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Algérie-France : un député français nostalgique de la colonisation crée la polémique

juin 29, 2022

Lors de la session inaugurale de la nouvelle législature française, le député du Rassemblement national José Gonzalez a tenu sur l’Algérie des propos qui font polémique.

Le député RN José Gonzalez, à l’Assemblée nationale française, le 28 juin 2022. © ARTHUR NICHOLAS ORCHARD/Hans Lucas via AFP

Pour l’opposition de gauche, « la dédiabolisation du Rassemblement national (RN) a pris fin dès la première séance ».

Ce 28 juin se tenait la séance inaugurale de la nouvelle Assemblée nationale française issue des urnes. Comme le veut le règlement, c’est le doyen de l’hémicycle qui a présidé la première séance avant que les députés ne procèdent à l’élection du président de l’Assemblée. Cette tâche a échu à José Gonzalez, un député RN de 79 ans.

Son discours inaugural, qui n’a pourtant duré que cinq minutes, n’est pas passé inaperçu. Plusieurs propos tenus par ce pied-noir né à Oran en 1943 ont créé la polémique.

Arrivé à Marseille en 1962 à l’âge de 19 ans, José Gonzalez a notamment expliqué avoir été « arraché à sa terre natale » : « J’y ai laissé une partie de ma France et beaucoup d’amis. […] Mon âme est à jamais meurtrie. »

La politique mémorielle de Macron ? Une « erreur monumentale »

À sa sortie de l’hémicycle, face aux micros et aux caméras, cet ancien retraité et contrôleur d’exploration à l’aéroport de Marseille en a remis une couche. Interrogé plus en détail sur son rapport à l’Algérie, il a affirmé qu’il n’était « pas là pour juger si l’OAS a commis des crimes ou non », invoquant au passage « des crimes d’un côté comme de l’autre ».

« Venez avec moi en Algérie dans le Djebel, je vais vous trouver beaucoup d’Algériens qui vont vous demander “quand est-ce que les Français reviennent ?” », a-t-il déclaré.

Et d’ajouter : « J’ai applaudi de Gaulle en 1958 quand il a clamé “vive l’Algérie Française !” » J’ai compris après qu’il ne fallait plus applaudir. »

Le député nouvellement élu a ensuite directement mis en cause la politique mémorielle d’Emmanuel Macron à l’égard de l’Algérie, qu’il a qualifiée d’« erreur monumentale ».

« En expliquant à nos jeunes issus d’Afrique du Nord qu’on a commis des crimes contre l’humanité contre leurs parents, comment voulez-vous qu’ils se comportent avec nous et nous respectent ? », a-t-il déploré.

Au sein de l’opposition, les réactions n’ont pas tardé à pleuvoir. La présidente du groupe La France Insoumise (LFI), Mathilde Panot, a qualifié cette déclaration d’« apologie de l’Algérie française et des crimes de la colonisation ». Le chef du Parti socialiste (PS), Olivier Faure, a affirmé avoir été « assez gêné » par la tonalité de cette intervention.

Jean-Marie Le Pen a apprécié

En réponse, José Gonzalez a déclaré avoir fait preuve de prudence et s’être contenté d’« évoquer son cas personnel ».

Pour Louis Alliot, maire RN de Perpignan et cadre du parti, « le discours de Monsieur Gonzalez faisait référence à sa vie en Algérie, qui était sa terre natale, et où il a enterré ses grands-parents ».

Selon Lorrain de Saint Affrique, ancien attaché de presse du président français Valéry Giscard d’Estaing et ex-conseiller de Jean-Marie Le Pen, ce dernier a particulièrement apprécié le discours du doyen de l’Assemblée, et compte bien appeler José Gonzalez pour le féliciter et éventuellement le rencontrer. Lorrain de Saint Affrique, récemment rallié au parti Reconquête ! d’Éric Zemmour, a salué un discours « d’un équilibre et d’une finesse remarquables ».

Militant de longue date du Front national, auquel il a adhéré en 1978 sous la présidence de Jean-Marie Le Pen, José Gonzalez a été élu député de la 10e circonscription des Bouches-du-Rhône en récoltant 60 % des voix au second tour face à une candidate de gauche.

Auparavant, il a exercé plusieurs mandats locaux dans la commune d’Allauch (Bouches-du-Rhône), et a été un temps gestionnaire d’auto-école.

Avec Jeune Afrique par Soufiane Khabbachi

Sahara : l’Algérie suspend le traité d’amitié avec l’Espagne

juin 8, 2022

En réaction au soutien de Madrid au plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental, la présidence algérienne suspend, avec effet immédiat, le traité d’amitié signé en octobre 2002 avec l’Espagne.

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune. © RYAD KRAMDI/AFP

Le torchon brûle entre Alger et Madrid. Les autorités algériennes ont annoncé, ce 8 juin, la suspension « immédiate » du traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération qu’elle a conclu le 8 octobre 2002 avec le royaume d’Espagne. À l’origine de cette brouille, la décision de Madrid de soutenir le plan du Maroc pour le Sahara occidental.

« Revirement injustifiable »

« Les autorités espagnoles se sont engagées dans une campagne tendant à justifier la position qu’elles ont adoptée sur le Sahara occidental en violation de leurs obligations juridique, morale et politique de puissance administrante du territoire qui pèsent sur le royaume d’Espagne jusqu’à ce que la décolonisation du Sahara occidental soit déclarée accomplie par les Nations unies », a indiqué le communiqué de la présidence, repris par l’agence officielle APS.

