Posts Tagged ‘Bénin’

Bénin : face à Patrice Talon, Iréné Agossa, opposant isolé ?

septembre 18, 2021

Iréné Agossa, ex-candidat à la vice-présidence du Bénin.

Le « ticket » qu’il formait avec Corentin Kohoué à la présidentielle a été accusé de n’avoir été qu’un faire-valoir de la candidature de Patrice Talon. Iréné Agossa s’impose pourtant aujourd’hui comme le représentant de « l’opposition réelle » au président béninois. Mais aura fort à faire pour convaincre de sa bonne foi.

À défaut de la vice-présidence de la République, il se contente aujourd’hui de la présidence de son parti, « Restaurer la confiance », qu’il a porté sur les fonts baptismaux en juin dernier. Bâtie sur les cendres du mouvement qu’il avait constitué pour porter le « ticket » qu’il présentait aux côtés de Corentin Kohoué à la présidentielle d’avril dernier face à Patrice Talon, la jeune formation devra jouer des coudes pour se faire une place sur la scène politique béninoise. Surtout, il va falloir à Iréné Agossa déployer des trésors de persuasion pour convaincre ses contempteurs qu’il n’est pas le traître qu’ils dépeignent.

Rêve d’alternance

Dans le vaste bureau blanc où il accueille ses visiteurs, aucune photo, pas un tableau n’orne les murs. Irénée Agossa, fils de paysan de 52 ans qui a fait ses premières armes dans les syndicats étudiants au sein de l’Union nationale des étudiants du Bénin (UNEB), entretien une image d’ascète. C’est ici que l’opposant élabore la stratégie de son parti avec, affirme-t-il, un objectif en tête : les législatives de 2023. « Le parti Restaurer la confiance, est la suite logique de la dynamique lancée lors de la campagne présidentielle », assure-t-il. « Le peuple n’a plus confiance en ses institutions », estime celui qui se présente comme un « opposant républicain » et plaide pour un « sursaut démocratique ». Ses cibles récurrentes ? « La corruption et l’accaparement de l’économie nationale par une minorité » et « la logique ultra capitaliste à l’œuvre depuis 2016 ». Et il n’hésite pas à se fixer un horizon pour le moins ambitieux : « Nous pouvons parvenir à une alternance. »

Il y a loin de la coupe aux lèvres. Et l’opposant le sait. Les premiers qu’il devra convaincre figurent parmi ses anciens alliés au sein de l’opposition. Jusqu’aux derniers jours précédant le dépôt de leur candidature commune pour la présidentielle d’avril dernier – à l’issue de laquelle ils n’ont recueillis que moins de 3% des voix – Agossa et Kohoué comptaient parmi les principaux cadres du parti Les Démocrates, créé par l’ancien président Thomas Boni Yayi, tout entier lancé dans sa croisade anti-Patrice Talon.

TANDIS QUE LES DISCUSSIONS SUR LA DÉSIGNATION DES CANDIDATS BATTAIENT SON PLEIN, AGOSSA ET KOHOUÉ S’ÉPANCHAIENT DANS LA PRESSE

Tandis que les discussions sur la désignation des candidats battaient son plein, les deux hommes s’épanchaient dans la presse et critiquaient la tournure prises par les débats internes. Les deux hommes sont exclus. Et lorsque le parti désigne Réckya Madougou et Patrick Djivo  pour porter ses couleurs, Agossa et Kohoué se précipitent à la Commission électorale nationale autonome pour déposer leur dossier de candidature. Au sein des Démocrates, on accuse le duo de félonie, d’autant que les deux hommes, à la différence du duo dûment désigné, a pu présenter les précieux parrainages exigés.

Les candidatures de Réckya Madougou, ainsi que celles de Joël Aïvo sont rejetées. Seuls restent en lice, face à Patrice Talon et sa colistière Mariam Chabi Talata, les duos Kohoué-Agossa et Alassane Soumanou-Paul Hounkpè, pour les Forces cauris pour un Bénin émergent. Au terme d’une campagne atone, à l’issue de laquelle Patrice Talon a réalisé le « coup KO » tant annoncé par ses partisans, Kohoué et Agossa finissent bon dernier, avec un tout petit 2,25% des voix.

Ligne de crête

Paul Hounkpè hérite du rôle de « chef de file de l’opposition », créé à la faveur de la dernière réforme constitutionnelle. Agossa, abandonné par Corentin Kohoué qui a décidé de ne pas poursuivre l’aventure politique à ses côtés, se retrouve bien seul. Et si l’homme prend un plaisir évident à user de sa voix de velours pour tenter de convaincre ses interlocuteurs, il peine encore à trouver la tonalité sur laquelle jouer sa partition au sein d’une opposition en pleine recomposition. Entre la frange « dure », dont certains des représentants sont actuellement incarcérés (à l’image de Madougou et Aïvo, quand d’autres ont choisi l’exil après avoir été condamnés par la justice de leur pays), et un chef de file qui entend occuper la place « d’opposant ouvert au dialogue », la ligne de crête est fine.

IL REJETTE LA « RUPTURE DÉMOCRATIQUE » QU’IL ACCUSE PATRICE TALON D’INCARNER

Le quinquagénaire a déjà une longue carrière politique derrière lui. Après ses premiers pas dans le syndicalisme estudiantin, il va créer son premier parti en 1998, le Front pour la République, avant de cofonder l’Union pour la relève, en 2004. Après un passage au sein de la Haute Autorité de l’audiovisuel et de la communication, où il siège en tant que représentant de l’Assemblée nationale, il se verra confier par Thomas Boni Yayi les rênes de la Société nationale de commercialisation des produits pétroliers. Un passage en tant que directeur général de la Sonacop dont il sera suspendu sur fond de soupçons de mauvaise gestion, en 2016, devenant ainsi le premier protégé de Thomas Boni Yayi à « sauter » quelques jours seulement après que Patrice Talon ne prenne ses quartiers au Palais de La Marina.

Aujourd’hui, cet ancien allié de Lionel Zinsou tente de jouer la carte « républicaine ». D’un côté, il rejette la « rupture démocratique » qu’il accuse Patrice Talon d’incarner. Un président « venu par les urnes, mais qui a tout fait pour que le Parlement soit géré uniquement par sa tendance politique, qui fait passer des lois qui s’imposent à tous sans qu’il soit possible d’entendre un autre son de cloche sur la gestion des affaires publiques ». De l’autre, il dénonce « ceux qui appellent à la violence » et se défie des appels au boycott. « Nous respectons les lois de la République, même si nous ne sommes pas d’accord avec elles. Nous ne pourrons les rectifier qu’en passant par les urnes », insiste-t-il.

