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Au Bénin, un chantier patrimonial et mémoriel colossal

mai 8, 2022

Pour développer son économie, le pays mise sur sa culture et son histoire. Parmi la pléthore de projets prévus, quatre musées devraient sortir de terre d’ici à 2024.

La porte du non-retour est située sur la plage, au bout de la route des Esclaves, à Ouidah. © Jacques Torregano pour JA

C’est sur la latérite de Ouidah, foulée par plus d’un million d’esclaves noirs entre la fin des XVe et XIXe siècles, et plus précisément dans l’enceinte du fort portugais où ils étaient détenus avant leur exil outre-Atlantique, que s’érige le Musée international de la mémoire et de l’esclavage (Mime).

Encore en travaux, le bâtiment qui doit ouvrir ses portes d’ici fin 2022, n’est que l’une des briques d’un chantier patrimonial et touristique colossal. Composé de douze projets, il prévoit notamment trois autres musées, à Abomey, Porto-Novo et Cotonou.

Dépourvu de minerais et d’hydrocarbures, le Bénin possède un immense patrimoine que le ministre de la Culture, Jean-Michel Abimbola, aime présenter comme « une exception culturelle » sur laquelle Cotonou a décidé de miser. Cette stratégie s’inscrit dans la droite ligne du programme de Patrice Talon, « Révéler le Bénin » qui doit faire du pays « l’une des destinations phares de l’Afrique de l’Ouest, voire au niveau international ».

Pour orchestrer cet ambitieux projet, l’Agence nationale de promotion des patrimoines et de développement du tourisme (ANPT) a spécialement été créée en 2016. Son portefeuille de 650 milliards de F CFA (990,9 millions d’euros), soit 6 % du PIB national en 2020, est couvert à 55 % par des fonds privés.

Tourisme mémoriel à Ouidah

Ainsi, depuis 2020, la ville côtière de Ouidah est en travaux. Cette cité historique, dont les demeures à l’architecture africaine-brésilienne sont imprégnées d’un passé douloureux, est en passe d’être reconstituée grâce au soutien financier de la Banque mondiale (à hauteur de 30 milliards de F CFA) et aux fonds publics (43 milliards de F CFA). Derrière les murailles du fort portugais – dernier bastion colonial au Bénin, qui a perduré jusqu’en 1961 – s’élèvera le Mime.

Un espace de 662 m², encore en chantier, accueillera une exposition permanente dont une partie sera consacrée à l’Afrique et à l’Europe avant la traite transatlantique ; une deuxième à « l’engrenage de la traite » et une troisième aux combats menés pour la liberté.

Selon Alain Godonou, le directeur du programme musées de l’ANPT qui a chapeauté les équipes de scientifiques et d’historiens béninois et les muséographes et scénographes français des agences Decalog et Les Crayons, il était primordial de « penser le parcours du point de vue africain » et de « sortir du prisme quantitatif pour proposer des trajectoires personnifiées ».

Faute d’une collection suffisamment importante – une soixantaine de pièces seulement – , l’équipe du musée a misé sur « l’interprétation » avec des period rooms, des répliques d’objets et de nombreux supports audiovisuels.

Ainsi, il sera possible de suivre l’exode de Cujo Lewis, l’un des derniers survivants de la traite négrière, capturé à l’âge de 19 ans par les amazones du royaume de Dahomey puis convoyé depuis Abomey jusqu’à Ouidah. Il y a été confiné dans une cabane (« barracoon ») durant de longues semaines avant d’être expédié en Alabama (où il vivra dans une maison reconstituée pour l’occasion) à bord du dernier navire négrier, le Clotilda. C’était en 1860, cinquante-deux ans après l’interdiction du commerce d’êtres humains aux États-Unis.

Le futur Musée international de la mémoire et de l’esclavage (Mime) sera érigé à Ouidah. © Agence Les Crayons
Le futur Musée international de la mémoire et de l’esclavage (Mime) sera érigé à Ouidah. © Agence Les Crayons

Le circuit patrimonial se prolonge à l’extérieur du musée où la Maison du gouverneur, fraîchement rénovée, accueillera temporairement les 26 œuvres restituées par la France une fois leur exposition au Palais de la marina de Cotonou terminée.

Quelques mètres plus loin, la caserne, la ménagerie et la captiverie seront reconstruites comme au XVIIIe siècle. Le long de la route des esclaves qui relie le fort à la côte sur 4 km, d’autres sites sont en cours de réhabilitation, comme la place ChaCha, désormais appelée place aux Enchères, où les esclaves étaient troqués contre une pipe ou du tabac, ou le mémorial Zoungbodji et l’arbre du retour.

Les ambitions du gouvernement ne s’arrêtent pas là. Sur la plage bordée de cocotiers située à quelques kilomètres de la fameuse porte du non-retour, un complexe touristique de 130 chambres, financé par la Bank of China à hauteur de 109 milliards de F CFA, devrait voir le jour. À Avlékété, le village lagunaire voisin, c’est un Club Med qui sera construit dès cette année.

Ressusciter le royaume d’Abomey

Le Meard fera revivre le puissant royaume du Danhomè (Dahomey). © Agence Les Crayons
Le Meard fera revivre le puissant royaume du Danhomè (Dahomey). © Agence Les Crayons

À deux heures au nord de Porto-Novo, l’agence gouvernementale s’est promis de faire « revivre » un autre pan majeur de l’histoire du pays, celui du tricentenaire et puissant royaume du Dahomey, disparu avec une partie de ses vestiges au terme d’une lutte contre les colonisateurs français en 1894.

C’est au cœur du site palatial d’Abomey, classé patrimoine de l’Unesco depuis 1985, que sera implanté le très attendu Musée de l’épopée des amazones et du royaume de Danhomè (Meard). Il s’inscrit dans un projet plus large, financé en partie par l’Agence française de développement (AFD) pour 23 milliards de F CFA et Cotonou (15 milliards), comprenant en particulier la rénovation de trois palais royaux, l’installation d’un village pour accueillir les familles d’artisans comme au temps de la cour et l’ouverture de boutiques et de restaurants.

Pour l’architecte Françoise N’Thépé, le défi est de taille : « Je voulais que le musée ait son identité propre, sans reproduire mimétiquement l’architecture royale. » Afin de s’intégrer malgré tout dans l’histoire du lieu, le bâtiment a été pensé de plain-pied avec une structure basse « pour ne pas dominer les palais existants ». Ces nouveaux pans de façades en brique compressée feront écho aux anciens. Des hauts-reliefs devraient y être sculptés par l’artiste béninois Euloge Glèlè, un descendant du dixième roi d’Abomey, dont il porte le nom.

La Franco-Camerounaise a également fait appel aux savoir-faire locaux et à un cabinet d’étude environnemental spécialisé « pour trouver des matériaux durables, naturels et locaux plutôt que de miser uniquement sur une ventilation mécanique » afin de protéger la collection de la forte humidité. Le musée accueillera une collection permanente d’environ 500 œuvres, parmi lesquelles les 26 trésors royaux restitués qui retrouveront leur terre d’origine après cent trente années d’exil.

Vue d’architecte du futur Musée de l’épopée des amazones et du royaume de Danhomè (Meard). © Agence Les Crayons

Pour définir la programmation, Alain Godonou s’est appuyé sur un comité scientifique béninois, l’agence Decalog et des écrivains, tel Noureini Tidjani-Serpos, qui ont puisé dans les abondantes archives disponibles. « Le Dahomey est le royaume africain qui a produit le plus d’écrits en Occident, dépassant l’Empire mandingue et les royaumes bantous », raconte-t-il. Avant d’ajouter : « L’IFAN [Institut français d’Afrique noire], qui s’est installé en 1943 à Abomey, a également été un grand foyer de production pour les chercheurs africains qui retranscrivent les sources orales. »

La scénographie, conçue par l’agence Les Crayons, fera écho à cette tradition orale. Au récit factuel et chronologique de l’histoire de cette cité-État qui a fondé sa prospérité sur la traite puis l’huile de palme sera superposée la dimension légendaire de la saga dahoméenne, avec des mises en scène théâtrales et immersives.

