Posts Tagged ‘Angélique Kidjo’

États-Unis/Angélique Kidjo : « Avec l’élection de Trump, ce que je redoute le plus est en train de se produire »

janvier 22, 2017

La chanteuse franco-béninoise, installée aux Etats-Unis depuis 1998, raconte sa participation à la Women’s March contre l’investiture du nouveau président américain.

Angélique Kidjo, samedi 21 janvier, à Washington, où plus de 500 000 personnes participent à la Women’s March, dont un bon nombre de femmes coiffées d’un bonnet rose, en réaction de l’investiture de Donald Trump, la veille. Crédits : DR

« It’s been a long
A long time coming
But I know
A change gonna come
Oh yes it will. »

(« A Change Gonna Come », Sam Cooke, 1963)

Me voici de retour à Washington, quatre mois jour pour jour après mon concert pour l’inauguration du National Museum of African American History and Culture (NMAAHC), premier musée américain à traiter de l’histoire de l’esclavage, de la ségrégation et des richesses culturelles qui en découlèrent. Ce jour-là, sous un beau soleil d’automne, juste après le discours du président Barack Obama, la chanteuse de soul Patti LaBelle avait offert une version pleine d’espoir de A Change Is Gonna Come, un classique du mouvement des droits civiques signé Sam Cooke. A la fin de la chanson, elle avait susurré dans le micro : « Hillary Clinton ! » et la foule avait rugi de plaisir. C’était avant le 8 novembre, triste date de l’élection de Donald Trump

En ce samedi 21 janvier, au lendemain de l’investiture, peu fêtée, de ce président républicain et milliardaire, c’est l’hiver et je suis dans la rue. Je chante pour la Women’s March, manifestation féministe gigantesque. Il y a à Washington plus de 500 000 personnes, dont un bon nombre de femmes coiffées d’un bonnet rose avec des oreilles de chat. Ce protest veut rappeler à qui veut bien l’entendre : « Nous, les femmes horrifiées par cette élection, nous sommes toujours là, notre voix ne va pas disparaître, nous ne nous soumettrons pas à la nouvelle idéologie dominante. »

Car voici que l’Amérique, une certaine Amérique, qui regarde avec cynisme vers le passé, veut construire des murs ! Des fantômes qui s’étaient tus recommencent à parler : mépris pour les femmes, pour les minorités, pour les Noirs dont l’accession à l’égalité, au succès, au pouvoir est insupportable à une fraction raciste de l’Amérique.

La scène de la Women’s March est montée au milieu d’Independence Avenue. En coulisses, je découvre, fascinée, ravie, quatre générations de militants et d’artistes rassemblés : Angela Davis et Jesse Jackson, symboles de la cause noire des années 1960, Gloria Steinem, figure de proue du féminisme américain, Alicia Keys et Janelle Monae, symboles du Girl Power de la pop contemporaine, et leurs aînées Cher et Madonna.

Dans mon cœur se réveillent les vieilles angoisses

« I was born by the river
In a little tent
Oh and just like the river
I’ve been running ever since. »

Depuis que le résultat des élections a été annoncé, dans mon cœur se réveillent les vieilles angoisses de ma jeunesse au Bénin. En ce début d’année, je viens de rentrer de mon pays natal, où j’ai fêté avec ma (nombreuse) famille les 90 ans de ma mère Yvonne, une femme qui ne fut jamais soumise et qui, à son âge, danse encore la salsa à deux heures du matin. Elle représente pour moi l’énergie, l’envie de vivre, et ce besoin viscéral de chanter qui n’a jamais quitté l’Afrique – un continent dont on ne sait pas à quelle sauce il sera mangé par l’administration Trump.

En 1983, toute jeune encore, j’ai quitté Cotonou parce que je ne supportais plus la soumission. Mon pays subissait à l’époque une dictature marxiste inflexible. Tout citoyen devait, à tout moment, répéter : « Prêt pour la Révolution ? La lutte continue. » Tout chanteur avait l’obligation d’encenser le pouvoir en place sans qu’on lui concède un quelconque esprit critique.

