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Et si la Russie coupait l’approvisionnement de pétrole et de gaz à l’Europe?

mars 2, 2022

Les Européens importent environ 85 % du gaz qu’ils consomment et la Russie est leur principal fournisseur. Photo : Reteurs/Maxim Shemetov

Les sanctions imposées à la Russie pour son invasion de l’Ukraine pourraient pousser Moscou à riposter en limitant ou en stoppant carrément l’offre de pétrole et de gaz à l’Ouest. Mais la Russie pourrait payer cher ce geste, disent des experts.

Selon Anessa Kimball, professeure au Département de science politique et directrice du Centre sur la sécurité internationale de l’Université Laval, si la Russie ralentit ou coupe l’approvisionnement du pétrole et du gaz vers l’Ouest, cette mesure sera vue comme une escalade qui vise à briser la cohésion des alliés.

La Russie est le troisième producteur mondial de pétrole et le deuxième des grands exportateurs. Ses exportations d’environ 5 millions de barils par jour de pétrole brut représentent environ 12 % du commerce mondial, et ses 2,85 millions de barils par jour de produits pétroliers représentent environ 15 % du commerce mondial des produits raffinés.

C’est sûr que c’est un levier de pression qu’ils ont dans leur boîte à outils, dit Mme Kimball.

Selon Mark Manger, professeur auMunk School of Global Affairs & Public Policy de l’Université Toronto et codirecteur du Global Economic Policy Lab, pour tenter de comprendre ce que la Russie envisage de faire, il faut distinguer entre l’exportation de gaz et celle de pétrole russe.

Rappelons que les Européens (et particulièrement l’Allemagne, l’Italie, la Lituanie et la Hongrie) importent environ 40 % du gaz qu’ils consomment de la Russie.

Si l’Europe dépend fortement du gaz russe, cette exportation ne rapporte que 7 % du revenu brut de l’économie de la Russie. Cela pourrait être tentant pour la Russie de couper l’approvisionnement en gaz, car cela ne leur fera pas de mal s’ils perdent 7 % de la valeur des exportations, explique M. Manger.

C’est pourquoi la Russie songe à utiliser le gaz comme monnaie d’échange pour rééquilibrer la situation, ajoute Mme Kimball.

Mais puisque l’impact financier sur la Russie ne serait pas significatif, l’Europe peut difficilement menacer Moscou d’arrêter les importations de gaz.

Même si l’Union européenne continue d’acheter du gaz de la Russie, M. Manger ne croit pas que cela remette en question les sanctions. C’est mineur [comme source de financement] pour la Russie.Un homme travaille près des gigantesques tuyaux d'un terminal gazier.

Le terminal du gazoduc Nord Stream 2, à Lubmin, en Allemagne. L’Allemagne a suspendu le processus de certification du gazoduc à la suite de l’invasion de la Russie en Ukraine. Photo : La Presse Canadienne/AP/Michael Sohn

De plus, l’Europe pourrait difficilement trouver de nouvelles sources de gaz rapidement et des prix raisonnables. M. Manger rappelle que ce gaz est utilisé non seulement pour le chauffage et l’électricité, mais aussi pour la production d’engrais. Déjà, les prix de la potasse ont augmenté. Ces pays ne peuvent pas vraiment se sevrer de cette source de gaz à court terme.

Autre considération pour la Russie : elle pourrait difficilement vendre ce gaz ailleurs, parce qu’elle n’a pas les infrastructures nécessaires pour le transporter. Moscou souhaite construire des gazoducs vers la Chine, mais ça prendra plusieurs années, dit M. Manger.

L’arme du pétrole

En revanche, environ 60 % des exportations de la Russie proviennent de la vente du pétrole.

Ainsi, les exportations de pétrole font rouler l’économie en Russie, et ce, depuis très longtemps, précise M. Manger. C’est le cas depuis l’ère soviétique, dit-il, en ajoutant que cette dépendance aux exportations de pétrole est l’une des plus grandes faiblesses de la Russie. D’ailleurs, environ 60 % des exportations pétrolières de la Russie sont destinées à l’Europe.

Même si l’Europe importe près du tiers de son pétrole de la Russie, elle pourrait trouver du pétrole ailleurs, indiquent M. Manger et Mme Kimball. Il n’y a pas de pénurie de pétrole, rappelle M. Manger. On peut facilement augmenter la cadence de production et transporter le pétrole par navire.

Il croit que les États-Unis pourraient convaincre les Saoudiens d’accroître leur production de pétrole, ce qui aurait comme effet non seulement d’offrir à l’Europe une autre source de pétrole, mais aussi de réduire les prix du baril de pétrole, qui sont au plus haut depuis 2014, lors de l’annexion de la Crimée par la Russie.

