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Amin Maalouf, la francophonie à l’Académie

juin 15, 2012

L'Académie française a invité Amin Maalouf, écrivain franco-libanais.
L’Académie française a invité Amin Maalouf, écrivain franco-libanais. Crédits photo: François Guillot/AFP

 
L’écrivain franco-libanais a été reçu sous la Coupole. Il avait été élu au fauteuil de Claude Lévi-Strauss.
Jamais l’illustre institution n’avait accueilli un écrivain originaire du Liban, pays qui a pourtant donné à la langue française ses plus grands militants. D’ailleurs, on sentait de la fierté au vu du nombre de Libanais présents à l’Académie française pour la réception d’Amin Maalouf. Une fierté telle que le Liban a fait frapper une médaille à l’effigie de l’écrivain. Une partie de la communauté semblait s’être donnée rendez-vous quai Conti, symbolisée par la présence de l’ambassadeur du Liban. Mais on vit aussi, en plus de la plupart des académiciens, d’autres personnalités, parmi lesquelles l’éditeur Olivier Nora – l’auteur publiera un roman pour la rentrée littéraire, Les Désorientés (Grasset) -, Jean Daniel, Peter Sellars, qui a monté un opéra signé Amin Maalouf, ou encore Jean-David Levitte, l’ancien conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy.

La cérémonie débuta par une petite «entorse» aux us et coutumes de l’Académie: c’est le benjamin de la Compagnie, Jean-Christophe Rufin, qui s’est chargé de répondre au discours d’Amin Maalouf. D’emblée, l’auteur deRouge Brésil expliqua la raison pour laquelle il avait été désigné (les deux parrains sont Pierre Nora et Frédéric Vitoux): «Certes, notre Compagnie a établi des règles strictes pour choisir celle ou celui qui accueillera un nouveau confrère. Mais elle s’autorise à s’en affranchir quand elle le juge nécessaire. Elle substitue alors au protocole un autre critère, plus difficile à définir, appelons-le “la sympathie”, “l’amitié”, “la complicité intellectuelle”.» Les deux écrivains s’étaient rencontrés aux Éditions Lattès il y a plus de vingt-cinq ans, quand Maalouf avait publié son célèbre Léon l’Africain et Rufin son premier essai, Le Piège humanitaire.

Comme c’est l’usage, il a rappelé le parcours d’Amin Maalouf, trop souvent réduit à ces éléments: né en 1949 à Beyrouth, de confession chrétienne, journaliste, arrivé en France en 1976 avec femme et enfants après une nouvelle guerre, Prix Goncourt en 1993 pour Le Rocher de Tanios… Jean-Christophe Rufin, qui le connaît bien, est allé au-delà de ces éléments en soulignant l’importance d’un village nommé Machrah dans l’histoire familiale – «l’hérédité des pierres» – et en brossant le portrait d’un homme courtois et curieux, partagé entre l’enracinement au Liban et l’appel du monde. Une sorte de paradoxe qui a toujours nourri l’œuvre de l’auteur franco-libanais. L’écrivain, qui a baigné profondément dans les langues arabe et anglaise, est devenu l’un des meilleurs ambassadeurs de la langue française.

«Un mur de la détestation»

Le discours d’Amin Maalouf était évidemment tourné vers l’éloge de son prédécesseur au fauteuil 29, Claude Lévi-Strauss. Un discours érudit et émouvant qui montrait l’admiration du nouvel académicien à l’attention d’un immortel resté au sein de la Compagnie durant trente-six ans – élu en 1973, il est décédé en 2009. Les derniers mots de Maalouf ont résonné fortement sous la Coupole: il a parlé de ses «rêves d’harmonie, de progrès et de coexistence», des rêves, a-t-il dit, aujourd’hui malmenés par un mur qui s’élève – «un mur de la détestation» – entre Européens et Africains, entre Occident et Islam, entre Juifs et Arabes… Son ambition est de contribuer à le démolir: «Telle a toujours été ma raison de vivre et d’écrire, et je la poursuivrai au sein de votre Compagnie. Sous l’ombre protectrice de nos aînés. Sous le regard lucide de Lévi-Strauss.»

