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Ouattara, Saïed, Condé, Guelleh, Bongo, Bazoum… Les hommages du continent à BBY

mai 5, 2021
Béchir Ben Yahmed lors d’une soirée de « La Revue » le 6 mai 2010, à Paris

Chefs d’État, intellectuels, lecteurs… Depuis le décès, le 3 mai à Paris, de Béchir Ben Yahmed, fondateur de « Jeune Afrique » et de « La Revue », les messages saluant sa mémoire se multiplient.

Béchir Ben Yahmed, fondateur et patron historique de Jeune Afriques’est éteint lundi à l’âge de 93 ans à l’hôpital parisien Lariboisière. Depuis l’annonce du décès de ce témoin privilégié des soubresauts de l’Afrique et du Moyen-Orient, les hommages affluent. Qu’ils soient chefs d’États, Premiers ministres, journalistes ou lecteurs émus, les témoignages de respect et d’estime se multiplient, publics comme privés.

L’un de ses amis les plus chers et les plus fidèles, Alassane Ouattara – le journaliste considérait être pour l’Ivoirien « une sorte de frère aîné » – a été l’un des premiers à réagir. « C’est avec une immense tristesse que j’apprends le décès de mon aîné Béchir Ben Yahmed, un ami depuis une quarantaine d’années, un grand intellectuel, un excellent journaliste et un infatigable entrepreneur », s’est ainsi ému le président.

Son Premier ministre, Patrick Achi, a évoqué un « homme du dialogue des cultures, des continents et des hommes ». « Créatif, généreux, exigeant, il avait le génie de la presse », a-t-il ajouté.

« C’est une certaine Afrique qui s’en est allée »

Peu après l’annonce du décès de BBY, c’est un autre chef d’État, fraîchement élu, qui a été parmi les premiers à saluer la mémoire du fondateur de JA. « C’est une certaine Afrique qui s’en est ainsi allée, à travers ce grand témoin de notre histoire, a écrit le président du Niger, Mohamed Bazoum. Mes condoléances attristées à l’équipe de Jeune Afrique. Je suis convaincu qu’elle saura porter très haut le flambeau de cette belle aventure. » Son prédécesseur, Mahamadou Issoufou, lui a emboîté le pas, rendant hommage à « un géant ». Un terme également employé par Moussa Faki Mahamat, le président de la Commission de l’Union africaine.

« Je salue la mémoire d’un pionnier qui a mis sa plume au service du continent », a écrit pour sa part le président burkinabè, Roch Marc Christian Kaboré. BBY a été un acteur de la lutte pour la cause du tiers-monde, l’indépendance des pays africains, l’État de droit et la démocratie. » Le président sénégalais, Macky Sall, a quant à lui fait part de sa peine, insistant sur le « parcours exceptionnel » du fondateur de Jeune Afrique. 

Les présidents guinéen Alpha Condégabonais Ali Bongo Ondimbabissau-guinéen Umaro Sissoco Embaló, comorien Azali Assoumani ont fait part de leurs condoléances par le biais de messages personnels adressés à Danielle Ben Yahmed, l’épouse de BBY, et à ses fils, Marwane et Amir Ben Yahmed.

« La disparition de Béchir Ben Yahmed signe indubitablement le départ d’un serviteur passionné qui mit, des décennies entières, des compétences exceptionnelles d’intelligence, de créativité et de plaidoirie en faveur de la dignité et du bien-être de l’Afrique », a quant à lui écrit le président djiboutien Ismaïl Omar Guelleh.

Kaïs Saïed lisant l’un des numéros de sa collection de « Jeune Afrique », en septembre 2019, dans l’entre-deux tours de la présidentielle en Tunisie.

C’est également le cas de Kaïs Saïed, le président tunisien, qui a salué « l’une des figures de proue du mouvement national tunisien qui a contribué, aussi bien par son engagement politique que par sa plume, à l’indépendance de son pays natal ».

« Béchir Ben Yahmed restera à jamais gravé dans la mémoire du monde des médias tunisiens, français et africains », écrit le chef de l’État, grand lecteur de Jeune Afrique, dont il conserve chez lui des dizaines de numéros.

Le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a également rendu hommage « au nom du Royaume du Maroc », à cet homme « d’une grande lucidité et d’une grande constance de conviction, ainsi que le Maroc et les Marocains peuvent en témoigner ».