PARTISAN D’UN « RETOUR DES OPPOSANTS EXILÉS »

En attendant de (re)constituer une base militante à même de lui permettre d’envoyer d’éventuels députés à l’Assemblée, le patron de « Restaurer la confiance » se dit partisan d’un « retour des opposants exilés » et affirme être prêt à discuter avec Paul Hounkpè, en vue de la mise en place d’une « plateforme commune de l’opposition »… Tout en affirmant tout de go qu’il a un « problème de principe » avec le chef de file de ladite opposition qu’il accuse d’avoir « un problème de légitimité ».

Avec Jeune Afrique par Maurice Thatan

Au Bénin, l’exploitation des « enfants placés », entre maltraitance et violences sexuelles

août 16, 2021

Si les « vidomègon » ont toujours existé, le principe s’est dévoyé pour devenir une activité commerciale parfois placée sous la coupe de réseaux de trafiquants.

L’une après l’autre, elles sortent du dédale de ruelles de Dantokpa, le plus grand marché d’Afrique de l’Ouest. Avec leur large plateau sur la tête, les filles traversent ensuite la gare routière, d’où partent des bus pour le nord du Bénin, puis elles rejoignent la Baraque SOS Vidomègon. C’est là, dans ce local coincé entre un coiffeur et un vendeur de pneus, qu’elles viennent souffler un peu.

Il est 13 heures et le soleil de Cotonou est brûlant quand Sandra, 15 ans, pose délicatement à terre le lourd plateau de tomates, qu’elle porte depuis l’aube en équilibre sur sa tête. « Je me suis levée ce matin à 4 heures, comme tous les jours, raconte la jeune fille en s’essuyant le front. Normalement, je terminerai vers 20 heures. J’ai beaucoup vendu ce matin. » Si Sandra ne parvient pas à écouler toute sa marchandise, elle aura la possibilité de continuer demain.

Amandine, 19 ans, n’a pas cette chance : « Si ce soir il me reste des oignons, je vais me faire insulter par ma tante, la sœur de mon père. Avant elle me battait mais elle a arrêté, car maintenant je lui rends les coups. Je travaille pour elle depuis que j’ai quitté mon village de Sô-Ava à l’âge de 10 ans. Chaque jour, sauf le dimanche car je vais à la messe, je dois tout vendre avant d’aller me coucher. »

Près de 200 000 en Afrique de l’Ouest

Jusqu’au cœur de la nuit, on peut voir à Cotonou des enfants livrés à tous les dangers près du stade de l’Amitié ou aux abords de Dantokpa. Au Bénin, on les appelle « vidomègon » (les « enfants placés » en fon, la langue la plus parlée de ce pays de 13 millions d’habitants). Le phénomène est également répandu au Togo et au Nigeria voisins. Selon l’Unicef, ils seraient près de 200 000 en Afrique de l’Ouest. A Dantokpa, on en compterait 5 000, d’après l’ONG Espoirs d’enfants.

Si dans les marchés de la plupart des villes béninoises, on les croise portant ce qu’ils doivent vendre dans la journée, on peut aussi en voir travailler dans les champs ou dans des restaurants, où ils servent ou nettoient les tables des clients. Certains ont à peine 5 ans. Souvent pieds nus et vêtus de haillons, de nombreux vidomègon (80 % d’entre eux sont des filles) sont victimes de maltraitance et de violences sexuelles.

Le fait de placer un enfant chez un proche ou dans une famille d’accueil a toujours existé. Il permet à des familles pauvres d’espérer offrir la possibilité d’aller à l’école. En échange, les enfants accomplissent quelques tâches agricoles ou ménagères. « Je connais des jeunes filles qui sont tombées chez des gens très corrects », assure Julienne, 16 ans. En Afrique de l’Ouest, c’est à partir des années 1990, au fil des sécheresses et des crises économiques, que le principe s’est dévoyé pour devenir une activité commerciale parfois placée sous la coupe de réseaux de trafiquants.

Loin des grandes villes, un business s’est mis en place dans le nord du Bénin, mais aussi dans les départements du Couffo et du Mono (sud-ouest). « Le système est organisé à partir de rabatteurs et d’entremetteuses qui sillonnent les villages en quête d’une main-d’œuvre bon marché », explique Florentin Kinhoueyito, secrétaire général de l’ONG Amour et Bien-être, qui mène différentes actions en faveur de la jeunesse béninoise : « Ils donnent aux parents une somme d’environ 30 000 francs CFA [46 euros] pour les appâter. Ils leur font miroiter un revenu mensuel qu’ils ne verseront quasiment jamais. Ensuite, les enfants disparaissent et tout est fait pour qu’ils n’aient aucun contact avec leur famille. Lorsque les enfants reviennent chez eux, ils n’osent généralement pas raconter l’enfer qu’ils ont subi. »

« Des enfants repliés sur eux-mêmes »

Julienne a été vendue à l’âge de 13 ans à un intermédiaire « qui sillonnait les rues » de son village de Bopa, dans le département du Mono. « Il a dit à mes parents que j’allais trouver un boulot chez une dame riche qui allait me donner 20 000 francs CFA par mois, se souvient-elle. J’avais peur, mais je ne pouvais pas contredire mon père, qui avait pris la décision de m’envoyer et de signer un contrat de trois années. Le jour du départ, il y avait une quarantaine de filles, les plus jeunes avaient 8 ans. »

Après un mois de travaux champêtres, Julienne a été emmenée chez une femme qui l’a forcée à se lever à 4 heures du matin « pour faire la cuisine, le ménage, la vaisselle », et qui la frappait à coups de bâton. Elle s’est enfuie au bout de trois ans puis est revenue dans son village, où ses parents lui ont dit qu’ils n’avaient jamais reçu d’argent depuis son départ.