Sans marché européen et avec un prix du pétrole réduit, les revenus de la Russie baisseraient significativement.

« Ceci mettrait l’économie russe à genoux. »— Une citation de  Mark Manger, professeur à l’Université de Toronto

Mme Kimball est d’accord. Selon elle, une intervention de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) est un autre moyen de couper une partie du financement de la Russie.

Et comme pour le gaz, la Russie pourra difficilement exporter son pétrole ailleurs. Elle dépend largement des ports de la mer Noire, des routes qui sont actuellement perturbées par l’invasion en Ukraine.

De plus, certains pays, comme le Royaume-Uni et le Canada, ont fermé leurs ports à tous les navires russes. Oui, les Russes peuvent continuer à exporter vers la Chine, mais la Chine va peut-être exiger une réduction des prix. Après tout, les Chinois ne sont pas dans le marché de la charité.Des pipelines.

À Mozyr, au Bélarus, des pipelines qui transportent du pétrole de la Russie vers l’Europe. Photo : Reuters/Vasily Fedosenko

Déjà des actions concertées contre la Russie

Mardi, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a annoncé que les 31 pays membres libéreront 60 millions de barils de brut de leurs réserves pour faire face aux prix élevés du pétrole exacerbés non seulement pas la pandémie, mais par la crainte d’approvisionnement de la Russie.

Les ministres ont décidé aujourd’hui que l’approvisionnement énergétique ne devrait pas être utilisé comme un moyen de coercition politique ni comme une menace pour la sécurité nationale et internationale, peut-on lire dans le communiqué de l’Agence internationale de l’énergieAIE.

Le Canada a annoncé pour sa part qu’il interdisait les importations de pétrole russe. Cette annonce est davantage symbolique, puisque le Canada n’a pas reçu de cargaison de pétrole brut russe depuis 2019. Le Canada importe toutefois certains produits pétroliers raffinés de la Russie.

L’industrie du pétrole représente plus du tiers des revenus du budget fédéral de la Russie, et bien que le Canada ait importé très peu de quantités ces dernières années, cette mesure envoie un message fort, a déclaré le premier ministre Justin Trudeau en conférence de presse cette semaine.

Mais malgré ces actions, le prix du pétrole risque d’augmenter encore, surtout si la guerre persiste, prévient M. Manger. L’utilisation des réserves stratégiques de pétrole ne pourra pas stabiliser le prix éternellement.

Poutine n’a pas besoin de fermer complètement les robinets pour punir l’Occident. La banque JPMorgan Chase a d’ailleurs averti que le prix du pétrole pourrait atteindre 150 $ le baril si les exportations russes étaient réduites de moitié.

Étant donné que l’économie mondiale est toujours fragilisée par la pandémie, Mme Kimball se demande si l’Occident sera capable d’encaisser les contrecoups économiques que veut imposer la Russie. C’est un risque pour la Russie, mais il faut prendre en compte que Poutine est peut-être prêt à encaisser beaucoup plus de conséquences financières que les autres pays. Il n’essaie pas de plaire à tout le monde. Donc sa marge de manœuvre est assez large.

Cependant, M. Manger estime que la Russie joue un jeu dangereux en menaçant d’arrêter le flot de pétrole et de gaz vers l’Europe, et qu’elle risque de faire crouler son économie à long terme.

« Je pense que la Russie a complètement surestimé son pouvoir. [Elle a tenu] pour acquis que l’Occident n’était pas prêt à assumer un coût économique pour arrêter cette guerre. »— Une citation de  Mark Manger, professeur à l’Université de Toronto

La Russie pourrait-elle perdre l’Europe comme marché?

La Russie a une longue histoire d’approvisionnement fiable en pétrole et en gaz. Même au plus fort de la guerre froide et lors de l’annexion de la Crimée en 2014, l’approvisionnement a toujours été maintenu.

Par contre, M. Manger pense que l’Occident et l’Europe ont de moins en moins confiance dans la stabilité de cet approvisionnement. Personne n’y croit maintenant, dit M. Manger.

Il s’agit d’une vulnérabilité à long terme pour le président Poutine. S’il militarise l’approvisionnement énergétique, cela ne fera qu’accélérer la diversification énergétique de l’Europe et de l’Occident pour s’éloigner de l’énergie russe, a déclaré Daleep Singh, conseiller adjoint américain à la sécurité nationale sur les ondes de CNBC.

Cette guerre pousse plusieurs pays européens à accélérer leur transition énergétique et à diversifier plus rapidement leurs sources d’énergie.