De son côté, l’ambassadeur d’Algérie à Paris, Mohamed Antar Daoud, a adressé ses condoléances à la famille Ben Yahmed en saluant une figure « connue et appréciée pour ses qualités humaines et professionnelles », qui laissera « le souvenir d’un homme qui a fait siens la cause et le combat du peuple algérien pour le recouvrement de son indépendance ».

Le Premier ministre guinéen, Ibrahima Kassory Fofana, a lui aussi adressé une lettre de condoléances à Danielle Ben Yahmed. Abdoulaye Bio Tchané, ministre d’État du Plan et du Développement et numéro deux du gouvernement béninois, ainsi qu’Olivier Boko, proche conseiller du président Patrice Talon, ont également présenté leurs hommages.

Daniel Ona Ondo, président de la Commission de la Cemac, a lui écrit sa « peine » après la disparition de celui qui a « réussi à faire de Jeune Afrique un puissant outil d’analyses pour la lecture et la compréhension de l’histoire contemporaine africaine ». François Fall, représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour l’Afrique centrale, a pour sa part salué « un baobab qui aura contribué à l’éveil du continent ».

Le Béninois Serge Ékué, président de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), ou encore le Sénégalais Makhtar Diop, à la tête de la Société financière internationale (IFC), ont également fait part de leurs condoléances.

L’Élysée salue « un homme de conviction »

La présidence française a longuement rendu hommage à une « plume alerte, dont la lucidité clinique n’épargnait aucun chef d’État, ni africain, ni français ». Emmanuel Macron a notamment salué « un homme de presse et de conviction qui a accompagné et éclairé les indépendances africaines, qui a insufflé une fraternité d’âme entre les États de ce continent, et qui a incarné la profondeur du lien indéfectible entre la France et l’Afrique ».

Les chefs d’État et ministres n’ont pas été les seuls à réagir. Personnalités politiques et intellectuels, artistes, écrivains, nombreux ont été celles et ceux qui ont adressé leurs condoléances de manière publique ou privée. C’est notamment le cas de Lakhdar Brahimi, ancien ministre algérien des Affaires étrangères, de Tiébilé Dramé, ancien ministre malien des Affaires étrangères, du Sénégalais Karim Wade, ex-ministre et fils de l’ancien président Abdoulaye Wade. « L’Afrique perd son plus grand patron de presse », s’est pour sa part ému le Congolais Moïse Katumbi, rendant hommage aux soixante années que BBY a passées « au service de l’information ».

Écrivains, cinéastes, journalistes…

La Prix Goncourt franco-marocaine Leïla Slimani, ancienne journaliste à Jeune Afrique, le peintre marocain Mehdi Qotbi, le cinéaste tunisien Férid Boughedir et l’ancien ministre français de la Culture Frédéric Mitterrand, qui a collaboré à La Revue, ont également adressé leurs condoléances à la famille du défunt. « C’est grâce à Béchir Ben Yahmed et à Jeune Afrique qu’une très grande partie de ma génération est née au panafricanisme, a quant à lui écrit le philosophe camerounais Achille Mbembe. Il aura eu un impact considérable sur la formation de notre conscience historique. »

Les hommages des professionnels des médias n’ont pas manqué. De l’Ivoirien Venance Konan, directeur général de Fraternité Matin, et son confrère Noël Yao, au Marocain Mohamed Khabbachi. Ce dernier, patron du site Barlamane et ancien directeur général de la MAP, salue « le parcours du combattant » d’un homme dont « le nom résonne dans toute l’Afrique et le monde arabe ».

Les anciens collaborateurs de JA ont également été nombreux à rendre hommage à Béchir Ben Yahmed : Francis Kpatindé, dans Le MondePascal Airault, dans L’OpinionChristophe Boisbouvier et Jean-Baptiste Placca, sur RFI, le Camerounais Célestin Monga, aujourd’hui enseignant à Harvard, sans oublier l’ancien rédacteur en chef de Jeune Afrique Hamid Barrada, l’une des références du journalisme au Maroc, les Sénégalais Cheikh Yérim Sow et Cécile Sow, Mohamed Selhami, fondateur de Maroc HebdoGuy Sitbon, Jean-Claude Hazena, Jean-Pierre Séréni…

Beaucoup de quotidiens et de sites d’information du continent également rendu hommage à Béchir Ben Yahmed, de Walf Quotidien (Sénégal) à Wakat Séra (Burkina Faso), en passant par Le Djely (Guinée) ou encore Les Dépêches de Brazzaville.

