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Francis Akindès : « Il y a une ambiguïté dans le discours de Laurent Gbagbo »

octobre 23, 2021
Laurent Gbagbo, lors du lancement de son nouveau parti, le PPA-CI, à Abidjan, le 17 octobre 2021. © SIA KAMBOU/AFP

L’ACTU VUE PAR… Chaque samedi « Jeune Afrique » invite une personnalité à décrypter un sujet d’actualité. Le chercheur Francis Akindès analyse la manière dont le retour sur le devant de la scène politique de l’ancien président ivoirien rebat les cartes.

L’élection de Laurent Gbagbo à la tête de sa nouvelle formation politique, le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), et les prises de parole de l’ancien président ivoirien, en tribune ou dans la presse, marquent le retour sur le devant de la scène d’un animal politique. Quatre mois après son retour à Abidjan, suite à son acquittement par la Cour pénale internationale (CPI) au terme d’une décennie de procédure, l’ancien président ivoirien laisse planer le doute sur ses intentions de se lancer dans la course à la présidentielle, quitte à considérer que l’éventuelle instauration d’une limite d’âge pour les candidats ne le concerne pas.P

De ses demandes portant sur le retour des exilés à ses positions vis-à-vis d’Alassane Ouattara et d’Henri Konan Bédié, en passant par les conséquences politiques de la rupture de ses relations avec l’ancienne première dame Simone Gbagbo et l’épée de Damoclès que constitue sa condamnation à 20 ans de prison dans l’affaire du « casse de la BCEAO », Francis Akindès, sociologue et enseignant à l’Université de Bouaké, décrypte les conséquences du retour de l’ancien président, bien décidé selon lui à prendre « une revanche personnelle ».

Francis Akindes.
Francis Akindes. © DR

Jeune Afrique : Que vous inspire le retour en politique de l’ancien président ivoirien, quatre mois après être rentré à Abidjan et après dix ans d’absence ?

Francis Akindès : Cela correspond à deux choses. D’abord, Laurent Gbagbo montre son intérêt pour le champ politique dont il a été l’un des principaux animateurs pendant plusieurs décennies. Par son absence, pour les raisons que l’on connaît, un vide s’est créé. Il a manqué à l’opposition, dont il est resté une figure tutélaire. Il revient donc prendre la place qu’il considère être la sienne.

La deuxième chose est qu’il a une revanche personnelle à prendre. Primo, par rapport à son extraction brutale de l’arène politique en 2010 ; secondo, vis-à-vis de son ancien colistier, Pascal Affi N’Guessan, qui a repris les rênes du Front populaire ivoirien (FPI). Comme il l’a dit lui-même, il lui laisse « l’enveloppe » FPI… Et tertio, à l’ancienne première dame Simone Gbagbo, il entend montrer que c’est lui, le chef.

Simone Gbagbo, qui n’a pas été associée à la création de ce nouveau parti, a depuis lancé son propre mouvement. Quelle conséquence, pour Laurent Gbagbo ? 

Ce que Laurent Gbagbo aura d’abord à gérer, c’est le morcellement notable du mouvement qui l’a accompagné jusque-là. Le PPA n’hérite pas de toutes les composantes du FPI historique, car Affi N’Guessan va en prendre une partie. Et Simone Gbagbo également, car une frange de l’électorat lui est favorable et lui restera fidèle.

Le nouveau parti de Laurent Gbagbo part avec des boulets au pied, puisqu’il ne profite pas de la mécanique et du système du FPI, constitué initialement par ces trois protagonistes. Cela a un coût politique que Laurent Gbagbo devra gérer.

Lors de ce congrès, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI, d’Henri Konan Bédié) et le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP, d’Alassane Ouattara) étaient représentés. Faut-il y voir une étape importante dans le processus de réconciliation ou une entente de façade ?

On peut lire la chose de deux manières. La première est que chacun des partis politiques fait l’effort, et montre des signes en faveur de ce processus de réconciliation. Mais en même temps, ils ne perdent pas le nord. Chacun a son agenda politique et son couteau dans le dos… Le moment venu, malgré le fait que l’on se réunisse dans le même lieu, le temps d’un week-end pour se congratuler, les dissensions et les oppositions vont renaître et le combat continuer.

