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Achille Mbembe : « Pourquoi l’Europe doit s’arrimer à l’Afrique »

février 13, 2022
La présidente de la Commission européenne, Ursula Von Der Leyen, et le président de la Commission de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat, le 7 décembre 2019 au siège de l’UA à Addis-Abeba. © REUTERS/Tiksa Negeri

Premier investisseur sur le sol africain, le Vieux Continent y affronte désormais la plupart des grandes puissances, qui tentent de se repositionner au moyen de stratégies géopolitiques de reconquête. Un changement de donne qui interpelle alors que dirigeants africains et européens se réunissent à Bruxelles, les 17 et 18 février prochains.

Au sortir de la guerre froide, l’on se serait attendu à ce que l’Europe développe une véritable stratégie globale avec l’Afrique. Tel n’est pas encore le cas. En réalité, en dépit des déclarations, le continent ne constitue toujours pas une priorité dans l’agenda des Européens, qui ne disposent d’aucune analyse géopolitique significative le concernant.

Bien qu’elle y affronte, de plus en plus, une concurrence rude des pays émergents, l’Union européenne (UE) persiste trop souvent à n’y voir qu’une vaste zone d’instabilité et d’insécurité et une région périphérique qui pourrait servir de point de ralliement négatif pour la défense des intérêts de ses États, à commencer par la lutte contre l’immigration. 

Pour les années qui viennent, la Commission européenne a décidé de redéfinir la stratégie de l’Union avec l’Afrique sur la base de cinq partenariats thématiques : la transition verte et l’accès à l’énergie ; la transformation numérique ; la croissance et les emplois durables ; la paix et la gouvernance ; les migrations et mobilités. L’identification de nouveaux thèmes autour desquels pourraient se cristalliser des intérêts communs ne suffit cependant pas. Encore faut-il que ces thèmes résultent d’une véritable analyse géopolitique du continent sur le moyen terme (2050-2060). 

Les Balkans plutôt que l’Afrique

Par ailleurs, en dépit de quelques avancées, de multiples différends persistent. Avec près de 30 milliards d’euros annuels alloués à l’Afrique, l’UE demeure l’un des premiers bailleurs sur le continent, devant les États-Unis, le Japon ou la Chine. Elle y est aussi le premier investisseur, mais cette position est loin d’être garantie. L’UE ne s’est pas seulement élargie : les nouveaux États membres s’intéressent davantage aux Balkans et aux frontières orientales de l’Union qu’à l’Afrique. 

De plus, les relations entre l’Union européenne et l’Afrique sont plus complexes que les flux d’aide publique. Et, là encore, les contradictions sont nombreuses. Si les négociations entre l’Union et l’Afrique subsaharienne, les pays des Caraïbes et du Pacifique (les ACP) ont débouché sur un nouveau « partenariat » post-Cotonou en décembre 2020, les changements enregistrés sont, en réalité, dérisoires.  

L’UE EST PARVENUE À IMPOSER AUX ÉTATS AFRICAINS L’OBLIGATION DE RÉADMISSION DES MIGRANTS ILLÉGAUX DANS LEUR PAYS D’ORIGINE 

L’accord de partenariat UE-ACP demeure le cadre juridique qui structure les relations entre l’UE et l’Afrique subsaharienne. Pour ajouter à la complexité de l’héritage institutionnel et juridique, les relations commerciales sont définies à travers des accords avec les différentes sous-régions africaines, tandis que les pays d’Afrique du Nord font l’objet d’un traitement à part, dans le cadre des accords d’association réservés aux pays dits « du voisinage ». À l’occasion de ces accords, l’UE est parvenue à imposer aux États africains l’obligation de réadmission des migrants illégaux dans leur pays d’origine. 

En lieu et place d’une action internationale européenne commune, l’UE traite avec une multitude d’instances africaines par lesquelles passent la plupart de ses initiatives. En préconisant le maintien de relations euro-africaines bilatérales, elle s’interdit de repenser les échelles pertinentes des relations dans un contexte où, comme on l’a vu précédemment, la géographie internationale et économique des États africains est en pleine recomposition et la priorité devrait être davantage accordée au transfrontalier. 

En finir avec le vieux socle de l’Eurafrique

Nous plaidons donc pour que, lors de ce sommet UE-UA, un engagement historique soit pris, en vue d’un véritable acte fondateur entre les deux continents. Un tel acte doit mettre à plat les politiques actuelles (commerciale, agricole, industrielle, migratoire, environnementale, scientifique et universitaire). Il doit surtout faire progresser l’intégration intra-africaine et développer les interconnexions avec l’Europe. Il ne peut pas être fondé sur le vieux socle de l’Eurafrique dont on a vu, au long de l’histoire, les fatales contradictions. Afin de tourner le dos aux approches fragmentaires et aux déséquilibres du passé, des mécanismes de gouvernance conjointe doivent être mis en place. Ils devraient déboucher sur la création d’une véritable commission euro-africaine permanente. 

CINQ TYPES D’ALLIANCE SONT NÉCESSAIRES : AGRICOLE, TECHNOLOGIQUE ET INDUSTRIELLE, NUMÉRIQUE ET CULTURELLE, POUR LA DÉMOCRATIE AINSI QUE POUR LES INFRASTRUCTURES TRANSFRONTALIÈRES

L’objectif stratégique doit être d’arrimer les deux continents l’un à l’autre. Une étape cruciale dans cette perspective est d’accroitre significativement la connectivité intra-africaine, condition sine qua non sans laquelle la connectivité euro-africaine n’aura pas lieu. Cinq types d’alliance sont nécessaires : agricole, technologique et industrielle, numérique et culturelle, pour la démocratie ainsi que pour les infrastructures transfrontalières. Comme les États coloniaux de la fin du XIXe et du début du XXe siècle l’avaient bien compris, le plus grand obstacle à la transformation du continent africain est la faiblesse en matière de connectivité physique et infrastructurelle.  