Par Jeune Afrique

Décès de Béchir Ben Yahmed : la Tunisie, orpheline de « Si Béchir »

mai 4, 2021
Le président Habib Bourguiba (à g.), Béchir Ben Yahmed, ministre de l’Information (avec des lunettes de soleil) et Ahmed Mestiri, ministre des Finances, à Tunis, en juillet 1957.

Plus jeune ministre de Habib Bourguiba, BBY a contribué aux pourparlers pour l’indépendance de la Tunisie. Devenu patron de presse, ce natif de Djerba continuait à accorder une place spéciale à son pays d’origine dans « Jeune Afrique ». Témoignages.

La nouvelle a fuité dans la matinée du 3 mai mais personne ne croyait au décès de « Si Béchir ». « Attendons d’abord une confirmation », écrivait sur les réseaux sociaux Sonia Ben Frej, ancienne dirigeante de banque. Mais déjà les hommages affluaient. Tandis que Mondher Khanfir, vice président du think tank Tunisian African Business Council (TABC) évoquait « un homme d’exception qui a porté l’Afrique dans son cœur », le journaliste Mondher Chraiet saluait « l’un des plus grands journalistes arabes et africains ».

Taoufik Hbaieb, directeur de la revue Leaders, consultait souvent « BBY », comme l’appelait beaucoup de familiers de la maison Jeune Afrique. « Il a façonné une légende. La sienne, d’abord, celle d’un grand patron de presse, et celle de Jeune Afrique. BBY et Jeune Afrique ont exercé un magistère d’une rare autorité et puissance », estime-t-il. À Tunis, lorsqu’on disait « Si Béchir », on savait qu’il s’agissait de Béchir Ben Yahmed.

« Un véritable journaliste d’opinion »

Sa singularité et son courage ont marqué les esprits. « C’était un véritable journaliste politique d’opinion, c’est-à-dire qui a des opinions, note le politologue Hatem Mrad. Il était la référence à l’époque de l’autoritarisme ». Comme lui, personne n’a oublié que le jeune Béchir a été le premier à oser fustiger le pouvoir personnel d’un Bourguiba au faîte de sa puissance.

IL ÉTAIT ATTENTIF À L’AVIS DES LECTEURS ET AVAIT LE DON DE S’INTÉRESSER AUX GENS.

Ses éditos, les fameux « Ce que je crois », étaient très attendus par des lecteurs qui appréciaient la liberté de ton du fondateur de Jeune Afrique. L’architecte et ancien directeur exécutif de Afek Tounes, Mohamed Ali Mankaï, raconte comment, au début des années 2000, BBY l’avait contacté en toute simplicité après avoir remarqué qu’il écrivait régulièrement au courrier des lecteurs. « Il était une icône de l’Afrique francophone et a marqué plusieurs générations. Mais il était aussi attentif à l’avis des lecteurs et avait le don de s’intéresser aux gens », confie-t-il.

Aujourd’hui très émue, la journaliste et militante pour les droits humains Souhayr Belhassen n’a jamais oublié ses années à Jeune Afrique, l’esprit qui y régnait mais aussi l’exigence et la rigueur de « Si Béchir ». « C’était une école », se rappelle celle qui a cosigné avec Sophie Bessis une biographie de Bourguiba. Cette dernière est tout aussi bouleversée : « Chapeau bas. Si Béchir avait la presse dans la peau. Ma vie ne serait pas la même s’il n’avait pas été sur mon chemin. »

Mohamed Ben Smaïl (à g.) avec Béchir Ben Yahmed (c.), à Tunis, en 1960.