« Ces mêmes autorités, qui assument la responsabilité d’un revirement injustifiable de leur position depuis les annonces du 18 mars 2022 par lesquelles le gouvernement espagnol actuel a apporté son plein soutien à la formule illégale et illégitime de l’autonomie interne préconisée par la puissance occupante, s’emploient à promouvoir un fait accompli colonial en usant d’arguments fallacieux », a ajouté le communiqué.

« Cette attitude du gouvernement espagnol s’inscrit en violation de la légalité internationale que lui impose son statut de puissance administrante et aux efforts des Nations unies et du nouvel envoyé personnel du secrétaire général et contribue directement à la dégradation de la situation au Sahara occidental et dans la région », poursuit la présidence de la République.

« En conséquence, l’Algérie a décidé de procéder à la suspension immédiate du Traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération qu’elle a conclu le 8 octobre 2002 avec le royaume d’Espagne et qui encadrait jusqu’ici le développement des relations entre les deux pays. »

Le 19 mars, moins de vingt-quatre heures après l’annonce du soutien du gouvernement espagnol au plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental, l’ambassadeur d’Algérie en Espagne, Saïd Moussi, a été immédiatement rappelé à Alger.

Avec Jeune Afrique

Algérie-France : le général de Gaulle a été informé du massacre du 17 octobre 1961

juin 8, 2022

Des archives inédites de la présidence française révèlent que de Gaulle avait été informé de l’ampleur de la répression, sur ordre de Maurice Papon, des manifestations du 17 octobre 1961. Un crime d’État resté impuni qui a fait entre 200 et 300 morts.

Des Algériens arrêtés lors de la manifestation du 17 octobre 1961, à Paris. © UPI/AFP

Le général de Gaulle n’ignorait rien du massacre du 17 octobre 1961 qui a fait plusieurs dizaines de victimes parmi les Algériens au cours d’une manifestation pacifique à Paris sauvagement réprimée par la police.

Selon les archives déclassifiées citées par le site d’information Mediapart, le président de la République a été informé de l’ampleur du massacre et s’en est indigné, demandant même que toute la lumière soit faite. Mais le général de Gaulle n’a pas pris de sanction contre le préfet de police de Paris, Maurice Papon, principal responsable de cette tuerie.

Exécutions, noyades, lynchages

Mardi 17 octobre 1961, cinq mois avant la fin de la guerre d’Algérie, plus de 30 000 Algériens manifestent pacifiquement contre le couvre-feu imposé le 4 octobre aux « musulmans d’Algérie » et contre la répression organisée par le préfet de police Maurice Papon.

La réaction de la police sera d’une brutalité inouïe. Exécutions, noyades, lynchages… La répression fera officiellement 3 morts. Mais selon d’autres sources, le bilan de ces violences qui se sont poursuivies tout au long de la nuit du 17 octobre ont fait entre 200 et 300 morts.

Dans les archives déclassifiées, Mediapart a ainsi retrouvé une note datée du 28 octobre 1961, rédigée par Bernard Tricot, conseiller du général de Gaulle pour les affaires algériennes, dans laquelle il indique au président que ces manifestations ont fait 54 morts. « Les uns auraient été noyés, les autres étranglés, d’autres encore abattus par balles, explique Bernard Tricot. Les instructions judiciaires ont été ouvertes. Il est malheureusement probable que ces enquêtes pourront aboutir à mettre en cause certains fonctionnaires de police. »

Le 6 novembre, le même fonctionnaire adresse une seconde note dans laquelle il expose une « question d’ordre gouvernemental » et fait part de « la découverte dans la région parisienne, depuis le 22 octobre, des cadavres d’un certain nombre de Musulmans algériens ».

Au président de la République, le conseiller pour les affaires algériennes écrit encore qu’il a besoin de « savoir si on se bornera à laisser les affaires suivre leur cours, auquel cas il est probable qu’elles s’enliseront, ou si le ministre de la Justice [Bernard Chenot], ainsi que le ministre de l’Intérieur [Roger Frey] doivent faire savoir aux magistrats et officiers de la police judiciaire compétente que le gouvernement tient à ce que la lumière soit faite ».

Il poursuit : « Il importe beaucoup, semble-t-il, que le gouvernement prenne dans cette affaire une position qui, tout en cherchant à éviter le plus possible le scandale, montre à tous les intéressés que certaines choses ne doivent pas être faites et qu’on ne les laisse pas faire. »

« Il faut poursuivre les coupables »

Réponse manuscrite du général de Gaulle retrouvée dans les archives déclassifiées : « Il faut faire la lumière et poursuivre les coupables. Il faut que le ministre de l’Intérieur prenne vis-à-vis de la police une attitude d’“autorité”, qu’il ne prend pas, et qui, d’ailleurs, n’exclut nullement, bien au contraire, la “protection”. »

Mais aucune mesure ne sera prise contre les policiers et responsables qui ont ordonné et couvert ce massacre. Les poursuites judiciaires, pourtant encouragées par le président de Gaulle, ont été abandonnées en mars 1962 à la suite de la promulgation d’une loi d’amnistie portant sur tous les crimes et délits « en relation avec les événements d’Algérie ».

Les ministres de l’Intérieur et de la Justice, ainsi que le préfet Maurice Papon ont été maintenus dans leurs fonctions. Ce dernier, qui a toujours nié les violences policières, a été condamné en 1998 pour complicité de crimes contre l’humanité pour son rôle dans la déportation de juifs entre 1942 et 1944.

Il faudra attendre octobre 2021 pour que la présidence française reconnaisse pour la première fois que « près de 12 000 Algériens furent arrêtés et transférés dans des centres de tri au stade de Coubertin, au Palais des sports et dans d’autres lieux. Outre de nombreux blessés, plusieurs dizaines furent tués, leurs corps jetés dans la Seine ». Dans un communiqué, le président Emmanuel Macron a évoqué des « crimes inexcusables » commis « sous l’autorité de Maurice Papon ».

