et de les employer sur place. Il a une formule un peu étrange, en marge d’un article de son encyclopédie, où il soutient qu’il faudrait trouver des esclaves volontaires – drôle de formule ! –  pour travailler sur place à la culture de la canne à sucre. Ce serait pour lui plus efficace que d’envoyer des gens mourir par milliers sur la route des Antilles.

JE FAIS ENTRER DES LECTEURS DANS CETTE AFRIQUE ANCIENNE QUE LE GRAND PUBLIC NE CONNAÎT PAS

Outre son histoire d’amour, Adanson vit une amitié très forte avec un jeune garçon, Ndiak.

Ce Ndiak n’est pas mentionné dans le récit de voyage effectif publié en 1757, mais il se trouve être cité dans les brouillons d’Adanson. Qui affirme que c’est le fils d’un grand dignitaire du royaume du Waalo, âgé de 12 ans et qui lui a été donné comme « passeport ». J’en ai fait une sorte d’alter ego de Michel Adanson, un « fixeur » qui lui permet de voyager à l’intérieur du Sénégal.

Vous évoquez longuement l’organisation sociale du Sénégal de l’époque.

J’ai voulu raconter la découverte, par un jeune savant de 23 ans, de sociétés et de façons de vivre absolument différentes. Je me suis servi de son œil de botaniste et du fait qu’il était formé pour décrire. Il est aussi important de préciser qu’il écrit pour sa fille et qu’il veut lui ouvrir un monde inconnu. On oublie trop souvent qu’il y a eu des personnes, bien avant notre période, qui ont eu leurs entrées dans des mondes radicalement différents et souvent caricaturés. De la sorte, à mon modeste niveau, je fais entrer des lecteurs dans cette Afrique ancienne que le grand public ne connaît pas.

Si votre imagination joue à plein, vous restez néanmoins très précis.

Je reconnais que tout n’est pas tout à fait exact. Mais, par exemple, la localisation des villes ou des grands villages que j’évoque, elle est précisément faite par Michel Adanson, qui a réalisé une carte du Sénégal que l’on peut voir sur la jaquette du livre ! C’est avec cette carte que j’ai travaillé. Je me suis renseigné ensuite pour savoir comment étaient organisés les cités et les royaumes à cette époque-là.

Vous accordez aussi de la place aux croyances locales.

Dans la presqu’île du Cap-Vert, les Lébous pratiquent le Ndeup, une cérémonie d’exorcisme où l’on essaie de discerner ce qui tourmente les hommes et les femmes qui se sentent mal d’un point de vue psychologique. Ils parlent de « rab » ou « rapp », c’est-à-dire d’entités qui investissent notre corps et peuvent nous tourmenter, notamment par jalousie. Il m’a semblé important de placer la raison triomphante du siècle des Lumières face, non pas à l’irrationnel, mais plutôt face au surnaturel, qui peut paraître naturel dans certaines civilisations.

Si vous lisez les récits de voyages du père Labat, Nouvelle relation de l’Afrique occidentale, publié en 1728, ou Nouveau voyage aux isles françoises de l’Amérique, publié en 1722, vous découvrez que tout ce qu’il appelle les fétiches, comme les croyances animistes, sont pour lui des œuvres du diable ! C’est la conception européenne habituelle qu’il exprime là. J’ai voulu revenir sur un rendez-vous manqué. Et la fiction le permet en toute liberté.

Ce livre est écrit dans un style radicalement différent de celui de Frère d’âme.

L’écriture naît de contraintes que l’on se fixe à soi-même. Pour Frère d’âme, je me suis imposé un personnage qui ne pouvait pas écrire une lettre parce qu’il ne parlait pas le français. Ce qui m’a conduit à faire entendre une voix intérieure qui, en principe, est cachée.

Cette fois, le propos est différent puisque je propose un voyage au lecteur par l’intermédiaire d’un homme des Lumières qui a une belle plume. Il s’agit d’un cahier secret écrit pour sa fille, un cahier intime, franc, animé d’un souci de clarté et de précision. Cela supposait un certain registre de langue. Mais je ne voulais pas pasticher l’écriture du XVIIIe siècle avec une langue qui serait trop éloignée de ce que l’on a l’habitude de lire ou d’entendre. Il n’y a pas de meilleurs écrivains dans la langue du XVIIIe que les écrivains du XVIIIe eux-mêmes !