LE RENOUVELLEMENT DES GÉNÉRATIONS EST UNE PROBLÉMATIQUE MAJEURE AU SEIN DE LA CLASSE POLITIQUE IVOIRIENNE QUI PEINE À FAIRE PLACE AUX PLUS JEUNES

Laurent Gbagbo a de nouveau réclamé le retour des exilés et la libération des « prisonniers politiques ». Il a également affirmé que rien, pas même une limitation de l’âge à 75 ans pour être candidat à la présidentielle, ne l’empêcherait de concourir s’il le souhaitait… Ce positionnement ne risque-t-il pas de fragiliser les signes d’un apaisement avec Alassane Ouattara, observés depuis le retour de l’ancien président ?

La question du retour des exilés et celle de la libération des prisonniers ont été mises sur la table dès la rencontre entre Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo, le 26 juillet. Il n’y a rien de nouveau.

Celle sur la la limitation de l’âge des candidats à la présidentielle, probablement à 75 ans, cela avait été annoncé par le président Ouattara juste après sa réélection. Si cette hypothèse de limite d’âge était entérinée, cela signifierait que les trois leaders, Gbagbo, Bédié et Ouattara sortent de la course politique. Et l’on assistera, de fait, au renouvellement des générations politiques tant attendu par les Ivoiriens, fatigués de voir les mêmes visages de « frères » ennemis politiques depuis plus de trente ans.

Déjà, Alassane Ouattara envoie des signaux en faveur du renouvellement, en promouvant des jeunes dans les différents appareils politiques et administratifs et en rajeunissant son gouvernement. Il avait lui-même fait la promesse de ne pas se représenter, échaudé qu’il fut par cette affaire de troisième mandat – qu’il dit avoir assumé malgré lui – et que ses partisans qualifient plutôt de « premier mandat de la troisième République ». La nuance est importante.

Du côté du PDCI et du FPI, ce renouvellement a beaucoup plus de mal à s’opérer. C’est une problématique majeure au sein de la classe politique ivoirienne. Tous partis politiques confondus, celle-ci laisse le sentiment d’éprouver des difficultés à faire de la place aux plus jeunes, surtout à la porte du pouvoir exécutif. Gbagbo s’est dit prêt à passer le flambeau à une autre génération tout en affirmant qu’il fera de la politique jusqu’à sa mort. Quel paradoxe ! Surtout que l’ancien président n’a pas habitué ses militants à faire de la politique en deuxième ligne. C’est une véritable ambiguïté dans son discours, de nature à poser quelques problèmes.

IL VA FALLOIR QUE LE PPA-CI NOUS EXPLIQUE CE QU’IL MET DANS LE MOT SOCIALISME

Comment qualifieriez-vous la nature des relations entre Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié ?

Ils tentaient déjà, alors que l’ex-président était en prison, un rapprochement. Mais il ne faut pas qu’ils fassent de la politique sur des malentendus. Je ne vois pas comment des activités politiques peuvent être menées dans le cadre d’une promesse d’alliance aussi floue. Ils se voient, mettent en scène leurs rencontres. Mais, pour l’instant, il n’y a rien de concret. Rien n’est politiquement lisible.

Et dans l’histoire politique récente de ce pays, on nous a habitués aux alliances qui se font et se défont au gré des intérêts du court terme.

Laurent Gbagbo a une épée de Damoclès au-dessus de la tête : sa condamnation à 20 ans de prison dans l’affaire dite du « braquage de la BECEAO ». Il n’a, pour le moment pas bénéficié d’une amnistie, pourtant souvent évoquée. Cela vous étonne-t-il ?

Selon le pouvoir, la justice a tranché. Et elle a la possibilité d’exhumer cette décision pour bloquer toutes avancées de Laurent Gbagbo en cas de débordements. Tous les analystes de la scène politique ivoirienne le savent. Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara, sur cette question, se regardent en chiens de faïence, en attendant qui dégainera le premier. La question des usages politiques possibles de cette décision de justice est un non-dit dans leur relation.

