Posts Tagged ‘Anastasia Ryabkova’

Des Russes fuient Vladimir Poutine et s’exilent au Canada

mai 8, 2022
Anastasia Ryabkova et Vladimir Ryabkov sont assis sur leur lit avec leurs deux filles.

La famille Ryabkov a trouvé refuge en Ontario il y a un peu plus d’un mois. Photo : Radio-Canada/Andréane Williams

Menacés, intimidés, bâillonnés, des Russes qui s’opposent au régime de Vladimir Poutine et qui osent dénoncer l’invasion de l’Ukraine sont forcés de fuir la Russie. Alors que des experts parlent d’un exode sans précédent, certaines familles trouvent refuge au Canada, où elles espèrent obtenir le statut de réfugié et se bâtir une nouvelle vie.

Une valise de cabine et quatre petits sacs à dos contenant une paire de jeans, quelques t-shirts, des vêtements chauds et des livres : voilà ce qu’ont apporté avec eux Anastasia Ryabkova, son mari Vladimir Ryabkov et leurs deux filles, Kira, huit ans et Vlada, trois ans, en fuyant leur Sibérie natale, il y a un peu plus d’un mois.

Nous avons peu de choses, mais nous nous sentons en sécurité et c’est plus important que les choses matérielles, lance Anastasia Ryabkova en français dans la petite chambre de motel où loge sa famille depuis son arrivée en Ontario.

En Russie, cette chanteuse classique travaillait comme éducatrice de la petite enfance. Son mari Vladimir, lui, était mécanicien et propriétaire d’un garage. Les deux se décrivent comme des opposants à Vladimir Poutine et comme des partisans de l’opposant russe et blogueur anti-corruption Alexeï Navalny, aujourd’hui emprisonné.

Quelques jours seulement après le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ils sont allés manifester sur la place centrale de leur ville, Tomsk, pour dénoncer la guerre.Anastasia Ryabkova et son mari Vladimi Ryabkov se sont fait entourer de policiers alors qu'ils manifestaient avec des pancartes anti-guerre.

Anastasia Ryabkova et son mari Vladimi Ryabkov se sont fait interpeller par la police pendant qu’ils manifestaient dans leur ville natale, en Sibérie, contre l’invasion russe de l’Ukraine. Photo : Fournie par Aanastasia Ryabkova

Nous ne pouvions pas rester silencieux, lancent-ils en se tenant la main.

Mme Ryabkova raconte qu’en seulement trois minutes, son mari et elle ont été appréhendés par les policiers.

Quelques jours plus tard, les autorités russes se sont présentées à leur porte. Craignant d’être arrêtée, la famille, qui détenait déjà un visa de tourisme pour le Canada, a décidé de plier bagage.

En Russie, quand la police vient chez toi, tu sais que tu peux être arrêté sans raison. […] Je ne peux plus vivre en Russie, parce que je vais être traduit en justice. Ma femme va être traduite en justice et j’ai peur que ma famille soit séparée, explique M. Ryabkov, qui est lui-même né en Ukraine lorsque ce pays faisait partie de l’Union soviétique.

Des dizaines de milliers en exil

Le cas des Ryabkov est loin d’être isolé. Comme eux, des dizaines de milliers d’autres Russes ont fui leur pays depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Des experts disent qu’il est difficile d’évaluer leur nombre exact, mais l’ONG OK Russians, qui vient en aide aux Russes qui ont fui leur pays, estime qu’ils sont environ 300 000 dans cette situation depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, le 24 février.

Il y en a sûrement plus que ça maintenant, croit Jeanne Batalova, analyste principale au Migration Policy Institute.

Elle explique que la plupart trouvent refuge dans les pays baltes, en Géorgie, en Arménie, en Turquie ou encore en Israël.

Si on regarde les chiffres et la vitesse à laquelle les gens partent alors qu’il n’y a pas de guerre en Russie, c’est sans précédent, ajoute-t-elle.

Konstantin Sonin, un économiste russe et professeur à l’Université de Chicago, compare quant à lui cet exode à celui qui avait été causé par la guerre civile russe après la prise du pouvoir par les bolchéviques, au début du 20e siècle.