Douze alcôves royales illustreront le règne des onze rois et de la reine Hangbé, récemment réintégrée à la dynastie. Le dernier espace sera dévolu aux amazones, entre lecture réelle et appropriation culturelle. Nicolas Béquart, le cofondateur de l’agence, ne cache pas son enthousiasme : « C’est le joyau de l’ensemble des projets ! » Il a opté pour une mise en scène graphique « hybride » en associant les savoir-faire locaux – vannerie, toiles appliquées, bois sculpté – à un style plus « contemporain ».

Si le projet est avancé, aucune brique n’a encore été posée. L’édifice doit pourtant ouvrir ses portes d’ici fin 2024. Des discussions étaient en cours jusqu’à la semaine dernière avec l’Unesco concernant la volumétrie du musée. La nouvelle mouture a été validée mais il reste encore à former des artisans du bâti à la réhabilitation des anciens palais.

Il est aussi prévu de fouiller les sols au niveau de l’emprise du musée avant sa construction. En effet, une immense partie du site royal, de 47 hectares, n’a jamais été exploré. « Des sondages ont déjà été réalisés par une équipe bénino-danoise et ils devraient se poursuivre, précise Alain Godonou. À terme, il est d’ailleurs prévu que l’équipe de recherche archéologique ait une base dans le palais de Béhanzin. »

Le vaudou au cœur de Porto-Novo

Enfin, difficile d’aborder le patrimoine culturel du pays sans parler du vaudou, dont le Bénin est le berceau. Un Musée international du vodun (MIV) s’implantera au cœur de Porto-Novo, à quelques mètres de la place Tofa. Le bâtiment aux murs en bois sculpté, pensé par le cabinet ivoirien Koffi & Diabaté, est intégralement financé par le gouvernement à hauteur de 18 milliards de F CFA.

L’objectif est de « déconstruire les stéréotypes et de donner au monde les moyens intellectuels et visuels d’une meilleure compréhension du vaudou », insiste Alain Godonou. Le comité scientifique qui travaille sur la programmation est notamment composé de Gabin Djimassè, historien, chercheur et spécialiste de l’art vaudou. Les collections qui devraient y figurer sont, elles, encore en cours d’identification.

Vue du futur Musée International du Vaudou, à Porto Novo.

Au-delà de l’enceinte du musée, l’ANPT compte valoriser la pratique de cette religion en réhabilitant notamment la route des couvents d’Adjarra à Grand-Popo et en structurant la fête du 10-Janvier pour en faire un festival international à Ouidah. Dans l’espoir d’attirer des touristes et des dizaines de millions de pratiquants étrangers – dont les afro-descendants des Caraïbes et du Brésil. Le projet le plus récent, dirigé par la Galerie nationale béninoise, consiste en la création d’un Musée d’art contemporain qui trouverait sa place dans le village artisanal de Cotonou.

Ambition démesurée ?

Après les musées, la liste de l’agence est encore (très) longue : rénovation de la cité lacustre de Ganvié (84 milliards de F CFA), développement de l’écotourisme de luxe et de la chasse pour un public « privilégié » dans le parc naturel de la Pendjari (11,5 milliards), construction du nouveau Palais royal impérial du Baru Tem à Nikki et d’une arène pour la fête de la Gaani (5 milliards), aménagement de la place Toussaint-Louverture à Allada (1,7 milliard)…

Si ces belles promesses sont porteuses d’espoirs, une telle ambition dans des délais si courts fait ressurgir la crainte qu’elles ne soient que des « éléphants blancs ».

Les musées vont-ils être construits à temps ? Vont-ils vraiment voir le jour ? Les projets ne sont-ils pas trop orientés vers un public étranger et fortuné ? Quid de l’expertise « très française » ? Les habitants concernés vont-ils réellement bénéficier des emplois ainsi créés et des retombées économiques, si retombées il y a ?

Si les risques et les engagements financiers sont réels, Wenceslas Adjognon, directeur du développement du tourisme et du marketing à l’ANPT, se veut rassurant : « Les retards ont déjà été pris en considération dans le calendrier et les ajustements requis sont faits. Les musées, comme partout dans le monde, ne sont pas conçus pour une rentabilité directe. Ils sont des leviers pour créer et accélérer des économies dérivées. Il est difficile de prévoir avec précision toute l’étendue de ces retombées économiques, mais nous sommes bien épaulés par toutes les expertises nécessaires », assure-t-il.

Très confiant, il vise « 3 millions de touristes d’ici à 2028 [contre 350 000 en 2019] », et table notamment sur le Nigeria voisin et ses 220 millions de – potentiels – visiteurs.

Avec Jeune Afrique par Marie Toulemonde

Bénin : qui est Calixte Biah, l’historien qui a raccompagné les trésors pillés ?

février 15, 2022
Bertin Calixte Biah, conservateur du musée d’Histoire de Ouidah. © Yanick Folly pour JA

Le conservateur du musée d’Histoire de Ouidah est l’un de ceux qui a préparé et supervisé la restitution, en novembre 2021, des vingt-six œuvres pillées par les troupes coloniales françaises dans les palais royaux d’Abomey en 1892. Parcours d’un passionné, à l’occasion de l’exposition « Art du Bénin d’hier et d’aujourd’hui, de la Restitution à la Révélation : Trésors royaux et Art contemporain du Bénin » qui se tiendra du 20 février au 22 mai 2022 au palais de la Marina à Cotonou.

Le professeur Bertin Calixte Biah, le conservateur du musée d’Histoire de Ouidah, semble encore exténué. Pendant des semaines, il a été l’homme-orchestre, plutôt taiseux, chargé à Paris – avec Abdoulaye Imorou, le gestionnaire du site des palais royaux d’Abomey, et leurs alter ego français –, de répertorier, puis d’organiser l’emballage méticuleux des trésors royaux restitués par la France au Bénin. Il a ensuite supervisé et accompagné leur transfert depuis le musée du Quai Branly, à Paris, jusqu’au palais de la Marina, à Cotonou, le 9 novembre dernier. « J’ai été très honoré d’être celui désigné par le président Talon pour rentrer au pays avec les œuvres dans l’avion-cargo, reconnaît Calixte Biah. « Avant le départ, le président Macron m’a dit : “Êtes-vous prêt ?” Je lui ai répondu que oui, même si c’était une grande responsabilité… ! Et il y avait un monde fou à l’aéroport et à la présidence. Mais nous n’avons pas failli dans notre mission. C’est une grande fierté. « 

Une humilité toute jésuitique 

Dans son petit bureau provisoire tout en bois de la maison du Brésil, à Ouidah – en attendant de retrouver le sien toujours en travaux au musée d’Histoire, futur musée international de la mémoire et de l’esclavage (Mime) –, « le simple cadre technique », comme il aime à se qualifier, a un petit côté maître d’école.  

IL N’A PAS ÉTÉ CHOISI PAR HASARD. IL CONNAÎT L’IMPORTANCE DE LA CHARGE ÉMOTIONNELLE ET SACRÉE DE TELLES ŒUVRES

Né au lendemain de l’indépendance, en 1962, à Sokponta, dans le département des Collines, Calixte Biah évolue dans un milieu catholique modeste mais cultivé, où règne la tolérance religieuse. Éduqué entre la tradition vaudou et le catéchisme du mercredi, il va à la messe tous les dimanches, tout en fréquentant discrètement les couvents. « J’ai été baigné dans la littérature coloniale autant que dans les contes africains susurrés au clair de lune, dit-il. Mes grands-parents maternels me racontaient les rois d’Abomey, la traite négrière, l’esclavage. La fin de la colonisation avait suscité beaucoup d’espoir chez nous. Selon ma tante, c’était la fin de toutes sortes d’humiliations. » 

Calixte Biah suit une scolarité normale : collège et lycée à Cotonou, bac littéraire-philo, puis inscription au département histoire et archéologie de l’université de Calavi, où il obtient une licence en histoire-géographie doublée d’une maîtrise de philosophie. « J’ai hérité d’un solide bagage et compris très tôt que les chercheurs occidentaux avaient toujours nié l’existence de l’histoire orale. »

De cette époque, il garde profondément ancré en lui une certaine pudeur, une humilité toute jésuitique et, surtout, le sens du secret et du sacré. « À l’université, il y avait trois enseignants archéologues et l’on organisait des fouilles ponctuelles. Mais c’était très compliqué, car au Bénin, on n’aime pas ceux qui remuent la terre. On a horreur de ceux qui creusent un peu partout : en creusant, on peut tomber sur des secrets, des choses protégées. L’idée de la profanation était forte. »

AU BÉNIN, ON A HORREUR DE CEUX QUI REMUENT LA TERRE. EN CREUSANT, ON PEUT TOMBER SUR DES SECRETS

En 2001, Calixte Biah soutient son mémoire : Problématiques historiques et musées en République du Bénin : de Porto Novo, Ouidah et Abomey, qui sera déterminant pour la suite de son parcours. Dix ans plus tard, il abandonne sa carrière d’enseignant pour devenir responsable du service de la promotion des musées et de l’action éducative à la direction du ministère du Tourisme, de la Culture et des Arts. En 2015, il est nommé conservateur du musée d’histoire de Ouidah, installé dans l’ancien fort portugais.  