Quelles relations entretenez-vous avec le Sénégal ?

J’ai vécu à Dakar essentiellement, même si ma famille est originaire de Louga. Malheureusement, avec la pandémie, je n’ai pas pu m’y rendre depuis le mois de février 2018, époque à laquelle j’avais organisé un colloque à l’université Cheikh-Anta-Diop sur l’Afrique des savants du XVIIe au XXe siècle.

Dans le livre vous écrivez « Cap Verd » et non « Cap-Vert ». Pourquoi ?

C’est une coquetterie de ma part. C’est ainsi que l’écrit Michel Adanson et je me suis autorisé ce « d » car le savant reprend la façon d’écrire de l’époque, qui venait du nom portugais des lieux, « Cabo Verde ».

Vous avez reçu le Booker Prize International. C’est une sacrée distinction !

Je ne mesurais pas, avant d’arriver parmi les finalistes, l’importance de ce prix. J’ai été extrêmement étonné par l’engouement qu’il suscite. Et je me suis rendu compte qu’il m’ouvrait, grâce à l’excellente traduction de la poétesse Anna Moschovakis avec qui je le partage, les portes du Commonwealth. J’ai maintenant des lecteurs de l’ancien empire colonial britannique, notamment indiens, qui m’en parlent. C’est vraiment une chance extraordinaire pour moi.

La porte du voyage sans retour, de David Diop, Seuil, 258 pages, 19 euros.

Avec Jeune Afrique par Nicholas Michel

Prix Ivoire 2021 : Blaise Ndala lauréat

novembre 24, 2021

Récent lauréat du Prix Kourouma 2021, décerné au Salon du livre de Genève pour son roman « Dans le ventre du Congo », l’écrivain congolais se distingue à nouveau par la réception, pour la même oeuvre, du 13Prix pour la littérature africaine d’expression francophone 2021, à Abidjan.

Photo de groupe autour de Blaise Ndala, lauréat Prix Ivoire 2021, samedi 20 novembre 2021

Le 20 novembre dernier, pour le roman « Dans le ventre du Congo » (Abidjan, Vallesse/ Montréal, Mémoire d’encrier), le jury, présidé par l’écrivaine Werewere Liking, « a récompensé un écrivain dont la langue gourmande est ouverte sur une longue parole à tiroirs. Revisitant l’histoire coloniale du Congo et la mettant en dialogue avec la question du Noir dans un monde qui semble avancer sans lui, le lauréat offre un récit ample, drôle parfois, caustique, qui s’intègre dans la vaste question des replis et des ponts identitaires ».

Les parrains littéraires du lauréat: Véronique Tadjo (Côte d’Ivoire), Kangni Alem (Togo) et Georges Zreik (Côte d’Ivoire) ont reçu chacun un Prix d’honneur.

Le trophée de Souad Jamai – Mention spéciale du jury pour « Le Serment du dernier messager » – lui sera remis via son éditeur marocain, La Croisée des chemins. Le jury a salué la qualité de ce « roman prospectif, ouvert sur notre futur, à la tonalité lucide, au chant humaniste qui appelle la meilleure attention sur notre monde condamné à faire face à l’intérêt égoïste des entreprises au détriment des vies humaines. Contre les coups bas et les compromissions, le cri du cœur de l’auteur vise à restituer l’Homme à ses valeurs humaines ontologiques pour que demain soit porteur de vies ».

Créé en 2008 par l’association Akwaba culture, le Prix Ivoire est doté de 3000 euros environ. Il récompense les nouvelles voix littéraires originaires des Afriques. Il est placé sous le parrainage du ministère en charge de la Culture de Côte d’Ivoire et de l’Organisation internationale de la Francophonie. Il bénéficie de l’appui, entre autres, de l’ambassade de France, de la fondation Orange Côte d’Ivoire et de la Librairie de France Groupe de Côte d’Ivoire. 

La Présidente

Isabelle Kassi Fofana

Contacts : Association AKWABA CULTURE

Email : prixivoire@yahoo.fr 

Facebook : akwaba culture prix-ivoire

Tél. : (+225) 07 05 74 05 / (+225) 07 90 52 52 :/ (+225) 07 46 69 99    Abidjan, Côte d’Ivoire

Avec Adiac-Congo par Marie Alfred Ngoma