Posts Tagged ‘Bobi Wine’

Ouganda: Bras de fer entre Bobi Wine et Yoweri Museveni, le rappeur militant et l’ancien « freedom fighter »

novembre 21, 2020
À gauche : le musicien ougandais devenu opposant Robert Kyagulanyi, alias Bobi Wine. À droite : son adversaire à la présidentielle, le chef de l'État sortant Yoweri Museveni.

L’arrestation de Bobi Wine, candidat à la présidentielle, a déclenché une vague de violences au cours de laquelle au moins 37 personnes ont été tuées. S’il a été relâché, il se sait cependant toujours dans le collimateur de Yoweri Museveni.

Il venait tout juste de déclarer sa candidature à la présidentielle du 14 janvier prochain. Ce 18 novembre, Robert Kyagulanyi, alias Bobi Wine, est arrêté alors qu’il fait campagne à Jinja, dans l’est du pays. Cette énième arrestation du chanteur devenu leader de l’opposition a provoqué une vague de troubles dans le pays, dont le bilan officiel s’élevait à 37 morts et des dizaines de blessés.

Relâché ce vendredi 20 novembre, Bobi Wine a cependant été inculpé pour « actes susceptibles de propager une maladie infectieuse » et infractions aux « règles sur le Covid-19 ». C’est loin d’être une première pour celui qui, depuis qu’il a été élu député en 2017, a tour à tour été accusé de « trahison », de « possession illégale d’armes à feu » et même d’avoir tenté « d’irriter, d’inquiéter ou de ridiculiser » Yoweri Museveni, aujourd’hui bien décidé à rempiler pour un sixième mandat.

Homme du bush

Arrivé à la tête du pays par la force le 26 janvier 1986, ce dernier est devenu en 1996 le premier président élu de l’histoire de l’Ouganda. Homme du bush converti à l’économie de marché, il se targue d’avoir ramené la paix et la croissance dans un pays déchiré par des années de dictature. « Museveni a bâti sa légitimité sur cette stabilité, souligne Kristof Titeca, chercheur à l’université d’Anvers. Mais il a 76 ans, et la majorité de la population n’a pas connu ces années de violence. »

Dans un pays où la moitié des habitants est née après 2005, le temps de la guerre de libération semble bien loin. Et la jeunesse trouve en la personne de Bobi Wine, qui a construit sa notoriété sur la scène rap, le porte-voix de ses rêves de changement. Âgé de 38 ans, l’encore jeune opposant a été élevé à Kamwokya, un bidonville de la capitale. « Ce n’est pas uniquement moi que les gens soutiennent, reconnaît-il d’ailleurs. Ils soutiennent une idée. »

CONCOURIR CONTRE MUSEVENI N’EST PAS UN COMBAT ÉQUITABLE

Suffisant pour remporter une présidentielle ? Bobi Wine lui-même semble en douter. Sur le site African Arguments, le candidat concède : « Concourir contre Museveni n’est pas un combat équitable. » Il se dit néanmoins prêt à lutter.

À ses côtés, l’ancien médecin du président, le docteur Kizza Besigye. Le rival historique de Museveni, qui a tenté plusieurs fois de lui ravir sa place, a annoncé en août qu’il renonçait à se lancer dans la course.

Compétition inégale

Leur alliance ébranlera-t-elle « M7 » (le surnom du président ougandais) ? « La compétition est très inégale : Museveni n’hésite pas à utiliser l’appareil d’État et les mesures anti-Covid pour bloquer la campagne de l’opposition », explique Kristof Titeca. C’est d’ailleurs parce qu’il est accusé d’avoir violé ces mesures lors de ses rassemblements que le député a été arrêté.

Sa force de frappe est de plus circonscrite aux centres urbains. Difficile en effet pour Bobi Wine de se démarquer dans les campagnes face à l’enfant banyankole bahima, originaire du Sud-Ouest, qui compare son pays à la vache qui lui fut léguée à sa naissance et aime à se présenter comme un simple éleveur.

JE NE SUIS LE SERVITEUR DE PERSONNE

Au béret rouge du chanteur, Museveni oppose un large chapeau beige tenu par une cordelette. À ses slogans, un art certain des punchlines : « Je ne suis le serviteur de personne, je suis un combattant de la liberté. Je lutte pour moi-même et ce en quoi je crois », déclarait-il ainsi en 2019.