En humble passeur de témoin, le professeur Biah n’a cependant rien perdu de son sens inné de la pédagogie. « J’ai commencé ma carrière en tant qu’enseignant d’histoire-géographie. C’est un métier passionnant que de transmettre ce que l’on a appris. C’est d’ailleurs pourquoi j’enseigne toujours à l’université de Calavi la gestion du musée, l’animation et le guidage. » Avant les travaux de rénovation, le conservateur accueillait parfois lui-même les groupes d’enfants venus voir les différentes expositions.  

Cérémonie de réception des trésors royaux d’Abomey au palais présidentiel de Cotonou le 10 novembre 2021. © Valentin Salako/AID
Cérémonie de réception des trésors royaux d’Abomey au palais présidentiel de Cotonou le 10 novembre 2021. © Valentin Salako/AID

La confiance absolue de Talon 

Depuis le début du processus de restitution des 26 pièces pillées par le colonel Dodds dans les palais royaux d’Abomey en 1892, Calixte Biah a la confiance absolue du président Patrice Talon, avec lequel il a d’abord fait avancer le projet dans le plus grand secret. C’est une opération de reconstruction de la mémoire « symbolique du retour au Bénin de notre âme, de notre identité  », selon les mots du chef de l’État béninois lors de la retransmission en direct par la télévision nationale de la cérémonie de retour, le 10 novembre dernier.  

Le conservateur du musée de Ouidah n’a pas été choisi par hasard : outre sa parfaite maîtrise de l’histoire du royaume d’Abomey, il connaît l’importance de la charge émotionnelle et sacrée de telles œuvres.  

C’EST UN ÉVÉNEMENT MAJEUR POUR LES BÉNINOIS ! ILS VEULENT CONNAÎTRE LEUR HISTOIRE

À la réouverture du musée, Calixte Biah sera bien là pour accueillir les 26 trésors royaux. Exposés du 20 février au 22 mai 2022 au palais présidentiel de la Marina, à Cotonou, ils seront en effet temporairement présentés au musée de Ouidah, avant de rejoindre la collection permanente du musée d’histoire d’Abomey. « C’est un événement majeur pour les Béninois ! Cela nous réconcilie avec notre passé. Et les Béninois veulent connaître leur histoire. Pour ma part, je n’ai jamais connu chez moi un quelconque sentiment de revanche envers les Français, tient à ajouter l’historien. Mes parents disaient qu’un tel sentiment était un poison pour soi-même. D’ailleurs, il y a au Bénin un mélange socio-culturel qui fonctionne bien… Le racisme, je l’ai surtout découvert dans les livres. » Calixte Biah ressemble ainsi un peu au héros de son roman préféré, Un piège sans fin (1960, Présence Africaine), d’Olympe Bhêly-Quenum. L’histoire d’un garçon qui coule une enfance simple et heureuse, mais se réveille un jour en s’apercevant que le monde peut être mauvais. 

Avec Jeune Afrique par François-Xavier Freland – Envoyé spécial à Ouidah

Burkina Faso: L’armée française tue 40 jihadistes impliqués dans les attaques au Bénin

février 13, 2022
Les soldats français de l’opération Barkhane. © FLORENT VERGNES – AFP/Archives

Les soldats français de l’opération Barkhane ont abattu des jihadistes impliqués dans les récentes attaques dans le nord du Bénin voisin qui ont fait neuf morts, dont un ancien militaire français, a annoncé samedi l’état-major dans un communiqué.

Après ces trois attaques à la bombe artisanale ayant fait également douze blessés parmi les équipes chargées de la sécurité du parc naturel W, la force Barkhane, « alertée par ses partenaires béninois et burkinabè, a engagé des capacités aériennes de renseignement pour localiser ce groupe armé » responsable des attentats avant d’effectuer jeudi des frappes aériennes dans lesquelles 40 jihadistes ont été tués, détaille le communiqué.

« Dans la matinée du 10 février, après avoir localisé et identifié une première colonne de terroristes se déplaçant à moto, en accord et en coordination permanente avec les autorités burkinabè, une première frappe aérienne a été effectuée par un drone Reaper alors que la colonne venait de pénétrer sur le territoire burkinabè », et « une dizaine de terroristes ont été neutralisés », selon l’état-major.

« L’engagement d’une patrouille de chasseurs Mirage 2000 a permis de procéder à trois nouvelles frappes visant des regroupements de terroristes à proximité du lieu de la première frappe », au cours desquelles « plus d’une trentaine de terroristes ont été neutralisés, un pick-up et plus d’une dizaine de motos ont été détruits », ajoute le communiqué.

Une lutte prioritaire pour la France

Le Bénin était jusqu’à récemment considéré comme un îlot de stabilité en Afrique de l’Ouest, région où opèrent de nombreux groupes jihadistes liés à Al-Qaïda et à l’organisation État islamique (EI). Mais une récente série de raids frontaliers dans les pays situés au sud du Sahel a confirmé les craintes que des groupes jihadistes sévissant au Mali, au Niger et au Burkina Faso cherchent à progresser vers la côte.

La France, qui combat les groupes jihadistes au Sahel depuis neuf ans, pourrait bien annoncer dans les prochains jours le retrait de ses troupes du Mali, alors que la junte au pouvoir à Bamako témoigne d’une hostilité croissante à l’égard de la présence française.

Paris conserve néanmoins la ferme intention de continuer à lutter contre la propagation du jihadisme dans la région. L’état-major français souhaite y renforcer ses activités de coopération et fournir des capacités-clés aux état-majors locaux, selon des sources concordantes.

La priorité de la France reste de « poursuivre la lutte contre le terrorisme » aux côtés des pays africains, a souligné mardi le chef d’état-major des armées françaises, le général Thierry Burkhard, lors d’une visite en Côte d’Ivoire.

Par Jeune Afrique avec AFP

Bénin : nouvelle attaque meurtrière dans le nord du pays, la piste jihadiste privilégiée

février 10, 2022
Un militaire béninois lors d’une patrouille dans le nord du pays. © STEFAN HEUNIS/AFP

L’assaut, qui a fait au moins six morts, dont cinq rangers et un soldat béninois, n’a pas été revendiquée. La piste terroriste est à craindre, dans un contexte de dégradation de la situation sécuritaire dans cette région frontalière avec le Niger et le Burkina Faso.

Une équipe de rangers béninois a été prise en embuscade, mardi 8 février, alors qu’elle était en patrouille dans le parc national du W, qui se situe à proximité de la frontière avec le Burkina Faso et le Niger. Le bilan provisoire fait état de six morts, dont cinq rangers et un soldat béninois, et d’une dizaine de blessés, a fait savoir African Parks, l’ONG à laquelle le gouvernement béninois a confié la gestion – et une partie de la sécurisation – du parc de la Pendjari et du parc du W, en mai 2017. « Nous travaillons en étroite collaboration avec le gouvernement pour intensifier la sécurité dans la région », a insisté l’organisation.