Le PPA-CI insiste sur sa dimension panafricaniste. Est-ce un positionnement qui relève de la stratégie politique en opposition au libéralisme du gouvernement ou d’une réelle conviction pour Laurent Gbagbo ?

Je n’ai pas compris l’alignement de ces trois mots au PPA : socialisme, panafricanisme et souverainisme. D’abord, que veut dire être socialiste aujourd’hui dans un monde où cette idéologie, intrinsèquement en perte de vitesse quasiment partout dans le monde, ne permet plus de penser et d’organiser l’action politique ? Les mots, en politique, ont une importance. Il va bien falloir que le PPA-CI nous explique ce qu’il met dans son socialisme, alors que les politiques économiques en Côte d’Ivoire, même du temps de la gouvernance de Laurent Gbagbo, entre 2000 et 2010, ont toujours été d’inspiration néolibérale.

Idem pour le panafricanisme et le souverainisme. Quel lien le PPA fait-il entre panafricanisme et souverainisme ? Ce sont des mots qui ont vraiment besoin d’être clarifiés, car on a l’impression d’avancer dans un clair-obscur. Et puis, que veulent dire ces termes dans le contexte politique ivoirien actuel ? On aimerait bien le savoir.

Avec Jeune Afrique par Florence Richard – à Abidjan

Les économies de la RDC, de la Guinée, de l’Algérie et du Maroc vues par la diplomatie américaine

juillet 25, 2018

 

Donald Trump, en février 2017 à la Maison-Blanche © Evan Vucci/AP/SIPA

Le rapport du département d’État des États-Unis consacré au climat de l’investissement dans le monde passe cette année en revue les économies de la RDC, de la Guinée, de l’Algérie et du Maroc. Retour sur ces analyses sans fard des difficultés rencontrées par les entreprises américaines.

Comme chaque année, le département d’État des États-Unis a rendu public un rapport consacré au climat de l’investissement dans le monde. L’objectif est de fournir des informations sur plus de 170 pays. « Les entreprises américaines de toutes tailles peuvent s’inspirer de ces rapports pour identifier les marchés sur lesquels faire des affaires » note la branche de l’exécutif fédéral en charge des relations internationales.

Tous les pays n’étant pas passés en revue chaque année, le chapitre de l’édition 2018 consacré à l’Afrique inclut notamment la RDC, la Guinée, l’Algérie et le Maroc.

RDC : un environnement « très difficile »

« La RDC reste un environnement très difficile pour faire des affaires » note le rapport dans l’introduction du chapitre consacré au pays. L’incertitude engendrée par le report des élections – désormais prévues pour décembre 2018 – continue à décourager les investissements directs à l’étranger.

Malgré les réformes de ces dernières années, qui octroient des allègements ou des exemptions d’impôts aux investisseurs, « le climat des affaires s’est détérioré en 2017 », souligne le département d’État américain. En particulier, « beaucoup d’investisseurs se plaignent d’une pression fiscale élevée et d’un système de taxation trop complexe, redondant et opaque ». Certaines agences gouvernementales « exercent des pressions administratives importantes sur les entreprises avec des audits et des inspections qui conduisent souvent à l’imposition d’amendes sur des bases discutables ».

« Dans l’ensemble, les entreprises doivent faire face à de nombreuses difficultés en RDC, notamment la fragilité des infrastructures existantes, une corruption endémique à tous les niveaux, des agences fiscales prédatrices, un accès limité au capital, un manque de travailleurs qualifiés, des difficultés à exécuter les contrats, l’incertitude politique, un système judiciaire très faible, des conflits armés qui se poursuivent à l’Est et l’émergence de violences sporadiques dans d’autres régions du pays » concluent les auteurs du rapport.