Il s’inquiète de voir autant de professionnels quitter le pays.

Cela veut dire que si la Russie survit à cette crise, elle va avoir encore moins de chances de se développer, déplore-t-il.

Le prix de ses opinions

Lev Abramovich, un avocat d’origine russe spécialisé en immigration et établi à Toronto, confirme avoir observé une nette augmentation du nombre de demandes d’aide en provenance de la Russie depuis le début de la guerre.

La plupart de ces demandes viennent de personnes qui ont exprimé leurs opinions politiques et qui s’opposent à la guerre. […] Elles doivent maintenant se cacher, elles ont perdu leur emploi ou ont dû quitter le pays, déplore-t-il en précisant que le fait de s’opposer au régime de Vladimir Poutine coûte très cher en Russie.

« Tous ceux qui se sont opposés [au régime] sont morts, emprisonnés ou à l’extérieur du pays. »— Une citation de  Lev Abramovich, avocat

Sasha (nom fictif), un journaliste de Moscou, a perdu son emploi lorsque le journal en ligne pour lequel il travaillait a été fermé par le gouvernement russe. Depuis le début de la guerre, il est sans revenu.

Ses enfants ont déjà quitté le pays et il espère bientôt trouver refuge au Canada avec sa femme. Il dit que la situation actuelle en Russie est pire que celle qu’il a connue sous l’Union soviétique dans les années 1970 et 1980.

À l’époque, tout le monde savait que si on suivait certaines règles, il n’y avait pas de danger. […] Ce qui se passe aujourd’hui ressemble beaucoup plus aux années 1930, sous Staline, quand personne ne pouvait être certain de ne pas se faire emprisonner.

Je comprends que les gens tiennent les Russes collectivement responsables de ce qui se passe en Ukraine, mais j’espère que les Occidentaux comprendront qu’on ne peut pas vraiment s’opposer à un régime autoritaire qui est déterminé à rester au pouvoir à tout prix, dit-il.

Partir, un défi en soi

Cependant, quitter la Russie n’est pas simple, explique Lev Abramovich.

Les Russes qui en ont les moyens financiers de partir doivent d’abord trouver un billet d’avion. Or, beaucoup de vols en partance de la Russie ont été suspendus. Par ailleurs, de nombreux pays exigent qu’ils obtiennent un visa pour entrer sur leur territoire.

À l’aéroport, les voyageurs risquent aussi de se faire interroger et interdire de partir par les autorités russes, explique Lev Abramovich.

À la frontière, on m’a posé un tas de questions : où j’allais, pendant combien de temps et pourquoi. […] [Les douaniers] m’ont dit qu’ils attendaient mon retour, raconte Ksenia (nom fictif), arrivée au Canada avec son fils cette semaine.

Elle s’inquiète maintenant pour sa famille restée en Russie, surtout que sa mère dit avoir appris que des agents des services de renseignement russes questionnent maintenant les proches des personnes qui ont quitté le pays.

Tout pourrait leur arriver. La police pourrait fouiller leur maison et prétendre y avoir trouvé de la drogue. Ils pourraient aussi saisir l’entreprise de mon père. Des choses de ce genre arrivent souvent en Russie.La famille Ryabkov dans sa chambre de motel. Le père et une des deux fillettes sont assis à la table tandis que la mère fait du café avec l'autre petite fille.

La famille Ryabkov vit maintenant dans un motel de Mississauga, près de Toronto. Photo: Radio-Canada par Andréane Williams

Ksenia et les Ryabkov ne savent pas quand ils reverront leur pays natal. Ils ont fait une croix sur la Russie puisque Vladimir Poutine pourrait rester au pouvoir jusqu’en 2036.

C’est très difficile parce que j’ai fermé la porte. J’ai quitté mon bel appartement, l’école de mes filles, mes parents, mes amis, dit Anastasia Ryabkova.

Les réfugiés ukrainiens pourront retourner en Ukraine afin de reconstruire leur pays après la guerre. Nous, on ne pourra pas retourner en Russie, dit son mari Vladimir.

Radio-Canada a accordé l’anonymat à Ksenia et Sasha, qui l’ont demandé par crainte de représailles.

Avec Radio-Canada par Andréane Williams