Archive for the ‘Opinion’ Category

5G : Ottawa ferme définitivement la porte à Huawei

mai 19, 2022

La décision, selon Pékin, « viole les principes de l’économie de marché et les règles du libre-échange ».

Une femme marche devant un écran blanc sur lequel est projeté le logo de la compagnie Huawei.

Le Canada emboîte le pas aux États-Unis, qui ont déjà exclu Huawei de ses réseaux 5G. Photo : Getty Images/Kevin Frayer

Le développement du réseau 5G au Canada se fera sans le géant chinois Huawei. Le gouvernement Trudeau, qui marchait sur des œufs depuis des mois et des mois à ce sujet, a finalement décidé de dire non à l’entreprise, quitte à susciter la grogne de Pékin.

La décision a été confirmée en point de presse jeudi après-midi par les ministres François-Philippe Champagne (Innovation, Sciences et Industrie) et Marco Mendicino (Sécurité publique). Elle touche également ZTE, une autre société chinoise en partie détenue par l’État.

Cela fait suite à un examen approfondi mené par nos agences de sécurité indépendantes et en consultation avec nos plus proches alliés, a indiqué le ministre Champagne.

Celui-ci a notamment invoqué des enjeux de sécurité nationale, soulignant qu’il importait d’assurer l’intégrité [des] systèmes de télécommunications du Canada.Les ministres Champagne et Mendicino en point de presse.

Le ministre Mendicino a également affirmé que le gouvernement libéral déposerait un projet de loi pour renforcer davantage le système de télécommunications du Canada et créer un cadre pour protéger la sécurité nationale. Photo : La Presse Canadienne/David Kawai

Par ailleurs, les entreprises canadiennes qui utilisent déjà des composants de Huawei et de ZTE dans leurs réseaux actuels devront cesser leur utilisation et les retirer. Celles-ci ne seront pas indemnisées, a déclaré le ministre Champagne – pas plus que Huawei et ZTE, a précisé son cabinet par la suite.

Cela dit, la grande majorité des entreprises de télécommunications canadiennes avaient déjà pris la décision de ne plus faire affaire avec ces deux sociétés chinoises, a souligné M. Champagne, jeudi.

La Chine profondément mécontente

La réplique de Pékin ne s’est pas fait attendre. Dans une déclaration en mandarin publiée jeudi soir sur son site web, l’ambassade chinoise à Ottawa affirme que la Chine est préoccupée et profondément mécontente de la tournure des événements.

La décision annoncée par les ministres Champagne et Mendicino, prise au motif de la soi-disant sécurité nationale, sans aucune preuve concluante, […] viole les principes de l’économie de marché et les règles du libre-échange et nuira certainement à l’image internationale du Canada, déplore-t-elle.

Aussi, la Chine procédera à une évaluation complète et sérieuse de cet incident et prendra toutes les mesures nécessaires pour sauvegarder les droits et intérêts légitimes des entreprises chinoises, peut-on lire dans la déclaration.

Une question délicate

Le gouvernement canadien avait annoncé en septembre 2018 qu’il allait étudier les possibles menaces pour la sécurité nationale représentées par l’utilisation d’équipements Huawei. Le gouvernement Trudeau aura donc fait durer le suspense pendant plus de trois ans.

L’épineux dossier s’articule autour des allégations selon lesquelles Huawei serait assujettie aux demandes du gouvernement chinois, notamment en matière de collecte de renseignements.

Car le développement des réseaux de 5G permettra aux utilisateurs d’avoir recours à des connexions plus rapides et à de vastes capacités pour les données, afin de répondre à la forte demande étant donné le nombre croissant d’appareils – des casques de réalité virtuelle aux véhicules automobiles – reliés à Internet.

Or, plusieurs experts ont souligné dans les dernières années que la participation de Huawei au déploiement de la norme 5G pourrait lui donner accès à toute une série d’informations numériques reposant sur la manière dont les clients canadiens utilisent des appareils connectés au web, ainsi que sur le moment et l’endroit où ils le font.

Selon cette théorie, les agences de sécurité chinoises pourraient alors obliger l’entreprise à leur transmettre ces données personnelles.

Huawei, pour sa part, a toujours argué qu’elle était une entreprise farouchement indépendante qui ne s’adonne pas à des activités d’espionnage. Ce plaidoyer a notamment été repris par l’ambassadeur de Chine au Canada, qui a exhorté Ottawa à ignorer les avertissements inventés par Washington à propos de Huawei.

Les États-Unis ont déjà banni Huawei de ses réseaux 5G, tout comme le Royaume-Uni et l’Australie. Ces trois pays, avec le Canada et la Nouvelle-Zélande, forment le Groupe des cinq (Five Eyes, en anglais), un ensemble de pays qui mettent en commun certaines ressources en matière de renseignement.

D’autres pays comme le Japon et la Suède ont également pris la décision d’exclure Huawei de leurs systèmes de télécommunications dans les dernières années.

C’est une décision qui est en ligne avec celle de nos alliés, a d’ailleurs souligné le ministre Champagne, jeudi.

Dans ce cas, pourquoi la décision du Canada intervient-elle si tard? Ça n’a jamais été une course, a répété le ministre à tous les journalistes qui lui ont posé la question, jeudi. Ce qui compte pour les gens qui nous regardent aujourd’hui, c’est de prendre la bonne décision.Meng Wanzhou marchant à l'extérieur.

Le dossier Huawei s’est largement complexifié avec l’affaire Meng Wanzhou. Photo: La Presse Canadienne/Jonathan Hayward

Attendue depuis longtemps, la décision annoncée par le gouvernement Trudeau jeudi avait été repoussée en raison des tensions diplomatiques entre Ottawa et Pékin ces dernières années.

Le dossier Huawei s’était notamment complexifié avec l’arrestation, à Vancouver, de la directrice financière de Huawei et fille du fondateur du mastodonte chinois, Meng Wanzhou.

Cette affaire avait marqué le début d’une crise diplomatique majeure entre les deux pays, avec la détention en parallèle en Chine de Michael Spavor, un spécialiste de la Corée du Nord, et de Michael Kovrig, un ancien diplomate basé à Pékin, ce qui avait été largement perçu comme une riposte du gouvernement chinois.M. Kovrig discute avec M. Trudeau, et M. Spavor reçoit une accolade de Dominic Barton.

Les deux Michael sont rentrés au Canada sur le même avion. Sur la photo, on voit M. Kovrig en discussion avec le premier ministre Justin Trudeau, tandis que M. Spavor, en complet gris pâle, reçoit une accolade de l’ambassadeur canadien en Chine, Dominic Barton. Photo: Reuters/Ministère de la Défense Nationale du Canada

Après environ trois ans de procédure, Meng Wanzhou avait finalement retrouvé la liberté fin septembre 2021 et regagné la Chine. Les deux Canadiens avaient également été libérés dans la foulée.

Jean-François Lépine, ex-diplomate et spécialiste de la Chine et de l’Asie, estime que le gouvernement Trudeau a bien choisi son moment pour bannir Huawei du Canada.

Car la Chine actuellement est débordée de problèmes, a-t-il souligné en entrevue, jeudi : la COVID, une crise majeure dans tout le pays; la guerre en Ukraine, dans laquelle la Chine s’est positionnée et qui lui a beaucoup nui à travers le monde; et l’économie chinoise qui, en conséquence de ces deux phénomènes là, est en recul.

De plus, les risques de représailles contre le Canada sont relativement faibles, estime M. Lépine, qui a notamment occupé pendant plusieurs années la fonction de représentant du Québec en Chine.

En appuyant l’invasion russe de l’Ukraine, Pékin a perdu beaucoup la confiance de l’Europe, des États-Unis, donc de ses deux principaux partenaires économiques. En outre, la Chine ne peut pas beaucoup […] se payer le luxe de se mettre à dos un autre pays en adoptant des mesures qui seraient extraordinaires, estime-t-il.

Radio-Canada par Jérôme Labbé avec les informations de Louis Blouin, Laurence Martin, La Presse canadienne et l’Agence France-Presse

Ukraine : la Russie expulse 34 diplomates français, Paris condamne

mai 18, 2022

Le Quai d’Orsay présente cette décision comme une réponse de Moscou à l’expulsion, en avril, de plusieurs diplomates russes soupçonnés d’espionnage.

Le gouvernement russe a decide d'expulser 34 diplomates francais.
Le gouvernement russe a décidé d’expulser 34 diplomates français.