Favoriser les interconnexions régionales

Cette faiblesse a toujours été l’un des plus grands obstacles au développement des marchés régionaux. Les grands axes transcontinentaux imaginés à l’époque coloniale, à l’exemple du transsaharien, de la transsahélienne ou du chemin de fer du Cap au Caire visaient précisément à surmonter ce goulot. Ils doivent être réactualisés. Que dire du coût des services maritimes ?  Supérieur de 40 % à la norme mondiale, il pourrait être abaissé avec la décongestion des infrastructures portuaires, puis l’intégration entre les ports africains, et entre ceux-ci et leurs hinterlands régionaux. De considérables externalités positives pourraient aussi être dégagées grâce à l’interconnectivité des réseaux électriques nationaux. En effet, en matière énergétique, le renforcement des boucles électriques régionales pourrait, en combinaison avec le développement des énergies renouvelables, propulser les zones considérées à présent comme hostiles au développement. 

 Si la priorité doit être accordée à l’interconnexion des réseaux électriques, au développement des chaînes logistiques terrestres, aériennes et maritimes et à l’intégration des écosystèmes numériques africains et européens, un soutien équivalent doit être accordé aux investissements industriels en Afrique. Il est en effet possible de favoriser la constitution de filières industrielles intégrées à l’échelle euro-africaine. Au fur et à mesure que la Chine passera du statut d’usine du monde à celui de premier marché planétaire, de véritables investissements manufacturiers pourront se faire en Afrique, au-delà des zones franches chinoises en Égypte et en Éthiopie. Des chaînes de valeur régionales pourront voir le jour sur le continent lui-même. Elles reposeront sur des échanges de produits intermédiaires. 

MIEUX ARRIMER LES CONTINENTS AFRICAIN ET EUROPÉEN L’UN À L’AUTRE IMPLIQUE DE SOUTENIR LA CONNECTIVITÉ TRANSAFRICAINE

L’Union européenne peut accompagner le continent dans ce processus d’industrialisation. La transformation agro-industrielle, mais aussi des investissements dans les domaines de l’eau, de l’énergie solaire, du sol représentent de ce point de vue le point de départ privilégié parce qu’ils relieraient en un même faisceau les enjeux politiques, économiques, sanitaires et environnementaux. 

Il n’y aura donc pas de refondation des relations entre l’Afrique et l’Europe sans une stratégie pour la connectivité Afrique-Europe. Mieux arrimer les continents africain et européen l’un à l’autre implique de soutenir la connectivité transafricaine en matière énergétique, physique et numérique. Il implique aussi de faire émerger une nouvelle alliance pour la démocratie, condition sans laquelle on bâtira sur du sable. 

Achille Mbembe

Avec Jeune Afrique par Achille Mbembe

Historien et politologue camerounais.

Afrique-France : chronique d’un sommet, par Achille Mbembe

novembre 1, 2021
Achille Mbembe, Élisabeth Moreno et Emmanuel Macron écoutent l’intervention de la Kényane Adelle Onyango, créatrice de podcast, durant le sommet de Montpellier, le 8 octobre 2021. © LUDOVIC MARIN/AFP

Chargé par Emmanuel Macron de mener une série de dialogues à travers le continent et d’élaborer des propositions en vue du sommet Afrique-France de Montpellier du 8 octobre, l’historien camerounais analyse le chemin parcouru. Et règle quelques comptes au passage.

Le Nouveau sommet Afrique-France a finalement eu lieu. Beaucoup d’entre nous y avons pris part. Plusieurs milliers d’autres ont été impliqués, à un moment ou à un autre, dans le processus qui y a mené. Dans l’histoire des relations entre l’Afrique et la France, aucun autre sommet n’aura privilégié une démarche aussi participative et sollicité un nombre aussi remarquable de voix et de regards. Aucun, sans doute, n’aura suscité autant d’engouement ou de passions, aussi bien en Afrique que dans le reste du monde. La raison en est simple. Quelque chose est bel et bien en train de bouger. Une bonne partie de l’histoire des relations entre l’Afrique, la France et le monde reste à écrire et aveugles sont ceux et celles qui, rivés à leurs préjugés, ne s’en aperçoivent point.

Obsession malsaine

Les griefs portés contre la France et ses actions en Afrique sont connus depuis fort longtemps. Il n’y a, sur ce plan, aucun mystère. Très peu de connaissances neuves ayant été engrangées au cours des dernières décennies, le militantisme anti-français aussi bien continental qu’hexagonal repose sur un stock de savoirs périmés, alors même que la réalité sur le terrain n’a eu cesse de se métamorphoser. À titre d’exemple, les plus grands partenaires commerciaux de la France en Afrique subsaharienne ne sont pas des États francophones, mais l’Afrique du Sud, l’Angola et le Nigeria. Alors qu’en Afrique francophone la France continue de faire l’objet d’une obsession parfois malsaine, l’intérêt pour l’Afrique dans les grands milieux français ne cesse de diminuer, lorsqu’il ne se mue pas en une indifférence pure et simple.

La pauvreté du débat intellectuel sur les relations entre la France et l’Afrique n’est pas seulement criante  dans les milieux militants. Elle caractérise aussi les contributions de nombre de commentateurs, voire de maints universitaires plus à l’aise lorsqu’il s’agit de répéter de recycler de vieux schémas de pensée que lorsqu’il faut entreprendre des enquêtes rigoureuses et documentées. D’où des affirmations péremptoires mais surannées, et le recours à l’imprécation et à l’anathème là ou l’on aurait plutôt besoin d’analyses pointues.

J’avais mis en place un comité composé de figures internationales indépendantes, dont la réputation ne souffrait d’aucune contestation. Ensemble, nous voulions que les débats débouchent surtout sur des propositions. Dans l’atonie générale et le cynisme ambiant, c’est en effet ce qui manque le plus. Les réflexions collectives menées au cours de ces débats ont servi de point de départ au rapport que j’ai rédigé et qui a été formellement remis au président Emmanuel Macron à l’Elysée. Mais cette réflexion collective a aussi été à la base de treize propositions dont certaines feront bientôt l’objet d’une mies en œuvre.

