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France: Le professeur Axel Kahn est mort

juillet 6, 2021

Le scientifique aux 1 000 vies s’est éteint, à l’âge de 76 ans, d’un cancer. Il avait mis en scène sa fin de vie sur Twitter.

« Jusqu’en avril, je planifiais les années civiles ; puis des saisons. Ce furent bientôt plutôt les semaines. Ce ne sont plus désormais que les aubes naissantes que je verrai, émerveillé, bleuir. Cela en vaut pourtant toujours la peine », tweetait Axel Kahn le 29 mai dernier. Le médecin et généticien, qui venait de quitter la présidence de la Ligue nationale contre le cancer, s’est éteint le 6 juillet et aura presque jusqu’au bout, sur Twitter, sur son blog, dans de nombreuses interviews écrites et télévisées, tenté de raconter ce que c’est, pour un homme, de voir arriver sa fin.

Début avril, un mois à peine après la sortie de son dernier livre* (le 30e !), l’ancien chercheur apprenait en effet l’aggravation « fulgurante » du cancer dont il souffrait jusqu’ici en secret. La mort se profilait et il le fit aussitôt connaître publiquement pour ne plus cesser, dans des messages poignants et parfois un peu déconcertants, d’évoquer l’affreux compte à rebours et d’en tirer des leçons de sagesse.

Au fond, le dernier des frères Kahn a aimé raconter sa mort presque autant qu’il goûtait à l’exercice de narrer sa vie. « Je crois fondamental de préciser quelles sont les bases culturelles et éducatives, quels sont les expériences et présupposés qui ont façonné ma personnalité morale », disait-il dans une interview donnée au Point en avril 2010. « C’est une clé de lecture essentielle et l’exercice vaudrait d’ailleurs pour tous les individus qui usent de la parole publique »… Or c’est peu dire que l’ancien chercheur et président d’université a lui-même usé de la parole publique en prenant part à d’innombrables débats sociétaux et bioéthiques et en défendant, d’après l’humanisme agnostique dont il se revendiquait, ce qui lui semblait ou non moralement acceptable.

Opposé à la GPA, pas à la PMA

Opposé au clonage comme à la légalisation de l’euthanasie ou de la gestation pour autrui, il était favorable en revanche, et depuis longtemps, à l’ouverture de l’assistance médicale à la procréation aux couples lesbiens et aux femmes célibataires. Depuis le début de la crise sanitaire, on le voyait truster les plateaux de télévision pour critiquer les mesures gouvernementales et il jurait avoir vu monter bien avant tout le monde, à la faveur des longues marches qu’il faisait à travers la France, le mouvement des Gilets jaunes… « Je me souviens d’avoir fait jusqu’à douze plateaux de radio et de télé sur certains sujets […], je suis le bon client qu’on appelle à tout bout de champ et, puisqu’on me le propose, je considère que c’est mon devoir de le faire », racontait-il au Monde fin février.

« Est-ce qu’il y a un peu de vanité… ? Sans doute, oui. » Conscient de sa valeur, il avait tout de même assez d’autodérision pour l’être aussi de sa forfanterie. « Mélange impressionnant de radicalité et de vérité […], il va droit, quelquefois il peut tomber à côté, mais c’est un honnête homme », le décrivait le discret Pr Didier Sicard, qui le côtoya au CCNE – Comité consultatif national d’éthique – auprès de Libération. « Bien sûr, il peut agacer, s’avérer content de lui. Mais il est à la hauteur de ce qu’il exprime. »

Destin familial

Ces avis tranchés, cette obsession du bon sens éthique, Axel Kahn les justifiait constamment par un destin familial et personnel qu’il exposait volontiers… Dans ses ouvrages (un par an), sur son blog, dans les innombrables portraits qui lui ont été consacrés, il avait tout raconté. D’abord le quatuor masculin brillant et plein d’assurance qu’il forma longtemps avec ses deux frères aînés, Jean-François et Olivier, et leur père, Jean Kahn : Jean est philosophe ; Jean-François, plus tourné vers l’histoire et les sciences humaines, deviendra l’homme de presse que l’on connaît, et Olivier – décédé en 1999 – est chercheur en chimie.

Reste à Axel, pour épater les trois autres, le territoire inexploité de la médecine. On connaît aussi les deux moments clés de son existence, ceux au cours desquels tout a basculé. Une promenade, à quinze ans, lors de laquelle lui qui est croyant – au point de songer à la prêtrise – revisite un à un, en marchant, les dogmes catholiques et perd brutalement la foi. Ce catholicisme dont il disait avoir gardé les principes humanistes, il continuait cependant de l’appeler joliment son « village natal »… Puis vient le cataclysme. En 1970, Jean, le père tant aimé, se suicide en sautant d’un train. On retrouvera l’Évangile de Jean dans sa poche, et il laisse, surtout, une lettre terrible à son dernier fils, et seulement à lui. Elle commence ainsi : « Mon cher Axel, je m’adresse à toi comme le plus capable de faire durement les choses nécessaires » et s’achève par l’écrasante injonction suivante : « Sois raisonnable et humain »…

Cette lettre paternelle, énigmatique et tellement encombrante, deviendra le fil rouge de l’existence d’Axel Kahn. Il ne la révélera que des années plus tard à ses frères. Et sera longtemps partagé entre le sentiment inconfortable d’être le fils « élu » et la certitude, à l’inverse, que son père s’inquiétait pour lui, et lui seul, dans la fratrie. Car lorsque Jean décède, Axel est déjà un jeune homme hyperactif et aux positions extrêmement tranchées : le message paternel est-il une invitation à plus de mesure ? Fervent militant communiste pendant des années, puis socialiste proche de Martine Aubry, il avait ensuite, comme son frère Jean-François, soutenu officiellement le MoDem. Avant le deuxième tour de 2017, il avait multiplié les tribunes appelant à voter Macron, pour avouer plus tard, une fois Macron passé contre Marine Le Pen, avoir en réalité voté blanc dans le secret de l’isoloir… Et on l’entend d’ici éclater de rire de cette facétie, au fond de cette ultime liberté…

Ce grand rire de gamin roublard, un rire tonitruant et tellement communicatif, était le même, exactement, que celui de son frère Jean-François. Jouisseur, il s’était marié trois fois, avait une multitude d’enfants et petits-enfants, et aimait plus que tout le spectacle de la nature et la marche. L’interviewant en 2010, nous lui avions demandé : « Axel Kahn, vous avez 65 ans. Jusqu’ici, avez-vous été un type bien ? » Il avait répondu : « J’ai essayé. »

Avec Le Point par Violaine de Montclos