Or moi, j’avais un rêve de jeune fille : parcourir les continents, affirmer la liberté des artistes, des femmes artistes en particulier, établir avec mes chansons des ponts entre les cultures, et contribuer à soigner la blessure de l’esclavage qui a tellement affecté le Bénin !

Ma musique semble avoir perdu son pouvoir

« It’s been too hard living
But I’m afraid to die
Cause I don’t know what’s up there
Beyond the sky. »

Mais avec l’élection de Donald Trump, ce que je redoute le plus au monde est en train de se produire : l’arrivée d’un monde où l’idéologie est reine, où l’on pointe toujours l’autre du doigt et où toute critique est menacée, découragée, par un tweet vengeur. Pour ma petite famille à New York, c’est comme un échec personnel. Tout ce que nous représentons, le message que porte ma musique semble avoir perdu son pouvoir. Et certains, découragés sans doute, jugent désuète et naïve l’idée que la musique peut être une arme de la tolérance, qu’elle puisse fédérer des individus de couleurs et de cultures différentes.

Lire aussi :   Angélique Kidjo : « Il faut en finir avec le mariage forcé des fillettes »

En quittant le Bénin en 1983, j’avais rejoint la France, pays des droits de l’homme. Et là aussi, lentement, la montée du Front national s’est affirmée, jusqu’à faire peur. Africaine installée aux Etats-Unis, je m’étais sentie plus libre, et aussi plus inspirée par la puissance de la musique américaine. Il y a huit ans, j’ai assisté à l’investiture du président noir Barack Obama. C’était une date historique (dont j’ai rendu compte pour Le Monde), extraordinairement symbolique pour tous ceux qui sont en capacité de reconnaître les ravages du commerce négrier et des siècles d’esclavage qui s’en sont suivis.

Pour ma fille métisse, qui avait 15 ans en 2008, c’était la plus belle promesse d’espoir dont elle pouvait rêver. Je me rappelle encore qu’à Washington, sur l’esplanade, elle serrait dans ses bras une parfaite inconnue en pleurant, tandis que Barack Obama prêtait serment. C’était un rêve américain.

Angelique Kidjo pose avec l’award du meilleur album de world music aux 58e Grammy Awards en février 2016, à Los Angeles.

Angelique Kidjo pose avec l’award du meilleur album de world music aux 58e Grammy Awards en février 2016, à Los Angeles. Crédits : Chris Pizzello / AP

Une chape de plomb qui se profile

« Then I go to my brother
And I say brother help me please
But he winds up knockin’me
Back down on my knees. »

Mais aujourd’hui, nous avons compris que l’incroyable symbole que représentait un président noir avait un prix : celui d’une réaction impitoyable qui a conduit à l’élection de Trump et au choix des membres de son gouvernement. Cette chape de plomb qui se profile à l’horizon m’a donné la force de venir chanter à la Women’s March, malgré les craintes de mon entourage. Et, alors, projetée devant une foule de centaines de milliers de personnes, entourée de certains de mes artistes et militants favoris, je me suis sentie pousser des ailes !

A Washington, ce 21 janvier vers midi, le cinéaste et militant Michael Moore vient de finir son discours, nous encourageant à appeler tous les jours le congrès, et c’est bientôt mon tour de chanter. Moi aussi, j’ai choisi d’interpréter A Change Is Gonna Come, non pas dans la version désespérée que j’avais donnée à la Philharmonie de Paris en décembre 2016, écrasée par l’élection de Trump, mais maintenant de façon résolument déterminée : en voyant cette marée de bonnets roses, je suis désormais convaincue que la régression n’est pas inéluctable.

« It’s been a long
A long time coming
But I know
A change gonna come
Oh yes it will. »Angélique Kidjo avec les artistes Madonna et Cher.