Brisés par le poids de l’histoire

À Montpellier, Emmanuel Macron a pu débattre de tous les sujets qui fâchent avec onze jeunes « pépites » que l’on avait  sélectionnées. Pour la toute première fois dans l’histoire des relations entre l’Afrique et la France, des questions telles que le Franc CFA, les bases militaires, les interventions armées, les effets nocifs du colonialisme ont été abordées publiquement, dans une enceinte officielle, du point de vue de nombreux Africains et pas derrière des barricades ou d’autres tiers-lieux. Si, lors de cette joute, une place de choix semble avoir été accordée au passé, il ne s’agissait cependant pas d’une catharsis. L’abcès devait être crevé afin que l’on puisse passer à autre chose, et de nouvelles perspectives  avaient été tracées lors des panels de la matinée. Pour ce qui me concerne, cette voix libre, cette parole sans compromission et empreinte de dignité des jeunes générations vaut son pesant d’or.

PARFOIS, J’AI ÉPROUVÉ DE LA NAUSÉE. J’AI PU CONSTATER À QUEL POINT LES LÉSIONS COLONIALES PEUVENT SE TRANSMETTRE DE GÉNÉRATION EN GÉNÉRATION

Au cours des huit derniers mois, j’ai consacré l’essentiel de mon temps à écouter toutes sortes d’histoires. Je n’ai jamais autant écouté de ma vie. J’ai pris connaissance de toutes sortes de documents et ai rencontré toutes sortes de gens. Certains ne croient en rien, pas même en eux-mêmes. D’autres n’ont aucune conscience concrète du monde. D’autres encore vivent sur un stock de réponses toutes faites à des questions d’un autre âge, qui ne se posent plus.

Parfois, j’ai éprouvé de la nausée. J’ai pu constater à quel point les lésions coloniales peuvent se transmettre de génération en génération. Pour de nombreux Africains brisés par le poids de l’histoire, la France est en effet devenue l’équivalent d’un membre  fantôme. Parfois, bruyamment, ils prétendent vouloir s’en débarrasser, souvent à coup de jurons. Mais, moignons vivants au souvenir de la mutilation, ont-ils seulement mesuré la profondeur de l’attachement qu’ils ont pour leur leur prétendu bourreau ? L’oppression ne s’est pas seulement jouée sur la scène matérielle. Longtemps après la colonie, elle continue de ronger l’imaginaire.

Légataire d’Emmanuel Macron

À cet égard, que n’ai-je pas vu, lu ou entendu ? Un tel ou un tel passe toute la journée à dénoncer l’impérialisme français et ses « laquais » sur les réseaux sociaux. La nuit tombée, à la manière des Pharisiens de l’Évangile, le même vient me demander en catimini si je ne peux pas lui obtenir un carton d’invitation pour Montpellier. Combien de fois n’ai-je été pris pour un légataire d’Emmanuel Macron ? Je ne compte plus le nombre de lettres reçues de plus d’un « panafricaniste » m’implorant d’intercéder auprès de lui pour telle ou telle faveur, en général une carte de séjour dans l’Hexagone.

D’autres requêtes, plus sérieuses, me sont parvenues. Là où cela était possible, je les ai transmises à qui de droit. La plupart étaient typiques de la misère des temps que nous vivons.  Certaines autres portaient sur la violation des droits humains dans des pays spécifiques. Des interactions avec des Africains ont démontré deux ou trois choses. D’abord,  nombreux, en effet, sont ceux qui qui n’ont jamais cru en eux-mêmes. Ils ont délégué leur vie à d’autres, et ils s’attendent à ce que ces derniers agissent à leur place. D’autres vivent dans la peur de se prendre en charge ou d’être manipulés. Ou encore sont en quête de boucs émissaires. Pour d’autres aussi, l’histoire elle-même n’est qu’un interminable procès en sorcellerie. Ceux-là voient en la France l’ennemi principal du continent. Quitte à tomber entre les mains d’autres prédateurs plus ou moins crapuleux, ils veulent  la chasser de l’Afrique. Ils estiment qu’elle est la principale responsable de leurs malheurs et de leurs échecs. Ils forment la phalange avancée du nouveau lumpen-radicalisme africain.

D’autres, et parfois les mêmes, sont déçus par elle et n’en attendent plus rien. Ils lui ont effectivement tourné le dos. Ils regardent ailleurs, du côté des Russes, des Chinois, des Turcs, peu importe, pourvu que ce ne soit pas la France. Certains encore sont sceptiques. Ils exigent des preuves, font de la résistance passive et, souvent, les bras croisés, ils attendent que d’autres fassent le « sale boulot » à leur place. Quelques autres, enfin, qui profitent du statu quo, ne voient pas pourquoi les choses devraient changer.

À la conquête du monde

Mais j’ai aussi fait la rencontre d’individus brillants, animés par le désir de changer le cours des choses, et prêts à mettre leur intelligence au service d’une cause heureuse. On les trouve à peu près partout. Ils agissent dans les interstices de la société. J’ai rencontré des milliers de professionnels. Ils travaillent dans des multinationales, dans des banques, dans diverses industries, dans les médias et la communication, dans le monde des assurances… Ils sont impliqués dans toutes sortes de luttes nouvelles, qu’il s’agisse de l’environnement, de la biodiversité ou du climat. Présents dans la création générale, le numérique et autres technologies neuves, ils sont prêts à aller à la conquête du monde.

Emmanuel Macron en pleine discussion avec des participants du sommet de Montpellier, le 8 octobre 2021.
Emmanuel Macron en pleine discussion avec des participants du sommet de Montpellier, le 8 octobre 2021. © LUDOVIC MARIN/AFP

La plupart de ceux et celles qui ont participé au cycle de débats que j’ai animé veulent travailler avec la France. Ils veulent le faire dans la clarté, sans compromission, et sur des bases entièrement nouvelles, qu’ils veulent renégocier.  Le Nouveau Sommet était, de ce point de vue, une expérimentation. Ce type de travail à la fois culturel, politique et intellectuel à l’intérieur des institutions est incontournable. Cela n’exclut d’ailleurs pas d’autres formes de mobilisation, peut-être plus bruyantes, plus carrées, en apparence plus intransigeantes. Tout dépend des résultats.