Moscou a annoncé, ce mercredi, l’expulsion de 34 diplomates français de Russie en représailles aux expulsions en avril par la France de 41 Russes, dans la foulée de l’offensive en Ukraine. L’ambassadeur de France à Moscou, Pierre Lévy, a été convoqué mercredi au ministère russe des Affaires étrangères et s’est vu remettre une note signifiant que « 34 collaborateurs des établissements diplomatiques français en Russie ont été déclarés personæ non gratæ  », a indiqué la diplomatie russe dans un communiqué. Ils doivent quitter la Russie d’ici deux semaines, selon la même source.

De son côté, Paris a « condamné fermement » cette annonce en estimant que cette décision ne reposait sur « aucun fondement légitime ». « Cette décision est présentée par la partie russe comme une réponse aux décisions de la France » en avril dernier où « plusieurs dizaines d’agents russes » soupçonnés d’être des espions avaient été expulsés, indique un communiqué du Quai d’Orsay. « Le travail des diplomates et des personnels de notre ambassade en Russie s’inscrit à l’inverse pleinement dans le cadre de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques et consulaires », ajoute-t-il.

La France a annoncé en avril l’expulsion de 41 diplomates russes qui se livraient, selon elle, à des activités d’espionnage sous le couvert de leur ambassade, précisant que la sanction s’inscrivait dans « une démarche européenne ». La Russie a « protesté fermement » mercredi contre « la décision provocatrice et infondée des autorités françaises » d’expulser les diplomates russes, a précisé le communiqué de la diplomatie russe en soulignant que cette mesure « porte un grave préjudice aux relations russo-françaises, ainsi qu’à une coopération bilatérale constructive ».

Expulsions de diplomates russes dans toute l’Europe

De nombreux autres pays européens, comme l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Slovénie, l’Autriche, la Pologne, la Grèce ou la Croatie, ont massivement expulsé des diplomates russes depuis le début de l’offensive russe en Ukraine, le 24 février. Dans certains cas, ces expulsions ont été accompagnées d’accusations d’espionnage. Moscou a promis de répondre à chacune de ces mesures et des dizaines de diplomates occidentaux ont déjà été expulsés de Russie. Selon les médias russes, les ambassadeurs d’Espagne, d’Italie et de Suède ont également été convoqués mercredi au ministère russe des Affaires étrangères.

La diplomatie russe a annoncé, mercredi, expulser 24 diplomates italiens et 27 espagnols, en représailles à celles de Russes dans la foulée de l’offensive russe contre l’Ukraine. L’Italie a qualifié mercredi d’« acte hostile » l’expulsion par Moscou de diplomates italiens, français et espagnols, mais appelé à ne pas rompre les canaux diplomatiques avec la Russie. « C’est un acte hostile, mais il faut absolument éviter de rompre les relations diplomatiques. Cela ne doit pas conduire à la rupture des canaux diplomatiques parce que, si nous parvenons à la paix, nous y parviendrons grâce à ces canaux diplomatiques », a déclaré le chef du gouvernement italien, Mario Draghi, lors d’une conférence de presse à Rome.

De son côté, l’Espagne « rejette » l’expulsion de 27 de ses diplomates en poste en Russie. « Les autorités russes justifient cette décision sur la base de la réciprocité après l’expulsion de 27 fonctionnaires de l’ambassade russe à Madrid annoncée en avril », a souligné le ministère dans un communiqué. « Mais l’expulsion décidée par les autorités espagnoles se basait sur des motifs de sécurité dûment justifiés, qui n’ont pas eu lieu » dans le cas de l’expulsion des diplomates espagnols, a poursuivi le ministère, assurant que ses diplomates en Russie avaient « toujours respecté pleinement les obligations prévues par la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques ».

L’ambassade américaine de retour à Kiev

De leur côté, les États-Unis ont rouvert mercredi leur ambassade à Kiev, fermée mi-février avant même le début de l’invasion russe de l’Ukraine, a annoncé le chef de la diplomatie américaine Antony Blinken. « Aujourd’hui, nous reprenons officiellement les opérations à l’ambassade des États-Unis à Kiev. Le peuple ukrainien, avec notre aide sécuritaire, a défendu sa patrie face à l’invasion irresponsable de la Russie, et, en conséquence, la Bannière étoilée flotte à nouveau sur l’ambassade », a-t-il déclaré dans un communiqué après la levée du drapeau américain.

À la suite d’une visite à Kiev le 24 avril, Antony Blinken et le ministre américain de la Défense Lloyd Austin avaient annoncé le retour progressif d’une présence diplomatique américaine en Ukraine, au regard de l’amélioration de la situation sur le terrain, notamment à Kiev et dans sa région. La chargée d’affaires Kristina Kvien était revenue à Lviv le 2 mai et avait dit espérer un retour dans la capitale avant la fin du mois. Elle y a fait un bref passage le 8 mai pour commémorer le 77e anniversaire de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie. Antony Blinken a précisé avoir pris des « mesures additionnelles pour renforcer la sécurité » des diplomates américains, sans plus de détails.

Par Le Point avec AFP

Mondial 2022 au Qatar : Amnesty exhorte la Fifa à indemniser les ouvriers

mai 18, 2022

L’ONG demande à la Fifa de verser 440 millions de dollars aux migrants « maltraités » afin de « réparer les dommages », notamment les accidents de travail.

Le centre d'entrainement du club sportif Al-Shamal, dans la ville portuaire d'Al Ruwais au Qatar, pays hote du Mondial 2022.
Le centre d’entraînement du club sportif Al-Shamal, dans la ville portuaire d’Al Ruwais au Qatar, pays hôte du Mondial 2022. 
 © CHRISTIAN CHARISIUS / DPA / dpa Picture-Alliance via AFP

Jeudi 19 mai, l’ONG Amnesty International a demandé à la Fifa de verser une compensation d’au moins 440 millions de dollars aux ouvriers migrants « maltraités » au Qatarpays hôte du Mondial 2022 de football, accusé de ne pas suffisamment respecter leurs droits.

Soutenue par d’autres organisations de défense des droits humains, la demande d’Amnesty intervient à la suite de critiques répétées contre la lenteur de l’instance dirigeante du football à réagir contre les mauvaises conditions de travail des ouvriers qui ont afflué sur les chantiers liés au Mondial dans le riche État du Golfe. « La Fifa devrait consacrer au moins 440 millions de dollars (environ 418 millions d’euros) à la réparation des dommages subis par les centaines de milliers de travailleurs migrants victimes de violations des droits humains au Qatar pendant les préparatifs de la Coupe du monde 2022 », a déclaré l’ONG dans un communiqué.

Selon Amnesty, cette somme, qui correspond à la dotation que se partageront les 32 équipes participantes, est le « minimum nécessaire » pour indemniser les travailleurs et les protéger de futurs abus. L’organisation cite notamment les salaires impayés, le paiement de frais de recrutement « illégaux » et « exorbitants » ainsi que les dommages causés par les accidents du travail. L’ONG basée à Londres a exhorté la Fifa à « travailler avec le Qatar » pour mettre en place un programme de réparation complet avec la participation des ouvriers, des syndicats, de l’Organisation internationale du travail (OIT) et la société civile.

Les réformes sociales du Qatar

Depuis 2010, date à laquelle la Fifa a attribué le Mondial 2022 au Qatar, une « litanie d’abus » entache les préparatifs sans que l’instance n’ait exigé « la moindre amélioration des conditions de travail », selon Amnesty. L’ONG a néanmoins salué les réformes sociales décidées par le Qatar depuis 2018 et l’amélioration des conditions sur les chantiers officiels de la Coupe du monde initiée en 2014. Mais selon l’ONG, ces règles ne sont pas toujours respectées et les abus persistent.

Dans un commentaire envoyé à l’Agence France-Presse, la Fifa a dit « procéder actuellement à l’évaluation de la proposition d’Amnesty » et d’autres ONG, affirmant qu’elle « implique un large éventail d’infrastructures publiques construites (au Qatar) depuis 2010 qui ne sont pas nécessairement liées à la Coupe du monde ». Critiqué depuis qu’il s’est vu attribuer le premier Mondial de football dans un pays arabe, le Qatar a mené d’importantes réformes, abolissant le système de parrainage faisant des salariés des quasi propriétés de leur employeur et instaurant un salaire minimum horaire. Le pays rejette fermement les bilans des morts sur les chantiers avancés par des médias internationaux.