Par Jeune Afrique avec AFP

Algérie: le frère de l’ex-président Bouteflika condamné à huit ans de prison

juin 7, 2022

Saïd Bouteflika, frère cadet du défunt ex-président Abdelaziz Bouteflika, déjà en détention pour d’autres affaires, a été condamné lundi à huit ans de prison ferme pour des faits de corruption, selon les médias.

Saïd Bouteflika, frère de l’ex-chef de l’État algérien et ancien conseiller à la présidence. © FAROUK BATICHE/AFP

Saïd Bouteflika, le frère cadet de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika a été condamné ce lundi 6 juin à huit ans de prison ferme. Son co-accusé, l’ancien patron des patrons Ali Haddad, également condamné dans plusieurs affaires, a écopé de quatre ans de prison ferme. Les deux hommes doivent aussi verser des amendes au Trésor public. Le parquet avait requis dix ans ferme contre Saïd Bouteflika, 64 ans, et Ali Haddad, 57 ans, qui ont comparu devant le tribunal de Sidi M’hamed à Alger pour « trafic d’influence », « abus de fonction », « blanchiment d’argent » et « non déclaration de biens ».

Précédentes condamnations

Fin mai, Saïd Bouteflika avait été acquitté après avoir été condamné en octobre à deux ans de prison ferme pour « entrave à la justice ». Ali Haddad a, lui, été condamné dans d’autres affaires de corruption avec une sanction de quatre ans de prison en janvier 2021.

En novembre 2020, Ali Haddad avait été condamné en appel à douze ans de prison ferme et, dans un autre procès en appel fin mars 2020, à quatre ans de prison ferme. Ex-dirigeant de la principale organisation patronale algérienne, le Forum des chefs d’entreprises (FCE), de 2014 à mars 2019, Ali Haddad avait été arrêté à un poste-frontière entre l’Algérie et la Tunisie en possession de deux passeports et condamné en juin 2019 à six mois de prison pour détention illégale de deux documents de voyage. Les deux hommes sont aussi poursuivis dans d’autres affaires. En Algérie, les peines de prison ne sont pas cumulables. C’est la peine la plus lourde qui est imposée.

Enquêtes sur l’entourage de l’ex-président

Après la chute d’Abdelaziz Bouteflika, le 2 avril 2019, sous la pression du mouvement de protestation du Hirak et de l’armée, la justice a lancé une série d’enquêtes sur des affaires impliquant des membres de son entourage. Par ailleurs, le parquet a requis lundi une peine de dix ans de prison à l’encontre de l’ex-PDG d’Ennahar, le premier groupe de médias privé algérien, Anis Rahmani, poursuivi dans une affaire de corruption, selon le site Ennaharonline.

La même peine a été requise contre l’homme d’affaires Mahieddine Tahkout, poursuivi dans cette même affaire pour blanchiment d’argent. De son vrai nom Mohamed Mokadem, Anis Rahmani, proche de Saïd Bouteflika, a déjà été condamné en appel en mars 2021 à trois ans de prison ferme. Il était accusé d’avoir illégalement enregistré et diffusé, en octobre 2018, une communication téléphonique qu’il avait eue avec un colonel du renseignement.

Par Jeune Afrique avec AFP

Cannes 2022 : décès de l’acteur Ahmed Benaissa, « monument » culturel en Algérie

mai 22, 2022

L’acteur et metteur en scène Ahmed Benaissa, considéré comme une grande figure du théâtre et du cinéma algérien, était à l’affiche du film « Goutte d’Or ».

Ahmed Benaïssa lors d’une répétition de la pièce « Meursault » , le 20 juillet 2015 à Avignon. © AFP ARCHIVES

Dans un message à la famille du défunt publié le 20 mai sur Facebook, la ministre de la Culture et des Arts, Soraya Mouloudji, a regretté la perte d’un « monument » de la culture algérienne qui laissera « une empreinte indélébile dans le monde du cinéma et du théâtre algérien ».

Il est décédé vendredi à Cannes, avant la projection du film « Goutte d’or » de Clément Cogitore, dans le cadre de la semaine de la critique. « Foudroyé par un malaise », il sera rapatrié et inhumé en Algérie, selon son fils, a indiqué l’agence officielle algérienne APS.

Le célèbre écrivain algérien Kamel Daoud lui a rendu un hommage appuyé sur Twitter : « Une belle âme, un grand acteur, un homme sans haine et au talent immense », en soulignant qu’Ahmed Benaissa participait au « tournage du film Meursault contre enquête (inspiré du roman éponyme de M. Daoud, ndlr) pour l’un des deux rôles principaux ».

Riche carrière

Né en 1944 à Alger, Ahmed Benaïssa a eu une des carrières les plus riches du théâtre et du cinéma algériens, collaborant avec de nombreux réalisateurs comme Merzak Allouache ou encore Rachid Bouchareb. Comédien reconnu pour son talent exceptionnel, il avait mené de nombreux projets sur les planches du théâtre à Alger et à Oran.

Ahmed Benaissa avait dirigé le théâtre régional de Sidi Bel Abbes, non loin d’Oran, pendant la décennie noire qu’a subie le pays entre 1992 et 2002.

Par Jeune Afrique avec AFP

Algérie : mourir en prison pour un post sur Facebook

avril 28, 2022

Que s’est-il passé dimanche 24 avril à la prison de Koléa ? C’est la question qui agite la toile après la mort soudaine – et pour l’instant inexpliquée – de Hakim Debbazi, un détenu d’opinion.