Guinée : améliorations limitées, malgré la volonté politique

Après la fin de l’épidémie d’Ebola et la réélection d’Alpha Condé, « le gouvernement guinéen a adopté une attitude très favorable vis-à-vis des investissements directs à l’étranger (IDE) » : adoption d’une loi anticorruption, « qui doit encore encore être testée devant les tribunaux », mise à jour du code d’investissement…

En effet, devant faire face à un important déficit budgétaire et à la baisse du prix des matières premières, les autorités « espèrent que les IDE vont diversifier l’économie, renforcer la croissance du PIB et fournir des emplois durables ».

Mais le département d’État américain se montre critique vis-à-vis de l’environnement des affaires guinéens. Premièrement, « bien que les lois guinéennes soient en faveur de la libre-entreprise et la concurrence, le gouvernement manque souvent de transparence dans l’application de la loi », ce qui laisse de l’espace pour la corruption estime-t-il. Les auteurs pointent aussi les importants arriérés de paiement du secteur public. « Il n’y a pas actuellement de mécanisme indépendant permettant le recouvrement des créances sur l’État guinéen », note le document, qui doute en outre de « la capacité de la Guinée à appliquer ses lois plus favorables aux investisseurs », compromise par « un système judiciaire faible et peu fiable ».

Algérie : opportunités et blocages bureaucratiques

« De multiples secteurs offrent des opportunités importantes de croissance à long terme pour les entreprises américaines, certaines d’entre-elles rapportant une rentabilité à deux chiffres » indique le rapport. « Cependant, certains défis restent à relever ».

Parmi les défis auxquels doivent faire face les entreprises américaines, des difficultés douanières, une bureaucratie figée, des transferts monétaires limités, des restrictions de conversions, et une concurrence sur les prix des rivaux internationaux, en particulier la Chine, la Turquie et la France, liste le rapport.

Les entreprises internationales qui opèrent en Algérie se plaignent également de l’application changeante et irrégulière des les lois et réglementations, ce qui accroître la perception du risque commercial par les investisseurs, souligne le rapport. Selon l’administration américaine, les contrats commerciaux sont également être soumis à des révisions ou des interprétations variables.

Les autres dispositifs critiqués par le département d’État incluent la règle des 51/49, qui oblige à une majorité algérienne pour tous les partenariats étrangers, et des mesures de contrôle des changes particulièrement strictes. Enfin, la politique de substitution aux importations, qui a sévèrement limité le commerce extérieur, est également mise en cause.

Maroc : le bon élève du continent

« Le gouvernement marocain a mis en place une série de mesures destinées à développer l’emploi, attirer des investissements étrangers et accroître les volumes produits et la performance économique des secteurs générant des revenus, tels que l’automobile ou l’aéronautique », souligne le département d’État.

Dans ce cadre, le Maroc a ratifié 68 traités bilatéraux d’investissement, afin de promouvoir ou de protéger l’investissement, et 60 accords économiques, destinés à éliminer la double taxation des revenus des plus-values, notamment avec les États-Unis et la plupart des économies européennes. « Sa charte d’investissement a mis en place la convertibilité du dirham pour les investisseurs étrangers, et donne la liberté de transférer les bénéfices ». Enfin, l’accord de libre-échange avec les États-Unis est entré en force en 2006, immédiatement éliminant les tarifs pour plus de 95 % des biens industriels et de consommation qualifiés » souligne l’administration américaine.

Cependant, « malgré une amélioration significative de l’environnement des affaires, le manque de travailleurs qualifiés, la faible protection des droits de propriétés intellectuelles, la bureaucratie inefficace et le lent rythme de la réforme de la réglementation reste des difficultés pour le Maroc ».

Jeuneafrique.com par

 

Grammaire : polémique sur la disparition du COD à l’école primaire

janvier 13, 2017

La notion de « prédicat », une analyse grammaticale consistant à décomposer la phrase en deux blocs, est apparue dans les programmes à la rentrée 2016.