Souverainisme échevelé

Ayant choisi de tester les choses de l’intérieur, je peux aujourd’hui affirmer qu’il est en effet possible de changer de paradigme, à condition de savoir comment s’y prendre. Dans le combat pour que l’Afrique se mette debout et marche sur ses propres jambes, il y a de la place pour tous. Chacun y va avec ses croyances, son tempérament, ses horizons. Le mien, et celui de beaucoup d’entre nous, c’est de bâtir un monde commun à un moment où la planète devient si petite. Pour y arriver, il faut créer un nouveau bloc historique, construire d’autres types de coalitions, mais aussi changer nos grilles de lecture et d’interprétation. Le souverainisme échevelé, je n’y crois pas du tout. Il y a des choses que l’Afrique devra régler toute seule, d’autres qu’elle ne pourra régler qu’en dialoguant avec le monde. Cela vaut d’ailleurs, désormais, pour tous.

Emmanuel Macron cherche à transformer les rapports que la France entretient avec l’Afrique. Il sait que le cycle de la « Francafrique » est arrivé à son terme. À la place, il veut inventer autre chose. Il est en effet temps de passer à autre chose. Ce passage, il faut l’effectuer ensemble, sinon nous ne réussirons pas. S’agissant de l’Afrique et de la France, c’est le pari que la plupart d’entre nous faisons. Rien n’en garantit la réussite. Mais rien ne dit non plus qu’il échouera. D’autres font un pari différent. Ou alors ils préfèrent ne prendre aucun risque. Ils attendent sagement de voir de quel cote tombera le dé.

LA LIQUIDATION DE LA  FRANÇAFRIQUE AUJOURD’HUI NE SE FERA PAS AVEC LES VIEUX OUTILS INTELLECTUELS D’AUTREFOIS.

Je crois qu’à Montpellier, nous avons commencé à briser le moule. Mais c’est le veau d’or lui-même qu’il faut détruire, et cela requiert un énorme travail qui s’étalera sur au moins une ou deux générations. Pour l’accomplir, les incantations ne suffiront pas. Plusieurs d’entre nous ont lu et étudié Cheikh Anta Diop, Nkrumah, Fanon, Césaire, Cabral, Sankara et d’autres. Nous n’avons pas besoin de les psalmodier. Nous avons besoin d’une véritable théorie de la liquidation. La liquidation de la Françafrique aujourd’hui ne se fera pas avec les vieux outils intellectuels d’autrefois.

Défis d’avenir

L’un des objectifs du Nouveau sommet était d’obtenir de la France un positionnement clair sur des questions cruciales et sur un certain nombre de défis d’avenir. Nous voulions qu’elle se situe sans ambiguïté du côté de la démocratie. Un Fonds de soutien à l’innovation et à la démocratie va être mis sur pied. La démocratie et l’innovation sont, comme la biodiversité, l’une des conditions de notre durabilité sociale et écologique. La tyrannie aura agi en Afrique à la manière du réchauffement climatique. Elle aura détruit les conditions mêmes d’existence. Nous disposons de sociétés flexibles, culturellement ouvertes, capables de résilience et d’adaptation et portées vers l’innovation. Mais nous souffrons de systèmes clos et immobiles. Et c’est ce déséquilibre qu’il faut corriger. Aujourd’hui, l’écart entre la créativité de nos sociétés et l’enkystement des institutions et modes de gouvernement n’est plus soutenable. C’est à cette inadéquation qu’il faut mettre un terme. Le Fonds sera l’un des outils à cette fin.

Face à la montée des périls identitaires et du racisme dans le monde, nous voulions que la France s’engage, sans équivoque, à reconnaître sa part africaine, la part du génie africain dans la formation de l’idée française. Une Maison de l’Afrique et des diasporas sera construite, non pas en banlieue, mais en plein cœur de la capitale. Nous voulions que certaines pratiques héritées du passé cessent. Emmanuel Macron a reconnu publiquement que l’armée française n’a pas vocation à rester en Afrique. Ceux des États qui le souhaitent peuvent par conséquent ouvrir avec la France des négociations qui permettraient de réimaginer d’autres formes de coopération sur le plan militaire parce que nous en avons besoin.

LA FRANCE A SOUTENU DES RÉGIMES DICTATORIAUX SUR LE CONTINENT. ELLE DOIT MAINTENANT APPORTER SA MODESTE CONTRIBUTION À LA DÉCONSTRUCTION DE LA TYRANNIE

Cela pourrait déboucher, par exemple, sur le soutien aux mécanismes régionaux et africains de sécurité collective ou sur l’accroissement du soutien aux capacités opérationnelles de forces africaines éventuelles. La même chose peut être envisagée du point de vue de la politique de coopération monétaire. Le Franc CFA n’a en effet plus d’avenir en Afrique. Il s’agit d’une monnaie qui porte désormais le masque du mort. Le moment est propice pour une floraison d’idées et de propositions. Mais comme on le sait, la critique vaine est parfois plus facile que la capacité à articuler des propositions.

Pendant très longtemps, la France a soutenu des régimes dictatoriaux chez nous. Ils ont fini par détruire les moyens d’existence de millions de personnes. Elle doit maintenant apporter sa modeste contribution à la déconstruction de la tyrannie sur notre continent. C’est l’une des conditions pour renouer avec elle un dialogue fructueux et changer la nature de nos relations communes. Cela dit, nul n’installera la démocratie en Afrique à la place des Africains. Mais il est de la responsabilité morale de l’ensemble de l’humanité de veiller à ce que les droits de tous les vivants sur cette planète soient garantis. Et la France, et nos pays doivent payer leur part de cette dette mutuelle à notre existence collective, humains et non-humains.

Achille Mbembe

Avec Jeune Afrique par Achille Mbembe

Historien et politologue camerounais.

Sommet Afrique-France : Achille Mbembe veut « programmer la fin de la Françafrique »

octobre 7, 2021
Achille Mbembe à Johannesburg, en août 2020 © Marc Schoul pour JA

Le philosophe camerounais a rendu ses propositions pour faire évoluer les relations entre Paris et l’Afrique. Elles seront au cœur du sommet de Montpellier, le 8 octobre.

Mission accomplie pour Achille Mbembe. L’historien et philosophe camerounais a remis le 5 octobre à l’Élysée le document qui va servir de base aux échanges que doit avoir le président Emmanuel Macron avec la jeunesse du continent, le 8 octobre, à Montpellier, en conclusion du « Nouveau sommet Afrique-France ».