Angélique Kidjo en compagnie du pasteur Jesse Jackson.
Angélique Kidjo chante devant 500 000 personnes venues participer à la Women’s March, samedi 21 janvier, à Washington.
Angélique Kidjo en compagnie de la militante des droits de l’homme, professeur de philosophie et militante communiste, Angela Davis.
Une fan d’Hillary Clinton venue manifester son inquiétude après les propos et l’investiture du président Donald Trump.
Angélique Kidjo en compagnie de la féministe, journaliste et promotrice des droits des femmes Gloria Steinem.
Angélique Kidjo avec l’artiste Alicia Keys.
Angélique Kidjo avec les artistes Madonna et Cher.DR

Angélique Kidjo : « Il faut en finir avec le mariage forcé des fillettes »

juin 27, 2016

Angélique Kidjo, ambassadrice de bonne volonté pour l’Unicef, lors d’une réunion d’information auprès d’enfants éthiopiennes contre le mariage forcé.

Angélique Kidjo, ambassadrice de bonne volonté pour l’Unicef, lors d’une réunion d’information auprès d’enfants éthiopiennes contre le mariage forcé. Crédits : BORIS HEGER/AFP
Les mariages d’enfants illustrent le fardeau extrêmement lourd supporté par les filles les plus pauvres au niveau mondial, et plus particulièrement par celles qui vivent dans les communautés marginalisées des régions rurales d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud, où la pratique est la plus courante.

Ces filles que l’on marie sans leur consentement voient leur enfance volée. J’ai été témoin du mal que cela leur cause.

Lire aussi : Angelique Kidjo : « La jeunesse africaine est actrice de son devenir »

Lorsque j’étais enfant, à Cotonou, au Bénin, plusieurs de mes camarades d’école primaire ont été mariées très jeunes. Je n’ai jamais revu certaines d’entre elles, leur nouvelle vie familiale les obligeant à partir loin. D’autres, que j’ai revues plus tard, avaient changé. Leur joie et leur enthousiasme s’étaient envolés. Obligées de devenir trop rapidement adultes, elles avaient perdu leur insouciance. J’ai remarqué qu’elles éprouvaient un sentiment de honte, une prise de conscience aiguë de leur différence par rapport à nous.

Les plus vulnérables au monde

Bien que des progrès aient été réalisés, la diminution des mariages d’enfants est cependant inégale. Les filles des ménages les plus pauvres – ou vivant en zone rurale – ont deux fois plus de risques d’être mariées avant l’âge de 18 ans que les filles des ménages les plus riches ou celles vivant en zone urbaine.

En l’absence de progrès, près de 950 millions de femmes auront connu le même sort d’ici 2030, contre plus de 700 millions aujourd’hui. Et d’ici à 2050, près de la moitié de ces « épouses-enfants » sera africaine.

Le coût à payer est trop élevé – pour les filles dont les droits sont bafoués et pour la société qui a besoin que ces filles deviennent des adultes productives et autonomes.

Les filles mariées sont les personnes les plus vulnérables au monde. Lorsque leur éducation est stoppée net, elles n’ont plus la possibilité d’acquérir les compétences et connaissances nécessaires pour obtenir un bon emploi et subvenir à leurs besoins ainsi qu’à ceux de leur famille. Elles sont isolées socialement. Comme je l’ai observé chez mes anciennes camarades de classe qui ont été forcées de se marier, la conscience même de leur isolement leur est pénible.

Lire aussi : La Béninoise Angélique Kidjo remporte son troisième Grammy Award

Soumises à leur mari et à leur belle-famille, les filles mariées sont plus exposées à la violence domestique et ne sont pas en mesure de prendre des décisions au sujet d’une sexualité protégée et de la planification familiale. Elles sont ainsi exposées à des risques élevés d’infections sexuellement transmissibles, dont le VIH, ou à une grossesse et à la maternité avant que leur corps et leur psychisme n’aient atteint leur pleine maturité. Et les grossesses à risque sont encore plus dangereuses, car les filles mariées très jeunes sont moins susceptibles de bénéficier des soins médicaux appropriés. Lors de l’accouchement, ces mères encore enfants présentent un risque accru de complications potentiellement invalidantes comme la fistule obstétricale, voire de décès, pour elles-mêmes ou leur bébé.