Le gouvernement n’a, pour l’heure, pas communiqué sur cette attaque. Cette dernière n’a pas été revendiquée, mais elle intervient alors que la crainte d’une propagation vers le sud du risque jihadiste qui sévit dans le Sahel se fait sans cesse plus prégnante. Entre le 30 novembre 2021 et le 6 janvier, le Bénin a essuyé pas moins de trois attaques jihadistes meurtrières ciblant l’armée dans cette région du nord du pays. Depuis 2019, après le meurtre d’un guide béninois et l’enlèvement de deux touristes français – libérés quelques mois plus tard lors d’une opération militaire au Burkina Faso – la situation sécuritaire dans cette région frontalière s’est fortement dégradée.

Présence jihadiste ?

Selon African Parks, des renforts militaires et des gardes forestiers supplémentaires ont été déployés dans le secteur après l’embuscade de mardi. Une source sécuritaire, interrogée par Jeune Afrique après l’attaque d’une position de l’armée en décembre dernier, affirmait déjà que le niveau de vigilance dans la zone avait été relevé, notamment après une offensive présumée jihadiste qui a frappé le Togo voisin quelques semaines plus tôt. « Il n’y a pas de katiba au Bénin, assurait cependant notre source sécuritaire. Les gens qui mènent ces attaques depuis 2019 viennent d’ailleurs. »

En février 2021, Bernard Émié, le patron de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), les services de renseignements français, avait affirmé que les chefs d’Al-Qaïda avaient conçu un « projet d’expansion vers les pays du golfe de Guinée ». Plus récemment, en juin dernier, le think tank néerlandais Clingendael avait observé que, s’il n’y avait « pas de signe d’installation permanente » jihadiste dans le pays, certains groupes armés « parcourent régulièrement les trois provinces [du nord du pays : Alibori, Atacora et Borgou], disposent de moyens logistiques et ont développé des liens avec des individus au Bénin ».

« Depuis deux ans au moins, nous avons déployé un important dispositif de prévention dans nos communes frontalières où la menace terroriste, en raison des développements observés dans des pays limitrophes, est forte », avait déclaré le président Patrice Talon, le 29 décembre dernier, lors de son discours devant le Parlement. « Nous l’avons fait pour prévenir ou éviter au maximum des incursions chez nous, parce qu’il faut bien le dire, la situation dans la sous-région est très préoccupante », avait-il ajouté, reconnaissant cependant que le pays avait été « éprouvé à plusieurs reprises » sur ce front.

Par Jeune Afrique avec AFP

Bénin : Reckya Madougou condamnée à 20 ans de prison

décembre 11, 2021
Reckya Madougou, à Paris, en juin 2015. © Vincent Fournier/JA

L’opposante à Patrice Talon, reconnue coupable de « financement du terrorisme », a été condamnée à 20 ans de prison. Elle dénonce un procès politique et un « virage autocratique ».

Vingt ans de prison ferme. Le verdict est tombé au petit matin, ce samedi 11 décembre, au terme de l’audience qui s’était ouverte la veille. Reckya Madougou, ancienne ministre de la Justice de Thomas Boni Yayi, qui avait vu sa candidature à la présidentielle d’avril dernier écartée faute de parrainages, a été reconnue coupable de « financement du terrorisme ».

Les juges de la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet), qui ont suivi les réquisitions du procureur spécial, Mario Metonou, l’ont en outre condamnée à une amende de 50 millions de francs CFA. « Cette cour a délibérément décidé de clouer au pilori une innocente, avait-elle déclaré avant que le verdict ne tombe. Je n’ai jamais été et je ne serai jamais une terroriste. »

Trois des coaccusés de l’ancienne garde des sceaux – Bio Dramane Tidjani, Sacca Zimé Georges et Mama Touré Ibrahim – ont écopé de la même peine. Le policier Mohamed Gbassiré Mora, poursuivi pour « abus de fonction », a pour sa part été condamné à cinq ans de prison et à une amende de deux millions de francs CFA. Un quatrième prévenu a été acquitté au bénéfice du doute.

Une cible « mal choisie » ?

Devant les juges de la juridiction spéciale, l’ancienne ministre de Thomas Boni Yayi, incarcérée depuis le 5 mars, s’est employée à nier en bloc les arguments de l’accusation. Reckya Madougou est accusée d’avoir financé un projet d’assassinat de deux personnalités politiques proches du pouvoir, dans le but de perturber l’élection présidentielle d’avril dernier.

LA PREMIÈRE PERSONNE À RIGOLER DE CETTE AFFAIRE EST CHARLES TOKO

Première personnalité ciblée par ce « plan », selon l’accusation : Charles Toko, ancien maire de la ville de Parakou. Réputé proche de Patrice Talon, il est aussi à la tête du groupe de presse Le Matinal. Niant avoir voulu attenter à sa vie, Reckya Madougou a affirmé qu’elle avait au contraire de bonnes relations avec lui, malgré les divergences politiques.

« La première personne à rigoler de cette affaire est Charles Toko, a-t-elle déclaré à la barre. Charles Toko a été mal choisi dans cette affaire. C’est l’une des personnalités dont je suis la plus proche dans le régime de la rupture. » Assurant qu’elle échangeait avec lui le jour de son arrestation, Reckya Madougou a ajouté que l’ancien maire de Parakou la « taquinait même sur (sa) candidature ».

Autre cible supposée de l’opération de déstabilisation que Reckya Madougou est accusée d’avoir financé : Rachidi Gbadamassi.

L’opposante a cependant assuré qu’un tel projet aurait été « contraire à ses intérêts ». Elle affirme en effet lui avoir remis 70 millions des francs CFA, dans le but que ce député du Bloc républicain, l’un des deux principaux partis de la majorité présidentielle, lui apporte son soutien. À en croire la défense, le député aurait changé d’avis in extremis. « J’ai besoin de Gbadamassi vivant pour qu’il me rembourse », a lâché Madougou à la barre.

Interrogée sur les 15 millions de francs CFA remis à son conseiller politique, Georges Saka, que l’accusation considère comme une preuve de sa volonté de financer une opération de déstabilisation, les fonds devaient servir « à l’organisation de la campagne électorale », a balayé l’accusée.

Un ancien colonel « troublé »

Le seul prévenu qui aura, au cours de l’audience devant la Criet, reconnu l’existence d’un projet d’assassinat de personnalités politiques est Ibrahim Mama Touré, un ancien colonel de l’armée. Il affirme notamment avoir reçu de l’argent de la part de Georges Saka, en vue d’assassiner une personnalité politique de premier plan. Mais il aurait finalement « pris peur » en découvrant que Charles Toko était l’une des cibles.

À la barre, l’ancien colonel est aussi revenu sur plusieurs de ses déclarations lors de l’instruction. Au procureur, qui lui demandait pourquoi il a, dans une de ses premières versions, affirmé que l’argent devait servir à acheter des armes au Togo, l’ancien militaire a peiné à répondre, assurant qu’il s’agissait alors de faire croire au commanditaire que l’assassinat était possible. Lors de l’instruction, il avait également affirmé avoir été en contact avec Reckya Madougou, avant de revenir sur ses déclarations, assurant avoir été « troublé » par le juge lors de l’audition.

Des « incohérences » et « contradictions » que n’ont pas manqué de relever les avocats de la défense. « Toutes les réquisitions du ministère public ne reposent que sur les déclarations d’Ibrahim Mama Touré. Si l’on retire ces déclarations, Reckya Madougou, Georges Saka et les autres n’ont plus rien à faire dans ce dossier », a notamment plaidé Me Nadine Dossou Sakponou, l’une des avocates de Madougou.

Tribune politique

L’avocat français Me Antoine Vey, qui avait fait le déplacement à Cotonou pour l’audience, a pour sa part claqué la porte de la salle d’audience après avoir demandé l’annulation pure et simple du procès. « Cette procédure n’est qu’un coup politique. Avant même son arrestation, tout a été orchestré », a estimé l’avocat.

« Tout le monde aura compris que dans ce procès, l’on a protégé des collaborateurs, alliés politiques, mais cloué au pilori l’innocente que je suis », a lancé l’opposante, qui a fait du prétoire une tribune politique contre ce qu’elle a qualifié de « virage autocratique ». « Je m’offre pour la démocratie, a-t-elle lancé. Si mon sacrifice peut permettre à la justice de retrouver son indépendance, alors je n’aurais pas souffert inutilement de cette terreur ».