Inédit dans son format – pour la première fois, les responsables politiques africains laissent la place aux représentants de la société civile et aux diasporas –, l’événement doit également l’être dans son contenu. Il doit permettre « de redéfinir ensemble les fondamentaux de la relation entre l’Afrique et la France », écrivait le président Macron à Achille Mbembe, le 8 février 2021, lui demandant d’entreprendre un vaste tour de table à travers le continent et dans la diaspora pour « recueillir les attentes, faire émerger des propositions fortes pour l’avenir, ainsi que des orientations durables ».

Dans la lignée de Stora et Duclert

Muni de sa feuille de route élyséenne, l’universitaire camerounais a pris la tête d’un comité de réflexion composé de douze personnalités du continent pour organiser entre mars et juillet plus de 65 « dialogues » : une dizaine en France, avec la diaspora, et les autres dans douze pays africains, auxquels plus de 3 600 personnes – souvent des jeunes – ont participé.

De ces consultations, Achille Mbembé et ses pairs ont tiré un document de 140 pages, qui selon son auteur, « n’est ni un rapport ni une étude, puisqu’il ne peut traiter de tous les aspects des relations entre la France et l’Afrique ». Intitulé Les nouvelles relations Afrique-France : relever ensemble les défis de demain, il préconise donc « une nouvelle vision construite de concert » et l’implication de « nouveaux acteurs sociaux sur le continent et dans la diaspora ». Création d’un Fonds d’innovation pour la démocratie doté de 15 millions d’euros, lancement d’un programme inspiré d’Erasmus pour les étudiants africains, redéfinition du rôle de l’Agence française de développement (AFD)… Achille Mbembe et ses partenaires imaginent treize propositions, outils d’une nouvelle coopération.

LE DOCUMENT INVITE À DÉPASSER LE TRAUMA COLONIAL, SANS AUCUNE NAÏVETÉ

Cette « contribution » destinée à restituer « les acquis d’une expérience inédite » doit conserver l’esprit « d’un monde commun », tel que décrit en 2017 par Emmanuel Macron dans son discours de Ouagadougou. Leurs propositions s’inscrivent dans la continuité de celles des rapports de Felwine Sarr et Benedicte Savoy sur la restitution du patrimoine africain, rendu public en 2018, de l’historien Benjamin Stora sur l’Algérie et de Vincent Duclert sur le Rwanda, sortis tous deux en début de cette année.

« D’une relation subie à une relation consentie »

Bien sûr, Achille Mbembe savait que l’exercice était périlleux et qu’en apportant sa notoriété à la démarche présidentielle il risquait davantage de prendre des coups que de se voir tresser des lauriers. L’essentiel est ailleurs pour ce contempteur de la « Françafrique ». « L’ambition n’est pas d’apporter des réponses définitives à tous les malentendus », insiste dans son préambule Achille Mbembe, mais bien de « refonder les rapports entre l’Afrique et la France, pour passer d’une relation subie à une relation consentie et volontaire ». S’écartant de tout « angélisme ou cynisme », ce texte invite « sans aucune naïveté, à dépasser le trauma colonial et les stigmates qui en ont résulté pour établir un rapport neuf à la vérité ».

À l’heure de la globalisation, « la Françafrique est devenue un dispendieux fardeau dont il convient de programmer méthodiquement la fin ». C’est tout l’objet de ces treize suggestions qui n’oublient aucun des « points de divergence » apparus lors des différents dialogues, concernant le rôle sécuritaire, monétaire ou culturel de la France en Afrique. Plus de soixante ans après les décolonisations, « un cycle historique s’achève » pour laisser place à un partenariat équilibré entre l’Afrique, la France et plus encore l’Europe « autour d’un agenda positif partagé », espère Achille Membe. Ses premières grandes lignes pourraient s’écrire à Montpellier.

Avec Jeune Afrique par Olivier Caslin

Achille Mbembe : « Non, Césaire, Fanon et Saïd n’étaient pas antisémites »

mars 15, 2021
Survivants du camp d’Auschwitz en février 1945, après sa libération

Pour tenter de réduire les anticoloniaux au silence, des esprits haineux, en Allemagne et en France, accusent Césaire, Fanon, Senghor et Saïd d’antisémitisme. Pourtant, ces intellectuels, comme de nombreux Africains, ont combattu le nazisme, rappelle Achille Mbembe, qui a lui-même été la cible de telles accusations.

Le 11 avril 1945, les soldats qui libérèrent les détenus du camp de concentration de Buchenwald étaient des Africains-Américains. Ils appartenaient tous au 761e bataillon de chars. Comment se fait-il qu’on l’ait si facilement oublié ? Ce fut la même scène à Dachau, avec le 183e bataillon des ingénieurs de combat. Beaucoup des rescapés de ces camps n’avaient alors jamais vu un Noir de toute leur vie.

C’était avant le mouvement des droits civiques, lorsque régnait encore la ségrégation aux États-Unis. Dans la détresse des juifs malades et émaciés, la plupart des soldats noirs reconnurent une partie de leur propre souffrance et celle de l’humanité. Ils comprirent, comme le grand sociologue W.E.B. Dubois plus tard, lors de sa visite du ghetto de Varsovie, que la question du « je » (ou de l’être humain particulier) n’avait véritablement de sens que si elle était complétée par celle d’autrui, ce que le philosophe Hermann Cohen appelait « le co-individu ».

Des Africains sur tous les fronts

Peut-être faut-il le rappeler, l’Afrique ne fut point un acteur périphérique dans la lutte qui aboutit à la défaite du nazisme. Près de 367 000 soldats africains-américains avaient été appelés sous les drapeaux par les États-Unis. Quant aux unités de combat africains incorporées au sein de l’armée française, estimées à 175 000 soldats, elles étaient sur tous les fronts dès 1939. De la prise d’El-Alamein, en Égypte, en 1942 à la libération de la Corse, à l’entrée à Rome en 1944 ou à la campagne de Provence, ces hommes firent face à la haine raciste sans motif et éprouvèrent la mort comme l’autre face de la vie historique.

Les camps de concentration auraient peut-être été libérés en fin de compte. Mais qui peut objectivement nier que l’Afrique ne servit pas seulement de base arrière pour les troupes alliées ? Qu’il s’agisse de l’acheminement des renforts, du ravitaillement sur les fronts européens, de la « réserve démographique » qu’elle constitua ou de la fourniture des produits essentiels à l’effort de guerre, elle répondit présente.