Hakim Debbazi. © DR

Dans la soirée du 24 avril, de nombreuses publications sur les réseaux sociaux ont annoncé la nouvelle. À 22h44, l’information est confirmée par l’avocat Tarek Merah : le détenu d’opinion Hakim Debbazi, 55 ans, sous mandat de dépôt depuis le 22 février pour des publications sur sa page Facebook jugées nuisibles à l’intérêt national, est décédé dans la prison de Koléa. 

Avant son arrestation, ce père de trois enfants qui résidait à Hadjout, une ville côtière de la wilaya de Tipaza, à l’ouest d’Alger, comptabilisait à peine 121 abonnés pour les vidéos pro-Hirak qu’il relayait. Quatre jours après son décès, son compte comptait à peine une quarantaine de « like » supplémentaires. Pas de quoi menacer le pouvoir. 

Demande de « liberté provisoire » rejetée

Aussitôt après l’annonce du décès, la Ligue algérienne des droits de l’homme a exhorté les autorités judiciaires à communiquer « sur les circonstances de cette tragique disparition », partant du principe que le sort d’un prisonnier relève de la responsabilité des autorités carcérales. Ce qui rend l’ouverture d’une enquête inévitable.

Mais ni le ministère de la Justice, ni le parquet n’ont encore réagi, entretenant ainsi les suspicions sur la cause du décès. D’autant que le détenu ne souffrait, d’après son entourage présent à son enterrement, d’aucune pathologie avant son incarcération. Mais lors du dernier parloir, le 2 avril, il s’est plaint à sa famille de douleurs thoraciques. Sa demande de « liberté provisoire » avait été rejetée.

Avant son décès, ni les membres du Collectif de défense des détenus d’opinion, ni les militants des droits de l’homme ne suivaient le dossier de ce détenu. Et il n’est pas le seul. De nombreuses familles, attestent des militants des droits humains, préfèrent ne pas médiatiser les poursuites qui touchent leurs proches pour ne pas les lier au mouvement du Hirak, durement réprimé depuis l’arrivée au pouvoir d’Abdelmadjid Tebboune.

NI LE COLLECTIF DE DÉFENSE DES DÉTENUS D’OPINION, NI LES MILITANTS DES DROITS DE L’HOMME NE SUIVAIENT SON DOSSIER

En contrepartie de cette discrétion, les proches espèrent la clémence des juges. Une douzaine de familles qui comptent l’un de leurs membres en prison ont catégoriquement refusé toute forme d’aide, selon un militant qui suit de près le dossier des détenus d’opinion. Au moins 150 prisonniers poursuivis pour des publications sur les réseaux sociaux sont en attente de leurs procès depuis plusieurs mois.

Les tribunaux répondent rarement favorablement aux requêtes de liberté provisoire. Ces derniers jours, des membres de la défense ont alerté sur le cas de deux détenus souffrant de troubles psychologiques. Plusieurs demandes de liberté provisoire, appuyées par deux expertises judiciaires introduites par leurs avocats, ont été déboutées.

Conséquence ou non du décès de Hakim Debbazi, Ibrahim Khelil Adel, un jeune de 22 ans originaire de Laghouat, incarcéré à la prison d’El Harrach, a été libéré le 27 avril. En revanche, Ibrahim Tolmit, détenu depuis onze mois au centre pénitentiaire Tazoult, à Batna, en dépit d’un diagnostic de schizophrénie par un collège d’experts, n’a pas bénéficié de cette procédure.

Extension de la détention préventive

Ces cas ont remis au centre du débat la détention préventive, censée constituer une exception quand l’accusé ne présente pas assez de garanties pour se présenter à son procès ou lorsqu’il est poursuivi pour des faits graves.

Les organisations de défense des droits de l’homme comme la Ligue algérienne des droits de l’homme ou Amnesty International ont été les premières à monter au créneau pour réclamer la mise en place d’une commission d’enquête, dénoncer le recours abusif à la détention préventive et réclamer la création d’une commission de visite pour s’enquérir des conditions de détention.

LE POUVOIR DEMEURE ET DEMEURERA LE SEUL ET UNIQUE RESPONSABLE DE SA MORT »

Des personnalités politiques, comme le président du Mouvement pour la société et la paix (MSP), Abderrazak Makri, le vice-président de Jil Jadid, Zoheir Rouis, l’avocate Zoubida Assoul, présidente de l’Union pour le changement et le progrès, ou encore Karim Tabbou, coordinateur de l’Union démocratique et sociale ont tous exprimé leur colère et appelé les autorités à faire la lumière sur les circonstances de la mort de Hakim Debbazi.

Karim Tabbou révèle ainsi que « les autorités ont annoncé à sa famille que Hakim est décédé des suites d’un arrêt cardiaque dû à une grave déficience respiratoire ». Pour lui, le « pouvoir demeure et demeurera le seul et unique responsable de sa mort ».

« Offense au président et aux institutions »

Des citoyens également indignés ont lancé une pétition sur les réseaux sociaux, dénonçant la mort de Hakim Debbazi. Un texte signé par des figures connues du Hirak, comme l’avocat et militant des droits de l’homme Mustapha Bouchachi et le vice-président de la Ligue algérienne des droits de l’homme Said Salhi.

L’affaire Hakim Debbazi a ravivé le souvenir de la mort, en 2019, de Kameleddine Fekhar, un fervent défenseur des droits des Mozabites, ou encore de celle, en 2016, du journaliste et cybermilitant Mohamed Talmat.

Fekhar était poursuivi pour « offense au président et aux institutions ». Ce médecin qui, pour dénoncer sa détention préventive, a rapidement entamé une grève de la faim, a rendu son dernier souffle le 28 mai 2019 à l’hôpital Frantz-Fanon de Blida. Sa famille réclamait régulièrement sa libération après la dégradation de son état de santé.