« Les enfants que nous accueillons sont dans un état nutritionnel souvent insuffisant, assure Hérodote Tokpanoude, médecin au sein de l’ONG Amour et Bien-être. Sur le plan psychologique, ils sont anxieux et repliés sur eux-mêmes. »

Une cinquantaine de jeunes filles, âgées de 7 à 19 ans, viennent quotidiennement se reposer, jouer ou suivre des cours d’alphabétisation, la plupart étant déscolarisées, à la Baraque SOS du marché Dantokpa, financée par les partenaires des Sœurs salésiennes de Don Bosco avec l’appui des structures d’Etat. « Notre but est d’humaniser les conditions de vie de ces filles, explique Claudine Bohissou, responsable du centre. On les écoute, on les respecte et, si elles le souhaitent, nous pouvons les orienter vers un métier ou vers l’école. Elles bénéficient aussi des services d’une assistante sociale et d’un psychologue. »

« Je ne souhaite pas changer de métier »

Malgré la dureté de la rue et les violences qu’elles subissent, les vidomègon sont nombreuses à ne pas vouloir changer de vie. Pour certaines, comme Albertine, c’est par esprit de sacrifice : « J’ai accepté d’être vendue à un monsieur à l’âge de 13 ans afin d’améliorer les conditions de vie de ma famille », dit-elle. D’autres, comme Sandra, « parce que vendre des tomates est [son] métier depuis l’âge de 7 ans et [qu’elle] ne souhaite pas en changer ». Sonia, vendeuse de crevettes de 13 ans, se dit « heureuse de travailler pour [sa] grand-mère, qui [lui] donne des sous pour [ses] dépenses ».

« Dans un pays qui a tellement souffert de l’esclavage, je n’aime pas qu’on compare le phénomène des vidomègon à de l’esclavage d’enfants », explique sœur Tiziana Borsani, directrice exécutive des œuvres sociales de l’Institut des Filles de Marie-Auxiliatrice au Bénin, fondé par les Sœurs salésiennes de Don Bosco : « Mais il s’agit incontestablement d’une exploitation économique, domestique et parfois sexuelle des enfants. Depuis quelques années, la situation s’améliore car il y a eu une prise de conscience, après un travail efficace de synergie entre les structures de l’Etat et les organisations de la société civile. Des procès ont été menés et de lourdes peines ont été prononcées contre des trafiquants et des familles d’accueil qui infligeaient des sévices aux enfants. »

Après deux heures de repos et un cours d’orthographe, les jeunes filles de la Baraque SOS montent le son du poste de télévision. Dans un joyeux tumulte, elles dansent, chahutent entre les bancs… Puis, d’un geste mille fois répété, elles replient leur « kanzoun », ce morceau de tissu qui cale le plateau sur leur tête, esquissent encore quelques pas de danse et disparaissent dans le labyrinthe de Dantokpa.

Par Le Monde avec Pierre Lepidi (Cotonou, envoyé spécial)

Bénin : décès de Rosine Soglo, ex-première dame devenue femme politique de premier plan

juillet 26, 2021
Rosine Soglo, ex-première dame du Bénin, est décédée le 25 juillet 2021 à l’âge de 87 ans.

L’ancienne épouse de Nicéphore Soglo, qui a présidé le Bénin de 1991 à 1996, est décédée ce 25 juillet à Cotonou. Elle avait 87 ans.

Rosine Soglo, de son vrai nom Rose-Marie Honorine Vieyra, est décédée ce dimanche 25 juillet à l’âge de 87 ans dans sa résidence de Cotonou.

L’ancienne première dame avait été admise dans une clinique de Cotonou spécialisée dans les soins cardiovasculaires il y a plusieurs jours. Son état de santé s’était stabilisé, et même amélioré en fin de semaine, avant de se dégrader rapidement dans la matinée ce dimanche, selon une source proche de la famille contactée par Jeune Afrique. Elle a alors souhaité être ramenée chez elle, où elle s’est éteinte.

« Le Bénin perd une femme battante et combattante », a réagi le porte-parole du gouvernement, Wilfried Léonce Houngbedji. « Nous garderons d’elle l’image d’une femme brave et exceptionnelle », a déclaré pour sa part Patrice Talon, dans la soirée, qui a présenté ses « condoléances attristées » à la famille Soglo, avec laquelle il entretient pourtant des relations politiques pour le moins tendues. À maintes reprises depuis l’élection de ce dernier à la présidence de la République, Rosine Soglo avait en effet tenu des propos très durs envers le chef de l’État.

Voix forte

Épouse de président, Rosine Soglo aura été beaucoup plus que cela. Avant que son mari n’accède à la magistrature suprême, pendant son mandat et longtemps après la fin de celui-ci, elle a, plusieurs décennies durant, été l’une des voix les plus fortes de la scène politique béninoise. Elle en aura aussi été l’une des principales actrices, tant son poids politique était important.

ELLE SE FORGE UNE IMAGE DE STRATÈGE POLITIQUE DE HAUT VOL

Issue d’une famille aisée de la communauté afro-brésilienne installée à Ouidah, elle a rencontré son époux en France, à l’adolescence. Ils se marient en 1958. Tandis que Nicéphore Soglo intègre l’École nationale d’administration (ENA), Rosine Soglo suit des études de droit.

Au début des années 1960, Nicéphore Soglo est nommé ministre de l’Économie du général Christophe Soglo, qui dirige alors le pays. Mais le coup d’État de 1972 mené par Mathieu Kerekou pousse le couple à l’exil. Ils ne reviendront à Cotonou qu’à la faveur de la conférence nationale de 1990.

De g. à dr. : Léhady Soglo, alors président de la Renaissance du Bénin, sa mère Rosine et son père, Nicéphore, à Abomey en 2010.

Quand Nicéphore Soglo est élu président, en 1991, son épouse, alors âgée de 58 ans, n’a aucun passé militant. Mais au cours de la campagne présidentielle, la santé fragile de son mari la pousse à monter en première ligne.

Celui-ci élu, elle prendra une place prépondérante et ne se cantonnera pas au seul rôle de représentation traditionnellement dévolu aux femmes de chefs d’État. Sur le plan international, d’abord, où elle accompagne le président dans tous ses voyages officiels. Sur le plan de la politique intérieure, aussi, où elle se forge une image de stratège politique de haut vol.

Patronne incontestée

C’est elle qui, en mars 1992, portera sur les fonts baptismaux la Renaissance du Bénin (RB), dont elle devient la patronne incontestée. Le parti, créé pour soutenir son mari qui manque cruellement d’appuis au sein de la classe politique béninoise, remportera 20 des 83 sièges de l’Assemblée lors des législatives de 1995. Un chiffre qui peut sembler faible mais qui, à une époque où le nombre de formations était pléthorique, en fait le premier parti au Parlement.

Après la cinglante défaite de Nicéphore Soglo à la présidentielle de 1996, et le retour au pouvoir par les urnes de l’ancien président marxiste Mathieu Kerekou, le RB restera l’une des principales forces politiques du pays. En 1999, le parti, qu’elle dirige d’une main de fer avec son mari, parviendra même à rafler un tiers des sièges à l’Assemblée.