Par Le Point avec AFP

RDC : « La loi électorale consacre le tripatouillage et la fraude »

mai 18, 2022

Les députés congolais ont examiné la proposition de loi électorale, et le texte qu’ils ont retenu est bien loin de celui qu’avait proposé le G13, qui espérait des garanties en matière de transparence. Résultat, explique l’un de ses membres, le député Claudel André Lubaya, le groupe ne reconnaît aucune de ses dispositions et se dit très préoccupé par la suite du processus.

Le Palais du peuple, où siège le Parlement, à Kinshasa, en décembre 2012. © JUNIOR D.KANNAH/AFP

La loi électorale a-t-elle été expurgée de ses garde-fous ? Réunis en session plénière le 13 mai, les députés congolais ont, en l’absence de l’opposition, adopté un texte très largement remanié par rapport à sa version initiale. Oubliées donc la plupart des réformes proposées par le G13, ce groupe de parlementaires et de membres de la société civile qui espéraient trouver un consensus sur l’organisation des prochaines élections.

Certes, la suppression du seuil électoral a été actée, et Jean-Pierre Bemba, déclaré inéligible pour la présidentielle de 2018, est pour l’instant autorisé à concourir s’il le souhaite. Mais il n’y aura pas de sanction contre le président de la commission électorale si celui-ci ne publie pas les résultats bureau de vote par bureau de vote – une mesure emblématique censée garantir la transparence du scrutin. À Kinshasa, les membres du G13 ne cachent pas leur déception et leur amertume, à l’instar de Claudel André Lubaya, qui dit refuser « de servir de caution à une mascarade savamment planifiée ».

Le député congolais Claudel André Lubaya. © Udaordc/CreativeCommons
Le député congolais Claudel André Lubaya. © Udaordc/CreativeCommons

Jeune Afrique : Pourquoi le G13 n’a-t-il pas participé au vote ? Cela lui aurait permis d’essayer de défendre ses propositions…

Claudel André Lubaya : Le G13 n’a pas délibérément quitté l’hémicycle. C’est le bureau de l’Assemblée nationale qui l’y a contraint : il nous a formellement interdit de prendre la parole au motif que le texte et nos 18 propositions étaient débattus lors d’une procédure spéciale, mais c’est contraire au règlement. Nous n’allions pas rester alors que l’on nous interdisait de nous exprimer, qui plus est sur un texte dont nous étions les initiateurs ! C’était une manière de marquer notre désaccord et de refuser de servir de caution à une mascarade savamment planifiée.

LA FOLIE C’EST DE FAIRE TOUJOURS LA MÊME CHOSE ET DE S’ATTENDRE À UN RÉSULTAT DIFFÉRENT

Le G13 souhaitait que les résultats soient publiés bureau de vote par bureau de vote, mais l’Assemblée nationale a dit non. Quel est le problème ?

Une citation attribuée à Albert Einstein dit : « La folie c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent ». Compte tenu de notre expérience passée et de la manière dont se sont déroulés les trois derniers cycles électoraux dans ce pays, il était de notre devoir d’empêcher que l’histoire se répète et que l’on ait de nouveau des scrutins chaotiques.

Qui a oublié à quel point les élections de 2006, 2011 et 2018 ont été critiquées ? Qu’en 2006, le président de la commission électorale s’est barricadé dans un char de combat pour annoncer les résultats de la présidentielle ? Qu’en 2011 et 2018, la Ceni a surpris tout le monde en publiant les résultats nuitamment, bien après les délais prévus ?

Il fallait réformer pour obtenir un processus transparent et garantir la traçabilité des résultats. C’est à cela que devait servir la publication bureau par bureau : des résultats compilés devant des témoins et des observateurs ; des procès-verbaux bruts, remis immédiatement et publiés le soir même des élections. Fini les centres locaux de compilation, réputés pour leur habileté à manipuler les résultats. Fini aussi l’hypertrophie du bureau de la Ceni [Commission électorale nationale indépendante]. Voilà ce que le G13 proposait.

Mais l’Union sacrée [majoritaire à l’Assemblée] n’a aucun souci de transparence, bien au contraire, puisqu’elle consacre l’opacité comme règle, en faisant de la consolidation préalable des résultats un principe électoral. C’est un recul majeur, et notre crainte, c’est que cela permette de duper les électeurs et de choisir des dirigeants sans légitimité. Il y a quelques jours encore, le président de la Ceni, Denis Kadima, promettait qu’il n’y aurait plus d’élus nommés et que seule prévaudrait la volonté du peuple. Mais dans sa forme actuelle, la loi électorale consacre le tripatouillage et la fraude.

Le G13 espérait aussi que les suppléants des députés ne pourraient plus appartenir à la même famille que les titulaires. Et sur ce point aussi, il n’a pas été entendu…

C’était pourtant une question d’éthique et de moralité de la vie publique. Il fallait aider le Congo à rompre avec des pratiques rétrogrades. Interdire à un élu de choisir son suppléant parmi ses parents permettait selon nous de restaurer la confiance. Les électeurs n’auraient plus eu le sentiment d’être représentés par des gens soupçonnés de travailler pour leur propre intérêt ou celui de leur famille plus que pour celui du peuple. Cela aurait permis d’empêcher certains acteurs politiques de rendre patrimoniale la fonction parlementaire. Imaginez un clan qui a les moyens de s’accaparer tous les mandats dans une circonscription donnée et de se les partager… Cela jette le discrédit sur l’ensemble de notre système politique.

Si le texte a été amendé et donc affaibli, est-ce selon vous la volonté du président Félix Tshisekedi ?

Je me garderais de l’affirmer. Le chef de l’État a maintes fois exprimé son souhait d’un processus électoral fiable. Je ne doute pas qu’il soit préoccupé par la tournure des événements et, qu’en temps opportun, en sa qualité de garant de la nation, il n’hésitera pas à prendre ses responsabilités. En juillet 2020, au lendemain de l’appel lancé par le G13, il a lui-même lancé des consultations nationales. Il sait le besoin de réformes électorales.

Ce qu’il s’est passé à l’Assemblée annihile tous les efforts fournis jusqu’à présent et hypothèque dès aujourd’hui l’intégrité des prochains scrutins. Ainsi modifiée, la loi électorale n’engage ni de près ni de loin le G13, qui ne se reconnaît en aucune de ses dispositions.

Et en admettant que cette question de la loi électorale soit résolue, les scrutins peuvent-ils se tenir dans les temps ?

Le respect des délais dépend uniquement de la volonté politique, même s’il est vrai que l’absence de consensus sur la réforme électorale ne contribue pas à faire avancer le processus.

Avec Jeune Afrique par Stanis Bujakera Tsiamalala

L’insolent M. de Chevigné, l’homme qui a dit non à de Gaulle

mai 17, 2022

Pierre de Chevigné est le seul compagnon proche du général qui lui dit non en 1958. Alain Minc a lu la biographie que Guillaume Piketty consacre à ce ministre MRP.

Pierre de Chevigne, depute des Basses-Pyrenees, Haut-Commissaire de la Republique francaise a Madagascar, donne une conference de presse, le 2 juin 1948 a Paris, sur la situation a Madagascar.
Pierre de Chevigné, député des Basses-Pyrénées, Haut-Commissaire de la République française à Madagascar, donne une conférence de presse, le 2 juin 1948 à Paris, sur la situation à Madagascar. © – / AFP

Àchaque fois que je regarde dans le bureau d’Henri de Castries la note manuscrite du général de Gaulle à Pierre de Chevigné, son grand-père, qui, datée du 25 août 1944 à 13 h 45 établit le parcours qu’il devra suivre pour son entrée à Paris, je ressens le frisson de l’Histoire. La vraie que cette génération a connue. Aussi est-ce avec bonheur que j’ai lu la biographie que l’historien Guillaume Piketty, auteur déjà d’un remarquable Pierre Brossolette – Un héros de la Résistance, consacre à Chevigné.