De Bobi Wine, qu’il a un temps appelé son petit-fils, il aura vite appris à se méfier. Il sait bien que, parmi la quarantaine de candidats qui le défieront, c’est lui qui lui donnera le plus de fil à retordre. Mais l’ex-guérillero est bien décidé à prouver qu’il n’a pas (tout) perdu de ses années de « freedom fighter ». Le 15 novembre, en pleine campagne dans le Nord-Ouest, il a enchaîné une série de pompes devant ses partisans – et l’objectif des caméras. Manière de prouver que le « Mzee » a encore de l’endurance.

Avec Jeune Afrique par Marième Soumaré

L’Ougandais Bobi Wine, « président du ghetto » et star du reggae devenu député

juillet 1, 2017

Le charismatique musicien Bobi Wine, en périphérie de kampala, le 30 juin 2017. © Isaac Kasamani/AFP

Pendant la décennie écoulée, les Ougandais ont connu deux présidents: l’inamovible chef de l’État Yoweri Museveni, à la tête du pays depuis 1986, et celui que ses compatriotes surnomment affectueusement le « président du ghetto », le charismatique musicien Robert Kyagulanyi, dit Bobi Wine.

Sauf qu’à l’occasion d’une surprenante élection locale partielle, le chanteur de reggae de 35 ans qui venait d’apprendre à marcher lorsque Museveni a accédé au pouvoir, a troqué jeudi son titre honorifique pour celui, bien réel, de député.

Le très populaire Bobi Wine incarne pour beaucoup les frustrations et les espoirs des jeunes, des pauvres et des laissés pour compte d’une nation dont les leaders, souvent âgés, ne semblent pas se préoccuper.

Son élection consacre une incroyable ascension, celle d’un jeune et impétueux chanteur de reggae coiffé de dreadlocks traînant sa carcasse entre les maisons en tôle du bidonville devenu un habile politicien au style, notamment vestimentaire, plus policé.

Se présentant comme indépendant, Bobi Wine a battu les candidats du parti de Museveni (NRM) et du principal parti d’opposition (FDC) lors de cette élection locale organisée en raison d’irrégularités pendant les élections générales de 2016.

Le chanteur au parcours atypique grandit à Kamwokya, un des plus grands bidonvilles de Kampala, et commence sa carrière musicale en tant que choriste. Il parvient ensuite à intégrer l’université, où il étudie la musique et le théâtre avant de se lancer dans une carrière solo.

Il s’impose sur la scène musicale ougandaise il y a environ dix ans avec des compositions entraînantes de reggae africain dont les paroles évoquent la pauvreté et l’injustice sociale.

Ce fêtard extravagant surnomme alors son quartier d’enfance « Uganja », mot valise intégrant « Ouganda » et « ganja », et se déplace à Kampala dans une Cadillac Escalade tape-à-l’oeil, dont la plaque d’immatriculation personnalisée arbore une feuille de cannabis.

« Il comprend notre situation »

Bobi Wine devient alors une des proies favorites des tabloïds locaux. Sa vie fait l’objet d’innombrables spéculations, tout comme ses supposées disputes avec les musiciens Jose Chameleon et Bebe Cool, parfois inventées, parfois exagérées, mais toujours omniprésentes dans la presse à scandale.

Avec l’âge, il s’écarte progressivement de son style de vie frivole pour se muer en défenseur de l’Ougandais ordinaire, et chantre de la lutte contre les injustices sociales.

Alors que d’autres stars ougandaises ont accepté d’être payées pour chanter en 2016 pendant la campagne électorale de Yoweri Museveni, Bobi Wine résiste à la tentation de l’argent et aux pressions. Au lieu de cela, il compose « Dembe » (liberté en Luganda), chanson appelant à la non-violence dans un pays où les élections sont souvent synonymes de gaz lacrymogène, coups de feu et violences policières.

« Dembe » a d’ailleurs retenti vendredi matin sur le marché de Kamwokya, bien que le quartier d’enfance de Bobi Wine ne soit pas situé dans le district que l’artiste représente désormais, Kyadondo Est, à une dizaine de km de là.

« Bobi a grandi ici, il a été sur le terrain et il comprend notre situation », observe Hamidu Mubiru, un des vendeurs du marché.

« J’ai l’impression de le connaître et j’apprécie ce qu’il a fait pour nous, il a chanté au sujet de la dictature et de ses brutalités », ajoute cet homme de 27 ans, décrivant le règne de Museveni dans des termes que Bobi Wine ne se risquerait probablement pas à utiliser publiquement.

Dans les rues étroites et sales du bidonville, un nouveau défi attend le « président du ghetto »: ne pas décevoir la jeunesse pauvre qui attend de sa part non pas une seule lueur d’espoir mais un vrai changement.

Jeuneafrique.com avec AFP