Élue député, Rosine Soglo ne manquera pas une occasion de faire entendre sa voix au sein du vieux bâtiment colonial qui héberge le Parlement. Elle y siégera jusqu’en 2019.

« Entreprise politique familiale »

Rosine Soglo, ex-première dame et députée, et son fils cadet, Ganiou, ancien ministre, dans leur résidence de Cotonou, en juin.

« La politique a été pour moi un hasard, une nécessité, un mode de vie pour mettre à distance la vraie vie, pour donner un peu de bonheur individuel aussi », glissait-elle en 2003 dans un discours prononcé en marge de l’élection du président de l’Assemblée nationale. Une humilité affichée qui cache mal la femme politique sans complexe qu’elle pouvait être.

Depuis la résidence familiale de la Haie Vive, à Cotonou, ville dont son mari est devenu le maire après avoir quitté le palais de la Marina, Rosine Soglo est à la manœuvre sur le champ de bataille politique. Au service de son ancien président d’époux, mais aussi de ses fils : Léhady, qui succèdera à son père à la mairie de Cotonou en 2015, et Ganiou, qui sera député et ministre.

Cette « entreprise politique familiale » vaut de nombreuses critiques à la famille Soglo, régulièrement accusée de vouloir fonder une dynastie. Au sein de la famille, cependant, l’ambiance n’est pas toujours au beau fixe. Nicéphore Soglo aura par exemple des mots très durs à l’encontre de son fils Léhady.

Ce dernier, étoile montante de la politique béninoise sous Thomas Boni Yayi, connaît une chute brutale après l’arrivée au pouvoir de Patrice Talon. Accusé d’abus de fonction, il perdra son poste de maire de Cotonou sur décision du conseil des ministres en 2017.

Depuis, il vit en exil en France, et a été condamné par contumace à dix ans de prison ferme par la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet). Il n’a pu être au chevet de sa mère dans ses derniers instants.

Ganiou Soglo, en revanche, était bien à Cotonou. Candidat à la présidentielle d’avril dernier, il avait été la cible d’une attaque par balles, début février, alors qu’il revenait d’un meeting. Touché au torse, il avait été évacué en France pour y être soigné. Il était, depuis, revenu dans son pays. Pendant toute la semaine qui a précédé le décès de sa mère, il a pu être à ses côtés.

Quant à l’ancien président Nicéphore Soglo, âgé de 87 ans, il est actuellement en France, à Paris, pour raisons médicales.

Avec Jeune Afrique par Matthieu Millecamps

Bénin – Décès de Rosine Soglo : hommages unanimes de la classe politique

juillet 26, 2021
Rosine Soglo, grande figure de la vie politique béninoise et femme de l’ex-président, est décédée le 25 juillet 2021, à son domicile.

L’épouse de Nicéphore Soglo, ex-président du Bénin, est décédée dimanche 25 juillet 2021, à 87 ans. La « dame de fer » laisse derrière elle une forte empreinte politique.

« C’est cette femme-là qui m’a permis d’être aussi solide », a confié Nicéphore Soglo, actuellement à Paris pour raison de santé. Terrassé, l’ancien président a tenu à saluer la mémoire de sa femme qu’il a rencontrée en 1947 en France, avant que les deux ne convolent en justes noces le 2 juillet 1958.

« Nous garderons d’elle l’image d’une femme brave et exceptionnelle », a déclaré sur sa page Facebook le président Patrice Talon dont elle avait soutenu la candidature en 2016, avant d’exprimer de fortes réserves sur sa gouvernance actuelle du pays.

Le président du parlement béninois, Louis Vlavonou se souvient également « d’une femme d’exception et de conviction dont la participation à six législatures successives laisse inéluctablement une empreinte indélébile à l’institution parlementaire et au pays tout entier ».

UNE GRANDE PERTE POUR NOTRE PAYS ET NOTRE DÉMOCRATIE

Pour Paul Hounkpè, responsable du parti des Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE) et chef désigné de l’opposition, « le décès de madame Rosine Soglo, figure emblématique de la politique du Bénin depuis l’historique conférence nationale de février 1990, est une grande perte pour notre pays et notre démocratie ». « C’est une combattante intrépide pour la paix, la liberté et la démocratie au Bénin », peut-on lire dans le communiqué des FCBE. Celui-ci a été rendu public dimanche 25 juillet 2021, après le décès de l’ex-première dame à son domicile, aux environs de 16 heures. Elle avait insisté pour rentrer chez elle après trois jours d’hospitalisation à la clinique Mahouena de Cotonou – où la famille Soglo se fait habituellement soigner.

Femme courageuse, audacieuse et engagée

À Cotonou ce matin, la plupart des Béninois affichent leur « admiration » pour Rosine, « une femme courageuse », « audacieuse », « engagée », « un exemple à suivre pour les femmes en matière d’engagement politique ». De son vivant, elle a été parfois critiquée pour être restée « trop visible » dans l’entourage politique de son mari, d’avoir « trop pesée » sur les décisions de celui-ci et sur la vie de la nation pendant le quinquennat 1991-1996.

Les Béninois se demandent également si son fils aîné, Lehady Soglo, en exil en France depuis sa révocation comme maire de Cotonou le 2 août 2017, rentrera au pays pour les obsèques de sa mère. Le cadet Ganiou, qui sort de soins après avoir été blessé par balles lors d’une embuscade en février dernier, a conduit le corps de Maman à la morgue Proci de Cotonou. La date des obsèques n’est pas encore fixée.

Son parti et son association

Première femme à avoir fondé un parti politique (la Renaissance du Bénin) en 1992 à l’ère du Parti du renouveau démocratique, elle a été régulièrement députée de la 16circonscription de Cotonou, de 1999 à 2019. Plusieurs fois doyenne de l’Assemblée nationale, elle a marqué l’institution parlementaire avec ses envolées contre les régimes successifs de ces vingt dernières années : Mathieu Kérékou (1996-2006), Boni Yayi (2016) et Patrice Talon.

Parallèlement à ses activités politiques, elle a créé l’association Vidolé, pour le bien-être des enfants et des femmes. Elle a apporté, pendant des années, son appui aux familles de jumeaux, de triplets ou de quadruplets. Un sens maternel qui lui vaut sans doute d’être appelée « maman » par tous, y compris par les plus grands du pays. « Intrépide patriote, Maman a été de tous les combats… », écrit l’ancien président Boni Yayi sur sa page Facebook.