Par exemple, dit M. Manger, le chancelier de l’Allemagne a prononcé un discours dimanche dans lequel il affirme que son pays va accélérer l’atteinte d’une économie « zéro émission nette » et construire des terminaux de gaz naturel qui pourraient servir à l’importation d’hydrogène vert.

C’est un changement fondamental qui signifie essentiellement que, même s’il n’y a pas de solution à court terme et même à moyen terme, l’Allemagne essaiera de se sevrer des importations russes.

Au Canada, le premier ministre albertain, Jason Kenney, a déclaré mardi que l’invasion de l’Ukraine démontre que les démocraties, comme le Canada, doivent être plus autosuffisantes sur le plan énergétique. Il faut diminuer notre dépendance sur l’énergie du pétrole de conflit, de guerre. Chaque baril de pétrole russe fournit maintenant la machine de guerre de Poutine. Je crois que l’invasion a changé rapidement l’urgence [pour le Canada] de construire l’infrastructure, y compris les oléoducs et les exportations de gaz naturel liquéfié du Canada au reste du monde.

La Russie, dit-il, pourrait faire crouler son économie si elle choisit de couper l’approvisionnement de pétrole et de gaz à l’Europe.

Avec Radio-Canada par Mélanie Meloche-Holubowski

Le Canada a bâti un nouveau réseau d’approvisionnement en Chine

avril 13, 2020
Déjà trois livraisons ont été réalisées dans le cadre de ce plan et le Canada en prévoit plusieurs autres.
© Twitter/Cargojet Déjà trois livraisons ont été réalisées dans le cadre de ce plan et le Canada en prévoit plusieurs autres.
Alors que les canaux traditionnels d’approvisionnement en matériel médical et en équipement de protection ne suffisent pas à satisfaire la demande internationale depuis plusieurs semaines, le gouvernement canadien a entrepris de mettre sur pied son propre réseau d’approvisionnement parallèle en matériel de protection individuelle fabriqué en Chine.

Ce nouveau réseau d’approvisionnement, créé en urgence, a déjà permis la livraison par avion de trois cargaisons de matériel médical. La plus récente, arrivée samedi, contenait des millions de masques N95 destinés au personnel médical à travers le pays.

Le gouvernement a dû rapidement mettre sur pied un système fiable avec l’aide de diplomates, de consultants, de deux transporteurs aériens et d’un entrepôt français de Shanghai. La crise prenant de l’ampleur partout dans le monde, les fonctionnaires fédéraux autant que les équipes politiques étaient arrivés à l’évidence : la lutte entre les pays pour se procurer de tels équipements, souvent déloyale, rendait trop peu fidèles les fournisseurs traditionnels.

Les masques respiratoires N95 sont particulièrement en demande.

© Guy Leblanc/Radio-Canada Les masques respiratoires N95 sont particulièrement en demande.
Les prix grimpaient au rythme des enchères officieuses, des cargaisons se voyaient détournées par d’autres acheteurs – souvent des pays alliés comme les États-Unis – sur les tarmacs. Certaines histoires qui circulent, mais qui n’ont pu être confirmées, évoquent des avions envoyés par des pays étrangers avec à leur bord des mallettes remplies d’argent comptant pour racheter des cargaisons destinées à d’autres dans les aéroports et les usines chinoises.

C’est vraiment comme le Far West quand il s’agit d’acheter des fournitures médicales, disait la vice-première ministre, Chrystia Freeland, la semaine dernière. Pendant ce temps, le personnel médical canadien criait au manque d’équipements de protection, craignait pour sa sécurité et voyait le taux d’absentéisme s’accroître.

Les problèmes d’approvisionnement ne disparaîtront pas du jour au lendemain avec quelques cargaisons. La solution du gouvernement se veut partielle, pas miraculeuse. Mais il semble tout de même qu’elle fonctionne.

Le rôle clé de l’ambassadeur

«On est chanceux d’avoir [Dominic] Barton», a expliqué à la CBC un fonctionnaire affecté à cet effort d’approvisionnement à propos du rôle de l’ambassadeur du Canada à Pékin. «C’est avant tout un homme d’affaires. Il a de bons contacts en Chine, il connaît les Chinois et il comprend comment ils font affaire.»

M. Barton n’est pas ambassadeur de carrière. Ce n’est que depuis quelques mois qu’il est diplomate. Au cours des dernières années, il a notamment dirigé la branche asiatique de la firme de consultants McKinsey et a siégé au conseil d’administration de la Banque de Développement de Chine, une banque gouvernementale de grande ampleur souvent impliquée dans d’imposants projets.