AUREL
Prenez l’enseignement de la langue – un domaine qui passionne les Français, même quand ils ne fréquentent plus les bancs de l’école. Ajoutez-y un changement de formulation dans les programmes scolaires, qui ont fait peau neuve en cette rentrée ; peut-être même une inflexion dans les objectifs qui leur sont assignés. Une bonne dose d’inquiétude partagée par les parents et les enseignants, à l’heure où toutes les enquêtes – nationales comme internationales – pointent les résultats décevants de notre système éducatif.

Mélangez le tout avec un zeste de désinformation propagée sur la blogosphère et les réseaux sociaux… Et vous aurez, réunis, tous les ingrédients d’une polémique comme l’école française, qui navigue de réforme en réforme, en voit surgir à intervalles réguliers : une controverse déconnectée (ou presque) de ce qui se joue en classe, mais au retentissement médiatico-politique assuré.

Le COI disparaît

Pour allumer la mèche, il a suffi d’un mot : le « prédicat ». Une notion bien connue des linguistes et des grammairiens, et même déjà utilisée à l’école en Belgique ou au Québec, mais une découverte en France, en 2016-2017, pour bon nombre de parents d’élèves et même d’enseignants. Introduite pour la première fois dans les programmes de cycle 3 (du CM1 à la 6e), elle doit permettre aux enfants non encore rodés à l’analyse grammaticale de décomposer la phrase en deux blocs : le sujet et son prédicat – ce qui est dit du sujet. Exemple : « Le facteur distribue le courrier » ; « le facteur » est le sujet, « distribue le courrier » le prédicat.

Les compléments d’objet direct et indirect pourront, eux, être identifiés dans un second temps en classe, sous l’appellation commune de « complément de verbe », explique Michel Lussault, président du Conseil supérieur des programmes (CSP). A ce niveau-là de scolarité, les nouveaux programmes ne font d’ailleurs plus référence au COD ou au COI : il faut attendre le cycle 4 – correspondant aux classes de 5e, 4e et 3e – pour que le premier réapparaisse lorsqu’il est question d’étudier l’accord du participe passé. Quant au second, son acronyme a littéralement disparu des programmes.

« C’est avant tout un changement d’approche, presque de logique, défend le président du CSP. Une grammaire aussi complexe que la nôtre se prête peu au consensus… Ce choix a fait débat au sein du Conseil, il est le fruit d’un arbitrage. Mais si on peut sans doute discuter de la direction prise, on ne peut pas lui reprocher de manquer d’ambition, alors même qu’elle aboutit à ajouter une étape, un préalable, à l’étude de la langue. »

Voie progressive

« Elle doit permettre aux élèves de saisir la phrase comme un énoncé signifiant et pas seulement comme une suite de mots à étiqueter, renchérit Sylvie Plane, professeure en sciences du langage et vice-présidente du CSP. Un cheminement vers une analyse grammaticale plus complexe, une compréhension de la langue plus poussée. »

Une voie progressive, sans doute, mais pas moins exigeante : c’est le credo des artisans de ces nouveaux programmes… et l’exact opposé de l’écho qu’en ont donné les réseaux sociaux. Depuis plusieurs jours, Michel Lussault ferraille sur Twitter avec ceux qui, en nombre, l’accusent de vouloir mettre à mal la grammaire. Rien d’inédit pour ce géographe de métier que l’on a accusé, au plus fort de la polémique sur la réforme du collège, d’être le « fossoyeur » du récit national ou des humanités. Un « assassin de l’école », pour reprendre le titre du livre de la journaliste de L’Obs Carole Barjon, qui pourfend le « pédagogisme ». Michel Lussault s’en amuse presque : « On fait de moi l’inventeur du prédicat. Aristote, qui en a la paternité, doit se retourner dans sa tombe ! »

Mais la querelle, même outrancière, résonne fort sur la Toile. Un billet de blog écrit par une enseignante, sur le site de Télérama, a, le 3 janvier, donné aux accusations de « nivellement par le bas » si souvent proférées contre la gauche un semblant de légitimité journalistique : « En 2017, la grammaire est simplifiée voire négociable », l’a-t-elle titré. L’auteure y évoque des « directives orthographiques » effarantes, assurant qu’on accepte désormais des élèves des « accords défaillants » des participes passés à condition qu’ils puissent les justifier.