CETTE ICÔNE DE LA POLITIQUE BÉNINOISE EST NOTRE MAMAN NATIONALE

Lors d’une cérémonie d’hommage à l’ex-première dame en 2019, Célestine Zanou, candidate à la dernière présidentielle, disait alors que cette « icône de la politique béninoise » est « notre maman nationale ».

Avec Jeuen Afrique par Fiacre Vidjingninou à Cotonou

Bénin : le procès de l’opposant Joël Aïvo renvoyé après une première audience agitée

juillet 16, 2021
Joël Aïvo, premier candidat officiel à l’élection présidentielle béninoise de 2021.

Le procès de l’opposant béninois Joël Aïvo s’est ouvert jeudi 15 juillet devant la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet). Mais à l’issue de cette première journée d’audience, le procès a été renvoyé au 5 août.

Trois mois après son arrestation, Joël Aïvo a comparu pour la première fois. Le célèbre constitutionnaliste et opposant est apparu à la barre jeudi, peu après 8h, drapé d’un costume bleu sur mesure. Malgré trois mois de détention, l’universitaire n’a rien perdu de l’aisance orale qui a fait sa réputation dans les amphithéâtres. À ses côtés, deux autres co-accusés dans le même dossier. Un troisième, absent du procès, est toujours recherché.

Joël Aïvo et ses deux co-accusés ont plaidé non coupable des charges pesant à leur encontre. Arrêté le 15 avril 2021, Joël Aïvo est poursuivi pour « blanchiment de capitaux et atteinte à la sûreté de l’État ». L’universitaire était devenu l’un des farouches opposants au pouvoir du président Patrice Talon. Il s’était même déclaré candidat à la présidentielle du 11 avril 2021.

Demande de liberté provisoire

De leur côté, les avocats de Joël Aïvo n’ont cessé de dénoncer un dossier et une procédure vides. « Le procureur spécial a fondé sa demande non pas sur la base des faits, mais sur ses propres qualifications », a dénoncé Me Achille Dideh, autre avocat de la défense. Me Robert Dossou, qui coordonne les avocats de la défense de l’universitaire, a ainsi demandé la liberté provisoire pour son client.

Une requête que le procureur spécial de la Criet estime pour sa part « prématurée ». Mario Mètonou juge que les charges pesant contre Joël Aïvo et ses co-accusés sont trop « graves » pour leur accorder une liberté provisoire. Mario Mètonou a plaidé pour que la Criet se déclare incompétente et que le dossier soit renvoyé en instruction, estimant que la présence du troisième co-accusé est indispensable à la tenue du procès.

Réponse le 5 août

La tension est rapidement montée entre les avocats de la défense et le procureur spécial. Les premiers ont dénoncé une tentative de détournement de la procédure. « Il y a beaucoup de passions dans le dossier », a rétorqué le magistrat.

Le président de la Criet a décidé de renvoyer le procès au 5 août 2021. À cette date, la Cour devra trancher les requêtes des deux parties : elle décidera soit du renvoi de l’affaire en instruction, soit de la liberté provisoire pour Joël Aïvo et ses co-accusés.

Avec Jeune Afrique par Maurice Thantan – à Cotonou

Bénin/Patrice Talon : quel agenda pour son deuxième mandat ?

avril 20, 2021
Le président béninois Patrice Talon à Cotonou le 9 septembre 2020.

Alors qu’il entame son deuxième quinquennat, le président béninois doit poursuivre ses efforts en faveur du développement et trouver, sur un plan politique, un juste équilibre entre rigueur et compassion.

Le 3 février 2016, à l’aube d’une campagne électorale qui devait porter Patrice Talon au pouvoir, Jeune Afrique publiait mes propositions sur ce qu’il fallait attendre du futur élu ; les actions prioritaires qu’il me semblait indispensable de conduire pour redresser la barre d’un Bénin où tout était urgent.

J’avais mis l’accent, entre autres, sur la mécanisation et la diversification des cultures agricoles pour accroître la production et les revenus des producteurs ; l’emploi des jeunes à travers la promotion des filières de formation professionnelle et technique ; l’accélération des investissements publics et privés dans les grands travaux ; la production et la distribution à bas coût d’énergie pour accélérer l’industrialisation du pays ; l’amélioration de la couverture sanitaire ; l’exploitation d’une véritable économie numérique.

Au-delà de ces politiques publiques prioritaires, j’avais également indiqué les changements structurels indispensables pour porter le renouveau espéré. Il s’agissait ainsi de réformer l’administration en bannissant toute forme de gaspillage et en privilégiant la culture de l’excellence, du mérite et de la transparence ; réduire la part de l’informel dans l’économie afin d’accroître les ressources de l’État et de mieux assurer la « sécurité humaine » de chaque citoyen ; mettre en place un mécanisme de financement public des partis politiques, assorti d’obligations, afin de mettre un terme à la « clochardisation » des partis, si préjudiciable à la vitalité démocratique.

Donner des gages d’ouverture

Le curseur a bougé sur chacune de ces propositions. Des évolutions notables ont été enregistrées. Le président Patrice Talon a eu l’occasion de présenter son bilan aux Béninois, qui lui ont renouvelé leur confiance. Il sied à présent de définir les priorités de son deuxième quinquennat.

D’emblée, le Bénin de 2021 n’est plus celui de 2016. Le monde a bien changé depuis, et le Bénin avec ! Avec quelques autres États, le pays fait exception avec une croissance économique positive en contexte pandémique. Pour autant, l’herbe n’y est pas verte pour tous ! Au moment où les Béninois entrent dans l’ère Talon II, le confort passe nécessairement par la recherche de l’équilibre. L’équilibre entre rigueur et compassion. Entre démocratie et développement.

LES VOIX DISSONANTES DOIVENT CONTINUER DE S’EXPRIMER ET LES ESPRITS LIBRES AVOIR DROIT DE CITÉ.

Car, comme chacun sait, un relatif sentiment de peur plane sur le pays. Or, la jouissance des libertés avec un sens de la responsabilité et du discernement est indispensable au développement de la créativité. L’un des défis sera donc de libérer les énergies, de donner des signes et des gages d’ouverture pour que les voix dissonantes continuent de s’exprimer et que les esprits libres aient toujours droit de cité.