Lefigaro.fr par Mohammed Aissaoui

Amin Maalouf, le Liban à l’Académie

juin 24, 2011

L’écrivain franco-libanais est élu au fauteuil de Claude Lévi-Strauss. Il a fait du rapprochement des civilisations et des confessions la pierre angulaire de son œuvre.

La troisième fois aura été la bonne pour l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf, élu jeudi haut la main à l’Académie française au fauteuil de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss. L’auteur du Rocher de Tanios, prix Goncourt 1993, a été élu au premier tour avec 17 voix sur 24 contre trois voix seulement au philosophe Yves Michaux.

Les immortels montrent une nouvelle fois leur souhait de voir sous la Coupole des écrivains d’origine étrangère après avoir élu en 1996 Hector Bianciotti né en Argentine, en 2002 François Cheng né en Chine, et en 2005 Assia Djebar née en Algérie. Amin Maalouf est le premier Libanais a être élu à l’Académie française.

Une belle revanche pour celui qui n’avait obtenu que dix voix mais surtout seize bulletins marqués d’une croix, signe d’un refus catégorique des votants, lorsqu’il se présenta la première fois en 2004. La seconde fois, il s’était finalement désisté, pensant avoir perdu toutes ses chances après avoir irrité les membres de l’Académie pour avoir signé «un manifeste pour une littérature monde» qui proclamait notamment la fin de la francophonie !

C’est pourtant bien avec le français qu’Amin Maalouf est devenu écrivain. «Le français reste pour moi la langue de l’expression et de l’imaginaire» , nous déclarait-il il y a deux ans à l’occasion de la sortie de son dernier livre, Le Dérèglement du monde , un essai paru chez Grasset. Il doit ses premiers souvenirs émerveillé de lecteur à l’arabe mais dans sa famille libanaise, la tradition voulait plutôt que l’on converse en anglais, une coutume que l’auteur installé à Paris maintient toujours aujourd’hui avec ses proches.

Une profonde nostalgie de son pays
L’homme est né en 1949 à Beyrouth. Dès son enfance, le français impose ses droits par l’entremise de sa mère francophone. Celle-ci, chrétienne d’origine melkite, une communauté orthodoxe minoritaire liée à Rome est d’ascendance stambouliote. Elle obtient de son mari, protestant, la faveur que son fils étudie à l’école primaire des pères jésuites lyonnais. L’éducation la plus ouverte possible est une valeur sérieusement ancrée dans la famille. Le grand-père de Maalouf fonda en 1910 une école universelle ouverte aux filles et aux garçons de toutes confessions.

En tant qu’écrivain, Amin Maalouf a fait du rapprochement des civilisations et des confessions la pierre angulaire de son œuvre. Il sera d’abord journaliste comme son père. Il travaille pour le principal quotidien de Beyrouth lorsqu’il est contraint en 1976 à fuir son pays. La guerre civile ravage alors le Liban. Il s’installe à Paris et ne quittera dès lors plus la France. Il est embauché par le magazine Jeune Afrique et couvre de nombreux conflits dans le monde. Après l’écriture d’un essai, Les Croisades vues par les Arabes, il doit son premier grand succès public en 1986 à son talent romanesque. Il convainc les lecteurs avec Léon l’Africain, biographie écrite à la première personne d’un géographe éclairé. Il décroche, en 1993, le prix Goncourt pour Le Rocher de Tanios, L’action se situe dans ce Liban rêvé dont il garde une profonde nostalgie. En 2004, il raconte l’histoire des siens dans Origines, une vaste fresque familiale centrée sur la personnalité de son grand-père, le directeur d’école.

Son œuvre romanesque empreinte d’humanisme fait écho à son travail d’essayiste. Dans Les Identités meurtrières (1989) et Le Dérèglement du monde (2009) il dénonce le gaspillage de notre intelligence collective, renvoyant Orient et Occident dos à dos, dénonçant l’aveuglement des uns et la tentation de vouloir dominer des seconds. L’humaniste critique a trouvé ces derniers années un certain réconfort dans la musique, écrivant plusieurs livrets d’opéras qui ont également été joués.

Lefigaro.fr par Françoise Dargent