« Grande liberté »

Sans qu’il intervienne directement sur la scène tunisienne, BBY était perçu comme la référence d’un journalisme précurseur qui saisissait les enjeux géopolitiques mais aussi comme l’un des bâtisseurs de la Tunisie moderne. « Si Béchir a été impliqué dans la construction de l’État-nation et a été le plus jeune membre du gouvernement. Son nom est important dans l’histoire nationale, aux côtés de ceux de Mohamed Masmoudi et de Mohamed Ben Smail, souligne le spécialiste des médias Larbi Chouikha. Il s’est opposé à Bourguiba, dont il s’est affranchi pour créer un journal à sa manière. Malgré toutes les propositions du président, il n’est pas revenu en Tunisie. Il avait compris qui était Bourguiba et ses limites. Il a parfois été controversé mais il a fait de Jeune Afrique un empire médiatique qui a rayonné sur toute l’Afrique et qui a fait école. »

SES ÉDITORIAUX, SES ÉCRITS, ÉTAIENT TOUJOURS ATTENDUS, SOUVENT CRAINTS MAIS TOUJOURS RESPECTÉS

Fervent lecteur de La Revue, titre auquel BBY accordait toute son attention depuis 2003, l’ancien président de la République tunisienne par intérim, Foued Mebazaa, salue l’action de celui qui a été le plus jeune ministre (de l’Information) du premier gouvernement Bourguiba, à 28 ans. Alors qu’il n’avait même pas l’âge requis pour être député, « il a fait de l’excellent travail sans jamais se départir de sa liberté d’expression, affirme-t-il. Cela a valu des tracas à cet homme remarquable qui a fait beaucoup pour le rayonnement de la Tunisie ».

C’est cette même liberté qu’admirait l’ancien chef du gouvernement Mehdi Jomaa, qui a connu Si Béchir d’abord à travers son hebdomadaire mais aussi grâce aux récits de son oncle Mohamed Masmoudi. Compagnon de route de Bourguiba, il avait côtoyé le jeune Béchir Ben Yahmed lors des négociations pour l’indépendance. « Au fil de nos rencontres s’est développé un lien de considération filiale. Il était exceptionnel et s’exprimait avec une grande liberté sans s’embarrasser de contraintes », commente celui qui vit cette disparition comme une perte personnelle.

Il n’est pas le seul : l’avocate Donia Hedda Ellouze voit aussi disparaître un être cher qui l’a « profondément marquée par sa culture, son intelligence, sa faculté d’anticipation et son patriotisme ».

« Le dernier monument »

« C’est le dernier monument qui nous quitte », affirme Radhi Meddeb, fondateur de Comete Engineering. Ce proche de BBY se souvient de sa grande discrétion et de sa grande réserve tout en soulignant son côté très humain.

IL AGAÇAIT BOURGUIBA MAIS LUI A ÉVITÉ, AINSI QU’À D’AUTRES, BEAUCOUP DE DÉRAPAGES

« Je me sens un peu orphelin de ce patriarche, mémoire vivante de la Tunisie contemporaine et du continent africain, l’homme des indépendances africaines, poursuit-il. C’est un géant qui nous quitte, un homme qui a connu et côtoyé tous les grands de ce monde, et n’a pas été toujours tendre avec eux. Ses textes, ses éditoriaux, ses écrits, étaient toujours attendus, souvent craints mais toujours respectés »

« Il était exceptionnel », lance dans un cri du cœur Abdessalem Ben Ayed, mettant l’accent sur la faculté qu’avait BBY de se faire entendre par les plus grands. « Il agaçait Bourguiba mais lui a évité, ainsi qu’à d’autres, beaucoup de dérapages », raconte ce chef d’entreprise, déjà nostalgique des conversations avec son ami de toujours, intarissable sur une Tunisie qu’il critiquait autant qu’il chérissait.

Avec Jeune Afrique par Frida Dahmani – à Tunis

Béchir Ben Yahmed : Emmanuel Macron salue « un homme de presse et de conviction »

mai 4, 2021
Béchir Ben Yahmed dans son bureau à Jeune Afrique, en 2007.

La présidence française a publié un long hommage à Béchir Ben Yahmed, fondateur de « Jeune Afrique » décédé le 3 mai à l’âge de 93 ans. Emmanuel Macron y salue notamment « un homme de presse et de conviction qui a accompagné et éclairé les indépendances africaines ». Voici le texte intégral.

« Le journaliste franco-tunisien Béchir Ben Yahmed, fondateur du magazine panafricain Jeune Afrique, s’est éteint ce jour, à 93 ans et pratiquement autant d’années de lutte, d’écriture et d’indépendance. Il était un grand témoin et une haute conscience de l’ère post-coloniale et des combats qui l’ont précédée.