Jeunesse et contre-pouvoirs

Par ailleurs, la durabilité des réformes politiques, économiques et institutionnelles ne pourra être garantie que par le renforcement des compétences de l’administration et par l’indépendance des contre-pouvoirs, de sorte que les progrès accomplis transcendent les personnes et le régime. Il sera alors indispensable d’améliorer le rendement des services publics et, donc, la productivité des fonctionnaires.

Et il importe surtout de consolider et de faciliter la mise en œuvre des prérogatives des contre-pouvoirs, en particulier celles du Parlement et de la justice. Ce faisant, le président Talon pourra alors inscrire son action dans la postérité, au-delà du style qu’il imprime actuellement à l’action publique. De sorte qu’au terme de son deuxième et dernier mandat, les Béninois, dans une plus grande majorité comprennent, adhèrent, soutiennent et contribuent davantage à la société de devoirs et non pas seulement de droits qu’il promeut.

Pour y parvenir, l’accent devrait être davantage mis sur l’emploi d’une jeunesse qui doute et à laquelle le développement d’une agriculture mécanisée, d’industries viables et l’éclosion de l’écosystème numérique pourra offrir de belles perspectives d’avenir si elle y est préparée dès à présent. Outre les salariés des secteurs publics et privés, les entrepreneurs pourront ainsi s’enrichir davantage pour qu’à l’horizon 2026, plusieurs multimilliardaires nationaux – idéalement éloignées des cercles du pouvoir – revendiquent leurs succès grâce aux opportunités induites par les réformes de l’ère Talon.

Le développement du capital humain reste également une priorité avec des investissements attendus dans la santé et l’éducation destinés à améliorer l’Indice de développement humain (IDH) qui n’est qu’à 0.545 en 2019. Ce qui place le pays à la peu satisfaisante 158e position sur 189 pays et territoires.

Pas à l’abri de tumultes

Dans un contexte régional troublé par l’incapacité des États à contenir les menaces attentatoires à la paix et à la sécurité, le Bénin n’est pas à l’abri des tumultes. Malgré les réformes opérées et les investissements consentis dans les secteurs de la défense et de la sécurité durant le premier quinquennat, les besoins sont loin d’être couverts.

COTONOU DEVRA RÉINVENTER SA PRÉSENCE AU MONDE ET ACCROÎTRE SON LEADERSHIP RÉGIONAL

Le pays devrait enfin se doter d’une loi de programmation militaire et de la sécurité intérieure en faisant progresser la part du budget général de l’État consacré à ce secteur. En 2020, l’État béninois a prévu 41 milliards pour sa défense nationale et 54 pour sa sécurité intérieure. Cela correspond à moins de 5 % des 2167 milliards de F CFA du budget général de l’État et en fait l’un des plus faibles ratios de la région.

Enfin, Cotonou devra réinventer sa présence au monde et accroître son leadership régional en déployant une diplomatie plus ambitieuse pour révéler le Bénin nouveau. Celui incarné par la vision Alafia 2025 : « … Pays-phare, […] bien gouverné, uni et de paix, à économie prospère et compétitive, de rayonnement culturel et de bien-être social ». Ainsi, en dépit de quelques anicroches, toutes les composantes de l’Etat convergeront vers la félicité, au panthéon syncrétique du vodun, du christianisme et de l’islam pratiqués en osmose dans un Bénin qui devra progresser en restant ancré dans ses valeurs de démocratie, de dialogue, de tolérance, de justice et de travail !

Par  Oswald Padonou

Docteur en sciences politiques. Enseignant et chercheur en relations internationales et études de sécurité

Bénin : ces cyber-opposants qui militent depuis l’étranger

février 22, 2021
Les « cyberactivistes » béninois Vital Panou, Aledjo Maora et Dine Adechian.

Depuis les États-Unis ou l’Europe où ils se sont installés, ils continuent de vouloir peser sur la vie politique de leur pays. Portraits de trois activistes qui ne ménagent aucun effort à la veille de la présidentielle.

Depuis samedi 13 février, la page Facebook de Vital Panou grouille de milliers de commentaires. L’activiste politique, suivi par plus de 80 000 personnes, a reçu ce jour-là, dans une de ses émissions qu’il diffuse via l’application Zoom, Ahmed Tidjani Affo, alias « Souwi », député de la mouvance présidentielle. Depuis son salon, cet encarté à l’Union progressiste (UP), l’un des deux blocs politiques qui siègent au parlement, a fait une surprenante confidence à l’influenceur : « Je pensais que chaque député était libre de faire le choix du candidat qu’il allait parrainer. Moi, je voulais donner mon parrainage à Reckya Madougou [candidate des Démocrates à la présidentielle du 11 avril, ndlr]. Mais je ne sais pas à qui mon parti a donné mon parrainage. »

Une affirmation qui a secoué le Landerneau politique, alors que la Commission électorale nationale autonome (Cena) avait recalé, le 12 février, une grande partie des candidatures de l’opposition, faute de parrainages. Et si la Cour constitutionnelle, saisie par « Souwi », a rejeté la requête jeudi 18 février, les affirmations du député au webactiviste continue de faire couler beaucoup d’encre.

Vital Panou et « les voies discordantes »

C’est justement pour ces exclusivités que le compte de Vital Panou, 48 ans, est si populaire. « Les informations que je donne sur ma page, vous ne les retrouverez nulle part ailleurs », affirme celui qui, depuis une vingtaine d’années, vit aux États-Unis.

Son engagement politique sur les réseaux sociaux a commencé en 2012, sous Thomas Boni Yayi, qu’il s’est évertué à critiquer tout le long de son second mandat. « Pourtant, je l’avais soutenu en 2006. Mais en dix ans, le pays que j’avais quitté en 2000, n’avait pas réellement changé. Le délestage, la malgouvernance, la corruption, les concours frauduleux… rien n’avait bougé ».

L’informaticien monte alors plusieurs sites d’information en ligne sur le Bénin, dont Zapping229, qu’il anime depuis 2014 et sur lequel, à travers des vidéos d’archives, il dénonce les incohérences entre les promesses des hommes politiques et leurs actes.

LES VOIES DISCORDANTES NE PEUVENT PLUS S’EXPRIMER SANS RISQUER DE FAIRE LA PRISON OU D’ÊTRE TRAQUÉE

Critique également de Patrice Talon depuis son accession au pouvoir, celui qui travaille pour une chaîne de distribution en Caroline du Nord organise chaque week-end, depuis son studio, des débats sur l’actualité politique en ligne dans lesquels il donne principalement la parole à l’opposition.