Cette condamnation intervient quelques jours seulement après celle qui a frappé Joël Aïvo, autre opposant condamné par la même Criet à dix ans de prison pour blanchiment de capitaux et complot contre l’autorité de l’État.

Avec Jeune Afrique par Maurice Thantan

Bénin : une attaque « terroriste » meurtrière dans le nord du pays

décembre 2, 2021
Désormais, des militaires patrouilleront avec les rangers dans la Pendjari, au Bénin. © STEFAN HEUNIS/AFP

Une position de l’armée béninoise, située dans l’Atacora, a été prise pour cible par des « jihadistes » dans la nuit du 1er au 2 décembre. Deux soldats et un assaillant ont été tués.

Le bilan est lourd du côté des forces armées béninoises. Deux soldats ont été tués dans la nuit de mercredi à jeudi dans une attaque menée par des assaillants qualifiés de « jihadistes » par une source militaire. Le poste de l’armée visé par cette attaque se situe près de Porga, une petite ville du département de l’Atacora, non loin de la frontière avec le Burkina Faso, en bordure du parc de la Pendjari.

Les combats ont été intenses. Outre les deux soldats tués, plusieurs ont été blessés dans l’échange de tirs entre les militaires et les membres du groupe armé, qui n’a pour l’heure pas été formellement identifié. L’un des « jihadistes » a été abattu.

« Pas une surprise »

La veille déjà, un accrochage avait eu lieu dans le département voisin de l’Alibori, également situé à la frontière avec le Burkina. Cette fois-là, c’est une patrouille de l’armée qui a été prise pour cible, alors qu’elle se trouvait à proximité du fleuve Mékrou. Aucune victime chez les soldats, mais l’un des assaillants a été tué.

Ces deux opérations qui ont visé les forces armées béninoises à quelques heures d’intervalles dans le nord du pays interviennent trois semaines après une autre attaque perpétrée dans le nord du Togo et attribuée à des jihadistes en provenance du Burkina. Selon une source sécuritaire béninoise, cette recrudescence de violences n’est « malheureusement pas une surprise ».

IL N’Y A PAS DE KATIBA AU BÉNIN. LES GENS QUI MÈNENT CES ATTAQUES DEPUIS 2019 VIENNENT D’AILLEURS

Notre source assure que des informations faisant état de mouvement de groupes armés dans le parc de la Pendjari avait conduit à un relèvement du niveau de vigilance et que, « un mois avant l’attaque qui s’est produite au Togo », le dispositif sécuritaire béninois avait été renforcé à la frontière avec le Burkina Faso. « Il n’y a pas de katiba au Bénin, assure cependant notre source sécuritaire. Les gens qui mènent ces attaques depuis 2019 viennent d’ailleurs. »

Infiltration jihadiste ?

En février dernier, Bernard Émié, le patron de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), les services de renseignements français, avait affirmé que les chefs d’Al-Qaïda avaient conçu un « projet d’expansion vers les pays du golfe de Guinée ». « Ces pays sont désormais des cibles eux aussi. Pour desserrer l’étau dans lequel ils sont pris et pour s’étendre vers le Sud, les terroristes financent déjà des hommes qui se disséminent en Côte d’Ivoire ou au Bénin », avait-il affirmé.

En juin dernier, un rapport publié par le think tank néerlandais Clingendael avait observé que, s’il n’y avait « pas de signe d’installation permanente » jihadiste dans le pays, certains groupes armés  « parcourent régulièrement les trois provinces [du nord du pays : Alibori, Atacora et Borgou], disposent de moyens logistiques et ont développé des liens avec des individus au Bénin ». Les auteurs de cette enquête s’appuyaient notamment sur les travaux de l’ONG Armed Conflict Location & Event Data Project (Acled), qui affirmait qu’« au Bénin, le GSIM [Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans] est actuellement en quête de ravitaillement pour sa base arrière de Pama », au Burkina Faso, et faisait état d’une augmentation des incidents armés depuis mars 2021.

Le rapport, dont les conclusions et la méthodologie avaient été remises en cause par les autorités béninoises, mettaient alors en garde contre une sous-évaluation de la menace terroriste.

Avec Jeune Afrique par Mathieu Millecamps

Bénin : après la réception des 26 œuvres, fierté et unité nationale

novembre 12, 2021
La retour des œuvres à Cotonou, ce mercredi 10 novembre 2021. © Erick Christian AHOUNOU/AID

Les vingt-six pièces, pillées par le colonel Dodds dans les palais royaux d’Abomey en 1892, sont enfin arrivées à Cotonou le 10 novembre. Désormais, c’est tout un peuple qui se sent investi du combat pour la restitution des œuvres initié par Patrice Talon.

Deux jours après le retour à Cotonou des 26 trésors royaux pillés dans les palais d’Abomey, l’ambiance reste particulière dans la ville. Les grandes affiches et les panneaux déployés sur les artères principales pour l’occasion rappellent que le pays vient de vivre un événement inédit et rare. Des voix s’accordent pour lire dans ce retour le symbole d’une fierté nationale retrouvée. C’est sans doute ce sentiment qui a poussé spontanément des milliers de curieux à se presser le long du boulevard qui mène de l’aéroport international de Cotonou jusqu’au palais de la présidence.

Dans une ambiance de liesse rarement vue, ils ont tenu à être les témoins oculaires du cortège transportant les statues, trônes et autres récades vers la Marina. « Cela témoigne de l’attachement que nous avons à ces objets culturels », a constaté Franck Ogou, directeur de l’École du patrimoine africain.

C’EST UNE RENAISSANCE POUR LA CULTURE AFRICAINE, UN NOUVEAU SOUFFLE POUR LA JEUNESSE BÉNINOISE ET AFRICAINE

Pour les officiels et les citoyens lambda, le retour des œuvres est chargé de symboles. « C’est un moment important de notre histoire », a commenté Aurélien Agbénonci, le ministre des Affaires étrangères qui était aux premières loges pour accueillir les vingt-six œuvres lorsqu’elles ont été débarquées de l’avion cargo qui les a transportées depuis Paris. À ses côtés, son homologue de la culture, Jean Michel Abimbola, y voit « une renaissance pour la culture africaine, un nouveau souffle pour la jeunesse béninoise et africaine ».

Si le débat autour de la restitution des vingt-six œuvres est en cours depuis plus de cinq ans, leur retour effectif sur leurs terres d’origine ouvre des perspectives nouvelles. D’une part, une adhésion massive au mouvement de la restitution des œuvres pillées par l’ancien colonisateur mais aussi une opportunité de réappropriation d’une certaine identité nationale. « On a vraiment le sentiment que c’est maintenant que quelque chose commence », a ainsi salué Yvonne Adjovi-Bocco, sociolinguiste. « Ces œuvres constituent notre identité. Avec ces elles, nous nous retrouvons et nous avons là ce qui constitue notre fierté et notre identité », renchérit l’historien Bellarmin Codo.

Patrimoine commun

Compte tenu de la différence entre le contexte historique dans lequel les œuvres ont été déportées en Europe et celui de leur retour, les autorités béninoises ont tôt fait d’élucider certaines interrogations légitimes pour faire de ces objets de nouveaux symboles de l’unité nationale. « Les œuvres sont parties d’un royaume, elles reviennent dans une république, pour la nation béninoise. Qu’on soit du nord ou du sud, de l’est et de l’ouest, c’est un patrimoine commun et ce patrimoine va cimenter la fierté béninoise », a précisé Jean Michel Abimbola.

Sur le sujet, Patrice Talon, habituellement sobre dans ses prises de parole, sera encore plus précis que son ministre de la Culture. « Chacun sera libre de tisser, d’établir avec ces reliques, le lien qui lui plaira d’établir. Mais dans notre identité commune, républicaine, laïque, ces œuvres ne revêtent pour la République aucun caractère religieux ni spirituel. Si la spiritualité qu’on peut leur conférer n’est qu’une spiritualité neutre, alors elle est républicaine », a prévenu Patrice Talon.