Vous n’êtes plus l’homme de 1940

25 août 1944 d’un côté, juin 1958 de l’autre. Ministre de la Défense nationale du gouvernement Pflimlin jusqu’au moment où celui-ci s’efface devant le général de Gaulle, Chevigné est convoqué à Matignon par ce dernier qui lui demande de le rejoindre ; il refuse, lui répond qu’il ne le suivra pas « sous la menace des baïonnettes », finit par lâcher : « vous n’êtes plus l’homme de 1940 » et claque la porte. Un huissier le rattrape à la demande du Général qui, Chevigné une fois devant lui, lui donne l’accolade et murmure : « Ah, Chevigné, cela n’empêche pas les sentiments. »

L’homme qui dit non à de Gaulle

Toute l’originalité de Chevigné s’exprime dans ces deux séquences. À la différence des autres paladins de l’épopée gaulliste, les Courcel, Burin des Roziers, etc., sa fidélité personnelle au grand homme ne l’empêchera pas de s’en éloigner politiquement et d’établir sa propre ligne de conduite. Il est, de ce point de vue, le seul de son espèce. Même Jacques Chaban-Delmas qui n’était d’ailleurs pas un homme de juin 1940 gardera un pied dans la IVe République, un autre dans la fidélité politique à de Gaulle. Chevigné, lui, sera lui-même.

L’homme des missions délicates

Pendant toutes les années de guerre, il aura avec le Général les liens féodaux qu’entretenaient les premiers compagnons de 1940 avec leur suzerain. Bourlinguant du Levant à Washington, de Washington à la prise en main des territoires libérés, il acceptait les missions toutes délicates, certaines frustrantes que, sûr de sa fidélité et de son habileté, de Gaulle lui confiait. Rien ne symbolise plus cette estime que les photos de la descente des Champs-Élysées le montrant dans l’ombre du Général, mais juste un mètre derrière. Dès 1945, Chevigné décide de suivre sa propre ligne de vie. Il s’inscrit au MRP comme la plupart des gaullistes prêts à trouver leur place dans la IVe République. Député, il se bâtit un fief dans son Béarn et participe aux jeux parlementaires. Mais l’homme d’action que la guerre avait révélé ne pouvait se contenter des joies et plaisirs de l’Assemblée nationale. Désireux de se colleter aux réalités de terrain, il saute sur l’occasion qui lui est donnée en 1948 de devenir Haut-Commissaire à Madagascar. Ce ne fut pas une sinécure. L’île était en pleine rébellion et Chevigné dut, avant tout, rétablir l’ordre mais, même s’il fit preuve d’une humanité dont la IVe République a été peu familière vis-à-vis des révoltes coloniales, il eut néanmoins la main lourde à l’égard des chefs insurrectionnels.

Ministre de la Défense en 1958

Cet intermède lointain achevé, Chevigné mène la vie des caciques politiques dans un régime d’Assemblée : attentif au contrôle de son fief, entraîné dans les combinaisons gouvernementales de la Troisième Force, en gardant son attention aux choses militaires au point d’être un temps un inamovible secrétaire d’État à la Guerre, compétence qui lui vaudra d’être nommé ministre de la Défense nationale dans le gouvernement Pflimlin et d’être confronté aux événements de mai 1958, c’est-à-dire à la sédition d’une partie de l’armée dont il était le chef théorique.

Le symbole d’un MRP oublié

Pendant toutes les années de la IVe République, Chevigné n’a cessé de s’éloigner du gaullisme. Authentique MRP, marqué par le catholicisme social, attaché à toutes les étapes de la construction européenne, il n’a jamais cédé aux sirènes du RPF. Inflexible républicain, il n’a pas voulu faire sien le jeu ambigu de De Gaulle pendant les événements d’Alger. Nonobstant sa fidélité affective pour l’homme du 18 Juin, il fait tout pour mater les velléités rebelles de l’état-major de l’armée, mais la partie est trop inégale. S’il vote oui au référendum sur la Ve République en septembre, conformément à la position du MRP et à rebours de celle de Mendès France dont il est devenu proche, il se rapatrie sur ses terres du Béarn et s’éloigne du jeu politique national. En fait, à l’instar de René Pleven, lui aussi homme de juin 1940, Chevigné incarne une famille d’esprit que la toute-puissance du gaullisme a balayée de l’histoire politique, ce MRP résistant, européen, respectable qui, indépendamment de la fidélité féodale au général de Gaulle, ne s’est jamais rallié, en partie à cause de sa propre vision de la République et de sa fidélité à l’Europe. Compagnon de la libération et MRP n’est pas un oxymore : Guillaume Piketty nous le rappelle.

Français, libre,Pierre de Chevigné (Éd. Tallandier) de Guillaume Piketty, 370 pages, 25 euros.

Avec Le Point par Alain Minc

Mali : le gouvernement d’Assimi Goïta affirme avoir déjoué un coup d’État

mai 17, 2022

La tentative de putsch a eu lieu dans la nuit du 11 au 12 mai et a été « soutenue par un État occidental », selon le communiqué de l’exécutif malien.

Le colonel Assimi Goïta, à Bamako, le 18 septembre 2020. © Michele Cattani/AFP

Vingt-et-un mois après avoir renversé le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), la junte d’Assimi Goïta a-t-elle été victime d’une tentative de coup d’État ? C’est ce qu’affirme, ce lundi 16 mai, un communiqué du colonel Abdoulaye Maïga, le porte-parole du gouvernement.

Selon ce texte, les faits remontent à la nuit du mercredi 11 au jeudi 12 mai et sont imputables à un « groupuscule d’officiers et de sous-officiers anti-progressistes ». Ni leur identité ni leur nombre ne sont donnés mais certains de ces soldats ont été « interpellés et seront mis à la disposition de la justice ».

« État occidental »

Précision d’importance : ces militaires étaient « soutenus par un État occidental », affirme Abdoulaye Maïga, qui assure qu’ils avaient pour but de « briser la dynamique de la refondation » malienne. Aucun pays n’est cité, mais les regards ont de fortes chances de se tourner vers la France dans les prochaines heures.

Hier encore partenaire du Mali d’IBK, Paris est devenu l’ennemi juré du régime d’Assimi Goïta. Vendredi 13 mai, une manifestation appelant à la fin de « la présence militaire française » – prévue pour dans quelques mois – et durant laquelle des slogans de soutien à la junte et à son partenaire russe ont été scandés était encore organisée dans la capitale malienne.

Le gouvernement annonce que « tous les moyens nécessaires ont été déployés » dans le cadre de l’enquête aussitôt diligentée et que les « contrôles aux sorties de Bamako et aux postes frontaliers du Mali » ont été renforcés. La situation « est sous contrôle », assure-t-il.

Avec Jeune Afrique

Canada -Québec-Décès en CHSLD : la coroner écorche des médecins et une PDG de CIUSSS, et épargne Blais

mai 16, 2022

Le directeur de santé publique doit être indépendant du politique, plaide la coroner Kamel, qui écorche sinon la PDG du CIUSSS dont relevait Herron ainsi que des médecins pour leur recours fréquent à la télémédecine, dans son rapport obtenu par Radio-Canada.

La façade du CHSLD Herron, à Dorval.

Des gerbes de fleurs ont été déposées devant le CHSLD Herron. Photo: Radio-Canada/Ivanoh Demers

Lors de son allocution d’ouverture, en février 2021, pour l’enquête publique sur certains des décès survenus dans des CHSLD durant la pandémie de COVID-19, la coroner Géhane Kamel s’était fait la promesse « de formuler des recommandations dans le but d’éviter d’autres décès ».

Après avoir recueilli 220 témoignages factuels et consulté des dizaines de documents, la coroner en formule deux douzaines, tant au gouvernement du Québec qu’au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), aux CISSS et CIUSSS qu’au Collège des médecins du Québec (voir l’encadré plus bas).

La coroner retient d’abord comme leçon de la pandémie que le directeur national de santé publique doit disposer d’une réelle indépendance par rapport au pouvoir, ce qui ne serait pas le cas, estime-t-elle, puisque c’est à titre de sous-ministre qu’Horacio Arruda et Luc Boileau ont tour à tour occupé le poste.

Une de ses premières recommandations, contenue dans le rapport d’enquête dont Radio-Canada a obtenu copie, vise donc à revoir le rôle du directeur national de santé publique afin que ses fonctions soient exercées en toute indépendance et sans contrainte politique.

De l’avis de la coroner, ces deux rôles sont distincts et ne sont peut-être pas compatibles.

Elle en veut pour exemple certaines consignes de la santé publique, en début de pandémie, notamment sur le port du masque qui n’était pas obligatoire en CHSLD.