« C’est un devoir. Les voies discordantes ne peuvent plus s’exprimer. Les opposants sont en exil, exclus des joutes électorales et privés d’espace d’expression », assure ce père de trois enfants.

Aledjo Maora, la « désillusion »

Benedite Babadoudou, 35 ans, connue sur Facebook sous le nom de Aledjo Maora, vit pour sa part en Belgique depuis 2011. Sa page Facebook, d’où elle lance régulièrement des piques contre Patrice Talon , compte plus de 30 000 abonnés. Pourtant, elle n’a pas toujours été opposée au président béninois. « Sa candidature avait suscité beaucoup d’espoir au sein de la jeunesse. Mais aujourd’hui, c’est la désillusion », estime-t-elle.

IL FALLAIT D’ABORD PENSER À L’INTÉRÊT GÉNÉRAL AU LIEU DE SE REMPLIR LES POCHES

Cette fille d’enseignant reproche principalement à Patrice Talon de s’être fait rembourser, moins d’un mois après son accession au pouvoir, la somme de 12 milliards de francs CFA (18 millions d’euros) due par le régime précédent au titre des réquisition des usines d’égrenage de la Sodeco durant sa brouille avec son prédécesseur. « Il nous avait dit que les caisses de l’État étaient vides. Or il fallait d’abord penser à l’intérêt général au lieu de se remplir les poches », affirme Aledjo Maora.

Celle qui arbore fièrement un béret rouge sur son profil a très vite rejoint, en 2016, le rang de l’opposition. N’en déplaise à certains de ses proches qui continuent de soutenir le régime. « Aledjo, c’est le phénomène de la famille. C’est une forte tête qui fait ce qu’elle veut. Depuis toute petite, elle a toujours été turbulente. Elle a une belle plume et sait se mettre en scène avec des photos. Cela fait d’elle une véritable trublionne des réseaux sociaux », explique un proche, qui est au contraire sympathisant de Patrice Talon.

Aledjo n’épargne pas non plus l’opposition. Dans un post publié sur sa page Facebook le 12 février, elle estime que les leaders politiques ont perdu leur temps dans « une lutte de leadership » au lieu de s’unir « pour libérer le peuple ».

Dine Adechian, « porte-voix des sans-voix »

Mais l’opposition a beau s’unir, aurait-elle pu faire mieux « face aux lois d’exclusion et dans un paysage politique aussi verrouillé ? », s’interroge Dine Adechian, 40 ans, qui réside à Paris depuis 1998. Proche au départ du parti Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE) en raison de ses liens d’amitiés avec les enfants de Thomas Boni Yayi, ce fils de diplomate a vécu quelques années en Chine, où son père était ambassadeur, avant de rejoindre la France pour ses études.

Consultant indépendant sur les questions de fiscalité, après avoir travaillé une dizaine d’années chez Ernst and Young, Dine Adechian a d’abord eu un engagement citoyen sur les réseaux sociaux en créant en 2012, un gouvernement virtuel pour « permettre aux jeunes d’échanger et de comprendre les contrariétés de l’exercice du pouvoir ».

Après avoir battu campagne pour Lionel Zinsou en 2016, il est resté dans l’opposition. Mais à distance. Et son militantisme s’est encore renforcé après la répression des manifestations lors des législatives de mai 2019 et le projet de taxe sur les réseaux sociaux, un an plus tôt.

Sur Facebook, où son compte est suivi par 16 000 personnes, il se veut être le « porte-voix des sans-voix ». « Le régime a réduit considérablement les espaces de libertés. Pas que dans le domaine numérique. L’une des premières mesures du gouvernement a été déjà d’interdire les syndicats estudiantins et les manifestations de masse, assure-t-il. Nous sommes perçus comme des gens qui peuvent dire tout haut ce que beaucoup pensent. Nos messageries sont des réceptacles des frustrations des populations ».

Dans le viseur de ces activistes, également, le code du numérique, vote en 2017. Le 9 février, un activiste a été condamné à douze mois de prison ferme pour « harcèlement par voie numérique » après avoir allégué sur les réseaux sociaux que le président aurait loué son propre véhicule personnel à l’État dans le cadre d’une tournée nationale.

Mais le cas le plus marquant a été celui du journaliste Ignace Sossou, condamné en mai 2020 à 12 mois de prison dont six avec sursis après avoir relayé sur Twitter des propos attribués au procureur de la République Mario Métonou. De fait, le pays a été rétrogradé à la 113ème place dans le classement 2020 sur la liberté de presse de Reporters sans frontières (RSF).

« Il ne suffit pas de rester à l’étranger et d’être dans une posture paranoïaque pour avoir raison, répond Wilfried Léandre Houngbédji, directeur de la communication de la présidence. Il faut assumer ses prises de position. La liberté d’expression, c’est le droit de dire tout ce qu’on veut, mais c’est aussi le devoir d’en répondre ou d’en apporter les preuves. Si vous calomniez sur les réseaux sociaux, c’est la moindre des choses que la justice vous demande des comptes ».

Avec Jeune Afrique par Mawunvo Boko

Bénin : Ganiou Soglo blessé par balles dans une embuscade

février 6, 2021
Ganiou Soglo, au domicile de la famille Soglo à Cotonou, en juin 2016.

Le fils de l’ancien président Nicéphore Soglo, candidat à la présidentielle d’avril prochain, a été blessé par balles dans une attaque menée par des individus non identifiés. Il a été admis vendredi soir en soins intensifs.

Ganiou Soglo, l’un des 20 candidats à l’élection présidentielle du 11 avril, a été victime d’une attaque menée par des hommes armés non identifiés, peu avant 20h dans la soirée du vendredi 5 février.

Le fils de l’ancien président Nicéphore Soglo venait de quitter un meeting politique à Zinvié, près d’Abomey-Calavi, lorsque le véhicule dans lequel il se trouvait a été stoppé par des arbres bloquant la voie. Plusieurs individus – deux à trois hommes, selon le récit que le chauffeur a fait à un proche de Ganiou Soglo contacté par Jeune Afrique – ont fait irruption et ouvert le feu. Ganiou Soglo a été touché au thorax.

Des images tournées après l’attaque, que JA a pu visionner, montrent que les tirs ont ciblé l’arrière du véhicule, les deux vitres arrière portant les marques des impacts. Le chauffeur est parvenu à dégager la voiture et à prendre la fuite.