À Paris comme à Cotonou, le président béninois n’a pas contenu son émotion et s’est laissé aller à de longues explications, contrairement à ses habitudes, sur la portée du retour de ces œuvres. « Le Bénin est riche de ses diverses identités. Elles sont multiples et la coïncidence de la restitution des vingt-six œuvres exclusivement emportées des palais des royaumes d’Abomey n’enlève rien à notre plaisir, à notre joie, à notre fierté, notre satisfaction d’avoir œuvré pour une restitution qui commence par ces œuvres-là, a-t-il expliqué. La seule chose qu’il convient aujourd’hui de mettre en perspective, c’est le Bénin. Et donc, il était utile de consacrer le caractère républicain de ces œuvres », explicite encore le porte-parole du gouvernement.

PATRICE TALON VA OCCUPER UNE PLACE IMPORTANTE DANS L’HISTOIRE CONTEMPORAINE BÉNINOISE

Et si c’était là l’événement ou l’acte qui devrait ancrer définitivement Patrice Talon dans l’histoire de son pays ? Son implication personnelle sur le sujet, son attitude, le faste et la solennité qui ont caractérisé l’accueil des œuvres ne sont pas sans rappeler les rêves de grandeur de l’homme. Le retour des œuvres, présenté comme un « fait historique rare », sous sa présidence apparaît comme un élément de concrétisation de cette ambition personnelle. « Patrice Talon, avec la réussite de cette restitution, va occuper une place importante dans l’histoire contemporaine béninoise et aussi dans l’histoire des relations entre le Bénin et la France. Puisque désormais, on ne peut plus évoquer les relations entre les deux pays sans souligner un tournant que constitue la restitution des biens culturels », analyse Léon Anjorin Koboudé, spécialiste en communication politique.

Nouvelle ère

Hors des frontières du Bénin, c’est aussi l’écho que fait le retour au pays des vingt-six œuvres qui hissent Patrice Talon et Emmanuel Macron au rang de dirigeants avant-gardistes. Invité spécialement à Cotonou pour l’occasion, Felwine Sarr, coauteur du rapport précurseur sur la restitution des œuvres, est optimiste sur la suite de la « nouvelle ère » qui vient d’être ouverte. « Le mouvement de restitution semble être européen et il y en aura de très importantes », parie l’universitaire sénégalais.

Patrice Talon, lui, a toujours clamé son vœu d’être porté en triomphe par les Béninois. Le retour de ces vingt-six œuvres va sans doute contribuer à le rapprocher de cet objectif. Pourtant, c’est peut-être maintenant que le plus dur commence pour celui qui, le 9 novembre à Paris, a déjà formulé de nouvelles demandes à son homologue français.

Parmi les nouvelles cibles du président béninois, des objets précis ayant une valeur affective particulière comme la tablette divinatoire de Guèdègbé. Le fameux devin n’étant autre que l’ancêtre du président béninois du côté de sa mère.

Avec Jeune Afrique par Maurice Thantan

Bénin : face à Patrice Talon, Iréné Agossa, opposant isolé ?

septembre 18, 2021

Iréné Agossa, ex-candidat à la vice-présidence du Bénin.

Le « ticket » qu’il formait avec Corentin Kohoué à la présidentielle a été accusé de n’avoir été qu’un faire-valoir de la candidature de Patrice Talon. Iréné Agossa s’impose pourtant aujourd’hui comme le représentant de « l’opposition réelle » au président béninois. Mais aura fort à faire pour convaincre de sa bonne foi.

À défaut de la vice-présidence de la République, il se contente aujourd’hui de la présidence de son parti, « Restaurer la confiance », qu’il a porté sur les fonts baptismaux en juin dernier. Bâtie sur les cendres du mouvement qu’il avait constitué pour porter le « ticket » qu’il présentait aux côtés de Corentin Kohoué à la présidentielle d’avril dernier face à Patrice Talon, la jeune formation devra jouer des coudes pour se faire une place sur la scène politique béninoise. Surtout, il va falloir à Iréné Agossa déployer des trésors de persuasion pour convaincre ses contempteurs qu’il n’est pas le traître qu’ils dépeignent.

Rêve d’alternance

Dans le vaste bureau blanc où il accueille ses visiteurs, aucune photo, pas un tableau n’orne les murs. Irénée Agossa, fils de paysan de 52 ans qui a fait ses premières armes dans les syndicats étudiants au sein de l’Union nationale des étudiants du Bénin (UNEB), entretien une image d’ascète. C’est ici que l’opposant élabore la stratégie de son parti avec, affirme-t-il, un objectif en tête : les législatives de 2023. « Le parti Restaurer la confiance, est la suite logique de la dynamique lancée lors de la campagne présidentielle », assure-t-il. « Le peuple n’a plus confiance en ses institutions », estime celui qui se présente comme un « opposant républicain » et plaide pour un « sursaut démocratique ». Ses cibles récurrentes ? « La corruption et l’accaparement de l’économie nationale par une minorité » et « la logique ultra capitaliste à l’œuvre depuis 2016 ». Et il n’hésite pas à se fixer un horizon pour le moins ambitieux : « Nous pouvons parvenir à une alternance. »

Il y a loin de la coupe aux lèvres. Et l’opposant le sait. Les premiers qu’il devra convaincre figurent parmi ses anciens alliés au sein de l’opposition. Jusqu’aux derniers jours précédant le dépôt de leur candidature commune pour la présidentielle d’avril dernier – à l’issue de laquelle ils n’ont recueillis que moins de 3% des voix – Agossa et Kohoué comptaient parmi les principaux cadres du parti Les Démocrates, créé par l’ancien président Thomas Boni Yayi, tout entier lancé dans sa croisade anti-Patrice Talon.

TANDIS QUE LES DISCUSSIONS SUR LA DÉSIGNATION DES CANDIDATS BATTAIENT SON PLEIN, AGOSSA ET KOHOUÉ S’ÉPANCHAIENT DANS LA PRESSE

Tandis que les discussions sur la désignation des candidats battaient son plein, les deux hommes s’épanchaient dans la presse et critiquaient la tournure prises par les débats internes. Les deux hommes sont exclus. Et lorsque le parti désigne Réckya Madougou et Patrick Djivo  pour porter ses couleurs, Agossa et Kohoué se précipitent à la Commission électorale nationale autonome pour déposer leur dossier de candidature. Au sein des Démocrates, on accuse le duo de félonie, d’autant que les deux hommes, à la différence du duo dûment désigné, a pu présenter les précieux parrainages exigés.

Les candidatures de Réckya Madougou, ainsi que celles de Joël Aïvo sont rejetées. Seuls restent en lice, face à Patrice Talon et sa colistière Mariam Chabi Talata, les duos Kohoué-Agossa et Alassane Soumanou-Paul Hounkpè, pour les Forces cauris pour un Bénin émergent. Au terme d’une campagne atone, à l’issue de laquelle Patrice Talon a réalisé le « coup KO » tant annoncé par ses partisans, Kohoué et Agossa finissent bon dernier, avec un tout petit 2,25% des voix.

Ligne de crête

Paul Hounkpè hérite du rôle de « chef de file de l’opposition », créé à la faveur de la dernière réforme constitutionnelle. Agossa, abandonné par Corentin Kohoué qui a décidé de ne pas poursuivre l’aventure politique à ses côtés, se retrouve bien seul. Et si l’homme prend un plaisir évident à user de sa voix de velours pour tenter de convaincre ses interlocuteurs, il peine encore à trouver la tonalité sur laquelle jouer sa partition au sein d’une opposition en pleine recomposition. Entre la frange « dure », dont certains des représentants sont actuellement incarcérés (à l’image de Madougou et Aïvo, quand d’autres ont choisi l’exil après avoir été condamnés par la justice de leur pays), et un chef de file qui entend occuper la place « d’opposant ouvert au dialogue », la ligne de crête est fine.

IL REJETTE LA « RUPTURE DÉMOCRATIQUE » QU’IL ACCUSE PATRICE TALON D’INCARNER

Le quinquagénaire a déjà une longue carrière politique derrière lui. Après ses premiers pas dans le syndicalisme estudiantin, il va créer son premier parti en 1998, le Front pour la République, avant de cofonder l’Union pour la relève, en 2004. Après un passage au sein de la Haute Autorité de l’audiovisuel et de la communication, où il siège en tant que représentant de l’Assemblée nationale, il se verra confier par Thomas Boni Yayi les rênes de la Société nationale de commercialisation des produits pétroliers. Un passage en tant que directeur général de la Sonacop dont il sera suspendu sur fond de soupçons de mauvaise gestion, en 2016, devenant ainsi le premier protégé de Thomas Boni Yayi à « sauter » quelques jours seulement après que Patrice Talon ne prenne ses quartiers au Palais de La Marina.