« Mis devant le fait accompli »

Le 7 janvier, Le Parisien a fait du prédicat son dossier de « une » : « La grammaire, c’est fini ? », interroge-t-il sur deux pages. Et d’affirmer que la communauté éducative en « perd son latin ». Sans surprise, les pourfendeurs de l’« égalitarisme », à droite, ont eux aussi donné de la voix : l’équipe de campagne de François Fillon, candidat à l’élection présidentielle, a retweeté, le 4 janvier, le témoignage donné à lire sur le site de Télérama.

Reste l’essentiel : ce que disent – ou ce que font – les enseignants de ces changements. Sur ce point, le recul manque. Leurs syndicats n’ont pas encore pris position, à l’exception du Snalc (dit de droite même s’il le récuse) : « Introduire une notion de linguistique universitaire dès le CM1 n’a aucun sens ; on ajoute une couche supplémentaire au mille-feuille terminologique grammatical, s’indigne Jean-Rémi Girard, l’un de ses porte-parole. On peut en craindre une application très hétérogène. »

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Sur les forums de discussion entre professeurs, c’est la surprise d’être un peu mis « devant le fait accompli » qui s’exprime ; l’impréparation, le manque de formation et d’accompagnement, l’agacement face à ce « énième changement ». Mais pas seulement : si certains laissent entendre qu’ils ne changeront rien à leurs gestes professionnels, à leurs cours, d’autres accueillent positivement la nouveauté. A l’image de Viviane Youx, présidente de l’Association française des enseignants de français (AFEF), pour qui « enfermer les élèves dans un système normatif, en se focalisant sur la terminologie, des éléments mis bout à bout, ne les aide pas nécessairement à comprendre la langue ».

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Lemonde.fr par Mattea Battaglia, Journaliste au Monde

En Gambie, comment faire croire à une démocratie et l’obtenir malgré soi

décembre 5, 2016

Le dictateur Yahya Jammeh, au pouvoir depuis vingt-deux ans, a créé les conditions de sa chute à force d’aveuglement mégalomane.

Affiche électorale de Yahya Jammeh, président candidat à un cinquième mandat, le 1er décembre 2016 à Banjul. Crédits : SEYLLOU/AFP
« Dans les bureaux de vote qu’on a pu visiter, tout se passait pour le mieux : l’isoloir était isolé, les observateurs des trois camps étaient présents, et le calme régnait », explique Ben Udenski, membre de la société civile sud-africaine et l’un des 18 observateurs que l’Union africaine a pu dépêcher dans le pays pour la présidentielle gambienne. Jeudi 1er décembre, les Gambiens ont défait dans les urnes leur président autoritaire Yahya Jammeh lors d’un scrutin jugé par tout un chacun « libre et équitable », une situation inédite dans un tel régime.

Alors que Yahya Jammeh dirige d’une main de fer le pays depuis vingt-deux ans, la fin démocratique de son règne interroge. « Comment n’a-t-il pu rien prévoir pour rester au pouvoir ? », s’interrogeait ainsi le lendemain du vote Moussa, 19 ans, dans les rues de Banjul, n’y croyant toujours pas.

« Le roi qui défie les rivières »

« En Gambie, les jours de vote sont plutôt libres, c’est l’absence de démocratie sur le terrain en amont qui pose problème », analyse Niklas Hutlin, chercheur américain spécialiste de la Gambie à l’Université George Mason (Virginie). Depuis six mois, le président, candidat à un cinquième mandat, avait ainsi créé les conditions de sa réélection, qu’il imaginait comme un nouveau plébiscite extraordinaire de sa personne.

14 avril, à Serrekunda, deuxième ville du pays. « Notre parti, le Parti démocratique unifié [UPD, opposition], manifestait avec des panneaux appelant à une réforme du Code électoral, se souvient Moustapha Saidy, 22 ans, en exil aujourd’hui à Dakar, qui était présent à la manifestation. La police est venue et s’en est violemment prise à nous. Solo Sandeng, le secrétaire national du parti, a été emmené avec une dizaine d’autres manifestants, c’est la dernière fois qu’on les a vus. » Solo Sandeng décédera une semaine plus tard sous les coups des services de renseignement. Son corps n’a jamais été rendu à sa famille.