Mohamed Talmat, condamné à deux ans de prison ferme également pour « offense aux institutions et au président », est décédé en prison le 11 décembre 2016 à l’âge de 42 ans, après trois mois de grève de la faim. Les enquêtes ouvertes sur les circonstances de ces décès n’ont jamais rendu publiques leurs conclusions.

Avec Jeune Afrique par Rania Hamdi – à Alger

Algérie : nous sommes tous épris de « Liberté »

avril 7, 2022

La procédure de dépôt de bilan du quotidien a été lancée le 6 avril. Les intellectuels dénoncent la fin de l’un des derniers médias critiques du pouvoir.

Le quotidien a été créé en 1992 à Alger par trois journalistes. © YAD KRAMDI/AFP

Depuis plusieurs années, des mouvements populaires et citoyens tentent de faire bouger l’Algérie. Le départ du président Bouteflika n’y a rien fait, pas plus, bien sûr, que les premières années mortifères du règne d’Abdelmadjid Tebboune. L’Algérie ne va nulle part et, pour éviter que cela ne se voie trop, elle se mure dans le silence. Pourtant, on l’observe, et on ne peut que désespérer de ce beau pays.

Pour étouffer les voix dissonantes, le pouvoir coupe les dernières sources d’information qui essayent d’offrir un son de cloche différent, de réveiller les consciences et de ressusciter un chouïa d’espoir dans le plus grand pays d’Afrique.

La disparition programmée du quotidien Liberté en est le nouvel exemple, peut-être le dernier. Le Hirak mort et enterré par la pandémie et la répression, ce média était l’un des derniers à témoigner d’un espoir de changement.

Contre l’intégrisme et la corruption

Voir un journal qui est une référence en matière de combat pour la liberté d’expression délibérément sabordé tant par l’actionnaire que par le pouvoir est inadmissible. Nous sommes tous épris de Liberté : dénonçons sa fermeture !

Quotidien créé en 1992 à Alger par trois journalistes, Liberté tire à près de 115 000 exemplaires chaque jour dans tout le pays. Journal généraliste de langue française, il est connu à l’international pour la publication des caricatures d’Ali Dilem.

APRÈS LA GUERRE CIVILE, LE JOURNAL SERA TOUJOURS UNE ÉPINE DANS LE PIED DU POUVOIR

Liberté se confond avec l’histoire de l’Algérie contemporaine : dans un contexte de libération de la parole et d’espoir démocratique face à la montée des islamistes en 1988, le titre apporte du sang neuf, une autre façon de lutter contre l’intégrisme.

Au point d’en payer le prix pendant la décennie noire avec l’assassinat de quatre employés, dont deux membres de la rédaction : Hamid Mahiout et Zineddine Aliou Salah. Après la guerre civile, le journal sera toujours une épine dans le pied du pouvoir car l’islamisme n’est pas le seul adversaire du quotidien, il y a aussi la corruption. En août 2003, il est suspendu avec cinq autres journaux.

Depuis, Liberté dénonce l’immutabilité des dirigeants algériens tout comme le mur dans lequel ils conduisent l’Algérie depuis trop d’années. Le 6 avril, la procédure de dépôt de bilan a débuté. Une pétition a été mise en ligne sur le site du journal.

« Nous, intellectuels, universitaires, chercheurs et artistes algériens, profondément attachés au pluralisme médiatique, ne pouvons rester insensibles au risque de la disparition d’un titre qui porte la voix plurielle de l’Algérie. C’est parce qu’un journal est un espace d’échange et de transmission des idées, des valeurs et d’expression citoyenne nécessaire à la vitalité démocratique d’un pays, qu’il faut le préserver, le défendre et le faire vivre. »

« Il faut se battre ! »

Des écrivains – parmi lesquels Yasmina Khadra, Boualem Sansal, Kamel Daoud –, des sociologues, des acteurs, des comédiens comme Fellag, des universitaires, d’anciens ambassadeurs, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Chems-eddine Hafiz, des journalistes, des artistes, des économistes, des scientifiques : tout ce que le pays compte d’intellectuels dénonce ce scandale qui renforce un peu plus encore le repli de l’Algérie sur elle-même.

Plus de voix dissidentes, plus d’autre option politique, plus d’espoir démocratique pour 44 millions d’Algériens : pour que Liberté résiste, pour que Liberté demeure, il faut se battre ! On ne noircit pas un pays avec du pétrole, on le noircit avec de l’encre pour l’embellir et le faire vivre.

Avec Jeune Afrique par Sébastien Boussois

Maroc-Algérie : à quelques jours du ramadan, la guerre de la datte est déclarée

mars 23, 2022
Marchand de dattes et de fruits secs, à Marrakech, au Maroc. © Lutz Jaekel/LAIF-REA

L’antagonisme entre les deux voisins a trouvé un nouveau terrain d’expression : la datte, fruit emblématique s’il en est de la période de ramadan.

Depuis quelques mois, plusieurs internautes marocains mènent sur Twitter une campagne de boycott des dattes algériennes. L’année dernière à la même période, une campagne identique avait été lancée dans un contexte similairement tendu entre les deux pays. Mais cette fois, il est également question de la potentielle cancérogénicité, voire radioactivité des dattes algériennes.

Tout est parti d’un premier tweet datant du 8 janvier dernier. Un compte anonyme – @Amal1999777 – évoque les essais nucléaires français réalisés en Algérie pendant les années 1970. « Ces expérimentations ont pollué le sable et les oasis. Malheureusement, à ce jour, l’Algérie vend des dattes issues de cette région et les exporte vers la plupart des pays arabes », avançait, sans aucune preuve ni indice, le tweet, illustré de photomontages dont les métadonnées ont été supprimées.