Aujourd’hui, cet ancien allié de Lionel Zinsou tente de jouer la carte « républicaine ». D’un côté, il rejette la « rupture démocratique » qu’il accuse Patrice Talon d’incarner. Un président « venu par les urnes, mais qui a tout fait pour que le Parlement soit géré uniquement par sa tendance politique, qui fait passer des lois qui s’imposent à tous sans qu’il soit possible d’entendre un autre son de cloche sur la gestion des affaires publiques ». De l’autre, il dénonce « ceux qui appellent à la violence » et se défie des appels au boycott. « Nous respectons les lois de la République, même si nous ne sommes pas d’accord avec elles. Nous ne pourrons les rectifier qu’en passant par les urnes », insiste-t-il.

PARTISAN D’UN « RETOUR DES OPPOSANTS EXILÉS »

En attendant de (re)constituer une base militante à même de lui permettre d’envoyer d’éventuels députés à l’Assemblée, le patron de « Restaurer la confiance » se dit partisan d’un « retour des opposants exilés » et affirme être prêt à discuter avec Paul Hounkpè, en vue de la mise en place d’une « plateforme commune de l’opposition »… Tout en affirmant tout de go qu’il a un « problème de principe » avec le chef de file de ladite opposition qu’il accuse d’avoir « un problème de légitimité ».

Avec Jeune Afrique par Maurice Thatan

Au Bénin, l’exploitation des « enfants placés », entre maltraitance et violences sexuelles

août 16, 2021

Si les « vidomègon » ont toujours existé, le principe s’est dévoyé pour devenir une activité commerciale parfois placée sous la coupe de réseaux de trafiquants.

L’une après l’autre, elles sortent du dédale de ruelles de Dantokpa, le plus grand marché d’Afrique de l’Ouest. Avec leur large plateau sur la tête, les filles traversent ensuite la gare routière, d’où partent des bus pour le nord du Bénin, puis elles rejoignent la Baraque SOS Vidomègon. C’est là, dans ce local coincé entre un coiffeur et un vendeur de pneus, qu’elles viennent souffler un peu.

Il est 13 heures et le soleil de Cotonou est brûlant quand Sandra, 15 ans, pose délicatement à terre le lourd plateau de tomates, qu’elle porte depuis l’aube en équilibre sur sa tête. « Je me suis levée ce matin à 4 heures, comme tous les jours, raconte la jeune fille en s’essuyant le front. Normalement, je terminerai vers 20 heures. J’ai beaucoup vendu ce matin. » Si Sandra ne parvient pas à écouler toute sa marchandise, elle aura la possibilité de continuer demain.

Amandine, 19 ans, n’a pas cette chance : « Si ce soir il me reste des oignons, je vais me faire insulter par ma tante, la sœur de mon père. Avant elle me battait mais elle a arrêté, car maintenant je lui rends les coups. Je travaille pour elle depuis que j’ai quitté mon village de Sô-Ava à l’âge de 10 ans. Chaque jour, sauf le dimanche car je vais à la messe, je dois tout vendre avant d’aller me coucher. »

Près de 200 000 en Afrique de l’Ouest

Jusqu’au cœur de la nuit, on peut voir à Cotonou des enfants livrés à tous les dangers près du stade de l’Amitié ou aux abords de Dantokpa. Au Bénin, on les appelle « vidomègon » (les « enfants placés » en fon, la langue la plus parlée de ce pays de 13 millions d’habitants). Le phénomène est également répandu au Togo et au Nigeria voisins. Selon l’Unicef, ils seraient près de 200 000 en Afrique de l’Ouest. A Dantokpa, on en compterait 5 000, d’après l’ONG Espoirs d’enfants.

Si dans les marchés de la plupart des villes béninoises, on les croise portant ce qu’ils doivent vendre dans la journée, on peut aussi en voir travailler dans les champs ou dans des restaurants, où ils servent ou nettoient les tables des clients. Certains ont à peine 5 ans. Souvent pieds nus et vêtus de haillons, de nombreux vidomègon (80 % d’entre eux sont des filles) sont victimes de maltraitance et de violences sexuelles.

Le fait de placer un enfant chez un proche ou dans une famille d’accueil a toujours existé. Il permet à des familles pauvres d’espérer offrir la possibilité d’aller à l’école. En échange, les enfants accomplissent quelques tâches agricoles ou ménagères. « Je connais des jeunes filles qui sont tombées chez des gens très corrects », assure Julienne, 16 ans. En Afrique de l’Ouest, c’est à partir des années 1990, au fil des sécheresses et des crises économiques, que le principe s’est dévoyé pour devenir une activité commerciale parfois placée sous la coupe de réseaux de trafiquants.

Loin des grandes villes, un business s’est mis en place dans le nord du Bénin, mais aussi dans les départements du Couffo et du Mono (sud-ouest). « Le système est organisé à partir de rabatteurs et d’entremetteuses qui sillonnent les villages en quête d’une main-d’œuvre bon marché », explique Florentin Kinhoueyito, secrétaire général de l’ONG Amour et Bien-être, qui mène différentes actions en faveur de la jeunesse béninoise : « Ils donnent aux parents une somme d’environ 30 000 francs CFA [46 euros] pour les appâter. Ils leur font miroiter un revenu mensuel qu’ils ne verseront quasiment jamais. Ensuite, les enfants disparaissent et tout est fait pour qu’ils n’aient aucun contact avec leur famille. Lorsque les enfants reviennent chez eux, ils n’osent généralement pas raconter l’enfer qu’ils ont subi. »

« Des enfants repliés sur eux-mêmes »

Julienne a été vendue à l’âge de 13 ans à un intermédiaire « qui sillonnait les rues » de son village de Bopa, dans le département du Mono. « Il a dit à mes parents que j’allais trouver un boulot chez une dame riche qui allait me donner 20 000 francs CFA par mois, se souvient-elle. J’avais peur, mais je ne pouvais pas contredire mon père, qui avait pris la décision de m’envoyer et de signer un contrat de trois années. Le jour du départ, il y avait une quarantaine de filles, les plus jeunes avaient 8 ans. »

Après un mois de travaux champêtres, Julienne a été emmenée chez une femme qui l’a forcée à se lever à 4 heures du matin « pour faire la cuisine, le ménage, la vaisselle », et qui la frappait à coups de bâton. Elle s’est enfuie au bout de trois ans puis est revenue dans son village, où ses parents lui ont dit qu’ils n’avaient jamais reçu d’argent depuis son départ.

« Les enfants que nous accueillons sont dans un état nutritionnel souvent insuffisant, assure Hérodote Tokpanoude, médecin au sein de l’ONG Amour et Bien-être. Sur le plan psychologique, ils sont anxieux et repliés sur eux-mêmes. »

Une cinquantaine de jeunes filles, âgées de 7 à 19 ans, viennent quotidiennement se reposer, jouer ou suivre des cours d’alphabétisation, la plupart étant déscolarisées, à la Baraque SOS du marché Dantokpa, financée par les partenaires des Sœurs salésiennes de Don Bosco avec l’appui des structures d’Etat. « Notre but est d’humaniser les conditions de vie de ces filles, explique Claudine Bohissou, responsable du centre. On les écoute, on les respecte et, si elles le souhaitent, nous pouvons les orienter vers un métier ou vers l’école. Elles bénéficient aussi des services d’une assistante sociale et d’un psychologue. »

« Je ne souhaite pas changer de métier »

Malgré la dureté de la rue et les violences qu’elles subissent, les vidomègon sont nombreuses à ne pas vouloir changer de vie. Pour certaines, comme Albertine, c’est par esprit de sacrifice : « J’ai accepté d’être vendue à un monsieur à l’âge de 13 ans afin d’améliorer les conditions de vie de ma famille », dit-elle. D’autres, comme Sandra, « parce que vendre des tomates est [son] métier depuis l’âge de 7 ans et [qu’elle] ne souhaite pas en changer ». Sonia, vendeuse de crevettes de 13 ans, se dit « heureuse de travailler pour [sa] grand-mère, qui [lui] donne des sous pour [ses] dépenses ».