Chez la plupart des nationalistes africains de l’époque, la participation au combat contre le nazisme et le fascisme était étroitement associée à l’espoir de libération du colonialisme. Il en était de même chez les Africains-Américains. Le rapport qu’une partie de la pensée anticolonialiste entretient avec l’Holocauste en particulier et la libération humaine en général aura été nourri par des auteurs tels que Hermann Cohen, Franz Rosenzweig, Ernst Bloch, Jean Améry, Emmanuel Levinas et plusieurs autres.

« Crime contre la civilisation »

Auprès d’eux, nombreux sont ceux et celles qui auront compris à quel point la terre et le feu, l’eau, l’air et le vent auront signifié les souffrances des peuples, les luttes et les abandons, le cri se mêlant chaque fois à la méditation, ainsi que ne cessa de le rappeler Édouard Glissant. Dans la confrontation personnelle avec l’Holocauste comme avec les thèmes de la justice et de l’hospitalité, de la réconciliation et du pardon, de la mémoire et de l’espérance, de la dette et de la réparation, de « la civilisation de l’universel » et du grand « rendez-vous universel du donner et du recevoir », la première attitude a toujours été le recueillement, la méditation et la prière.

SEULE LA SOLIDARITÉ ENTRE TOUTES LES MÉMOIRES PERMETTRA DE RELANCER LES COMBATS CONTRE LE RACISME

Le sociologue africain-américain W.E.B. Dubois avait compris que l’Holocauste était un « crime contre la civilisation ». Il milita en 1948 pour la création de l’État d’Israël et invita le président Truman à en faciliter l’établissement. James Baldwin, de son côté, s’en fut chercher dans les lamentations des esclaves, le blues et le jazz la force de régénération du monde après les désastres du siècle.

Frantz Fanon, quant à lui, ne cessa d’alerter : « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. » Une vision partagée par le grand poète africain Léopold Sédar Senghor, lui-même prisonnier de guerre allemand de juin 1940 à février 1942 au Frontstalag 230.

Esprits haineux

En Allemagne et en France, des esprits haineux s’efforcent de jeter l’anathème sur les courants de pensée qui ont accompagné notre remontée en humanité, et notamment les courants anticolonialistes. Ils prétendent, notamment en Allemagne, qu’Aimé Césaire, Frantz Fanon, Edward Saïd étaient en réalité des antisémites. Ils utilisent le mensonge comme d’un gourdin pour assommer ceux qu’ils détestent. Ils font comme si lutter contre le racisme et exiger que les anciennes puissances coloniales assument la responsabilité des crimes commis au nom de la « civilisation » faisait partie d’une âpre compétition entre des mémoires irréconciliables. Tel n’est pas le cas.

Toutes les mémoires de la Terre sont indispensables à la construction d’un monde commun. Tous les peuples n’ont pas seulement droit à la mémoire. Toutes les mémoires disposent d’un droit égal à la reconnaissance et à la narration. Seule cette solidarité entre toutes les mémoires de la souffrance humaine nous permettra de relancer, sur une échelle planétaires, les combats contre l’antisémitisme et toutes les formes de racisme.

Avec Jeune Afrique par Achille MBembe

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Historien et politologue camerounais.

[Tribune] Achille Mbembe : « Emmanuel Macron a-t-il mesuré la perte d’influence de la France en Afrique ? »

novembre 28, 2020
Le président français Emmanuel Macron, lors du sommet du G5 Sahel à Nouakchott, en Mauritanie, le 30 juin 2020.

Des intellectuels africains répondent à Emmanuel Macron (1/3). Suite à l’interview accordée par le chef de l’État français à Jeune Afrique, le 20 novembre, plusieurs intellectuels ont souhaité lui répondre. Jeune Afrique a choisi de publier trois de leurs contributions.

Celles et ceux qui ont eu l’opportunité d’échanger avec le président Emmanuel Macron au sujet de la politique française en Afrique auront été frappés par sa pugnacité et sa vivacité d’esprit. Sa longue interview accordée à Jeune Afrique en aura cependant laissé perplexe plus d’un, en particulier celles et ceux qui étaient disposés à lui accorder le bénéfice du doute. Les sceptiques, en revanche, crient victoire. Dès le début, ils ont dénoncé l’effort consistant à faire passer une révision en profondeur des rapports franco-africains ce qui, à leurs yeux, n’était qu’une simple opération marketing.

Comment leur donner entièrement tort ? Flagrante absence d’imagination historique en effet. Aucune parole politique de poids. Pas un seul concept. À parcourir rapidement ces pages, l’on en ressort avec la ferme impression que la France n’aspire qu’à une chose, sur un continent dont elle s’accorde pourtant à reconnaître le rôle vital au cours de ce siècle. Faire de l’argent.

Cynisme et raison d’État

Mieux, faire de l’argent à la manière de la Chine et de son impérialisme froidement prédateur. La Chine, ce nouveau venu que l’on présente volontiers comme un repoussoir de jour, mais que l’on ne peut s’empêcher d’admirer à la nuit tombée, le dragon qui pille gaiement, et qui, sans s’encombrer d’on ne sait quelle mission civilisatrice, oblige les Africains à gager leurs sols, sous-sol et autres biens et à tout vendre, dans l’espoir de s’acquitter de colossales dettes dont le gros des montants aura été détourné par des élites vénales.

Caricature ? À peine. Étonnement? Pas davantage. En maints endroits du monde, le libéralisme se conjugue désormais au nationalisme et à l’autoritarisme. Très peu d’États ou de régimes peuvent aujourd’hui mettre le poids d’une conduite exemplaire dans les remontrances qu’aux autres ils veulent faire. Pourquoi, dans la nouvelle course pour le continent, la France se priverait-elle d’avantages auxquels ses concurrents n’ont guère renoncé ?

IL SOUHAITE QUE SON PAYS FASSE PREUVE DU MÊME VIRILISME SANS QUE NE LUI SOIT RENVOYÉ À LA FIGURE SON PASSÉ COLONIAL

Emmanuel Macron souhaite que le France fasse preuve du même virilisme sans qu’à tout bout de champ ne lui soit renvoyé à la figure son passé colonial. Ou que lui soient chaque fois rappelés ses hypothétiques devoirs en matière de défense de la démocratie, des droits humains et des libertés fondamentales. Après tout, si les Africains veulent la démocratie, pourquoi n’en paient-ils pas eux-mêmes le prix ?