Béchir Ben Yahmed était né en 1928 sur l’île tunisienne de Djerba, lorsque la Tunisie était sous protectorat français. Fils d’un commerçant, il creusa d’abord cette veine paternelle par des études qui le menèrent jusque sur les bancs d’HEC. Mais le jeune homme sentait grandir en lui deux vocations, la politique et le journalisme, qu’il embrassa toutes deux avant de les marier sous les auspices du journal qu’il fonda.

Jeune militant pour la souveraineté de son pays, Béchir Ben Yahmed fut de ceux qui négocièrent son autonomie puis son indépendance aux côtés de Habib Bourguiba. Nommé Secrétaire d’Etat à l’information sous le premier gouvernement de la Tunisie indépendante, à seulement 28 ans, il répondit en même temps à l’appel du journalisme en lançant L’Action en 1955, un hebdomadaire tunisien auquel il donna bientôt une envergure maghrébine mais qui fit long feu.

Indépendances africaines

En 1960, année phare des indépendances africaines, il décida de relancer le titre. Il n’avait que 10 000 francs, mais une ambition immense l’animait, une ambition aux dimensions d’un continent : créer un hebdomadaire panafricain, une agora d’encre et de papier qui puisse attiser le vent de liberté qui soufflait sur toute l’Afrique. Le 17 octobre 1960, les lecteurs francophones découvraient dans leurs kiosques le tout premier numéro d’Afrique Action, rebaptisé Jeune Afrique un an plus tard.

Le magazine était piloté par un duo : Mohamed Ben Smaïl tenait les rênes de la rédaction et Béchir Ben Yahmed dirigeait « tout le reste », de la ligne éditoriale aux relations extérieures, des recrutements aux ventes, en passant par la publicité et la diffusion. Les colonnes du titre érigèrent l’un des piliers des luttes de décolonisation. Dans ses éditos, toujours intitulés « Ce que je crois », Béchir Ben Yahmed se faisait le chantre de la cause tiersmondiste.

Journaliste sans frontières, il sillonna le monde pour faire résonner depuis les tribunes de son journal toutes les voix de l’indépendance : il avait rencontré Che Guevara à Cuba, s’était entretenu à Hanoï avec Ho Chi Minh, en pleine guerre du Vietnam, fréquentait l’Égyptien Nasser, le Ghanéen Nkrumah, le Congolais Lumumba et l’Algérien Ben Bella.

Au milieu des années 1960, en quête d’une plus grande indépendance vis-à-vis du pouvoir tunisien, il élut domicile à Paris et y installa le siège de son groupe. Depuis ses nouveaux quartiers, il fit rayonner son journal jusque sur le continent européen et auprès des communautés françaises issues de l’immigration africaine.

Fraternité d’âme

Le titre, que ses fervents lecteurs appellent simplement « JA », fut un véritable vivier où de grands auteurs aiguisèrent leur plume et leur conscience politique : Frantz Fanon, le héraut de la décolonisation algérienne et l’auteur des Damnés de la terre, Jean Daniel, le futur fondateur du Nouvel Obs, Kateb Yacine, le poète des Aurès, Amin Maalouf, l’académicien ou encore Leïla Slimani, lauréate du prix Goncourt, tous participèrent à l’une des plus grandes aventures de la presse contemporaine. Et tous ont conservé le souvenir unique de passer sous les fourches caudines d’un relecteur acharné, aussi bienveillant qu’exigeant.

Le journal, qui contribua à insuffler dans toute l’Afrique une conscience continentale, est devenu si influent au fil des décennies qu’il est parfois surnommé le 55e pays d’Afrique. À la fin des années 2000, « BBY » en avait transmis le flambeau à ses deux fils, Amir et Marwane, mais sans jamais renoncer à décrypter l’actualité africaine d’une plume alerte dont la lucidité clinique n’épargnait aucun chef d’Etat, ni africain, ni français.