Solidarité avec les agriculteurs expulsés

Mais le tweet qui a réellement lancé la campagne de boycott a été publié le 14 janvier dernier. Il a été l’instigateur de plusieurs tweets reprenant le hashtag #boycott _ dattes_ algériennes en français et en arabe.

Derrière cette déferlante, le compte de Ali Terrass (@1Terrass), suivi par près de 23 000 abonnés, dont le compte officiel de la Délégation permanente du Maroc auprès de l’Unesco. Le compte, particulièrement actif depuis 2015, communique sur les actualités géopolitiques du Maroc, en particulier celles concernant le Sahara.

LE MAROC PRODUIT LOCALEMENT PRÈS DE 160 000 TONNES DE DATTES PAR AN

« Les exportations algériennes de dattes ont atteint le Maroc via la France. Le premier lot est arrivé et distribué dans certaines villes. C’est pourquoi je renouvelle ma solidarité avec les agriculteurs d’El Arja, dans l’oasis de Figuig, et je déclare mon boycott des dattes algériennes de manière permanente », peut-on lire dans le tweet à l’origine du phénomène.

En mars 2021, l’Algérie avait expulsé une trentaine de familles d’agriculteurs marocains de l’oasis d’El Arja, situé sur le territoire algérien. Dans cette région, la culture des palmiers est souvent le seul moyen de subsistance des familles.

Le gouvernement algérien avait justifié sa décision par la volonté de faire cesser les trafics illégaux persistants malgré la fermeture des frontières terrestres. Plusieurs milliers de manifestants avaient alors défilé à Figuig pour protester contre ces mesures d’expulsion.

70 000 tonnes importées

Dans plusieurs autres tweets et vidéos qui circulent également sur les réseaux sociaux, des internautes affirment même que les dattes algériennes seraient de mauvaise qualité. Certains vont jusqu’à prétendre qu’elles seraient frelatées et artificiellement colorées pour tromper les consommateurs.

Pour contrer ces accusations, ​​l’Organisation algérienne de protection et d’orientation du consommateur et son environnement (APOCE) a assuré dans un communiqué de presse que la qualité des dattes algériennes était garantie par l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ainsi, l’appellation de la variété « Deglet Nour » serait protégée depuis moins d’un an à l’échelle internationale.

Le Maroc produit localement près de 160 000 tonnes de dattes par an. Mais à l’approche du mois de ramadan, face à la hausse de la demande, le pays en importe 70 000 tonnes supplémentaires. Il peut ainsi assurer à la fois l’approvisionnement et la stabilité des prix.

Le royaume n’étant pas autosuffisant, réduire la consommation de dattes algériennes ou interdire leur importation pourrait entraîner un problème d’approvisionnement au niveau du marché national.

Avec Jeune Afrique par Rym Bousmid

Algérie : avec la flambée du pétrole, le retour de la paix sociale ?

mars 22, 2022
Le gisement pétrolier de Hassi Messaoud (centre de l’Algérie), exploité par la Sonatrach. © J-F ROLLINGER/ONLY WORLD via AFP.

Pendant que l’inflation sur les produits alimentaires de base reste forte, la manne pétrolière offre, de nouveau, une bouffée d’oxygène à l’exécutif algérien.

L’Algérie n’avait pas connu telle manne depuis le troisième mandat de Abdelaziz Bouteflika. En 2008, le prix moyen du baril avait atteint le record de 147 dollars, porté par plusieurs facteurs, notamment des tensions au Moyen-Orient, une baisse de la valeur du dollar et les taux de croissance inédits de la Chine. Pendant de longues années, cet afflux de liquidités a permis au pouvoir alors en place d’absorber les tensions sociales comme une éponge.

Conséquence directe de la guerre menée par la Russie en Ukraine, le baril de pétrole a de nouveau franchi la barre des 100 dollars courant mars. Après un pic à 123,7 dollars le 8 mars, l’or noir s’échangeait à 110 dollars le baril ce 22 mars, de quoi permettre à l’Algérie de reprendre une politique sociale plus généreuse ?

Marge de manœuvre

« Cette hausse aura certainement des retombées positives sur les finances publiques. Si cela venait à perdurer, la hausse de la fiscalité pétrolière entraînera une croissance des recettes budgétaires. Ces dernières sont normalement suffisantes pour s’ajuster à l’actuel niveau des dépenses publiques, qui comprennent près de 20 % du budget de fonctionnement de transferts sociaux », analyse pour Jeune Afrique le professeur d’économie Brahim Guendouzi. Aussi faut-il s’attendre, selon lui, au maintien de l’effort financier consacré par l’État en faveur des couches sociales fragiles que moyennes. « Cette conjoncture favorable aux exportations d’hydrocarbures, tant en quantité que par rapport aux cours, donne une marge de manœuvre à l’exécutif en vue de garder intact les équilibres économiques et sociaux, fragilisés par la tension inflationniste en 2021. »

PLUSIEURS MESURES ONT D’ORES ET DÉJÀ ÉTÉ ARRÊTÉES PAR LES POUVOIRS PUBLICS POUR APAISER LE FRONT SOCIAL

Après que le pays a entamé l’année avec une augmentation vertigineuse des prix à la consommation qui a contraint, à la mi-février, le président Abdelmadjid Tebboune à suspendre l’application de nouvelles taxes et impôts prévus par la loi de finances, la hausse du prix du baril représente une planche de salut. D’autant que dans le même temps, les salaires ont été revus à la hausse – compris entre 14 % et 16 % – à la faveur de la réduction de l’impôt sur le revenu (IRG), appliquée dès le début de l’année.