Prenons donc acte du fait que, constamment, le rapport des chefs d’État de la Ve République avec l’Afrique aura été avant tout motivé par des intérêts militaro-commerciaux. Dans ce domaine, ni l’âge ni l’écart générationnel ne jouent aucun rôle, sauf peut-être idéologique, comme aujourd’hui. Les sentiments non plus, qu’ils soient d’amour, de haine ou de mépris. Seule compte la raison d’État, c’est-à-dire un ou deux juteux contrats grappillés ici et là.

Vertigineuse perte d’influence

Si, dans ce monde de larcins, calcul froid et cynisme prévalent, qu’est-ce qui distingue donc Emmanuel Macron de ses prédécesseurs ? A-t-il, mieux qu’eux, pris l’exacte mesure de ce qui se joue effectivement, à savoir la vertigineuse perte d’influence de la France en Afrique depuis le milieu des années 1990 ? Que certains s’en désolent tandis que d’autres s’en réjouissent importe peu. Dans un cas comme dans l’autre, l’on a bel et bien atteint la fin d’un cycle historique.

La France ne dispose plus des moyens de ses ambitions africaines, à supposer qu’elle sache encore clairement en quoi celles-ci consistent. Étrangement, tant du côté africain que du côté français, le fantasme de la puissance persiste. Les uns et les autres continuent de penser et d’agir comme si la France pouvait encore tout se permettre sur un continent lui-même affaibli par plus d’un demi-siècle de gérontocratie et de tyrannie.

LE FRANC CFA N’EST TOUJOURS PAS ABOLI. LES RÉGIMES CORROMPUS NE CESSENT D’ÊTRE PLACÉS SOUS RESPIRATION ARTIFICIELLE

À sa manière, le président français a tenté d’infléchir le cours des choses. Mais il s’est bien gardé de débusquer le fantasme alors que c’est le fantasme qu’il faut liquider. Cherchant à relever le niveau d’attractivité de son pays, il s’est attaqué en priorité aux perceptions et a ouvert quelques chantiers peu coûteux, mais susceptibles de rapporter de beaux dividendes symboliques. Ainsi du projet de restitution des objets d’art conservés dans les musées français. Ainsi également de la Saison Africa 2020, dont plus de 50 % du budget provient de fonds publics, mais qu’il se gardera curieusement d’inaugurer lui-même tel que l’aurait voulu la tradition.

Entretemps, le Franc CFA n’est toujours pas aboli. Bien qu’usés, les régimes violents et corrompus ne cessent d’être placés sous respiration artificielle. Les opérations militaires se succèdent, même si, pour l’heure, elles se soldent surtout par une interminable métastase des groupes jihadistes et autres cartels de trafiquants et caravaniers.

Avec ses milliers de soldats présents sur divers théâtres africains, l’armée est devenue, avec l’Agence française de développement, le principal pourvoyeur et consommateur de discours et de récits que des représentations françaises concernant le continent. Pour le reste, gestion des risques, notamment migratoires, et management à distance suffiront, pense-t-on.

A-t-on véritablement pris la mesure des contradictions qui ne cessent de s’accumuler ? Comment peut-on vider un contentieux dont on s’évertue à nier l’existence ou à minimiser l’importance ? A-t-on compris que loin d’être transitoire, le discrédit dans lequel la France est tombée est un phénomène structurel et multi-générationnel et non point le résultat de l’envoûtement victimaire de quelques ex-colonisés ?

Emmanuel Macron, le 16 novembre 2020, dans le Salon doré du palais de l'Élysée

Thèses anti-décoloniales

Aucun de ces défis n’étant pris à bras le corps, il n’est guère surprenant que les gestes qu’Emmanuel Macron prend pour de franches ouvertures dans un débat qu’il voudrait dénué de tabous, ouvert et « décomplexé » ne suscitent que peu d’intérêt chez celles et ceux auxquels il aimerait s’adresser.

Que sur des questions pourtant essentielles il se trompe souvent de diagnostic ne fait qu’aggraver les incompréhensions. Que gagne-t-on, par exemple, à plaquer des querelles franco-turco-russes sur le différend franco-africain ? Que dire des propos concernant la colonisation, cet autre aspect du litige ? Se méprendrait-on tant sur la nature exacte des rapports entre l’histoire et la mémoire, au point de prendre l’une pour l’autre, si le nécessaire travail de réflexion en amont avait été accompli et l’expertise en la matière mise à contribution ? Affirmer au Nord que la colonisation fut un « crime contre l’humanité » et au Sud qu’il s’agissait avant tout d’une « faute », c’est faire un pas en avant afin de mieux en faire deux en arrière.

ON PRÉFÈRE S’APPUYER SUR UNE MOUVANCE IDÉOLOGIQUE QUI A FAIT DE LA PEUR DE L’ISLAM SON FONDS DE COMMERCE

L’on serait tenté de passer outre de telles vétilles si elles ne révélaient pas la structure d’une pensée de l’Afrique dont les ressorts profonds sont à chercher du côté des thèses anti-décoloniales en vogue dans les milieux laïcistes et de la droite conservatrice. Alors que la France compte des experts de l’Afrique parmi les plus réputés au monde, l’on préfère s’appuyer sur une mouvance idéologique qui a fait de la peur de l’islam son fonds de commerce et du spectre du « communautarisme » sa vache à lait.

Comment comprendre autrement la démarche qui consiste à rabattre tous les déboires de la France en Afrique sur un prétendu panafricanisme de mauvais aloi dont on ne nous explique pas pourquoi il serait davantage dirigé contre cet ancien colonisateur plutôt que contre tous les autres ?

Prétendre en outre que la critique du racisme fait le lit du « séparatisme » vise peut-être à donner quelques gages aux idéologues de la droite conservatrice, voire de l’extrême-droite et aux nationalistes de tous bords. Mais hors-l’Hexagone, de telles affirmations ne sont pas seulement incompréhensibles. Elles font fi de l’apport intellectuel des Africains et de leurs diasporas au discours universel sur l’émancipation humaine et n’aident en rien à l’analyse et la compréhension des enjeux franco-africains contemporains.