Nicéphore Soglo au chevet de son fils

D’abord admis en urgence à la clinique Mahouna de Cotonou, Ganiou Soglo a ensuite été transféré au centre national hospitalier universitaire Hubert Maga, où il a été placé en soins intensifs. Selon un proche joint dans la soirée du vendredi 5 février, « aucun organe vital n’a été touché, mais l’une des balles s’est logée près du cœur ».

Nicéphore Soglo s’est rendu dans la soirée au chevet de son fils, notamment accompagné de Joël Aïvo, candidat à la présidentielle pour le Front de la restauration de la démocratie.

Contacté par Jeune Afrique dans la soirée, le ministère de la Sécurité n’a pour l’heure pas officiellement réagi.

Ganiou Soglo, fils cadet de l’ancien président béninois, s’était mis en retrait de la vie politique de son pays plusieurs années durant après avoir été député et ministre.

Critique à l’égard du pouvoir

Ces derniers mois, il s’est à nouveau impliqué dans la sphère publique, multipliant les critiques à l’égard du pouvoir. Lundi 1er février, il a été l’un des premiers à déposer son dossier de candidature à la présidentielle d’avril prochain auprès de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni).

Il a cependant fait le choix de ne pas présenter de colistier pour le poste de vice-président, pas plus qu’il n’a soumis le nombre de parrainages requis. Ganiou Soglo expliquait à Jeune Afrique, dans la matinée de vendredi, ne pas vouloir se plier aux règles issues des récentes réformes constitutionnelles. « Une réforme constitutionnelle de cette ampleur ne peut pas se décider entre quelques personnes, elle nécessite que le peuple s’exprime, qu’il y ait référendum », arguait-il, affirmant que « seule la Constitution de 1991 [était] légale ».

Avec Jeune Afrique par Matthieu Millecamps

Restitutions des œuvres au Bénin et au Sénégal : les députés français votent « pour »

décembre 17, 2020
Les portes du palais du roi Gélé, de l’ancien Dahomey, exposées au musée du Quai Branly, à Paris.

Deux jours après le vote négatif du Sénat, l’Assemblée nationale française a adopté définitivement la loi de restitution des biens promis par le président Emmanuel Macron au Bénin et au Sénégal. Le bras de fer entre les deux chambres du Parlement français va cependant se poursuivre en 2021.

Fin de partie, mais pas fin de l’histoire. La Constitution française donnant le dernier mot à l’Assemblée nationale en cas de désaccord avec le Sénat, ce sont bien les députés qui viennent de conclure le long feuilleton de la restitution au Bénin des 26 objets issus du pillage du palais d’Abomey, exposés au musée du Quai Branly-Jacques Chirac à Paris, ainsi que l’officialisation du transfert – déjà effectué physiquement mais présenté comme un prêt – du sabre et du fourreau d’El Hadj Omar Tall au Sénégal.

Avec ce vote, il s’agit « d’accompagner une jeunesse africaine en quête légitime de son identité patrimoniale », a souligné le rapporteur du texte, le député Yannick Kerlogot (LREM, majorité présidentielle), qui a évoqué « l’attente et l’engouement des populations concernées ». La ministre française de la Culture, Roselyne Bachelot, a pour sa part insisté sur le fait que cette loi incarnait la volonté de « renouvellement et d’approfondissement du partenariat entre la France et le continent africain » affichée par l’exécutif français.

Ce vote vient répondre à celui, négatif, de la chambre haute, mardi 15 décembre. Le président (centriste) de la commission de la Culture du Sénat, Laurent Lafon, avait alors justifié le rejet du texte en affirmant qu’il ne s’agissait « en aucun cas d’un vote contre les restitutions au Bénin et au Sénégal », mais d’une « opposition à la méthode du gouvernement ».

Une méthode en question

Méthode qui consiste, comme dans le cas de la couronne ornant le dais royal de la reine Ranavalona III, exposée depuis 1910 au Musée de l’armée, à Paris, et transférée début novembre à Madagascar, ou des crânes de combattants récemment renvoyés en Algérie, à conclure avec les pays destinataires des « conventions de dépôt » qui ne valent pas transfert définitif de propriété. Et ne contreviennent donc pas au principe légal français d’inaliénabilité des collections possédées par les musées nationaux.

Un procédé aujourd’hui « dévoyé », estime la sénatrice centriste Catherine Morin-Desailly, présidente de la mission d’information sur les restitutions : « Le lendemain de leur arrivée en Algérie, qui s’est faite en catimini, les crânes ont été inhumés. »

Face à Emmanuel Macron et aux députés de sa majorité, qui veulent aller vite sur le sujet au nom d’impératifs diplomatiques notamment, les sénateurs affirment se poser en garant de la légalité et du respect de critères scientifiques.

C’est d’ailleurs le sens des quinze mesures qu’ils ont présentées le 16 décembre, qui prévoient notamment une « recherche sérieuse de la provenance des œuvres et des objets » détenus par les musées français, une « meilleure contextualisation des œuvres exposées », une « circulation facilitée des œuvres » (y compris françaises), une « conservation des traces » (copies, par exemple) des œuvres restituées et, surtout, la création d’un « Conseil national de réflexion sur la circulation et le retour des biens culturels extra-européens », auquel seraient associés les chercheurs des pays demandeurs.

Vers une guérilla parlementaire

En bloquant le texte sur les objets béninois et sénégalais, les sénateurs ont donc surtout voulu attirer l’attention sur le sujet des restitutions au sens large. Opposés à la multiplication de textes ad hoc officialisant les transferts d’œuvres au cas par cas, ils continuent à plaider pour une vraie discussion permettant d’élaborer une loi générale sur le sujet.

Démarche nécessaire sur le fond comme sur la forme car, en cas de désaccord sur une loi, les constitutionnalistes français ont prévu une procédure de « navette » entre les deux chambres du Parlement, mais en offrant à l’Assemblée nationale la possibilité de trancher si le débat s’éternise. Le Sénat peut donc se lancer dans une guérilla et s’opposer, au coup par coup, à chaque nouvelle décision de restitution. Mais il perdra à chaque fois et ne peut espérer peser vraiment que dans le cadre de la discussion d’un vrai texte général, déconnecté de tout contexte d’urgence politique liée aux promesses ou aux amitiés du président en place.

La présidente de la mission d’information sur les restitutions, Catherine Morin-Desailly, et ses deux co-rapporteurs, Pierre Ouzoulias (communiste) et Max Brisson (Les Républicains, droite) promettent d’ailleurs le dépôt d’un nouveau texte inspiré par les quinze mesures présentées le 16 décembre ès le début 2021.

Avec Jeune Afrique par Olivier Marbot