Deux mois plus tard, en juin, le régime multiplie par dix le montant à verser à l’Etat pour déposer sa candidature à la présidence, le portant à 25 000 dollars et exige 10 000 signatures de soutien alors qu’il n’en fallait que 500 auparavant. « Jammeh change les lois à sa guise de manière à ce que l’opposition ne puisse pas gagner », avançait, avant le scrutin, Sidi Sanneh, ancien ministre des affaires étrangères gambien, en exil aux Etats-Unis. Et il ne veut pas d’opposition forte contre lui, regardez ce qu’il a fait au Parti démocratique unifié. »

Outre les événements d’avril, l’UDP, principal parti d’opposition, a été totalement décimé. Fin août, son président, Ousainou Darboe, candidat malheureux à chaque élection contre Jammeh depuis sa prise de pouvoir par la force en 1994, est jugé avec trente autres membres du parti pour « manifestation illégale » après une marche pour demander la libération de Solo Sandeng, deux jours après que ce dernier avait été arrêté. Condamnés à trois ans de prison ferme, ils sont détenus dans les tristement célèbres geôles gambiennes de Mile 2, où finissent opposants politiques, journalistes et autres militants de droits de l’homme qui ont osé élever la voix contre « le roi qui défie les rivières » – l’un des titres officiels du président gambien.

Egocentrique et mégalomane

Cet emprisonnement, un de plus, du leader historique de l’UDP a été un tournant dans la vie politique gambienne. « A ce moment, on a compris qu’il fallait nous unir dans une coalition pour gagner, c’était le seul moyen », explique Ramzia Diab, ancienne députée de la majorité qui a rejoint l’opposition, soulignant que les anti-Jammeh ont toujours été convaincus que la « voie légale et démocratique » était la solution pour mettre fin à son régime. « Mais Jammeh ne croyait pas à ce rassemblement, il était sûr de gagner ces élections, comme celles d’avant », continue-t-elle.

Yahya Jammeh, prince de la personnification du pouvoir, est en effet convaincu que cette coalition ne pèsera pas dans les urnes, que les Gambiens comprendront, une fois encore, qu’il est le seul à pouvoir développer la Gambie. « En vingt-deux ans, vous avez vu ce que j’ai fait, vous avez maintenant un poste de police, un hôpital, une école. Tout ça grâce à moi », déclarait-il mardi en banlieue de Banjul, lors de l’un de ses derniers meetings de campagne.

L’homme est égocentrique autant que mégalomane : « J’ai purifié votre région des sorciers, il n’y en a plus un. Je leur ai demandé quel était ce paludisme qui ne tuait que des enfants. Ils en ont ri, je leur ai promis que, par le feu, je brûlerai le vent du paludisme et que plus aucun enfant ne mourrait de cette prétendue maladie. Aujourd’hui, rendons grâce à Dieu, il n’y a plus de sorcier à cause des prières que j’ai faites. »

Pour verrouiller le scrutin – pour lequel il ne voit qu’une seule issue : sa victoire –, Jammeh a refusé que l’Union européenne et la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) n’envoient leurs observateurs. Le jour du vote, les communications internationales et l’Internet ont été coupés, laissant craindre de possibles fraudes lors du dépouillement.

« Jammeh était convaincu que les tactiques qu’il avait déjà utilisées par le passé, comme son emprise sur le média d’Etat, le musellement des journalistes indépendants et l’emprisonnement de figures de l’opposition, suffiraient à conforter son avance dans les urnes, analyse Jim Wormington, chercheur à Human Rights Watch. Mais, si le système n’est pas équitable, les élections l’ont été, et l’opposition a su en profiter»

Les soldats retirés des rues à l’annonce des résultats

Pêché d’orgueil. Durant la campagne, le président dictateur met à la disposition de sa mégalomanie tout l’appareil de l’Etat. Les bérets rouges lourdement armés de l’armée sécurisent des meetings conçus pour chanter la gloire de Jammeh tandis, que le candidat Barrow traverse les rues sans autre protection visible qu’une chaîne humaine de militants, un cordon de mains tendues pour éviter que ses milliers de partisans ne prennent d’assaut sa voiture.