Une parole à peine audible

En réalité, la France et les tyrans africains qu’elle aura soutenu à bout de bras depuis 1960 sont les premiers responsables de son discrédit auprès des nouvelles générations. Le cycle néocolonial ouvert par le Général de Gaulle lors de la Conférence de Brazzaville en 1944 aura fait long feu. Mis en pratique dans la foulée des décolonisations formelles, il est à bout de course. Il a perdu ses principaux ressorts au sortir de la guerre froide, lorsque la France a livré ses « provinces africaines » pieds et poings liés aux diktats des institutions de Bretton-Woods et a entamé son propre tournant néolibéral.

Sans nécessairement brûler les vaisseaux, l’ancienne puissance tutrice n’a eu de cesse, depuis lors, de se dessaisir elle-même de ses principaux atouts sur le continent, libérant au passage des dynamiques de désapparentement qu’elle ne parvient plus à juguler. La hausse des frais universitaires pour les étudiants étrangers, dont près de 45 % venaient d’Afrique, en est une frappante illustration. Au même moment, la Chine en accueille près de 80 000.

Rien, pour le moment, n’indique que l’hémorragie ait été stoppée au cours des quatre dernières années. Au contraire, le tableau est plus que jamais contrasté. Si parole politique il y a, elle est à peine audible. Analyse et prévision sont tombées dans la besace des corps expéditionnaires. Le Conseil présidentiel pour l’Afrique agit davantage comme une organisation non gouvernementale que comme un foyer de réflexion prospective.

Le choix des diasporas comme bras civil d’une croisade pro-entreprise ne semble reposer sur aucune réalité sociologique avérée. Au contraire, il risque d’aviver la course aux rentes et les penchants affairistes là où la priorité devrait être au renforcement des capacités culturelles et sociales des communautés et à la protection des libertés fondamentales.

Transformer l’imaginaire africain

Il se pourrait qu’aux générations d’aujourd’hui et de demain, la France n’ait finalement rien d’autre à proposer qu’un bon vieux pacte. Les Africains s’engageraient à oublier volontairement le passé colonial. À la place, ils cultiveraient assidûment un nouvel ethos, l’amour des affaires et une passion du lucre prestement rebaptisées au fronton de l’« entreprenariat » et du militarisme.

LE CAPITAL SOCIAL, INTELLECTUEL ET ÉCONOMIQUE DE LA FRANCE EN MATIÈRE AFRICAINE EST EN PASSE D’ÊTRE DILAPIDÉ

Tel n’est toutefois pas le seul chemin possible. Emmanuel Macron en est lui-même persuadé, pour que change le paradigme, il ne suffit pas de modifier le style. Il faudra reconstituer de véritables capacités d’analyse historique et prospective. Il faudra surtout, alors qu’ils sont tentés de se recroqueviller sur eux-mêmes, transformer en profondeur l’imaginaire africain des Français. Un tel travail politique et culturel de long terme ne peut se faire qu’indépendamment des contraintes du calendrier électoral.

De tous les pays européens, la France dispose du capital social, diplomatique, intellectuel, artistique, économique et scientifique le plus riche en matière africaine. De mille et une bonnes volontés également. Que l’on en arrive à un point où le mirage chinois, affairisme mâtiné d’autoritarisme et de militarisme, constitue la seule alternative offerte aux générations africaines montantes montre avec quelle force ce capital multiforme est en passe d’être dilapidé, et l’imagination historique émasculée.

Par  Achille Mbembe

Historien et politologue camerounais.

Achille Mbembe : « Le futur afropolitain s’invente ici », en Afrique du Sud

août 14, 2012
Achille Mbembe a préféré s'installer en Afrique du Sud plutôt qu'aux États-Unis. Achille Mbembe a préféré s’installer en Afrique du Sud plutôt qu’aux États-Unis. © Marc Shoul, pour J.A.

L’historien camerounais, Achille Mbembe, réside à Johannesburg depuis 1999. Un choix de vie et de carrière.

« J’ai vécu à Paris, à Dakar et aux États-Unis, où j’enseigne à l’université Duke trois mois par an. Je ne suis pas retourné au Cameroun depuis longtemps, mais quand les Lions indomptables jouent, mon être est transplanté. J’ai besoin de chacun de ces lieux, et l’Afrique du Sud m’apporte la marmite », résume Achille Mbembe, 55 ans. Installé à Johannesburg depuis 1999 et professeur de sciences politiques à l’université du Witwatersrand depuis 2001, Mbembe considère Johannesburg comme une « porte naturelle » et l’Afrique du Sud comme « un lieu où s’invente un futur possible pour le continent, un futur afropolitain », brassant les influences africaines, mais aussi européennes et américaines. « C’est un pays neuf, mais le système universitaire est comparable à celui des États-Unis. La vie intellectuelle profite d’une relative liberté académique, l’accès à l’information est immédiat et la possibilité d’intervenir dans le champ public par les médias est naturelle. Qui plus est, l’expérience politique et la transition d’une société raciste à une société démocratique ont une portée universelle », résume l’intellectuel, marié à Sara, une universitaire sud-africaine blanche avec qui il a deux enfants, de 4 ans et 6 ans.

« En regardant les anciennes frontières de l’Afrique, on voit qu’elle fonctionnait sur le mode du voyage, de l’imbrication, de la dispersion et de la circulation », poursuit Mbembe, pour qui l’Afrique du Sud est devenue une synthèse de mondes en partage. Mais aujourd’hui, le pays souffrirait d’une « panne de l’imagination ». « Les anciens de l’ANC [Congrès national africain, NDLR], Walter Sisulu, Oliver Tambo et Nelson Mandela, étaient des intellectuels. Les politiciens actuels ne lisent plus, ne pensent plus, et ne connaissent pas le continent. Le pays a vécu une révolution de la consommation, mais le projet de l’ANC est de vivre comme les Blancs, c’est tout. » Mbembe perçoit tout de même « un mouvement », la nation devenant un lieu de rencontre pour l’intelligentsia africaine.

Jeuneafrique.com propos recueillis par Alex Duval Smith, au Cap