Son avis aurait-il été le même s’il [Horacio Arruda] n’avait pas eu à s’inquiéter d’une éventuelle rupture de stock? J’ai tendance à croire que non. De là, à mon humble avis, le danger de porter deux chapeaux.François Legault et Horacio Arruda lors d'une conférence de presse.

François Legault et Horacio Arruda lors d’une conférence de presse. Photo : La Presse Canadienne/Jacques Boissinot

Reprenant l’expression chère à l’ex-directeur de santé publique Horacio Arruda sur l’avion qui se bâtissait en plein vol, la coroner affirme qu’un plan de vol, un radar ou d’autres instruments de vol, donnant des informations en temps réel, auraient dû être une priorité absolue [avec] une veille scientifique internationale digne de ce nom.

Dans son rapport, la coroner note également, à plusieurs reprises, l’absence des médecins en CHSLD, les premières semaines de la pandémie, et leur recours fréquent à la téléconsultation.

« Pour un coroner, que de nombreux résidents soient décédés sans avoir eu droit à une visite d’un médecin durant leur ultime maladie est non seulement triste, mais inquiétant. »— Une citation de  Coroner Géhane Kamel

Selon elle, « il est difficilement concevable que des décisions de vie ou de mort aient pu être prises sur la foi d’un relais téléphonique uniquement ».

Des médecins s’étaient par la suite portés volontaires dans les CHSLD, à la mi-avril 2020, après un appel à l’aide du premier ministre.

La coroner en fait une recommandation au Collège des médecins afin de revoir les pratiques médicales individuelles des médecins traitants des CHSLD Herron, des Moulins et Sainte-Dorothée, notamment quant à leur décision de poursuivre les soins en téléconsultation malgré le besoin de soutien et le très grand nombre de décès.

Cette recommandation pourrait ouvrir la porte à d’éventuelles fautes déontologiques pour certains médecins.

La coroner recommande également aux établissements de santé de resserrer l’encadrement nécessaire justifiant le recours aux protocoles de détresse et à la sédation palliative dans un contexte de soins aigus.

Radio-Canada avait fait état en février des dosages potentiellement excessifs liés à des protocoles de détresse respiratoire pour des patients atteints de la COVID-19.La ministre Marguerite Blais en conférence de presse.

La ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais Photo : Radio-Canada/Sylvain Roy Roussel

Marguerite Blais épargnée

Un des témoignages attendus durant les audiences fut celui de la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais.

Son témoignage est sans doute celui qui nous a permis de mieux cerner la date à laquelle tous ont vraiment pris la mesure de la crise à venir, soit autour du 9 mars 2020, estime la coroner Kamel. « C’est le témoignage le plus crédible malgré le discours formaté pour la présente enquête. »

Avant le 9 mars, l’implication de la ministre dans la gestion de crise est anecdotique […] une fois mise dans la boucle, l’apport de la ministre et de sa sous-ministre est indéniable, ajoute-t-elle.

Lors de la première vague, près des deux tiers des 5688 décès liés à la COVID-19 avaient eu lieu en CHSLD. La mise au jour par le journaliste de la Gazette Aaron Derfel des nombreux décès au CHSLD privé Herron, le 10 avril, a soulevé l’indignation populaire et mené au déclenchement d’une enquête publique de la coroner.

La PDG du CIUSSS de l’Ouest de Montréal écorchée

À quelques reprises dans le rapport, la PDG du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, Lynne McVey, est pointée du doigt pour sa gestion du CHSLD Herron.

La coroner qualifie, par exemple, de disgracieux les reproches de la PDG aux propriétaires du CHSLD d’avoir transféré des résidents en centre hospitalier « alors même que, dans l’urgence, ce geste était le plus sensé si l’on voulait que ces résidents aient une chance de s’en sortir ».

Elle rappelle la désorganisation de l’équipe de gestionnaires du CIUSSS et souligne que la grande majorité des décès se sont produits alors que le CIUSSS assumait déjà la gestion du CHSLD.

La coroner recommande au MSSS qu’il assure une plus grande imputabilité des gestionnaires des CISSS/CIUSSS et du MSSS.

Elle recommande de convertir rapidement les CHSLD privés en CHSLD privés conventionnés afin d’en améliorer le financement.

Le gouvernement Legault jongle avec l’idée depuis plus de deux ans.

Pas de commission d’enquête, mais…

Au fil des audiences de la coroner et des révélations dans les médias, les trois partis d’opposition ont réclamé en bloc en 2021 au gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) la tenue d’une commission d’enquête publique indépendante sur la gestion de la pandémie dans les CHSLD.

La coroner n’en fait pas une recommandation comme telle, mais invite le gouvernement, dans sa conclusion, à faire une rétrospective des événements par le véhicule qu’il jugera approprié portant, entre autres choses, sur la hiérarchisation des décisions, sur l’agilité du système de santé en temps de crise, sur la compréhension et l’exécution des responsabilités au sein des ministères de la Santé, des Aînés et des Proches aidants ainsi qu’au sein des CIUSSS et CISSS.

Un passage dans le rapport salue d’ailleurs le travail local du CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec qui a joint chacune des 44 familles touchées par le décès d’un proche au CHSLD Laflèche pour leur offrir soutien et condoléances.

Revoir la formation des infirmières

Autre recommandation au MSSS, revoir les formations techniques afin que les infirmières en CHSLD et, le cas échéant, les infirmières auxiliaires soient en mesure d’effectuer les techniques nécessaires aux soins de base (soins respiratoires, accès veineux et sous-cutanés, utilisation des pompes volumétriques, etc.).

Cette recommandation n’est pas sans rappeler la volonté de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) pour que les prochaines générations de professionnelles en soins obtiennent obligatoirement un diplôme universitaire.

Les 23 recommandations de la coroner Géhane Kamel

Que le gouvernement du Québec :

  • revoie le rôle du directeur national de santé publique afin que ses fonctions soient exercées en toute indépendance et sans contrainte politique;
  • évalue la possibilité de mettre en place un service civique volontaire d’urgence qui serait chapeauté par le ministère de la Sécurité publique, tout comme cela se voit parfois en cas de catastrophe naturelle;
  • revoie rapidement l’offre de service de nos aînés en convertissant tous les CHSLD privés en CHSLD privés conventionnés;
  • augmente l’offre de service pour le maintien à domicile de nos aînés;
  • s’assure d’une politique inclusive en temps de crise pour permettre qu’au moins deux proches aidants puissent visiter la personne hébergée de façon sécuritaire;
  • implante des ratios sécuritaires professionnels en soins/résidents dans les CHSLD;
  • rehausse, lorsque requis, le nombre de gestionnaires en CHSLD pour s’assurer de couvrir tous les quarts de travail (pouvoirs délégués de soir et de nuit);
  • prévoie des discussions avec les instances syndicales afin de revoir ou d’ajouter, le cas échéant, des clauses de convention collective permettant une disponibilité et un délestage accrus du personnel lors d’une urgence sanitaire;
  • planifie les nouvelles infrastructures ou les rénovations des milieux d’hébergement en s’assurant que les milieux puissent répondre aux exigences requises en matière de soins de santé notamment en temps de crise sanitaire;
  • s’assure que les milieux d’hébergement puissent offrir des chambres individuelles aux résidents.

Que le ministère de la Santé et des Services sociaux :

  • introduise le principe de précaution au centre de toute démarche d’évaluation et de gestion des risques;
  • assure une plus grande imputabilité des gestionnaires des CISSS/CIUSSS et du MSSS quant aux soins prodigués aux personnes âgées en perte d’autonomie par le suivi d’indicateurs et une obligation d’intervention en cas problèmes dans la qualité des soins;
  • s’assure de maintenir en tout temps l’approvisionnement nécessaire en équipements de protection en plus de prévoir des réserves pour subvenir aux besoins en cas de crise;
  • définisse quels soins de confort les installations en CHSLD doivent minimalement être en mesure d’offrir;
  • établisse un plan national afin de doter tous les CHSLD des équipements nécessaires pour donner ces soins;
  • revoie les formations techniques afin que les infirmières en CHSLD et, le cas échéant, les infirmières auxiliaires soient en mesure d’effectuer les techniques nécessaires aux soins de base (soins respiratoires, accès veineux et sous-cutanés, utilisation des pompes volumétriques, etc.);
  • développe un outil avec des mises en situation afin que les résidents et/ou leurs tuteurs puissent bien comprendre les implications d’un choix de niveau de soins;
  • assure une gestion dans les CHSLD qui réunisse un gestionnaire responsable, une direction des soins infirmiers et une direction médicale.