Enfin, si l’armée a sécurisé la capitale durant le scrutin, les dizaines de soldats postés dans les rues se sont pour la plupart retirés à l’annonce des résultats. Pourquoi Jammeh n’a-t-il pas envoyé l’armée ? « La Gambie est petite, tout le monde connaît un soldat parmi ses proches, l’armée n’aurait jamais tiré sur ses frères », pense Adama, 18 ans. Des sources diplomatiques expliquent, elles, que des tractations ont eu lieu dans la nuit du jeudi au vendredi entre la présidence et certaines ambassades pour dissuader Yahya Jammeh d’utiliser la force.

Aujourd’hui, retranché dans le palais présidentiel, le président perdant a sans doute compris qu’il n’aurait pas dû mépriser son opposition ni organiser un scrutin dans les « vraies » règles. A vouloir créer un simulacre de démocratie, Jammeh a fini par en créer une, fière et sans égale.

Lemonde.fr par Amaury Hauchard  à Banjul, envoyé spécial

Bombardier abattu par la Turquie: Poutine invite des experts britanniques pour l’analyse de la boîte noire

décembre 9, 2015

Moscou – Le président russe Vladimir Poutine a invité des experts britanniques à participer à l’analyse de la boîte noire du bombardier russe abattu par l’aviation turque au dessus de la frontière syrienne, a annoncé mercredi le Kremlin.

La boîte noire du Soukhoï-24 abattu le 24 novembre par des F-16 turcs a été récupérée par l’armée russe et Vladimir Poutine avait ordonné mardi qu’elle ne soit ouverte qu’en présence d’experts étrangers.

Le chef de l’État russe invite des spécialistes britanniques à participer à l’analyse des données des boîtes noires du Su-24, selon le communiqué du Kremlin.

La demande de Vladimir Poutine est intervenue lors d’un entretien téléphonique avec le Premier ministre britannique David Cameron.

Toujours selon le Kremlin, les deux hommes, qui ont des approches similaires sur la dangerosité de l’État islamique et des autres groupes terroristes agissant dans la région, ont discuté de l’établissement d’une coopération au niveau des différentes structures gouvernementales.

Le Kremlin ne précise pas s’il s’agit d’améliorer la coopération entre les armées russe et britannique engagés dans des raids aériens en Syrie, ou bien entre services secrets des deux pays.

La Grande Bretagne, qui bombardait les positions du groupe jihadiste État islamique en Irak, effectue depuis le début du mois des frappes aériennes en Syrie après le feu vert de son Parlement.

Les militaires russes avaient annoncé mardi avoir récupéré la boîte noire du bombardier abattu par l’aviation turque au-dessus de la frontière syrienne, un acte qui avait été qualifié de coup de poignard dans le dos par Vladimir Poutine et qui a provoqué une grave crise diplomatique entre Ankara et Moscou.

Le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou a déclaré que le territoire sur lequel était tombé le bombardier avait été libéré par les forces spéciales syriennes, ce qui leur a permis de découvrir la boîte noire dans une zone jusque-là tenue par les rebelles.

M. Poutine a déclaré qu’une analyse de la boîte noire permettrait de déterminer la trajectoire et les paramètres de la position du bombardier au moment où il été abattu.

La Turquie affirme que l’avion est entré dans son espace aérien et a ignoré plusieurs mises en garde, tandis que la Russie dément et dénonce une provocation délibérée.

M. Poutine a prévenu que le déchiffrage de la boîte noire, quel que soit son contenu, ne modifierait pas l’attitude de la Russie et n’atténuerait pas sa colère à l’égard de la Turquie après ce coup de traître.

Romandie.com avec(©AFP / 09 décembre 2015 12h00)