Les efforts du gouvernement se sont poursuivis avec le versement, à partir de ce mois mars, d’une allocation chômage de 13 000 dinars (près de 82 euros) destinée aux primo-demandeurs d’emploi de 19 à 40 ans, qui ouvre également droit à une couverture sociale – 800 000 personnes sont concernées par cette allocation, selon le directeur général de l’Agence nationale de l’emploi Abdelkader Djaber.

Ces dépenses sont prévues par la loi de finances 2022, a assuré Abdelmadjid Tebboune, alors que plusieurs mesures ont d’ores et déjà été arrêtées par les pouvoirs publics pour apaiser le front social. Mais le montant global de cette politique destinée à relancer le pouvoir d’achat n’a pas encore été chiffré.

Bien cibler les plus démunis

Faut-il s’attendre à d’autres mesures au cours de cette année ? Les arbitrages sociaux à venir toucheront davantage « le système des subventions, qui risque d’évoluer dans sa forme, le logement social et la création de nouveaux emplois en faveur des jeunes », prédit Brahim Guendouzi. D’autres actions sont susceptibles d’être lancées dans le cadre de la loi de finance complémentaire 2022, attendue à la fin de ce semestre ». Le financement de cette politique sociale soulève, toutefois, la question des capacités de l’Algérie à l’inscrire dans la durée.

ESPÉRONS QU’AVEC L’ACCROISSEMENT DES RECETTES EN HYDROCARBURES, L’ALGÉRIE NE RENOUVELLERA PAS LES ERREURS DU PASSÉ

« Tant qu’il y a la rente pétrolière, les tensions sociales à court terme sont atténuées artificiellement grâce aux recettes des hydrocarbures. Celles-ci permettent des subventions et transferts sociaux représentant 23,7 % du budget général de l’État et 9,4 % du PIB déjà pour l’année 2021. Mais mal gérées et mal ciblées, ces mesures ne profitent pas toujours aux plus démunis » tempère l’économiste Abderrahmane Mebtoul.

« Espérons qu’avec l’accroissement des recettes en hydrocarbures, l’Algérie ne renouvellera pas les erreurs du passé. Ces recettes doivent être consacrées aux secteurs dynamisant directement le développement et indirectement les secteurs de l’éducation et de la santé » prévient le spécialiste.

Effondrement de la valeur des salaires

Pour l’heure, le pays fait néanmoins face à des urgences auxquelles il doit parer, estime une source au sein de l’exécutif. À commencer par l’inflation qui pèse lourdement sur les ménages, particulièrement les petites et moyennes bourses, alors que la tendance haussière, constatée dès le début du premier trimestre 2021, n’a pas freiné sa courbe. Le prix de certaines denrées alimentaires a parfois plus que doublé, à l’exemple des pâtes, du lait, de l’huile, des légumes, des fruits et des viandes, avec des pénuries récurrentes de l’huile de table et de semoule, qui constituent la base de l’alimentation locale. Une étude comparative de l’Association des consommateurs entre les prix moyens en 2010 et ceux actuels démontre que le salaire des Algériens a perdu 50 % de sa valeur du fait de la hausse des prix.

C’EST AUSSI DU MALAISE SOCIAL ET DE LA FRUSTRATION DE LA JEUNESSE QU’EST NÉE, EN MARS 2019, LA COLÈRE CONTRE LE SYSTÈME POLITIQUE

« Si les moyens financiers le permettent, soutient notre source au sein de l’exécutif, le gouvernement poursuivra sa politique de soutien social. » La sociologie du Hirak était largement marquée par la présence des étudiants, des chômeurs et des familles à petits revenus. C’est aussi du malaise social et de la frustration de la jeunesse qu’est née, en mars 2019, la colère contre le système politique.

Avec Jeune Afrique par Rania Hamdi – à Alger

Algérie : Salah Goudjil, 91 ans, deuxième personnage de l’État

mars 14, 2022
Salah Goudjil, président du Conseil de la nation. © Louiza Ammi/ABACAPRESS.COM

À la tête du Sénat depuis la chute de Bouteflika, ce vieux routier du FLN s’est fait le fidèle porte-voix du président Abdelmadjid Tebboune. Itinéraire.

En franchissant le seuil du Sénat, le 24 février 2022, Salah Goudjil, 91 ans, est certain d’être réélu quelque heures plus tard à la présidence de la chambre haute du Parlement. C’est que, lors de cette plénière également consacrée à la validation du mandat des nouveaux sénateurs du quota présidentiel, aucun concurrent n’a présenté sa candidature.

Même dans un pays où la moyenne d’âge élevée des hauts responsables n’est plus un sujet d’étonnement, l’événement n’est pas anodin. Le vieux routier du FLN a été maintenu, le 15 février, par le chef de l’État Abdelmadjid Tebboune dans le tiers présidentiel et a reçu l’assurance, selon son entourage, de demeurer à la tête du Sénat.

La veille du scrutin, les secrétaires généraux du FLN, Abou el-Fadl Baadji, et du RND, Tayeb Zitouni, ainsi que le chef du groupe parlementaire du tiers présidentiel, Saad Arous, ont transmis à leurs troupes une consigne claire. Voilà donc Salah Goudjil reparti pour un mandat de trois ans au terme duquel il aura 94 ans. En cas de vacance du pouvoir présidentiel, c’est lui qui serait amené à assurer l’intérim.

« Pérennité et stabilité »

Doyen des sénateurs, Salah Goudjil est, en réalité, à la tête du Conseil de la nation depuis avril 2019, lorsque son prédécesseur, Abdelkader Bensalah, décédé depuis, a dû assurer l’intérim de la présidence de la République après la démission d’Abdelaziz Bouteflika.