Que les CISSS et CIUSSS :

  • assurent dans les CHSLD la présence suffisante d’infirmières spécialisées en PCI afin que celles-ci puissent être présentes dans les opérations quotidiennes et qu’ils en assurent la pérennité;
  • s’assurent de planifier des simulations en lien avec les plans de pandémie de manière triennale;
  • offrent de la formation quant à la tenue des dossiers médicaux et fassent des suivis périodiques;
  • s’assurent de l’encadrement nécessaire justifiant le recours aux protocoles de détresse et à la sédation palliative dans un contexte de soins aigus.

Que le Collège des médecins du Québec :

  • revoie les pratiques médicales individuelles des médecins traitants des CHSLD Herron, des Moulins et Sainte-Dorothée, notamment quant à leur décision de poursuivre les soins en téléconsultation malgré le besoin de soutien et le très grand nombre de décès.

Avec Radio-Canada par Daniel Boily et Davide Gentile

Voici pourquoi le Canada songe à intégrer le bouclier antimissile américain

mai 16, 2022
Un missile dans le ciel avec une traînée de fumée.

Un test de missile intercepteur lancé depuis Hawaï le 3 décembre 2001. L’armée américaine avait alors abattu avec succès une ogive factice sur un missile balistique intercontinental au-dessus de l’océan Pacifique. Photo : Getty Images

Contrairement aux États-Unis, le Canada n’est pas équipé pour intercepter des missiles. Et si Vladimir Poutine devait envoyer un missile intercontinental en notre direction, les Américains ne seraient pas obligés de nous défendre.

La raison en est simple : le Canada n’a jamais adhéré au programme de défense antimissile américain. Mais l’invasion de l’Ukraine par la Russie change la donne et amène Ottawa à réévaluer sa politique en matière de défense intercontinentale, y compris sa position à propos du bouclier antimissile américain.

En début de semaine dernière, la ministre de la Défense Anita Anand avait dit réfléchir à l’opportunité pour le Canada de se joindre aux États-Unis pour se défendre contre les missiles balistiques intercontinentaux. Le premier ministre Justin Trudeau a tempéré ses propos vendredi : Notre position au niveau de la défense des missiles balistiques n’a pas changé, a-t-il assuré, tout en admettant prévoir discuter de la meilleure façon de moderniser le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD).

« De la haute voltige technologique »

La technologie du bouclier antimissile a été déployée sous George W. Bush peu après les attentats du 11 septembre 2001. Le président américain s’était inspiré d’un ambitieux projet mort-né d’un de ses prédécesseurs, Ronald Reagan. Celui-ci avait eu l’idée, dans les années 1980, de créer un bouclier au-dessus des États-Unis avec des missiles intercepteurs qui auraient été installés dans l’espace à bord de satellites.

Le projet [de Ronald Reagan] n’a jamais vu le jour parce que, techniquement, ce n’était pas faisable à l’époque. Cela aurait été beaucoup trop coûteux : on ne pouvait pas le réaliser. Mais l’idée a germé, relate Jonathan Paquin, professeur de science politique à l’Université Laval.

Après la destruction des tours jumelles à New York, le président Bush a décidé d’aller de l’avant avec un projet similaire mais qui devait comporter des missiles intercepteurs installés au sol et à bord de navires dans l’Atlantique et dans le Pacifique plutôt que dans l’espace.Un test de missile dans le Pacifique.

Sur cette image fournie par la marine américaine, on peut voir un test de missile effectué dans le Pacifique, près de Hawaï, en 2005. Photo : Getty Images/U.S. Navy

Au sol, on trouve ces intercepteurs sur la côte est des États-Unis, tout particulièrement à Cape Cod, dans le Massachusetts, ainsi que dans l’ouest, en Californie, selon M. Paquin. Il n’y en a pas au Canada.

Ces missiles intercepteurs fonctionnent de pair avec un système de satellites radars. Si un missile ennemi conventionnel était lancé vers le continent nord-américain, un radar le détecterait, estimerait son point d’impact et déclencherait, au besoin, le tir d’un missile intercepteur pour le détruire en vol.

« C’est un peu comme si les Américains avaient mis au point un programme militaire qui permettrait, avec une balle de fusil, de frapper une autre balle de fusil en plein vol. C’est de la haute voltige technologique et c’est extrêmement coûteux. »— Une citation de  Jonathan Paquin, professeur de science politique à l’Université Laval

Comme les États-Unis formaient déjà une alliance de défense intercontinentale avec le Canada depuis la guerre froide, le NORAD, les Américains ont rapidement consulté Ottawa à savoir s’il accepterait de participer au bouclier antimissile.

Or, pour des raisons politiquesle gouvernement libéral de l’époque avait décidé de ne pas investir dans le réseau de radars terrestres et maritimes.

En 2005, Paul Martin était à la tête d’un gouvernement minoritaire. Et l’aile québécoise du Parti libéral du Canada était en partie contre l’intégration du bouclier antimissile. On estimait que ça allait participer à la croissance des tensions internationales et que ça allait peut-être mener à la militarisation de l’espace. […] Paul Martin a donc cru bon de simplement dire non aux Américains pour ne pas envenimer la situation au sein de son parti afin de remporter une élection majoritaire… ce qu’il n’a pas réussi à obtenir, au final, rappelle Jonathan Paquin.

Participation indirecte

Cette décision a déplu au président George W. Bush, mais le Canada et les États-Unis en sont tout de même arrivés à une entente satisfaisante – à l’époque – pour les deux parties.

Même si les États-Unis auraient préféré intégrer le bouclier antimissile aux dispositifs du NORAD, ils ont décidé de le piloter seuls et se sont assurés de pouvoir tout de même utiliser les informations transmises par le Canada.

Et c’est là qu’il y a une nuance importante, insiste Jonathan Paquin : en effet, le Canada a accepté, dans le cadre d’un accord avec les Américains, de transférer les informations qui lui parviendraient depuis des satellites sur la détection de missiles à une autre unité, le Commandement Nord des États-Unis.

Puisque le Canada ne fait pas partie du bouclier antimissile, les États-Unis ont le pouvoir de décider seuls de tirer ou non un intercepteur pour faire exploser un missile en plein vol.

Donc, le Canada n’est pas officiellement membre du bouclier antimissile, mais puisque nous jouons un rôle important dans la phase de détection des missiles au sein du NORADCommandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord et que nous refilons ces informations-là au US Northern Command, eh bien, nous participons au dispositif de défense américain, qui peut mener les Américains à employer le bouclier antimissile, explique M. Paquin.

« S’il devait y avoir un missile au-dessus de l’Amérique du Nord, les Canadiens et les Américains détecteraient l’info au sein du NORADCommandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord, mais les Canadiens ne pourraient pas prendre la décision à savoir si on l’intercepte, parce qu’on ne fait pas partie du programme, on n’a pas payé pour ça. Et il n’y a pas d’intercepteurs sur le territoire canadien. »— Une citation de  Jonathan Paquin, professeur de science politique à l’Université Laval

Encore une fois, il y a fort à parier que les Américains tenteraient d’intercepter tout ce qui s’approcherait du territoire nord-américain, parce que imaginez s’il devait y avoir une explosion majeure sur une grande ville canadienne! Nos économies sont interreliées, nous sommes des partenaires, des alliés. Donc, un missile en direction du Canada serait probablement vu, par Washington, comme un missile en direction du continent nord-américain et donc des États-Unis. Mais on n’en a pas la garantie, on n’en a pas la certitude, ajoute le professeur de l’Université Laval.

Une participation d’Ottawa au bouclier antimissile américain pourrait se traduire par l’installation de missiles intercepteurs terrestres et maritimes sur le territoire et dans les eaux territoriales du Canada, tout particulièrement dans le Grand Nord. Les Américains ont l’Alaska, mais des missiles intercepteurs dans le nord du Canada permettraient de gagner en vitesse pour ce qui est de l’interception possible d’un missile en provenance de la Russie, par exemple.Une carte sur laquelle apparaissent le pôle Nord, le Canada et la Russie.

À vol d’oiseau, la distance entre la Russie et le Nord canadien est de 6654 kilomètres. Photo: Istock/Peterhermesfurian

Ottawa pourrait également, selon M. Paquin, conclure une entente avec Washington qui n’inclurait pas l’installation d’intercepteurs au Canada mais qui comprendrait des investissements pour la modernisation des lignes de radar et des satellites.