Ces derniers temps, le corps diplomatique canadien en Chine a converti ses activités. Au lieu de « vendre » le Canada aux Chinois, les employés de l’ambassade, des consulats et des bureaux commerciaux du Canada sont désormais principalement chargés de dégoter et d’acheter du matériel médical.

«Nous avons déployé l’équipe de notre ambassade sur le terrain dans des efforts pour nous assurer que nos commandes sont livrées dans les délais et pour identifier de nouvelles opportunités pour nous», a résumé le 7 avril la ministre des Services publics et de l’Approvisionnement, Anita Anand.

Pour aider le personnel diplomatique, dont les tâches étaient chamboulées pour en faire des commerçants, Ottawa a engagé une société de conseil. Cette firme, une multinationale, n’a pas été identifiée pour des raisons stratégiques. Une source gouvernementale de la CBC a toutefois indiqué qu’il ne s’agit pas de McKinsey, l’ancien employeur de l’ambassadeur Barton.

Les consultants de l’entreprise contribuent à identifier des fabricants de matériel médical fiables dans leur production et leurs livraisons, qui respectent les standards canadiens de qualité alors que plusieurs pays ont dû renvoyer en Chine des cargaisons de matériel défectueux.

Des gens d’affaires canadiens issus de la diaspora chinoise ont aussi été appelés à aider les gouvernements fédéral et provinciaux à trouver des partenaires d’affaires fiables.

L’entrepôt français à Shanghai

Même si ce plan fonctionne, il a ses limites logistiques. Une fois le fournisseur trouvé et la commande passée, encore faut-il qu’elle arrive à bon port et dans un bon état. Là-dessus, les contacts de l’ambassadeur Barton sont relativement impuissants.

«Une commande n’est pas une garantie de livraison», avait prévenu la ministre Anand. Le Canada doit donc s’impliquer dans l’ensemble du processus, mais a aussi besoin de partenaires.

Ottawa a décidé de faire affaire avec l’entreprise française Bolloré Logistics, qui se spécialise dans le transport et qui est implantée de longue date au Canada. Bolloré a des bureaux un peu partout dans le monde, dont à Shanghai.

Shanghai est une des plaques tournantes du trafic aérien en Asie, avec 2 des 20 aéroports les plus fréquentés du continent.

© Johannes Eisele/AFP Shanghai est une des plaques tournantes du trafic aérien en Asie, avec 2 des 20 aéroports les plus fréquentés du continent.
Sur le terrain, les employés de Bolloré récupèrent les commandes canadiennes et les acheminent vers son entrepôt près d’un des aéroports de Shanghai, depuis lequel elles sont exportées vers le Canada. Comme il est entreposé, le matériel médical acheté par le Canada ne peut pas être récupéré par d’autres pays alors qu’il attend sur un tarmac que les procédures administratives liées à son transport soient réglées.

Et comme les vols commerciaux se font rares, les transporteurs et les pilotes prêts à livrer les cargaisons ne manquent pas pour établir un pont aérien.

Les transporteurs

C’est sans tambour ni trompette qu’est arrivée la première cargaison le 1er avril à Toronto, puis une autre, cinq jours plus tard. À bord du deuxième avion se trouvaient quelque huit millions de masques commandés par le gouvernement fédéral, mais aussi du matériel acheté par le Québec et la Nouvelle-Écosse. À cela s’ajoute maintenant la livraison de samedi.

Pour le transport des cargos que Bolloré garde dans son entrepôt, le gouvernement a conclu des ententes avec Air Canada et Cargojet. C’est un avion de Cargojet qui s’est posé à Hamilton samedi, alors qu’Air Canada doit envoyer des appareils à Shanghai cette semaine pour ramener d’autres cargaisons. Si tout va bien, ces livraisons seront de plus en plus fréquentes.

Air Canada a entrepris la conversion d'appareils qui transportent habituellement des passagers pour en faire des avions cargo.

© Air Canada Air Canada a entrepris la conversion d’appareils qui transportent habituellement des passagers pour en faire des avions cargo.
Le gouvernement du Canada a demandé à Air Canada de fournir des services de transport aérien d’urgence pour effectuer des vols de fret, peut-on lire dans un mémo interne adressé le 7 avril aux pilotes de l’entreprise, sur lequel la CBC a mis la main. Cette opération nécessitera beaucoup de pilotes au cours des sept à dix prochains jours.

Samedi, le jour de l’arrivée de l’appareil de Cargojet, Air Canada annonçait la conversion de trois Boeing 777 dont les sièges ont été retirés pour doubler leur capacité en termes de cargo

Avec CBC/Radio-Canada