Perspectives d’avenir réduites à néant

En privant les filles de perspectives d’avenir, cette pratique prive les familles, les communautés et les nations de toutes les contributions qu’elles pourraient apporter en tant que femmes autonomes. Le mariage des enfants entrave les actions nationales liées à la santé maternelle et de l’enfant et à la lutte contre la malnutrition et la déscolarisation. Lorsque les filles sont mariées trop jeunes, elles n’ont pas d’autres possibilités que de transmettre pauvreté, faible niveau d’instruction et problèmes de santé – dont elles sont elles-mêmes victimes – à la génération suivante.

Le problème du mariage des enfants peut paraître insoluble. Ce phénomène existe parce que les sociétés accordent souvent une moindre valeur aux filles, ce qui fait qu’elles ne bénéficient pas des mêmes chances que leurs frères. Parce que la pauvreté ou d’autres conditions défavorables, comme le faible niveau d’instruction, limitent encore davantage leurs possibilités. Le mariage apparaît donc comme la meilleure solution pour assurer leur avenir.

Lire aussi : A la Philharmonie, Angélique Kidjo chante un hymne à la négritude

Mais il existe des stratégies éprouvées pour améliorer les perspectives des filles, préserver leur enfance et leur donner la possibilité d’un avenir meilleur pour elles-mêmes et pour la société dans laquelle elles vivent. Ceci implique d’améliorer l’accès des filles à l’éducation, de les rendre plus autonomes grâce à l’acquisition de connaissances et de compétences, d’éduquer les parents et les communautés, d’accroître les incitations économiques, de soutenir les familles, de renforcer et faireappliquer les lois et les politiques qui fixent l’âge minimum du mariage à 18 ans pour les filles et les garçons.

Contribuer au développement du pays

L’éducation joue un rôle fondamental. Les filles qui sont peu ou pas éduquées ont jusqu’à six fois plus de risques d’être mariées avant l’âge adulte que celles qui ont reçu un enseignement secondaire. Lorsqu’une fille va à l’école, son entourage a plus tendance à la considérer comme une enfant que comme une femme prête à devenir épouse et mère. Et le fait d’aller à l’école rend les filles plus autonomes, leur permettant de développer des compétences et des connaissances ainsi qu’un réseau social qui les aide à communiquer et à défendre leurs intérêts. Les filles instruites sont plus à même de contribuer à la croissance et au développement de leur pays ainsi qu’à la prospérité et au bien-être de leur future famille.

Quinze millions de filles sont mariées chaque année alors qu’elles ne sont encore que des enfants. Ce nombre démesuré souligne l’importance d’investir dans des solutions pouvant avoir des retombées à grande échelle, pour mettre fin plus rapidement à cette pratique. Des investissements ciblés permettant de rendre plus autonomes les filles pauvres et marginalisées, grâce notamment à une meilleure santé, à une éducation et à une protection sociale, peuvent créer d’autres voies pour les filles et leurs familles.

Tout aussi essentiel est le travail lent et patient visant à faire évoluer les normes sociales. Ces évolutions fondamentales et durables proviennent des communautés elles-mêmes et dépendent de la mobilisation des mères et des pères pour trouver des solutions qui auront des retombées importantes sur la vie de leurs filles.

Lire aussi : Angélique Kidjo : « Moi, je crée des passerelles »

Lorsque le mariage des enfants ne sera plus qu’un souvenir, nous aurons mis fin à une inégalité qui spolie les filles de leurs droits fondamentaux et leur vole leur enfance. Les filles et les femmes seront plus nombreuses à pouvoir profiter pleinement de leur vie et à offrir le meilleur à leur famille, à leur communauté et à la société – un grand pas en avant dans la rupture du cycle intergénérationnel de la pauvreté et le renforcement des communautés et des nations. Mettre fin au mariage des enfants permettra de transformer la vie des filles et d’engendrer des bénéfices pour tous.

Angélique Kidjo est chanteuse, musicienne et comédienne. Artiste primée de nombreuses fois, elle est ambassadrice de bonne volonté de l’Unicef depuis 2002.

 

Lemonde.fr par Angélique Kidjo