À l’heure actuelle, le NORADCommandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord ne peut pas détecter l’arrivée de missiles hypersoniques [que possède la Russie, NDLR] parce nos systèmes de radar sont désuets. Donc, il faut les moderniser.

Déjà, en 2014, un rapport du Comité permanent de la défense nationale avait recommandé à l’unanimité à Ottawa de participer au bouclier antimissile américain. Or, dans sa politique de défense publiée en 2017, le Canada n’avait toujours pas pris de décision à cet effet, souligne M. Paquin.

Si le comportement du régime Poutine et les déclarations agressives du Kremlin ne convainquent pas aujourd’hui le gouvernement canadien d’intégrer le bouclier antimissile, je ne vois pas très bien ce qui pourrait le convaincre.

Avec Radio-Canada par Marie-Ève Arsenault

Nigeria : un présidentiable marié à une fillette de 13 ans

mai 16, 2022

Sani Yerima, ancien gouverneur de Zamfara qui vient de se lancer dans la course à la magistrature suprême, a justifié son union avec une enfant sur Channels TV cette semaine.

Les féministes considèrent que les unions avec des enfants sont implicitement légitimées au Nigeria. © Damien Glez

Dans la perspective du scrutin pour la magistrature suprême de 2023, c’est la foire d’empoigne avant la foire d’empoigne, le dévoilement des ambitions – ou des renoncements, comme celui de Goodluck Jonathan – avant la campagne électorale. Avant que les partis politiques puis les autorités ne se prononcent sur la validité de chaque candidature, les parcours professionnels et les vies privées des « candidables » sont passés à la moulinette des médias et de l’opinion. Début mai, Sani Yerima informait de son ambition présidentielle le chef de l’État sortant, Muhammadu Buhari, auquel il avait concédé, en 2007, le flambeau de leur formation, le All Nigeria Peoples Party (ANPP).

Promoteur de la charia

Aujourd’hui âgé de 61 ans, l’ancien gouverneur de l’État nordiste de Zamfara remet le couvert après douze ans passés au Sénat. Resté célèbre pour avoir été le premier à promouvoir le système de la charia dans la zone qu’il gouverna entre 1999 à 2007, il est interrogé en particulier sur son expérience dans l’application du droit musulman. Lors d’une émission diffusée la semaine dernière sur Channels TV, le candidat à la candidature a eu à s’expliquer sur son choix d’épouser, en 2009, une Égyptienne de 13 ans.

Pas déstabilisé pour deux sous, le politicien est resté droit dans les bottes qu’il avait enfilées il y a bien des années. Lui qui considérait, en 2013 sur la même chaîne de télévision, que « la maturité pour le mariage était déterminée par les parents de la fille », s’est cette fois arc-bouté sur des considérations légales. « Il n’y a pas de loi au Nigeria qui détermine quand et comment vous vous mariez. Les musulmans ont la charia. Les chrétiens, je ne sais pas. » Et d’ajouter, stoïque : « Si j’avais fait quelque chose de mal, j’aurais été traduit en justice. »

Mariage avec des enfants légitimés

Certes, les militants des droits de l’enfant s’étaient insurgés lors de son mariage. Certes, le comité sénatorial chargé de la révision de la Constitution avait suggéré, en 2013, que soit supprimé un article indiquant que « toute femme mariée est réputée être majeure », entorse au fait que « le terme majeur désigne l’âge de 18 ans et plus ». Mais la recommandation n’avait pas obtenu le nombre de voix requis par la Constitution pour être validée…

Si l’article incriminé concerne la renonciation à la citoyenneté et non la définition formelle de l’âge minimum du mariage, les féministes considèrent que les unions avec des enfants sont implicitement légitimées au Nigeria. Le hashtag #ChildNotBride (« enfant pas mariée ») a été lancé, ainsi qu’une pétition en ligne, à l’ONU, qui a recueilli plus de 20 000 signatures. Sans succès majeur : seuls 23 des 36 États du Nigeria ont adopté la loi de 2003 sur les droits de l’enfant qui fixe l’âge du mariage à 18 ans.

Sani Yerima a pu profiter de cette faille légale pour épouser une fille de 13 ans. Reste à savoir si sa réputation l’empêchera d’obtenir l’investiture de son parti pour la présidentielle…

Damien Glez

Avec Jeune Afrique par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

De la Crimée à la Transnistrie : jusqu’où ira Vladimir Poutine?

mai 15, 2022

La petite enclave séparatiste de Transnistrie, en Moldavie, pourrait être entraînée dans la guerre entre l’Ukraine et la Russie.

Un point de contrôle sur une route.

Les points de contrôle se sont multipliés sur la route menant à Tiraspol, la capitale de la Transnistrie. Photo : Radio-Canada/Alexey Sergeyev

C’est plutôt tendu au poste de contrôle que nous avons choisi pour traverser de la Moldavie vers le territoire de la Transnistrie, tout près de l’Ukraine en guerre.

Il y a des sacs de sable, des blocs de béton pour ralentir les automobiles et beaucoup plus de soldats que d’habitude, nous dit-on.

La petite enclave séparatiste prorusse de la Moldavie est en état d’alerte depuis la fin du mois d’avril. La sécurité a été renforcée à tous les points d’entrée après une série d’explosions mystérieuses, dont deux survenues pas plus tard que samedi de la semaine dernière, près de la capitale Tiraspol.

Personne n’a été blessé, bien que deux tours de transmission radio aient été endommagées, ainsi qu’un immeuble du ministère de la Sécurité.

Qui se cache derrière ces attaques, qui ont toutes les allures d’une provocation et d’un coup monté?

Moscou crie au terrorisme et blâme l’Ukraine voisine. Kiev, de son côté, blâme le Kremlin et l’accuse de vouloir déstabiliser la région.

Nous avons finalement réussi à négocier la permission d’entrer à titre de touristes, libres de nous promener et d’explorer.

Au-delà des barrages, c’est le calme plat. Le premier village que nous croisons respire la tranquillité.

Dima, un père de famille, racle la terre de son jardin avec ses deux petits. C’est calme, en effet, dit-il, mais on a peur, ajoute-t-il en pointant vers la gauche.

L’Ukraine est à deux kilomètres et ils sont nazis. Ils peuvent nous attaquer à tout moment; ils l’ont déjà fait il y a quelques semaines.

Sa source? La télévision russe et le bouche-à-oreille.

Comme beaucoup d’autres russophones en Transnistrie, Dima est fidèle aux nouvelles de Moscou. La propagande russe fait partie du quotidien en Transnistrie, et ce, en dépit des sources d’information disponibles, telles que les chaînes ukrainiennes et françaises.Une femme devant un poste de télévision.

Maria est convaincue que c’est l’Ukraine qui prépare une attaque contre la Transnistrie. Photo : Radio-Canada/Alexey Sergeyev

La voisine de Dima, Maria, est une femme à la retraite dotée d’un franc-parler certain et qui nous ouvre la porte sans aucune hésitation.

Ce sont eux qui s’entretuent, dit-elle des Ukrainiens en regardant la télévision. Elle ne jure que par les nouvelles de la Russie.

« Évidemment, la Russie nous nourrit, la Russie nous traite bien; nous sommes des amis depuis l’ère soviétique. »— Une citation de  Maria

Voisine de l’Ukraine, la Moldavie craint d’être entraînée dans la guerre

Le reportage de Tamara Alteresco

Sécession de la Transnistrie et influence russe

La Transnistrie a fait sécession de la Moldavie en 1992, lors d’une guerre de quatre jours qui a fait 1000 morts. Depuis ce conflit, cependant, Moldaves et habitants de la Transnistrie cohabitent en paix.

L’autonomie de la Transnistrie n’a jamais été reconnue, pas plus par la communauté internationale que par la Russie.

Mais c’est en bonne partie grâce à l’aide de Moscou que le petit territoire de 500 000 habitants survit depuis 30 ans. Plus de 1500 soldats y sont en poste à longueur d’année, sous l’égide d’une mission de paix.Statue de Lénine à Tiraspol.

La statue de Lénine veille sur Tiraspol, ville aux accents soviétiques immanquables. Photo : Radio-Canada/Tamara Alteresco

La capitale, Tiraspol, est à l’image des vieilles villes soviétiques, avec sa statue de Lénine figée dans le temps.