Le président de la République salue un homme de presse et de conviction qui a accompagné et éclairé les indépendances africaines, qui a insufflé une fraternité d’âme entre les États de ce continent, et qui a incarné la profondeur du lien indéfectible entre la France et l’Afrique. Le président adresse ses sincères condoléances à sa famille et à ses proches, à tous ceux qui ont collaboré à Jeune Afrique, à tous ses lecteurs en particulier et à tous les francophones en général. »

Par Jeune Afrique

Béchir Ben Yahmed, fondateur de Jeune Afrique, est décédé

mai 3, 2021
Béchir Ben Yahmed, dans les locaux de Jeune Afrique, à Paris.

Le fondateur de Jeune Afrique s’est éteint ce lundi 3 mai à l’âge de 93 ans. Il était hospitalisé à Paris depuis la fin du mois de mars.

Né à Djerba le 2 avril 1928, dans une Tunisie sous protectorat français, Béchir Ben Yahmed, fondateur et patron historique de Jeune Afrique, est décédé lundi 3 mai à l’hôpital parisien Lariboisière des suites d’une contamination au Covid-19.

Militant du Néo-Destour aux côtés de Habib Bourguiba, Béchir Ben Yahmed avait été, très jeune, ministre dans le premier gouvernement de la Tunisie indépendante. Mais la tentation du journalisme l’habitait déjà : en 1956, il lançait l’hebdomadaire L’Action puis, en 1960, Afrique Action qui, un an plus tard, allait devenir Jeune Afrique.

Après avoir mené de front ses carrières ministérielle et journalistique, il avait finalement opté pour la seconde et, pour se donner les moyens de son indépendance, avait décidé en 1962 de quitter Tunis pour Rome. Puis, deux ans plus tard, pour Paris où le groupe est toujours installé.

Des générations de lecteurs

Fondé pour accompagner le mouvement d’émancipation des peuples qui, à l’orée des années 1960, accèdent à l’indépendance, Jeune Afrique a pris une part active dans tous les combats qui ont depuis rythmé l’histoire du continent : contre les partis uniques et pour la démocratisation dans les années 1970-1980, pour l’indépendance économique dans les années 1990-2000 et pour l’inclusion de l’Afrique dans la mondialisation dans les années 2000-2020.

Considéré à ses origines comme une gageure, le groupe qu’il a créé célèbre cette année son soixantième anniversaire. Véritable école de journalisme où sont passés Frantz Fanon, Kateb Yacine et, plus récemment, les prix Goncourt Amin Maalouf et Leïla Slimani, « JA » a marqué des générations de lecteurs. Son influence lui a même valu d’être qualifié de « 55e État d’Afrique ».

Autour de l’hebdomadaire Jeune Afrique, un groupe s’est constitué au fil des années, s’étoffant d’autres titres, de lettres d’information, d’une maison d’édition, d’un département consacré à l’organisation d’événements et, bien sûr, de sites d’information en ligne. À la fin de la décennie 2000, Béchir Ben Yahmed avait passé les rênes du groupe à ses fils, Amir et Marwane, ainsi qu’au directeur de la rédaction, François Soudan. Son épouse Danielle, qui a joué un rôle essentiel à son côté tout au long de l’histoire du journal, avait notamment lancé la maison d’édition du groupe.

Toujours passionné par l’actualité, il s’était investi en 2003 dans un nouveau projet : La Revue, magazine de réflexion sur l’actualité internationale (et non plus seulement africaine) qui fut mensuel pendant plusieurs années avant de devenir bimestriel.

Houphouët-Boigny, Guevara, Lumumba…

Témoin privilégié de tous les soubresauts de l’Afrique et du Moyen-Orient, observateur et éditorialiste engagé, Béchir Ben Yahmed a fréquenté tout au long de sa carrière des personnalités déterminantes pour le continent : le Sénégalais Senghor, l’Ivoirien Houphouët-Boigny, le Marocain Hassan II ou encore les Français Jacques Foccart – dont il a coédité les Mémoires – et François Mitterrand.

Dans les années 1960, il avait côtoyé Che Guevara à Cuba, rencontré à Hanoï, en pleine guerre du Vietnam, Ho Chi Minh, et bien connu l’Égyptien Nasser, le Ghanéen Nkrumah, le Congolais Lumumba et l’Algérien Ben Bella.

Avec lui, c’est l’un des derniers grands témoins de l’Afrique des indépendances et de la période postcoloniale qui disparaît.