« Dans un pays qui a tellement souffert de l’esclavage, je n’aime pas qu’on compare le phénomène des vidomègon à de l’esclavage d’enfants », explique sœur Tiziana Borsani, directrice exécutive des œuvres sociales de l’Institut des Filles de Marie-Auxiliatrice au Bénin, fondé par les Sœurs salésiennes de Don Bosco : « Mais il s’agit incontestablement d’une exploitation économique, domestique et parfois sexuelle des enfants. Depuis quelques années, la situation s’améliore car il y a eu une prise de conscience, après un travail efficace de synergie entre les structures de l’Etat et les organisations de la société civile. Des procès ont été menés et de lourdes peines ont été prononcées contre des trafiquants et des familles d’accueil qui infligeaient des sévices aux enfants. »

Après deux heures de repos et un cours d’orthographe, les jeunes filles de la Baraque SOS montent le son du poste de télévision. Dans un joyeux tumulte, elles dansent, chahutent entre les bancs… Puis, d’un geste mille fois répété, elles replient leur « kanzoun », ce morceau de tissu qui cale le plateau sur leur tête, esquissent encore quelques pas de danse et disparaissent dans le labyrinthe de Dantokpa.

Par Le Monde avec Pierre Lepidi (Cotonou, envoyé spécial)

Bénin : décès de Rosine Soglo, ex-première dame devenue femme politique de premier plan

juillet 26, 2021
Rosine Soglo, ex-première dame du Bénin, est décédée le 25 juillet 2021 à l’âge de 87 ans.

L’ancienne épouse de Nicéphore Soglo, qui a présidé le Bénin de 1991 à 1996, est décédée ce 25 juillet à Cotonou. Elle avait 87 ans.

Rosine Soglo, de son vrai nom Rose-Marie Honorine Vieyra, est décédée ce dimanche 25 juillet à l’âge de 87 ans dans sa résidence de Cotonou.

L’ancienne première dame avait été admise dans une clinique de Cotonou spécialisée dans les soins cardiovasculaires il y a plusieurs jours. Son état de santé s’était stabilisé, et même amélioré en fin de semaine, avant de se dégrader rapidement dans la matinée ce dimanche, selon une source proche de la famille contactée par Jeune Afrique. Elle a alors souhaité être ramenée chez elle, où elle s’est éteinte.

« Le Bénin perd une femme battante et combattante », a réagi le porte-parole du gouvernement, Wilfried Léonce Houngbedji. « Nous garderons d’elle l’image d’une femme brave et exceptionnelle », a déclaré pour sa part Patrice Talon, dans la soirée, qui a présenté ses « condoléances attristées » à la famille Soglo, avec laquelle il entretient pourtant des relations politiques pour le moins tendues. À maintes reprises depuis l’élection de ce dernier à la présidence de la République, Rosine Soglo avait en effet tenu des propos très durs envers le chef de l’État.

Voix forte

Épouse de président, Rosine Soglo aura été beaucoup plus que cela. Avant que son mari n’accède à la magistrature suprême, pendant son mandat et longtemps après la fin de celui-ci, elle a, plusieurs décennies durant, été l’une des voix les plus fortes de la scène politique béninoise. Elle en aura aussi été l’une des principales actrices, tant son poids politique était important.

ELLE SE FORGE UNE IMAGE DE STRATÈGE POLITIQUE DE HAUT VOL

Issue d’une famille aisée de la communauté afro-brésilienne installée à Ouidah, elle a rencontré son époux en France, à l’adolescence. Ils se marient en 1958. Tandis que Nicéphore Soglo intègre l’École nationale d’administration (ENA), Rosine Soglo suit des études de droit.

Au début des années 1960, Nicéphore Soglo est nommé ministre de l’Économie du général Christophe Soglo, qui dirige alors le pays. Mais le coup d’État de 1972 mené par Mathieu Kerekou pousse le couple à l’exil. Ils ne reviendront à Cotonou qu’à la faveur de la conférence nationale de 1990.

De g. à dr. : Léhady Soglo, alors président de la Renaissance du Bénin, sa mère Rosine et son père, Nicéphore, à Abomey en 2010.

Quand Nicéphore Soglo est élu président, en 1991, son épouse, alors âgée de 58 ans, n’a aucun passé militant. Mais au cours de la campagne présidentielle, la santé fragile de son mari la pousse à monter en première ligne.

Celui-ci élu, elle prendra une place prépondérante et ne se cantonnera pas au seul rôle de représentation traditionnellement dévolu aux femmes de chefs d’État. Sur le plan international, d’abord, où elle accompagne le président dans tous ses voyages officiels. Sur le plan de la politique intérieure, aussi, où elle se forge une image de stratège politique de haut vol.

Patronne incontestée

C’est elle qui, en mars 1992, portera sur les fonts baptismaux la Renaissance du Bénin (RB), dont elle devient la patronne incontestée. Le parti, créé pour soutenir son mari qui manque cruellement d’appuis au sein de la classe politique béninoise, remportera 20 des 83 sièges de l’Assemblée lors des législatives de 1995. Un chiffre qui peut sembler faible mais qui, à une époque où le nombre de formations était pléthorique, en fait le premier parti au Parlement.

Après la cinglante défaite de Nicéphore Soglo à la présidentielle de 1996, et le retour au pouvoir par les urnes de l’ancien président marxiste Mathieu Kerekou, le RB restera l’une des principales forces politiques du pays. En 1999, le parti, qu’elle dirige d’une main de fer avec son mari, parviendra même à rafler un tiers des sièges à l’Assemblée.

Élue député, Rosine Soglo ne manquera pas une occasion de faire entendre sa voix au sein du vieux bâtiment colonial qui héberge le Parlement. Elle y siégera jusqu’en 2019.

« Entreprise politique familiale »

Rosine Soglo, ex-première dame et députée, et son fils cadet, Ganiou, ancien ministre, dans leur résidence de Cotonou, en juin.

« La politique a été pour moi un hasard, une nécessité, un mode de vie pour mettre à distance la vraie vie, pour donner un peu de bonheur individuel aussi », glissait-elle en 2003 dans un discours prononcé en marge de l’élection du président de l’Assemblée nationale. Une humilité affichée qui cache mal la femme politique sans complexe qu’elle pouvait être.

Depuis la résidence familiale de la Haie Vive, à Cotonou, ville dont son mari est devenu le maire après avoir quitté le palais de la Marina, Rosine Soglo est à la manœuvre sur le champ de bataille politique. Au service de son ancien président d’époux, mais aussi de ses fils : Léhady, qui succèdera à son père à la mairie de Cotonou en 2015, et Ganiou, qui sera député et ministre.

Cette « entreprise politique familiale » vaut de nombreuses critiques à la famille Soglo, régulièrement accusée de vouloir fonder une dynastie. Au sein de la famille, cependant, l’ambiance n’est pas toujours au beau fixe. Nicéphore Soglo aura par exemple des mots très durs à l’encontre de son fils Léhady.

Ce dernier, étoile montante de la politique béninoise sous Thomas Boni Yayi, connaît une chute brutale après l’arrivée au pouvoir de Patrice Talon. Accusé d’abus de fonction, il perdra son poste de maire de Cotonou sur décision du conseil des ministres en 2017.

Depuis, il vit en exil en France, et a été condamné par contumace à dix ans de prison ferme par la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (Criet). Il n’a pu être au chevet de sa mère dans ses derniers instants.

Ganiou Soglo, en revanche, était bien à Cotonou. Candidat à la présidentielle d’avril dernier, il avait été la cible d’une attaque par balles, début février, alors qu’il revenait d’un meeting. Touché au torse, il avait été évacué en France pour y être soigné. Il était, depuis, revenu dans son pays. Pendant toute la semaine qui a précédé le décès de sa mère, il a pu être à ses côtés.

Quant à l’ancien président Nicéphore Soglo, âgé de 87 ans, il est actuellement en France, à Paris, pour raisons médicales.

Avec Jeune Afrique par Matthieu Millecamps