Nous y étions à la veille des célébrations du jour de la Victoire du 9 mai, le week-end dernier. Il faisait beau et chaud; les familles se baladaient sur la grande place centrale de la ville.

Difficile d’imaginer la guerre s’étendre jusqu’ici, et encore moins de voir ces hommes, crème glacée à la main ou bébé dans les bras, prendre les armes pour se joindre à la guerre de Vladimir Poutine.

Il n’y a pas de « Z » ici – ce symbole de soutien à l’intervention militaire russe en Ukraine –, comme c’est le cas dans l’espace public en Russie. Cependant, on trouve beaucoup de couronnes de fleurs au pied des statues des soldats.Un parc de Tiraspol.

Des familles se promènent au centre-ville de Tiraspol. Photo : Radio-Canada/Tamara Alteresco

Souhaiter la paix

La majorité des gens qui ont accepté de nous parler nous ont dit qu’ils veulent la paix, chez eux comme en Ukraine.

On est bien ici , on ne veut pas s’impliquer, dit Galina, une femme de 60 ans qui fait sa balade quotidienne dans un parc de Tiraspol.

L’idée d’être entraînée dans le conflit l’effraie, mais elle est consciente du risque, puisqu’Odessa n’est qu’à 100 kilomètres et est l’une des cibles de l’armée russe.

La possibilité que Vladimir Poutine se serve de la Transnistrie pour déstabiliser la Moldavie et y ouvrir un nouveau front inquiète de plus en plus Washington, l’Europe et l’ONUOrganisation des Nations unies.

Ces craintes ont été amplifiées il y a quelques semaines lorsque le général Roustam Minnikhanov, un haut gradé de l’armée russe, a déclaré qu’une des motivations de « l’opération spéciale » dans le sud de l’Ukraine était d’ouvrir un corridor vers la Transnistrie.

« Le contrôle du sud de l’Ukraine permettrait d’établir un couloir vers la Transnistrie, où on observe également des cas d’oppression de la population russophone. »— Une citation de  Le général Roustam Minnikhanov

Pour Galina, cependant, il n’est pas question d’oppression. La sexagénaire estime par contre que l’Ukraine est une menace. Elle est convaincue que c’est l’Ukraine qui a perpétré les attaques survenues depuis le 25 avril, même si elle n’en a pas la preuve.

Distraction, ou prétexte pour envahir la Moldavie?

Parmi les scénarios évoqués par des observateurs, il y a la possibilité que le Kremlin reconnaisse enfin l’autonomie de la Transnistrie, comme il l’a fait pour les républiques autoproclamées de Donetsk et de Lougansk quelques jours avant d’envahir l’Ukraine.

Un tel geste donnerait à la Russie la légitimité d’y envoyer des troupes supplémentaires et de l’artillerie afin d’attaquer Odessa depuis l’ouest.

Mais comment? se demande l’analyste politique moldave Victor Ciobanu.

C’est quasi impossible, puisque Moscou aurait besoin de parachuter des milliers de soldats en Transnistrie, en traversant une partie de l’espace aérien de l’Ukraine depuis la Crimée, affirme M. Ciobanu.

Victor Ciobanu est d’autant plus convaincu que la population russophone de Transnistrie n’a aucun appétit pour s’engager dans le conflit, affirme-t-il.

« Ils ont fait la queue pour se procurer des passeports moldaves et roumains; c’est phénoménal et cela en dit long; cette population ne veut pas s’impliquer. »— Une citation de  Victor Ciobanu, analyste politique

S’il existe un danger, selon lui, c’est que Vladimir Poutine se serve de la Transnistrie pour envahir la Moldavie. C’est possible, mais certainement pas imminent, dit-il.

Victor Ciobanu et plusieurs observateurs que nous avons consultés ne jugent un tel scénario plausible que si Vladimir Poutine opte pour la mobilisation générale des Russes afin d’avancer vers Odessa.

Si le dirigeant russe réussit à mobiliser de 200 000 à 500 000 soldats, on peut appréhender ce genre d’escalade et une menace sérieuse, mais pour l’instant, ce corridor terrestre ne lui est pas acquis, loin de là, affirme encore l’analyste.

Craintes onusiennes

De passage lundi à Chișinău, la capitale moldave, le secrétaire général des Nations unies n’a pas caché son inquiétude.

La Moldavie est le voisin le plus fragile de l’Ukraine et les conséquences de l’invasion russe sont trop effrayantes à envisager, a déclaré Antonio Guterres lors d’un point de presse conjoint avec la première ministre moldave.

La Moldavie n’est pas membre de l’OTANOrganisation du traité de l’Atlantique nord et, contrairement à l’Ukraine, elle n’a qu’une toute petite armée d’environ 7800 soldats pour se défendre en cas d’agression.

L’Union européenne, auprès de laquelle la Moldavie a présenté une demande d’adhésion, s’est engagée le 4 mai à lui fournir davantage de soutien militaire, dans les circonstances. Mais la présidente de la Moldavie, Maia Sandu, opte pour la prudence et a lancé un appel au calme.

Depuis qu’elle a été élue avec un programme pro-européen en décembre 2020, Mme Sandu a réussi à maintenir une certaine neutralité face à la Russie, dont la Moldavie dépend pour son approvisionnement en gaz.

La guerre en Ukraine ne cesse cependant de tester les limites de cette neutralité.

Ce que le gouvernement redoute pour le moment, c’est la montée des tensions causées par divers groupes en Transnistrie qui ont intérêt à déstabiliser le gouvernement, a déclaré la présidente Sandu.

Mais au dire de Washington, l’enjeu serait plus vaste­. Nous évaluons que le président Poutine se prépare à un conflit prolongé en Ukraine au cours duquel il a toujours l’intention d’atteindre des objectifs au-delà du Donbass, en évoquant son désir d’établir un pont terrestre de la Crimée à la Transnistrie, a fait savoir l’administration Biden.

Se préparer à l’exil

En sortant de la Transnistrie, côté moldave, nous parlons avec Nikolai, un homme de 18 ans.

Il est venu de Tiraspol déposer de l’argent à la banque, car il songe à partir le plus loin possible, comme l’ont fait des centaines de son âge depuis le début du printemps.

Selon Nikolai, les forces séparatistes prorusses ont déjà commencé à recruter des hommes en Transnistrie, bien que nous n’ayons pas pu confirmer le tout auprès de dirigeants du territoire séparatiste.

C’est très stressant, dit-il. Je ne veux pas me battre. Ni contre les Ukrainiens ni contre les Moldaves, avec qui il cohabite en paix depuis sa naissance.

Au garage à côté de la banque, lluri nous accoste, souriant et curieux de voir des Canadiens. La priorité, pour l’instant, c’est de continuer d’armer l’Ukraine, comme le font les Canadiens et les pays civilisés, dit-il.

Si l’armée ukrainienne résiste et gagne la guerre, les Moldaves seront protégés, c’est garanti.

Et sinon?

La femme d’Iluri, Ludmila, fond en larmes. Elle est ukrainienne et inconsolable. Elle refuse d’envisager une défaite de son pays. C’est hors de question, vous comprenez, hors de question.Ludmila.

Ludmila est inconsolable depuis que la guerre a éclaté dans son Ukraine natale. Photo : Radio-Canada/Tamara Alteresco

Je vis ici, mais mon cœur est là-bas, dit-elle en pointant vers l’Ukraine.

Odessa est si proche que le 24 février au matin, ils ont tous les deux entendu les premiers bombardements de l’armée russe. Et avec chaque bombe qui tombe dans le sud de l’Ukraine, la guerre se rapproche d’eux.

Ludmila sort son bandera, un instrument à cordes de l’Ukraine, et nous offre un spectacle improvisé. C’est avec la musique qu’elle se calme, ces jours-ci.

Avant que la guerre éclate, elle travaillait pour une chorale en Transnistrie, mais elle refuse d’y remettre les pieds depuis que son patron lui a dit que l’Ukraine méritait ce qui lui arrive.

Ludmila affirme que sa fille de 12 ans lui demande souvent, depuis que la guerre a commencé : Pourquoi, maman, un pays grand comme la Russie aurait besoin de l’Ukraine et de la petite Moldavie?

Les semaines passent, la guerre continue et Ludmila ne sait toujours pas quoi lui répondre.

Radio-Canada par Tamara Alteresco