Après l’élection à la présidence d’Abdelmadjid Tebboune, en décembre 2019, Abdelkader Bensalah, souffrant d’un cancer au stade terminal, renonce à reprendre la tête du Sénat. De toute façon, Salah Goudjil n’entend pas céder sa place d’intérimaire.

« J’y suis, j’y reste », martèle-t-il fin janvier 2020 devant les sénateurs frondeurs qui le pressent de respecter le règlement intérieur du Sénat, lequel prévoit la convocation d’une séance plénière dans un délai de quinze jours après la constatation de la vacance du poste afin d’élire un nouveau président. Abdelkader Bensalah a démissionné le 4 janvier 2020, mais le bureau du Conseil ne s’est pas réuni pour entériner cette vacance.

J’AI COMPRIS QUE L’IDÉE D’UN DEUXIÈME PERSONNAGE DE L’ÉTAT JEUNE N’AVAIT PAS ENCORE MÛRI… »

Pour ce qui reste, malgré tout, un tour de force, Salah Goudjil a pu compter sur les alliés de poids que sont les sénateurs FLN et RND. Leurs arguments ? « Assurer la pérennité et la stabilité du Sénat. » Le flou juridique durera un an. Précisément jusqu’au 24 février 2021, quand, par 126 votes favorables sur 127, il est officiellement désigné président du Conseil de la nation.

Les sénateurs Mustapha Djeghdali (RND) et Mahmoud Kessari (FLN) ont retiré leurs candidatures quelques minutes avant le vote. « Quand j’ai appris que le président de la République portait son choix sur Salah Goudjil, j’ai compris que l’idée d’un deuxième personnage de l’État jeune n’avait pas encore mûri… », tance Mahmoud Kessari.

Absences fréquentes

Au milieu des applaudissements, Goudjil rejoint péniblement le perchoir en s’appuyant sur son chargé de protocole. Membre influent du FLN, le voila propulsé, cette fois très officiellement, deuxième personnage de l’État.

Il est donc réélu le 24 février 2022 sans aucune résistance. Ces derniers mois pourtant, ses absences fréquentes à l’hémicycle sont remarquées et commentées. Même à ses plus proches collaborateurs, Salah Goudjil évite d’évoquer les raisons de ce problème d’assiduité.

Natif de Batna, il est décrit par ses proches collaborateurs comme un homme têtu goûtant peu la contradiction. Invariablement vêtu de costumes sombres et d’une chemise blanche, Goudjil a une forte tendance à éviter le contact avec des journalistes.

Ses interventions publiques se limitent à ses prises de parole lors de la réunion du bureau du Sénat, ou lors des séances plénières consacrées aux projets de loi, ou encore à l’ouverture et à la clôture des sessions parlementaires.

Sans talent oratoire particulier, trébuchant même sur certains mots, l’ancien ministre des Transports (de 1979 à 1985) défend systématiquement le programme du président de la République et l’agenda du pouvoir.

Durant son parcours au sein du FLN, le nonagénaire a eu « peu de contacts avec les jeunes militants », confie un ancien mouhafedh (responsable du FLN au niveau d’une wilaya). Il a été ancien chef de daira (arrondissement), membre du comité central, puis inspecteur général du parti et membre du bureau politique.

Sa bête noire ? L’ancien secrétaire général du FLN Abdelaziz Belkhadem, qu’il accuse en 2011 d’avoir « ouvert la voie au sein du parti aux détenteurs de fortunes et autres responsables cooptés par effraction » au détriment des militants historiques du FLN. Goudjil ne ménage pas ses efforts pour faire invalider le congrès de 2005 qui a porté Belkhadem à la tête du parti.

Rencontre avec Saddam Hussein

Goudjil prend même la tête du mouvement dit « de redressement » du vieux parti. Des militants séduits par son discours de rupture se sont ralliés à lui en signant des pétitions et en participant à des rassemblements devant les locaux du FLN à travers le territoire national. Mais en 2011, l’ex-président Bouteflika siffle la fin du match et exhorte Belkhadem et Goudjil à enterrer la hache de guerre.

LE VIEUX ROUTIER DU FLN RACONTE SOUVENT LES DÉTAILS DE SA VISITE À L’EX-PRÉSIDENT IRAKIEN, NON SANS UNE POINTE DE FIERTÉ

« Les militants se sont sentis alors trahis par Goudjil, qui a rendu le tablier après avoir passé trois ans à chauffer les esprits », regrette un membre du comité central. Maquisard de la première heure, Goudjil était chargé pendant la guerre d’indépendance de l’achat des tenues militaires américaines issues des surplus pour équiper les moudjahidine.

Plus tard, il sera désigné président de la commission d’enquête sur le crash de l’avion de Mohammed Seddik Benyahia, ministre des Affaires étrangères, près de la frontière irano-turque, en 1982.

C’est dans ce cadre qu’il est envoyé par le président Chadli Bendjedid rencontrer Saddam Hussein pour tenter de déterminer les circonstances qui ont conduit les Irakiens à abattre l’avion algérien. Le vieux routier du FLN raconte souvent les détails de cette mission à ses visiteurs au Sénat, non sans une pointe de fierté.

Très imprégné de l’histoire de l’Algérie, le désormais président du Conseil de la nation jusqu’à 2024 estime que le règlement du contentieux mémoriel entre la France et l’Algérie « ne saurait être compartimenté en des périodes, pas plus que ne pourrait l’être la période d’occupation coloniale de l’Algérie de 1830 à 1962 ».

Avec Jeune Afrique par Rania Hamdi – à Alger