Par Jeune Afrique

Une maladie africaine

avril 9, 2016

 

Nous avons cru que la majorité des pays africains étaient en route pour la démocratie et que, dans cette voie, ils cheminaient d’un bon pas et enregistraient des progrès réels. Il nous faut déchanter.

Dans la plupart des pays de l’Union africaine (UA) – ils sont plus de cinquante ! -, on a renoncé au coup d’État pour accéder au pouvoir.

Et l’on a opté pour les urnes.

Il ne se passe pas de mois sans qu’un pays ou l’autre organise chez lui des élections législatives ou présidentielle.

Il arrive même, comme en ce mois de mars, qu’il y ait simultanément plusieurs scrutins. Tout se passe comme si l’Afrique tout entière avait adhéré à cette formule magique : le pouvoir par les urnes.

Mais les élections africaines sont-elles transparentes et pluralistes ? Sont-elles propres et honnêtes ? Leurs résultats désignent-ils ceux que les électeurs ont voulus et rejettent-ils ceux qu’ils ont écartés ?

De moins en moins, parce que dans la majorité des pays, ces élections sont marquées par des irrégularités, et qu’au lieu de s’atténuer au fil des années le phénomène s’aggrave, tend à devenir la règle.

On s’adonne à la triche et au truquage à tous les stades : lors de l’établissement des listes, au moment du vote, et après, lors du dépouillement : l’emporte celui qui triche mieux que son ou ses concurrents.

S’il n’est pas porté remède à cette dégradation, l’Afrique et les Africains seront la risée du monde, et l’on en viendra à parler « d’élections à l’africaine ».

Des élections honnêtes et régulières ne suffisent pas à garantir qu’un régime soit démocratique. Mais elles sont le fondement de la démocratie et si ce fondement n’est pas là, s’il n’est pas solide, aucune construction démocratique n’est possible.

Deux catégories de politiciens sont responsables de cette maladie africaine :

1) Tout d’abord, et principalement, ceux qui sont déjà au pouvoir et s’y accrochent. Ils y tiennent plus qu’à la prunelle de leurs yeux et ne se voient pas sans ce pouvoir devenu pour eux une seconde nature.

Leurs proches et leurs entourages leur ont fait croire que, sans eux, le pays sombrerait dans le chaos.

Une éventuelle alternance est leur hantise : il convient donc de la conjurer, coûte que coûte.

2) Viennent ensuite ceux qui aspirent à les remplacer et s’en croient capables. Pour avoir une chance d’y parvenir, ils s’adonnent, eux aussi et tout autant, aux délices et au poison du truquage des élections.

Ils se font ainsi les complices de ceux à qui l’exercice du pouvoir donne infiniment plus de moyens dont ils usent et abusent.

Les uns et les autres ne pourraient pas continuer à polluer la politique de cette manière si l’opinion africaine tolérait moins de tels agissements ou, mieux, les rejetait et disqualifiait leurs auteurs.

Cette mansuétude à l’endroit des tricheurs les encourage à persévérer.

Fort heureusement pour la réputation de notre continent et pour l’avenir à long terme de la démocratie en Afrique, quelques pays, trop rares à mon goût, ont des dirigeants politiques qui respectent la Constitution, remettent leur mandat en jeu sans craindre l’alternance.

On reconnaît ces pays d’exception à des critères simples : les élections s’y tiennent à la date prévue, le gagnant n’abuse pas de sa victoire, le perdant admet sa défaite et les observateurs, nationaux ou étrangers, valident le scrutin.

Si l’on met de côté le Maroc, qui est une monarchie et, malheureusement, ne fait pas partie de l’UA*, on trouve dans ce palmarès les pays suivants : Afrique du Sud, Bénin, Botswana, Burkina Faso (depuis 2015), Cap-Vert, Centrafrique (depuis 2016), Côte d’Ivoire (depuis octobre 2015), Ghana, Guinée-Bissau, Mali, Maurice, Namibie, Nigeria, São Tomé, Sénégal, Tunisie, Zambie.

Une quinzaine de pays, grands, moyens ou petits et qui rassemblent moins de la moitié de la population du continent.

* Le Maroc a quitté l’OUA de l’époque, en novembre 1984, il y a trente et un ans !

Jeuneafrique.com par Béchir Ben Yahmed